Novembre 2009

Textes publiés en Novembre 2009.

Suite 6 et fin de la 3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

« L'équation aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu, est donc chargée d'une immense lumière, elle résout, du moins elle nous donne la possibilité de résoudre ce problème, de réaliser à la fois nos ambitions suprêmes dans une totale pureté parce que nous avons appris par Jésus Christ que la grandeur était dans l'absolu dépouillement.

C'est au contact de l'humilité de Dieu que la nôtre peut jaillir. Si Dieu justement nous apparaissait comme cette limite inexorable, comme Celui auquel on ne peut pas échapper parce qu'il est néces­sairement le plus fort, notre dignité consisterait justement à refuser, à refuser cette soumission, quitte à être écrasé. Mais justement Jésus-Christ dissipe cette fausse vision de Dieu. Jésus Christ nous introduit au coeur de l'éternel Amour et Il nous amène à notre propre intimité, à ce sanctuaire, à cette cathédrale que nous sommes où le Dieu Vivant ne cesse de nous attendre.

Alors la mission consiste non pas à faire changer de formule mais à faire naître de nouveau, à enfanter dans le don total de soi-même, à s'effacer dans le respect de l'inviolabilité de toute conscience. Et c'est là que les hommes pourront se joindre au-delà de tous discours, c'est là qu'ils se joignent ! et c'est seulement là qu'ils se joignent quand chacun a atteint à la racine de son être parce que, au coeur du silence, il a rejoint sa source qui est la présence divine confiée à son amour, parce qu'on respire ensemble Celui qui est la Vie de notre vie.

C'est donc dans cet esprit que nous avons à envisager l'œcuménisme : non pas comme un ensemble de concessions plus ou moins diploma­tiques, mais comme un retour à la source divine, comme un retour à la Trinité où tout l'univers a son origine, non pas pour être serf et esclave mais justement pour qu'il y ait partout, partout ! une libre réponse d'amour.

De temps en temps les poètes, les artistes, ont l'intuition de cette liberté, et alors l'univers se met à chanter au fond de leur coeur et au sein de leurs oeuvres. L'univers se met à chanter, il rayonne finalement d'une Présence, comme d'ailleurs c'est le cas aussi de tous les savants quand, au-delà d'une découverte qui sera dépassée demain, au-delà de ce cheminement sur la circonférence qui n'a pas de fin, ils se sentent reliés en un Centre intérieur à eux-mêmes, et, dans l'émerveillement, ils voient sourdre la lumière dans l'univers qui n'est plus un objet mais qui est Quelqu'un.

De toutes manière, si Jésus est le second Adam, si Il est au commen­cement d'une nouvelle création, nous sommes appelés avec Lui à créer ce monde et nous ne pouvons le faire qu'à sa manière, à la manière de Dieu qui est de s'évacuer de soi et qui se concrétise au lavement des pieds.

Bien sûr qu'il ne s'agit pas d'aplatissement passif, il ne s'agit pas de livrer un univers au désordre de ceux qui voudraient le détruire ! mais il s'agit d'être l'affirmation en tous et en chacun d'une aventure infinie qui seule peut combler la vie parce qu'en effet elle n'a pas de frontière.

Si nous sommes les porteurs de Dieu, les porteurs d'un trésor infini, si nous pouvons être pour chacun un espace où il découvre sa liberté, si nous n'avons pas autre chose à faire, si tout nos contacts avec nous-même et avec les autres n'ont pas d'autre but que de tracer ce chemin où la Présence Divine se trouve, alors vraiment notre vie à chaque instant peut se renouveler et à chaque instant peut triompher de ses limites et c'est en effet la seule manière d'en triompher.

Comme dit Patmore, si Dieu est Celui qui tient l'homme dans Sa main, l'homme est celui qui tient Dieu dans sa main. C'est ce que nous voulons réaliser tout à l'heure lorsque vous recevrez le Saint Sacrement dans votre main, vous pourrez prolonger cette image. En effet, l'homme est celui qui tient Dieu dans sa main.

Nous n'avons rien d'autre à faire, sans en parler, sans en parler ! si nous demeurons dans ces fondations du silence, nous n'avons rien d'autre à faire que de laisser se propager cette vague de lumière et d'amour qui atteint le fond de l'être et qui, dans une respiration entièrement libre, donne à l'homme enfin ses véritables dimensions.

Vous voyez le sens de l'équation et pourquoi nous sommes en 1971 dans cette référence à Jésus Christ, le second Adam, le Dieu qui révèle son humilité, son éternelle pauvreté, le Dieu qui nous appelle à être ce qu'il est en affirmant que, justement, aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu. »

(fin de la 3ème conférence)

Début de la 4ème conférence, au Cénacle de Paris en février 1971, sur le mystère de l'Eglise.

« Où trouver le Christ et comment trouver le Christ ? Est-ce que la voix de l'histoire suffit à nous introduire à ce mystère de Jésus que Pascal a si profondément médité et si admirablement vécu ?

Les documents dont nous disposons à certains égards sont décevants, j'entends les documents qui constituent le Nouveau Testament, pour la raison que l'histoire de Jésus se situe en pleine ambiguïté. On peut résumer cette situation en disant : Jésus a dû être le prophète de Lui-même, c'est-à-dire qu'il a dû annoncer une réalité qui ne pouvait pas encore être perçue dans sa plénitude précisément parce que Sa Mission, Sa Carrière bascule sur une continuelle équivoque.

En effet, le Christ ne pouvait devenir une réalité de l'histoire, Il ne pouvait s'insérer dans la problématique de son temps qu'en l'acceptant d'abord en y entrant. Comme tout être qui veut dialoguer avec les autres, il faut qu'il se situe dans une perspective qui rende ce dialogue possible. Or il est certain que Jésus se trouvait dans une problématique extrêmement confuse du fait des circonstances, du fait qu'il vivait dans un pays occupé, du fait que cette occupation se compliquait de problèmes religieux.

Tout pays occupé voit du mauvais oeil l'occupant, c'est bien naturel, il cherche à s'émanciper, à se jouer si il le peut d'un adversaire plus puissant que lui-même, mais l'occupation par une puissance païenne posait des problèmes encore plus graves, le problème religieux : comment la Terre Sainte, comment le Peuple de Dieu pouvait-il être soumis de nouveau à une puissance impie et sacrilège qui risquait à chaque instant d'exhiber ses attributs idolâtriques sur les lieux les plus saints du monde ?

Et on attendait bien entendu l'intervention de Dieu. Il fallait que la puissance de Dieu se manifeste et elle ne pouvait se manifester que dans un immense coup d'éclat. La toute-puissance ne saurait tergiverser : si un jour elle se manifestait, l'ennemi serait foudroyé, la terre purgée, les prophéties accomplies, Jérusalem deviendrait le centre du monde et tous les peuples y accourraient pour y chercher le salut !

Et il y avait mille manières d'ailleurs de concevoir ces espérances et leur réalisation. Il y avait différents partis : il y avait les autorités religieuses, il y avait la politique des sadducéens, il y avait le pointillisme moral des pharisiens, il y avait tout ce bon peuple de la terre qui oscillait entre ces différentes tendances et qui attendait lui aussi l'accomplissement de ces espérances. (1)

Comment entrer dans cette problématique pour y insérer la promesse de la Croix, pour faire entendre que tout s'achèverait en catastrophe, que justement il n'y aurait plus de peuple élu si jamais il y en avait eu un, que l'Evangile, c'est-à-dire la Parole de Dieu s'adresserait à tous les peuples de la terre, sans privilège pour aucun ? Comment envisager la présentation d'un tel Evangile sans se heurter immédia­tement à un refus systématique ?

Il a donc fallu toute une pédagogie qui s'adaptât aux circonstances (1) : il a fallu s'appuyer sur ces espérances quitte à les dépasser, il a fallu recruter des disciples qui prendraient un jour la relève en les laissant, pour un temps, espérer que ces promesses temporelles seraient tenues et qu'ils seraient associés au triomphe et à la gloire, qu'ils jugeraient sur douze trônes les douze tribus d'Israël, enfin qu'ils allaient nécessairement vers une royauté à laquelle ils participeraient ! Et tout cela est encore infiniment plus complexe qu'il n'est possible de le dire, étant donné que l'inconscient joue toujours dans ces cir­constances et que l'inconscient est un océan de pulsions impossibles à définir rigoureusement.

Mais il fallait que le Christ entrât dans l'histoire par les voies de l'histoire, il fallait qu'il acceptât cette problématique pour la dépasser, il fallait qu'il prît patience à l'infini avec ces auditoires, qu'Il leur pré­senta ce Royaume de Dieu indéfinissable, qu'il le leur représenta d'une manière acceptable en les engageant évidemment dans une purification qui les aiderait un jour à prendre le tournant et à attendre un royaume intérieur qui devait se constituer au plus intime d'eux-mêmes.

C'est pourquoi il me paraît de plus en plus certain que le Christ a été le prophète de Lui-même, qu'une bonne partie de Son enseigne­ment a été ordonné à un au-delà, l'au-delà de la Passion et de la mort et que ce qu'il fallait surtout, c'était simplement préparer ses plus proches à la catastrophe pour leur faire accepter ces idées incomparables de l'échec de Dieu.

Car enfin c'est cela que le Christ vient inscrire dans l'histoire, c'est l'échec de Dieu, cet échec qui est notre unique espérance, cet échec qui est le sceau de notre liberté, cet échec qui révèle Dieu comme le partenaire nuptial d'une relation essentiellement libératrice, cet échec qui nous situe immédiatement sur le plan de l'Esprit, là où nulle contrainte n'est possible, où la vie ne peut circuler que du dedans au dedans dans une communication entière­ment libre.

Alors, qu'est-ce qui constitue vraiment le message de Jésus Christ ? Qu'est-ce qui est définitif dans ce message ? Qu'est-ce qui est adaptation aux circonstances ? Qu'est-ce qui est la part du jeu prophéti­que qui parle en image ou qui agit en des gestes qui sont eux-mêmes des paraboles ? Tout cela est difficile à discerner.

Il y a des niveaux, il y a des temps différents, il y a aussi des auditoires différents comme Jésus le manifeste lorsqu'Il dit à ses disciples qu'il parle à la foule en paraboles parce qu'elle n'est pas capable d'entendre autre chose, tandis qu'il livre à eux-mêmes le sens de la parabole, encore qu'il soit sans illusion sur leur capacité d'intel­ligence et qu'il doive parfois repousser leur intervention comme celle même de l'adversaire, du Satan qui a tenté de Le détourner de Sa mission en l'aiguillant vers des voies temporelles qui eussent été des voies de facilité et qui auraient trahi une fois de plus le Visage de Dieu. Alors, où est le Christ ? Où Le situer ? Comment Le reconnaître?

Si nous prenons les disciples eux-mêmes après la catastrophe, après la Passion du Christ, nous les voyons complètement déconcertés par cet événement, comme en témoignent les disciples d'Emmaüs, nous voyons qu'ils avaient placé tous leurs espoirs sur ce prophète de Nazareth, et maintenant il y a trois jours qu'il est dans le tombeau ! et, une fois cette phase surmontée, une fois que le Christ ressuscité leur apparaît, ils ne font que déplacer leurs espérances ! ce qui n'a pas été accompli avant pourra donc s'accomplir après et la dernière question dans les Actes des Apôtres la dernière question sur laquelle ils prennent congé de leur Maître, c'est celle-ci : "Est-ce en ces jours, ce jour où viendra l'Esprit promis et attendu, est-ce en ces jours que Tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ?"

Il semble donc que même les disciples, même les apôtres, même ceux qui doivent prendre la relève, n'ont pas encore compris et le sens du drame et le mystère de la Passion et, plus profondément, ce mystère originel de la Trinité, c'est-à-dire du dépouillement infini de Dieu. » (à suivre)

Note (1). Pour lire intelligemment l'Evangile il ne faut jamais sortir du contexte quelque passage que ce soit, ce que font pourtant beaucoup de personnes. Zundel est un maître en cet art de décrire toujours et au mieux le contexte. On le voit ici.

Suite 3 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

Le mouvement essentiel de la foi chrétienne, c'est d'adhérer à un Christ toujours vivant et toujous présent.

« Sans l'Eglise, nous ne saurions rien de Jésus ! Jésus n'ayant pas écrit une ligne, Jésus ayant été condamné comme un criminel de droit commun, son histoire publique s'achevant au vendredi saint dans l'échec et la défaite totale, Jésus Christ ne réapparaissant qu'à ses disciples à ceux qui prendront la relève et qui justement sauveront, si l'on peut dire, sauveront Son action, Son nom et Sa présence dans l'histoire. C'est grâce à cette communauté que tout rebondit et que le Christ doit peu à peu trouver son expansion dans le monde.

Alors, quel est le point essentiel pour la communauté ? C'est qu'il est là, Il ne nous a pas quittés, Il n'a pas disparu, Il est au-dedans de nous, c'est en Son Nom que nous agissons. Notre parole n'est pas notre parole mais la Sienne. Quand nous imposons les mains, c'est Sa grâce qui se répand et nous ne sommes rien que des instru­ments, rien que des sacrements qui dispensent cette Présence en la donnant à chacun dans son intégralité. C'est cela qui me parait absolument capital.

Si la révélation, c'est Jésus dans la transparence de Son Humanité, elle n'est pas séparable de Lui. Il ne s'agit pas d'avoir des paroles de Lui qui sont adaptées à un certain auditoire, il ne s'agit pas d'avoir des paroles sur Lui qui représentent une certaine expérience toujours limitée de Lui ! Il s'agit de Lui en personne.

Va-t-Il demeurer avec nous et jusqu'à la fin de l'histoire ? Chacun de nous aura-t-il la chance d'entrer en contact personnel avec le Christ Lui-même, non pas à travers le truchement de commentaires ou de paroles mais vraiment en étant en face de Lui comme en face d'une présence réelle ? Si cela ne pouvait se réaliser, nous serions dans le règne des commentaires dont on sait que, de commentaire en commentaire, la parole originelle s'affaiblit, se dissout et finit par disparaître.

Le mouvement essentiel de la foi chrétienne, c'est précisément d'adhérer à un Christ toujours vivant et toujours présent. Mais où ? Et c'est là que nous ne pouvons pas ne pas songer à cette élection des douze que Jésus a entrepris de former, autant qu'ils étaient formables avant le grand événement de la Passion, de la Mort et de la Résurrection. Il les a manifestement formés en vue de cette relève, et Il les a quittés en leur demandant d'attendre l'illumination de l'Esprit qui les introduirait en toute Vérité ! et, quand ils prennent le départ, c'est, je viens de le dire, avec la certitude que ce n'est plus eux mais Lui.

C'est là que nous apparaît en action l'influence de ce corps apostolique qui organise la communauté en la nourrissant de la Présence de Jésus Christ.

Il y a, et c'est ce que l'on conteste aujourd'hui en voulant faire tout partir de la base et en transformant la communauté chré­tienne en une sorte de démocratie où chacun aura son mot à dire et où on acceptera finalement à la majorité des voix ce que l'on consent encore à croire ou à faire ... Cela ne me parait pas du tout dans la direction de la communauté apostolique parce que, justement, il ne s'agit pas du tout d'un consentement d'une majorité qui ferait la loi. Il s'agit de tout autre chose ! Il s'agit de savoir si le Christ demeure et si nous pouvons entrer en contact avec Lui dans l'intégralité de Sa Présence et de Sa Personne. » (à suivre)

Suite 2 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

Là où commence le mystère de l'Eglise. Nous n'avons pas d'autre moyen de connaître Dieu, que personne n'a jamais vu, que l'humanité de Jésus-Christ. Elle est la révélation de Dieu. Les ancien et nouveau Tetament ne constituent cette révélation que parce qu'ils n'ont de sens qu'en ce qu'ils parlent de Jésus-Christ, et ne sont orientés qu'à Le faire connaître.

Cet extrait est extrêmement important, mais ignoré (?) dans la présentation de la foi chrétienne dans l'enseignement officiel de l'Eglise.

texte : « Si nous prenons les disciples eux-mêmes après la catastrophe, après la Passion du Christ, nous les voyons complètement déconcertés par cet événement de la mort de Jésus comme en témoignent les disciples d'Emmaüs, nous voyons qu'ils avaient placé tous leurs espoirs sur ce prophète de Nazareth, et maintenant il y a trois jours qu'il est dans le tombeau ! et, une fois cette phase surmontée, une fois que le Christ ressuscité leur apparaît, ils ne font que déplacer leurs espérances ! ce qui n'a pas été accompli avant pourra donc s'accomplir après, et la dernière question dans les Actes des Apôtres, la dernière question sur laquelle ils prennent congé de leur maître, c'est celle-ci : "Est-ce en ces jours, ce jour où viendra l'Esprit promis et attendu, est-ce en ces jours que Tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ?"

Il semble donc que même les disciples, même les apôtres, même ceux qui doivent prendre la relève, n'ont pas encore compris et le sens du drame et le mystère de la Passion et, plus profondément, ce mystère originel de la Trinité, c'est-à-dire du dépouillement infini de Dieu. »

Suite du texte :

Et voilà que l'événement qui va tout révéler est un événement préci­sément qui va s'accomplir au plus intime des disciples dans le feu de la Pentecôte ! Et la transformation sera celle qu'on peut résumer d'un mot : tout passe du dehors au dedans. Désormais le Seigneur n'est plus devant eux comme un personnage qu'ils regardent, qu'ils chargent de leurs rêves et dont ils attendent la réalisation de leurs ambitions, leur maître est au-dedans d'eux-mêmes ! Et eux qui trem­blaient de frayeur au moment de l'arrestation du Seigneur, ils vont affronter l'empire romain lui-même, ils vont affronter les autorités, d'abord sur place le Sanhédrin, puis toutes les autorités du monde romain ! Ils vont proclamer ce message jusqu'au martyre parce que, juste­ment, ils ne sont plus seuls, ils sont habités par Sa Présence : Jésus est au-dedans d'eux. Et c'est là que commence ce mystère de l'Eglise !

Ce mystère de l'Eglise qui est si contesté aujourd'hui, qui pose tant de problèmes, d'ailleurs mal posés, et dont nous devons dire, tout au moins à cette phase initiale, que nous ne saurions rien de Jésus-Christ sans cette communauté naissante au jour de la Pentecôte qui témoigne de ce qu'il est, et qui prétend être habitée par Lui, et qui s'efforce de propager dans le monde non seulement Son enseignement mais, ce qui est infiniment plus précieux, Sa Présence !

Car l'enseignement, lui, précisément parce qu'il a nécessairement la forme d'un dialogue, l'enseignement doit s'adapter aux ensei­gnés, - d'où les différents niveaux de cette Parole du Christ, d'où les difficultés d'en savoir le dernier mot, si il y en a un -, tandis que, si la révélation, c'est Lui-même, si elle tient essentiellement à Sa Personne, si elle est Sa Présence réalisée en nous, nous sommes, avec cette Présence du Seigneur, à la source et à l'origine de tout être et de toute vérité. » (1) Voir développement equissé demain sur le site.

Suite 4 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

Nous retrouvons dans l'Eglise et sa hiérarchie ce caractère essentiel de la pauvreté divine.

Reprise du texte : « Il s'agit de savoir si le Christ demeure avec nous et si nous pouvons entrer en contact avec Lui dans l'intégralité de Sa Présence et de Sa Personne. »

Suite du texte : « Il y a eu - et ceci va nous aider à éclaircir ce problème - il y a eu dans l'Eglise de Corinthe, des prophètes dont l'un surgissait au milieu de l'assemblée avec un message, puis un autre se levait, puis un troisième, puis un quatrième ! et puis il y avait des glossologues qui parlaient en langues, et puis il y avait ceux qui interprétaient les langues, et finalement tout entrait dans un charivari qui était aux antipodes du silence.

C'est alors que Paul établit un règlement, demande que les prophètes ne soient pas plus que trois, que, si l'un se sent inspiré, le premier cède la place et le second au troisième, et stop ! il n'y aura pas davan­tage de ces inspirés qui entretiendront l'assemblée au risque de propager une contagion prophétique, chacun pouvant se sentir porté, concerné par l'Esprit de Dieu et pourvu d'un message indispensable à l'édification d'autrui.

Nous voyons d'ailleurs peu à peu disparaître ce prophétisme et nous voyons se confirmer, au contraire, ce qu'on peut appeler la hiérarchie apostolique, je veux dire l'apôtre s'entourant d'auxiliaires, établissant des têtes de communautés par l'imposition des mains, c'est-à-dire par un rite qui ne comporte rien que visible, j'entend rien d'extraordinaire dans le visible, un rite qui tire toute sa force de la foi, dont l'efficience du vérifiable n'existe que dans la communion avec le Seigneur Lui-même. Et c'est de cette organisation, de cet ordre apostolique que dérive, je pense, la hiérarchie de l'Eglise, non pas comme un pouvoir qui limite­rait notre liberté, mais comme un sacrement qui nous communique l'intégralité de la présence de Jésus-Christ.

Il est bien évident que l'Eglise, si elle est porteuse du Christ, si elle n'a pas d'autre mission que de Le communiquer, suppose un efface­ment total, une démission radicale dans celui qui est le témoin de cette Présence, et c'est bien de cette manière en effet que l'entend un Saint Paul lorsqu'il déclare que les envoyés, les apôtres, les disciples, quel que soit leur nom, ne sont rien que des instruments du règne de Jésus Christ et que, ce qu'il faut leur demander, c'est Lui et non pas eux, que personne n'est lié à Paul, à Cephas ou à Apollos, mais que chacun doit son allégeance à Jésus-Christ parce que Jésus-Christ est son libérateur et que Jésus Christ est au-dedans de lui le ferment de sa divinisation.

C'est pourquoi il me semble extrêmement important de retrouver ce visage-sacrement de l'Eglise, elle n'est pas une immense société qui représente une sorte de peuple où, à l'égalité des voix, on décide­rait et de qui occupera les postes-clé, et de qui on attendra un enseignement, et dans quelles limites on le recevra, et qui célébrera le rite essentiel de l'Eucharistie.

Cette vision ne correspond absolument pas à l'Eglise des origines qui est fondée sur l'envoi, sur la mission, sur une délégation qui est un dépouillement total. Car nous retrouvons, je vous l'ai dit bien souvent, nous retrouvons dans l'Eglise, et nous ne pouvons pas ne pas le retrouver, ce caractère essentiel de la pauvreté divine.

Les apôtres ne possèdent rien de plus que les autres et ils ne sont pas investis d'une autorité à leur avantage, et ils ne sont pas non plus nécessairement revêtus d'une vertu incomparable car, comme le dit Augustin, si il fallait stipuler quel est le degré de sainteté de celui qui préside à l'Eucharistie ou qui donne le baptême, on n'en finirait jamais. Comment savoir d'ailleurs la situation inté­rieure d'un homme qui peut changer d'une seconde à l'autre ?

Toutes ces questions sont immédiatement éliminées si l'apôtre est un pur sacrement à travers lequel, en le dépassant infiniment, on atteint la présence en personne du Christ éternellement vivant.

Et c'est évidemment de cette manière seulement que l'on peut concevoir le mystère de l'Eglise, le Christ demeurant en permanence le Christ accessible à chacun dans toute Sa Présence, dans toute Sa Personne, dans Son intégralité enfin, sans qu'il soit soumis à des commentaires, sans que l'on ait à passer même par les plus hautes vertus d'un homme qui Le représente.

Il s'agit d'autre chose qui va jusqu'au fond du dépouillement que, seule, la foi d'ailleurs peut reconnaître parce que dans la foi évidemment, nous pouvons entendre à travers la parole de Paul ou de Pierre ou de Jacques ou de Jean ou de Luc ou de Matthieu, nous pouvons entendre la Parole Unique, la Parole qui dit tout en un seul mot qui est le Verbe de Dieu.

Il est donc essentiel de retrouver aujourd'hui l'essence mystique de l'Eglise, il est essentiel de retrouver son caractère sacramentel à travers tous les défauts des hommes, à travers toute la misère des struc­tures, il y en aura toujours, ils seront toujours discutables, l'essentiel est que nous n'y soyons pas liés, l'essentiel est que la visée de la foi aille directement vers le Seigneur, l'essentiel est que l'Eglise nous donne le Christ en Personne et qu'à travers le Christ en Personne nous entrions dans le chemin de notre libération.

Il y a dans la vie du prêtre justement cette expérience si profonde, si saisissante, qu'il n'est rien, que l'on ne vient pas à lui parce qu'il est Monsieur Untel, mais justement parce qu'il n'est pas Monsieur Untel, parce que l'ordination l'a enraciné pour les autres, l'a enraciné dans la Personne de Jésus Christ et que, ce qu'il a donné, ce n'est pas lui, sa propre personne à lui, quels que soient ses dons, mais la Présence de Jésus Christ et que, si l'on vient à lui, ce n'est pas pour lui mais c'est pour Jésus Christ, et que ce qu'il a à enfanter dans une paternité virginale, c'est justement cela, cette Présence de Jésus Christ qui le dépasse, lui, infiniment, car ses fautes ne sont pas un obstacle pour la foi qui recourt à son ministère, car la foi qui recourt a son ministère d'emblée et a priori le dépasse, ne vise qu'à rencontrer Jésus-Christ.

Et justement, ce qui me rend sacrée la hiérarchie, c'est cela, c'est qu'héritant de la mission apostolique, elle hérite essentielle­ment de ce caractère sacramentel qui efface l'homme en Jésus Christ.

Si l'homme ne s'en aperçoit pas, si il se prévaut de sa mission pour se frayer un chemin dans le monde et pour y faire ses affaires, il est, comme le dit Jésus à Pierre, il est Satan, mais la foi n'a rien à voir avec lui ! La foi précisément se situe toujours au-delà des défauts et des limites inhérentes à l'homme pour ne percevoir que la Présence de Jésus Christ.

Si nous n'avions pas cette possibilité d'atteindre Jésus Christ en personne, nous serions réduits à des lectures de textes tels que nous les comprenons et qui sont déjà l'écho amorti d'une expérience du Christ qui ne pourra jamais être égale à celle que fait l'humanité elle-même, l'humanité de Notre Seigneur.

Même entre les plus grands saints et Lui il y aura toujours un immense écart. Si ces écarts se multipliaient, les liens entre Lui et nous se distendraient à l'infini et le Christ ne serait plus qu'une image lointaine et confuse ! Si Il est pour toutes les générations une présence actuelle, toujours nouvelle et toujours intégrale, c'est dans la mesure justement où l'Eglise est pur sacrement, un signe dans lequel l'homme est totalement effacé pour laisser paraître, pour laisser communiquer cette Présence Unique du Seigneur.

C'est pourquoi je pense que la contestation, si elle prend cette forme, démocratique si vous voulez, si elle veut à toute force que tout parte de la base, je pense qu'elle s'engage dans une impasse parce que dans la foi on est libre de toutes les structures. Il n'y a pas de structures dans la foi, il n'y a que le sacrement et les structures sont immédia­tement surmontées par celui dont le regard est orienté sur la Personne du Seigneur. » (à suivre)