Octobre 2009

Textes publiés en Octobre 2009.

En la fête de saint François d'Assise

Un havre de beauté. « Un refuge sûr et tranquille », mais beaucoup plus encore, un « lieu » où l'on se désintoxique de toutes les laideurs, coutumières sur le petit écran ! où l'on se désintoxique de tous ces dessins animés hideux que le Japon, surtout lui, diffuse à satiété.

Des havres de beauté, ce que pourraient, ce que devraient devenir sous peine d'extinction à plus ou moins longue échéance, les monastères de vie contemplative en ce début du 21ème siècle.

Timadeuc, devenu plus encore que les autres havre de beauté. Ce l'est déjà par la qualité des chants de la communauté cistercienne, ce pourrait le devenir plus encore !

Je pense ici à la création dans le monastère d'une salle de projection où les moines pourraient venir de temps en temps se ressourcer dans la contemplation de beauté presque pure, et où tous les visiteurs pourraient se rassembler pour une expérience de saisissement par la beauté. La communion dans la beauté unit profondément, ne serait-ce qu'un instant. Nos contemporains ont besoin, impérativement besoin, de lieux nouveaux où ils puissent purifier leur regard et toute leur personne dans un bain de sublime beauté.

Il faudrait un cinéaste de grand talent qui partagerait, longtemps peut-être, la vie des moines, pas de n'importe quelle façon ! Que le Seigneur y pourvoit !

J'imagine, je vois déjà ce qu'il pourrait nous offrir sur un vaste écran demi-circonférence de la salle : le chant et la prière des moines, donnant au spectateur cette impression, une sorte de saisissement, une élévation d'esprit et de cœur de toute la personne, oui ! que le spectateur un instant se sente prier et chanter lui-même avec le chœur des moines en lequel il est entré !

Un cinéaste de la qualité du réalisateur de « terre inconnue », qui serait lui même ami de la prière ! Ou un cinéaste de la qualité de ceux du Mont saint Michel qui ont présenté à l'aire de repos de la baie de ce mont, un spectacle, grandiose et de toute beauté, du mont et de son environnement ! L'écran, 6 panneaux juxtaposés en demi circonférence, occupe la moitié de la salle et la sonorisation est merveilleuse !

Et puis, chose très importante, les moines, personnages, ou plutôt personnes de ce spectacle, apprendront un nouveau psaume, interminable, à composer, rendant grâce au Seigneur des merveilles en tous genres du monde moderne, avec la beauté toute nouvelle, grandiose, qu'il recèle et peut faire découvrir.

Retraitants de Timadeuc comme visiteurs du site, nous pourrions nous retrouver chaque jour, un instant, dans la prière à midi et à 19 h., en prière pour l'avenir du monastère de Timadeuc et aussi pour l'avenir plus immédiat de Bernard grâce auquel nous devons de connaître Zundel avec tout ce que cette connaissance a pu entraîner par la suite pour le bien de l'Eglise entière. Mais je ne peux m'empêcher de penser que, finalement, cet avenir importe moins, même si, après sa mort, tout disparaissait !

Que je ne me regarde pas ! qu'il ne se regarde pas ! Ce n'est pas Bernard, ni Zundel lui-même, qui importe ! que Bernard, résonant de Zundel, continue longtemps encore à nous instruire et passionner ! mais celui qui importe, c'est Jésus-Christ, l'unique sauveur des hommes et l'initiateur de toutes les beautés ! Jésus-Christ qui ne s'est jamais regardé lui-même, Jésus-Christ qui ne se regarde lui-même qu'en regardant le Père !

Béni sois-tu, Seigneur, béni infiniment, pour l'immense procession, interminable, toujours plus magnifique, des beautés que l'intelligence de l'homme nous permet de découvrir et contempler chaque jour davantage dans les secrets de notre monde jusque là inconnus !

Béni sois-tu pour cette audition immédiate de la voix de Zundel que nous pouvons entendre maintenant où que nous soyons ! Béni sois-tu pour l'écoute de cette voix toujours nouvelle et ancienne, nous faisant découvrir chaque jour un sens nouveau de Ta parole !

Depuis bientôt près de deux siècles une multitude de moines ont prié et chanté ici à Timadeuc Ton amour et Ton bonheur, éternellement conquis en même temps qu'acquis ! Ils sont pleinement vivants aujourd'hui au cœur de la Trinité ! Nous avons besoin d'eux tous ! Sois sensible à leur intercession ! Ne permets pas qu'un jour cette communauté s'éteigne ! Fais-la renaître dans une communauté à la fois nouvelle et ancienne, témoignage vivant et sensible donné aux générations humaines d'aujourd'hui ici expérimentant toujours plus profondément le saisissement par la vraie beauté !

Par Jésus-Christ identifié éternellement à toute beauté et en toute pouvant être découvert dans Sa sublime grandeur de pauvreté lui permettant d'être tout pour tous !

A poursuivre, à reprendre ?

Fête du rosaire.

A communiquer à tous les retraitants de septembre 2009.

Nous sommes eux tous, ils sont nous tous.

La raison pour laquelle j‘ai pris l'initiative, en juin dernier, de la retraite à Timadeuc était le besoin, la nécessité aujourd'hui, d'un prière intense pour la jeunesse contemporaine. La mort de M. Jackson avait entraîné un véritable raz-de-marée : des centaines de millions de jeunes se sont lameDes havres de beauté, ce que pourraient, ce que devraient devenir sous peine d'extinction à plus ou moins longue échéance, les monastères de vie contemplative en ce début du 21ème siècle. ntés de la perte de leur idole.

Ainsi aujourd'hui, d'une manière inouïe jusqu'à des jours récents, d'innombrables jeunes, nos contemporains même si, du fait de l'âge, plus de 50 années veulent nous séparer d'eux, se sentent solidaires les uns des autres sur tous les continents, cela s'est manifesté à la suite de la mort de M. Jackson, remarquable chanteur mais mortel comme chacun de nous et pouvant disparaître lui aussi, subitement, brutalement, de la scène du monde.

Je reprenais alors une scène des exercices spirituels de saint Ignace nous invitant à nous représenter la Trinité divine regardant l'immensité de notre monde dérivant dans une perte quasi certaine, et décidant de lui envoyer un Sauveur.

Je déplore que, durant la retraite, je n'ai pas rappelé cette fin première de notre retraite : un intention de prière aujourd'hui capitale, d'autant plus, s'il peut y avoir un plus, qu'une nouvelle idole vient de réapparaître de nouveau sur la scène du monde : nous devons reprendre cette intention aujourd'hui.

Nous avons tous été heureux de cette retraite : un moment béni où nous avons constitué une communauté particulièrement unie : très bien, et après ? La retraite atteindrait son but premier si s'ensuivait une prière commune, fréquente, où que nous soyons, et les visiteurs du site s'unissant eux-mêmes à cette prière avec l'intention qui a fait naître la retraite, une prière commune pour ces centaines de millions de jeunes à la dérive, et aussi pour l'avenir du monastère de Timadeuc.

J'aurais aimé, ça n'a pas été possible, qu'à la fin de la retraite s'organise spontanément un forum pour échanger au sujet de cette intention, inséparable de cette autre intention, liée pour moi à la première, l'avenir du monastère de Tiimadeuc.

Car pourquoi ne pas imaginer ce monastère devenant le lieu de recrutement de jeunes assoiffés de vie intérieure ! il est impensable en effet que, dans la jeunesse contemporaine, dans le cœur de quelques-uns, ne naisse pas le désir d'un don total au Seigneur qui pourrait trouver à Timadeuc le lieu de sa concrétisation, à condition bien entendu d'être accueillis avec une totale ouverture par la communauté actuelle.

Car c'est seulement à partir des jeunes que peut s'opérer, avec la grâce du Seigneur, la conversion d'autres jeunes abandonnant leur idole pour mettre Jésus-Christ, qu'ils ne connaissent absolument pas, au cœur de leur vie, avec une nouvelle foi et un nouvel amour communicatifs.

Un appel au niveau de tous les diocèses pour une retraite en septembre 2010 ? Une retraite ouverte aux jeunes et aux moins jeunes : pourquoi pas ? Est-ce possible et à quelles conditions ?

Il faut se ressouvenir ici que, selon une saine théologie mystique de l'Eglise, nous sommes, tous, ces jeunes, nous sommes ces jeunes et ces jeunes sont nous tous, parce que nous sommes tous appelés à être les membres d'un même corps, d'un corps en lequel chaque membre a le souci vital de la vitalité de chaque autre membre, sous peine de n'y être pas tout à fait à l'aise à sa place.

Si notre retraite n'aboutit pas à un plus grand souci de ces intentions pour lesquelles l'initiative en a été prise, je pense qu'elle a échoué, du moins qu'elle n'a pas eu grand sens au delà d'un sentiment, sans doute unanime, c'est tout de même déjà quelque chose, d'un certain réconfort dans notre foi chrétienne.

Prière : O Christ, unique créateur et sauveur de tous les hommes ! Toi qui n'aime chacun, d'un amour unique, que comme membre de ton Corps et dans sa relation à tous les autres,

Regarde avec immense bonté l'étendue du monde d'aujourd'hui, dont la jeunesse, massivement, est en perte de sens ! sois attentif à notre prière pour tous ceux qui courent à leur perte dans le culte d'idoles humaines ! Que tu deviennes, que tu sois toi-même le lieu et le centre des rassemblements qu'ils aiment !

Le mot clé pour lequel tu institues l'Eucharistie est ce rassemblement, toute l'humanité ensemble », de sorte que tous soient uns ! Fais de chacun de nous des rassembleurs, à notre place et selon ce que sous sommes ou serons devenus par ta grâce.

Nous le demandons au Père, au Fils et à l'Esprit vivant éternellement dans la parfaite unité de l'amour trinitaire.

P. Debains.

Un Dieu pur dedans, à l'image et selon la ressemblance duquel l'homme est créé et racheté.

Quel est parmi nous, même s'il fréquente depuis longtemps la pensée mystique de M. Zundel, celui qui ne continue pas à se représenter Dieu finalement comme l'être suprême, créateur du ciel et de la terre et de tout ce qui existe ? Créateur du monde il en est tout de même le souverain ! Il existe depuis toujours, bien avant, éternellement avant cette création du monde et de tout ce qui existe. Il connaît une existence, infiniment longue pour nous, indépendamment de sa création dont il est l'auteur sans que cela lui soit nécessaire, il est infiniment heureux sans cette création. De nous finalement il n'a cure tellement il nous transcende !

Il y a nécessairement quelque chose de cela, au point de départ, dans l'esprit de tout homme. Et la Bible nous parle d'abord de ce Dieu-là, et la foi chrétienne en a retenu et affirme que Dieu est le créateur du ciel et de la terre et de tout ce qui existe, ce à partir de quoi on peut penser tout cela ! qui pourtant n'est vrai que selon une première approche de Dieu.

Car il nous est difficile ensuite d'imaginer, de penser à un Dieu pur dedans, mais alors tout ce qui vient d'être dit plus haut est remis en question, il se peut que ce ne soit pas vrai, du moins dans le sens premier où on l'entend le plus communément.

A reprendre ?

Le début de la 1ère conférence de la série donné par M. Zundel au Cénacle de Paris en 1971 et « sité » hier peut être vu comme absolument capital. Le fondement est donné d'un Dieu tout autre, sans nier ou rejeter pourtant le « premier » Dieu. Sans cette seconde prise de conscience de « qui est Dieu » toutes les revendications de la crise au milieu de laquelle Zundel s'exprime, et qui continuent dans notre monde et continueront longtemps, sont entièrement valables.

Ce dont il faut prendre clairement conscience, on l'a déjà dit et répété, il n'y a pas de dieu extérieur à l'homme. S'il y en avait un il nous serait de toutes façon parfaitement inconnaissable puisque justement extérieur à nous et donc inaccessible à notre entendement.

J'ai relu et relu toute cette 1ère conférence avant de la « siter », c'est pour moi comme si je la lisais pour la première fois, avec cette impression que je ne l'avais jusqu'à maintenant aucunement bien comprise.

Il est probable que l'immense majorité de nos contemporains n'a pas saisi l'importance de cette représentation de Dieu comme un pur dedans, comme un esprit, comme le dira Jésus lui-même à la samaritaine, elle suppose un dépassement décisif de toutes nos conceptions antérieures et premières.

En réalité, et ce nous est difficile à saisir, il n'y a pas en Dieu d'avant la création, pour la simple raison qu'en Dieu il n'y a aucun avant. Dieu crée en même temps qu'Il est, donc de toute éternité. Et il ne peut créer qu'en son dedans. Et la vie que Jésus veut nous conférer, c'est la vie même de Dieu qui n'a ni commencement ni fin, la vie éternelle.

Nous voici en cette vie éternelle transportés, si l'on peut dire, jusqu'au début de la vie de Dieu qui n'a pas de début ! Et l'on peut penser que, si Dieu nous crée et rachète en son intériorité trinitaire, cela entraîne que toute l'histoire de l'homme fait partie, non nécessaire bien sûr et pourtant nécessaire ! de l'engendrement du Fils par le Père et du jaillissement de l'Esprit de l'Un et de l'Autre.

Nous imaginons trop facilement cet engendrement et ce jaillissement comme achevés, en réalité en éternité ils sont éternellement en train de s'accomplir en même temps que parfaitement accomplis, et nous faisons partie, nous sommes même en un sens acteurs de ces deux éternelles opérations divines qui éternellement « construisent » la Trinité.

Nous sommes créés et rachetés pour vivre trinitairement, c'est-à-dire à l'image et selon la ressemblance de Dieu. Et il n'y a pas d'autre façon d'être ainsi créés et rachetés que de devenir opérateurs de ce qui construit éternellement le Dieu Trinité, plus précisément que de laisser en nous le Père engendrer le Fils et l'Esprit jaillir de l'Un et de l'Autre.

(sous toutes réserves)

Cénacle de Paris, février 1971. Début de la 1ère conférence.

Le Dieu des dix premiers livres de la Bible apparaît comme un Dieu extérieur à nous, une espèce d'identité extérieure à notre vie. Il ne correspond pas au Dieu du Nouveau testament. ... Sommes-nous simplement des choses ?

« La crise dans laquelle nous sommes engagés suppose d'une part une certaine vision de l'homme et la conviction que l'homme est désor­mais adulte et qu'il doit prendre la responsabilité de lui-même, et d'autre part une vision de Dieu qui Le situe à l'extérieur de nous-mêmes. On peut comparer cette crise à celle d'un adolescent qui supporte mal le joug de la famille, qui prend ses distances à l'égard de ses parents, qui les conteste, qui pense qu'il est connaturellement incompris et qu'il doit donc forger lui-même son destin en quittant s'il le peut son foyer ou en y vivant simplement comme un pensionnaire qui subit extérieurement une discipline jusqu'à ce qu'il soit capable d'en être entièrement émancipé ! et d'autre part sa conception de Dieu L'extériorise, en fait une espèce d'entité extérieure à notre vie dont on ne voit pas pourquoi notre vie lui serait soumise. Et cette révolte de l'adolescent que nous sommes tous, cette révolte s'exprime aujourd'hui contre ce père céleste qui apparaît comme une limite à notre autonomie, comme une menace contre notre liberté et comme finalement une autorité que rien ne fonde et qui repose unique­ment sur des mythes.

Cette révolte, elle peut se nourrir de toute la littérature scientifique, de toute la littérature psychanalytique, elle peut se nourrir de tout l'érotisme qui est en suspens dans l'atmosphère, elle peut se nourrir plus profondément d'un sentiment très authentique de la dignité humaine. Nous pouvons en retrouver une expérience à une toute petite échelle dans la relecture des dix premiers livres de la Bible en hébreu.

Ces dix premiers livres que vous connaissez bien, de la Genèse jusqu'au second Livre des Rois inclusivement, sont d'abord une immense fresque des origines : un rappel de la vocation d'Abraham et de ses conséquences, et de toute l'histoire de l'établissement des hébreux dans ce qu'on appelle la Terre Sainte. Eh bien il est clair que cette lecture, si on la poursuit minutieusement mot après mot, donne un sentiment de malaise très profond ! Comment Dieu peut-Il être ce Dieu-là ? Quel rapport entre la vie de l'esprit et cette histoire, mise à part les grands chapitres des origines, disons les trois premiers chapitres, la vocation d'Abra­ham, quelques épisodes de la vie de David ou des Juges, mis à part quelques passages, on a le sentiment, dans ces livres dits historiques, d'un Dieu qui ne correspond aucunement à ce que nous avons appris par le Nouveau Testament.

Dieu précisément apparaît là comme un Dieu extérieur, comme un Dieu tout-puissant assurément, mais qui domine, mais qui prescrit un destin, mais qui menace, et dont le vocabulaire de terreur a des richesses incomparables. Toutes ces cultures suffiraient à nourrir, dans un être humain qui ne saurait pas qu'elles sont les prolégomènes d'une très grande histoire, qu'elles sont les premiers balbutiements d'une révélation qui trouvera son accomplissement en Jésus-Christ, ces pages suffiraient à nourrir cette révolte que chacun porte en soi à juste titre, dans ce sens que chacun, à un moment ou à un autre, lorsqu'il est blessé par autrui, prend conscience de son inviolabilité.

Puis, ce sentiment très mal défini mais très intense de la dignité même de son inviolabilité, de l'autonomie de l'esprit et du corps, c'est le sentiment très puissant qui nourrit dans les fondations la contestation et la révolte qui se répand dans l'Eglise d'une manière extrêmement inquiétante dans ce sens que tout est remis en question sans qu'on voit se dessiner des directions bien fermes en vue d'une construction qui embrasse toute la vie et qui lui confère enfin cette plénitude.

Enfin, il est certain que les deux termes de ce conflit sont l'homme d'une part que l'on suppose adulte alors qu'il ne l'est aucunement, car nous sommes préfabriqués des pieds jusqu'à la tête, nous sommes tous à la remorque d'un moi que nous n'avons pas choisi ! Nous sommes emprisonnés et captifs de nos préfabrications, nous défendant avec becs et ongles, défendant un "je" que nous n'avons pas choisi et qui est notre pire captivité.

Mais, de toutes manières, il y a quelque chose de très profondément légitime dans une certaine prise de conscience d'une autonomie qui est sans doute en avant de nous, qu'il faut conquérir mais qui est l'apanage essentiel de la nature humaine ! ou plutôt c'est cela qui fait de nous des hommes : si nous ne pouvons pas être finalement les créateurs de notre destin, si nous ne pouvons pas être les créateurs de nous-mêmes, si nous devons subir notre vie, autant dire que nous ne sommes simplement que des choses et des objets noyés dans l'immensité cosmique.

La difficulté immense, c'est que précisément le Dieu auquel nous faisons face, le Dieu dont il est question partout pour L'affirmer ou Le réfuter, ce Dieu, finalement, il est presqu'impossible d'en préciser les traits, sinon qu'il apparaît d'une part comme le fabricateur de l'univers qui se tient en dehors de Lui, et qu'Il est une limite à notre expansion et Le juge finalement de notre vie ! ce qui nous emprisonne dans un a priori, ce qui nous emprisonne finalement dans une volonté toute-puissante à laquelle nous ne saurions jamais résister, ce qui fait que notre destin finalement est tout fait, qu'il est scellé éternel­lement dans une volonté étrangère à la nôtre. Et ceci est extrêmement sensible un peu partout car on cherche à s'émanciper de ce Dieu, on cherche à amenuiser ses exigences, à les apprivoiser, à les réduire à un module supportable sinon à les rejeter tout à fait !

La morale est périmée. Le dogme est suspect. On se tourne vers l'homme pour savoir ce qu'il est et ce qu'il a à faire de lui-même ! et on ne voit nettement nulle part se dessiner une direction bien ferme, on ne voit pas que ce conflit soit perçu dans toute sa profondeur, on ne voit pas qu'il remet en question et l'homme et Dieu et l'univers et tout. Et on ne voit pas surtout comment trouver une issue.

Y a-t-il une issue ? Il est évident que l'issue, s'il y en a une, ne peut être qu'en avant de nous et, à ce propos, nous pouvons remarquer que toutes les constructions structuralistes, toutes les constructions scientifiques les plus récentes, disons celle de Jacques Monod qui est la dernière parue, disons que toutes ces constructions, elles sont à la fois passionnément intéressantes, et elles peuvent être valables comme une étape de la recherche et, à ce titre, indispensables, mais finalement, elles concernent ce qui est derrière nous.

Quelle que soit la manière dont nous ayons été tirés du cosmos dont nous faisons partie et dans lequel nous sommes immergés, quelle que soit la manière dont nous ayons été préfabriqués, quelle que soit la sédimentation de notre inconscient, tout cela est déjà fait, est derrière nous et n'est plus à faire.

Ce qui est passionnant, c'est ce qui n'est pas encore, c'est ce que nous avons à créer, c'est cet univers qui ne surgira que si nous entreprenons de le construire, c'est donc en avant de nous que se trouve le réel qui nous concerne et nous passionne. » (à suivre)

Suite 2 de la 1ère conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1971.

Passer du dehors au dedans est une opération extrêmement difficile ...

Reprise du texte : « Ce qui est passionnant, c'est ce qui n'est pas encore, c'est ce que nous avons à créer, c'est cet univers qui ne surgira que si nous entreprenons de le construire, c'est donc en avant de nous que se trouve le réel qui nous concerne et nous passionne. »

Suite du texte : « Si on s'attarde indéfiniment à scruter les mécanismes qui, de la bactérie à l'homme, scandent les étapes de l'évolution à coups d'accidents, comme le pense Jacques Monod, d'accidents et de hasards heureux, quel que soit cet itinéraire et quelles que soient ces précisions, c'est toujours du passé qu'il s'agit et non pas de ce maintenant à partir duquel nous avons, à nous créer, à nous créer dans notre dimension humaine en surmontant nos déterminismes et nos préfabrications pour devenir source et origine. Au fond là est le seul problème, j'entends le seul qui doit être posé, auquel nous ne pouvons échapper : puis-je émerger de mes préfabrica­tions ? Puis-je surmonter mes déterminismes ? Puis-je être autre chose qu'un objet ?

Objet, je le suis ! Animal, je le suis ! faisceau d'instincts, je le suis ! mais ne puis-je être autre chose ? Ne puis-je, comme disait Flaubert, de quelque chose devenir quelqu'un ? Est-ce qu'il y a en moi la possibilité de créer une dignité, de fonder une valeur, de devenir source et origine et ainsi de m'universaliser et d'atteindre les autres non plus du dehors, pas plus que moi-même d'ailleurs, de les atteindre comme moi-même en un centre qui nous serait commun à tous ?

La solution est difficile parce que justement il y a tant de solutions déjà données depuis que l'humanité existe, bien au-delà de l'histoire, dans la plus lointaine pré-époque, aussi loin que nous puissions nous documenter, nous voyons que l'homme s'est donné une réponse extérieure à lui-même.

L'homme a vécu d'abord collectivement - et il le fait peut-être de plus en plus, collectivement ! La singularité de l'esprit, la personnalité de l'âme, enfin ce secret infini d'une vie inviolable, n'a pas été très universellement perçu la plupart du temps. C'est la collectivité, c'est le clan, la tribu, c'est la cité qui a dû pour subsis­ter inventer les normes, se donner des lois, établir une discipline, créer une police et une armée, c'est-à-dire fonder une unité par le dehors, un dehors d'ailleurs de mieux en mieux accepté puisque l'ordre, finalement quel qu'il soit, est la condition de notre subsistance avec une projection, dans un ciel extérieur à l'homme, des divinités qui garantissent cet ordre.

L' homme a eu l'intuition, qui n'est pas méprisable, de l'insuffisance des normes policières, il a voulu fonder cette discipline civique sur des valeurs plus sûres, il a fait appel aux dieux comme aux garants de l'ordre et de l'unité et, bien sûr, ces dieux pouvaient d'autant mieux protéger la cité qu'ils étaient plus puissants et plus terribles, car la terreur qu'ils inspirent est simplement l'envers de la puissance qu'ils déploient. Plus ils sont terribles, plus ils sont capables de protéger la cité, de maintenir sa cohésion et de la défendre contre ses ennemis.

Et en Israël, je veux dire dans l'univers biblique, il n'en va pas autrement : nous avons là un destin collectif, d'autant plus collectif que l'immortalité n'est pas acceptée, ou plutôt n'est pas reconnue, et tout se joue sur la terre : si le bien doit être récompensé ici-bas et le mal châtié de même ici-bas, on comprend que ce qui compte, c'est la collectivité, c'est la postérité, d'où le désir passionné d'avoir des enfants pour poursuivre une vie qui se limite nécessairement aux dimensions de l'existence terrestre.

Ce dieu de la collectivité, il n'en faut pas médire non plus sans nuances. Passer du dehors au dedans, c'est évidemment l'opération qui fonde la vie de l'esprit mais c'est un passage extrêmement difficile et nul ne peut se flatter de l'avoir totalement accompli.

Il y a un ordre public nécessaire à l'épanouissement de la vie et il est certain qu'une anarchie complète, c'est l'impossibilité pour aucune valeur de se faire jour, sinon par le martyre qui accepte de se faire massacrer.

Et c'est cela qui, en ce moment, caractérise notre situation : un refus immense des autorités traditionnelles, un refus sinon cons­cient et exprimé, mais un refus non moins profond de Dieu en tant que Dieu constitue une autorité extérieure et une limite à notre auto­nomie. Et c'est pourquoi, dans les secteurs les moins turbulents de la chrétienté, comme on n'affronte pas le problème jusqu'en ses fondements, on se tourne vers une action humaine, on va vers l'homme pour justifier l'existence d'un évangile dont on ne perçoit plus très bien la transcendance, et cette initiative qui, finalement, ne semble pas orientée vers une fin bien précise et qui est une sorte de prolongement d'une existence menacée, ces initiatives ne pourront pas, évidemment, aboutir à une solution du problème.

Nous sommes dans une espèce de cercle puisqu'il faut à la fois sortir de cet homme que nous sommes, de cet être totalement préfabriqué, et que nous n'en voyons pas l'issue et qu'il faudrait trouver un autre visage de Dieu que celui qui est supposé dans toutes les contestations, que l'on soit pour Lui ou contre Lui.

Et c'est là, je crois, que, pour ne pas nous tenir en suspens, nous pouvons aller immédiatement au coeur de l'Evangile pour y trouver une réponse nouvelle, un témoignage absolument inédit, une expérience qui ouvre ses perspectives incommensurables : ce qu'il y a, en effet, de plus essentiel dans l'Evangile, en dehors des grands événements qui scandent la vie même de Jésus Christ, c'est le témoignage que Jésus rend à la Trinité.

Rien n'est plus passionnant, rien n'est plus essentiel, rien n'est plus décisif que ce témoignage rendu par Jésus à la Trinité parce que, justement, Dieu passe du dehors au dedans, Dieu apparaît non pas comme une puissance immense et terrifiante qui domine le cosmos et qui le plie à un caprice, mais Il apparaît comme tout intérieur, tel une pure communion d'amour. »

(à suivre)