Septembre 2009

Textes publiés en Septembre 2009.

Suite 4 et fin de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

C'est une toute nouvelle façon d'envisager le problème de la sexualité. Il ne s'agit plus d'ajuster la morale au courant de la vie.

« Je reviens à ce problème sous l'aspect qui me paraît le plus profond et le plus essentiel : si l'homme est un universel, si authentiquement il devient tel, s'il devient source et origine en ce point où il coïncide avec toute l'humanité, en ce point où il est intérieur à chacun, en ce point de la rencontre divine qui est notre commune respiration, alors il me semble que l'amour entre homme et femme, l'amour parfait, c'est justement celui où l'on aura assumé l'humanité, toute l'humanité à travers ses cellules primitives qui dérivent, en effet, des générations précédentes et qui ouvrent la voie aux générations qui suivront, l'amour parfait, c'est celui où l'on aura de toute cette histoire une vue authentique et qui considère tous les éléments à tous les étages, d'abord les éléments chimiques, le spermatozoïde et l'ovule, ensuite le psychisme tout imprégné de cette chimie, ensuite la vocation de la personne qui doit se faire telle, qui doit conquérir sa liberté, qui doit s'universaliser, à moins que tout cela ne soit que des mots.

Il me semble qu'il y a dans l'amour, une exigence radicale d'universalisation qui ne peut se réaliser précisément qu'en prenant ses distances, des distances de respect, à travers cette troisième personne, toujours, toujours virtuellement présente dans la mesure, justement, où le spermatozoïde et l'ovule, ou l'un des éléments en tout cas, est requis à l'union charnelle.

Il ne s'agit donc pas du tout de contredire un instinct en raison du commandement émanant d'un empereur céleste, il ne s'agit pas de restreindre cet élan en tenant compte d'une tradition que les événements ont fait exploser, il s'agit de se replacer dans la perspective de notre humanisation (comme) nous ne pouvons nous humaniser qu'en faisant en nous un vide sacré ou, ce qui revient au même, en creusant en nous l'espace illimité où tout l'univers pourra se reconstituer et toute l'humanité prendre une nouvelle respiration. Il me semble que c'est dans cette pers­pective que l'amour qui veut atteindre à son objet, c'est-à-dire qui veut réellement réaliser l'Infini dans l'éternel, c'est dans cette perspective que l'amour se situe et nous appelle.

Si on ne veut pas être homme, ou si on n'a pas conscience qu'on est appelé à l'être, si on ne considère pas tous ces plans, si on ne voit pas la montée de la chimie au psychisme et toute l'obscurité qu'elle y introduit, et tous les pièges qu'elle y construit, si on se laisse aller au courant de l'espèce, si l'on veut posséder avec les mains l'Infini sans l'être devenu, on court évidemment un risque formidable, celui d'abîmer l'amour, celui d'échouer, celui de la séparation, celui du divorce quand il y a mariage, celui de l'écartèlement des enfants quand il y a des enfants, celui des déceptions et du ressentiment, celui du déchirement et du désenchante­ment. C'est inévitable, parce qu'on ne peut pas trouver l'homme là où l'être ne s'est pas fait tel.

C'est donc une toute nouvelle manière d'envisager le problème, toute nouvelle par rapport à cet effort courant pour ajuster la morale au courant de la vie, par rapport à cet effort pour concilier la moralité avec l'exclusion de la fécon­dité dont tous les couples parlent naturellement, c'est parmi leurs privilèges puisque, après tout, si l'amour peut être séparé de la fécondité en principe, pour­quoi les gens qui ne peuvent pas se marier, qui n'ont pas envie de se marier ou que mille raisons écartent du mariage, pourquoi se priveraient-ils d'une union qui en principe ne concerne pas la fécondité et n'a aucune espèce de retentissement sur une troisième personne ?

Il faut donc reconstituer tout le panorama, il faut voir tout l'ensemble de ces engagements, il faut embrasser tous les étages à la fois et il faut se situer, comme toujours, à ce point où l'homme commence à se faire homme en créant cet univers qui n'existe pas encore et où l'amour humain deviendra un amour personne, un amour trinitaire, un amour vierge de toute possession et donc vierge au sens le plus profond et le plus parfait du mot. Alors la chair se transfigurera ! Le corps est un autre corps quand il est humanisé, quand il est intérieur, quand il est vu à tra­vers le visage d'enfant dont il peut être le sanctuaire, à travers le visage de Dieu dont il est toujours appelé à être le sanctuaire. C'est un autre corps vu du dedans comme le sacrement de la vie et comme le sanctuaire de la divi­nité.

Inutile de vouloir imposer une régulation à partir d'une autre perspective, parce que, plus on ira dans le sens où va la morale actuelle qui est un immoralisme, plus on voudra encourager l'union dissociée de la fécondi­té, plus on favorisera le sentiment, cette conviction d'ailleurs presque uni­versellement répandue que l'amour justifie tout et que, dès qu'on aime, on est autorisé à user de la suprême expression de l'amour qui est l'union charnelle.

Ce n'est pas que celle-ci, encore une fois, me paraisse redoutable, ce n'est pas du tout que j'aie le sens du péché, c'est autre chose. Il y a une exigence humaine avec laquelle on ne peut pas tricher : si on veut l'infini, il faut en payer prix ! si on veut l'éternel, il faut se situer sur le plan de l'éternel ! si on veut découvrir dans l'autre une source qui ne s'épuise pas, il faut renon­cer d'abord aux facilités de l'offre. Cet instinct, encore une fois, n'est que la projection d'une chimie élémentaire dans le psychisme humain. C'est quand l'amour est trinitaire qu'il donne tous ses fruits. C'est quand l'homme et la femme sont l'un pour l'autre le sacrement d'une virginité du coeur et de l'es­prit, c'est quand, ensemble, ils apprennent la désappropriation, c'est quand ensemble, ils font le vide, le vide de soi pour accueillir l'autre, qu'ils atteignent à un amour de personne, à un amour unique et qui est, en même temps, un amour oecuménique.

Car, justement, d'avoir pu dominer l'espèce, d'avoir pu, à la vision de l'espèce, substituer celle de la personne, d'avoir pu recueillir toutes les générations dans une offrande de soi à la vie, c'est l'acte le plus oecuménique qu'on puisse imaginer ! et je pense que, précisément, l'amour, s'il est devenu un sacrement dans la perspective christique, c'est que précisément, dans la perspective du Christ, il est devenu oecuménique.

C'est alors qu'on peut parler vraiment de la création de l'homme par l'homme. Il ne s'agit plus, simplement, de transmettre une chimie délirante et d'en être victime, de transmettre une vie que l'on ne comprend pas, et qui ne se com­prend pas davantage elle-même, et qui se multipliera de nouveau dans l'aveu­glement. On ne devient vraiment créateur de l'homme que lorsqu'on se fait homme, en refusant les facilités et les vertiges de l'espèce, non pas pour condamner quoi que ce soit, mais pour tout glorifier, pour que le corps s'humanise, pour qu'il acquiert son éternelle beauté, pour qu'il puisse être saisi du dedans, comme une personne, qui est revêtue de son immortalité et qui élude toute possession. On ne peut pas posséder une personne, on peut se consacrer à elle et on peut l'aborder comme un sacrement qui irradie, qui rayonne de la lumière dont elle vit.

On m'a souvent reproché un angélisme. On m'a souvent reproché d'ignorer les réalités. C'est voir là toute la vérité au contraire, et l'em­brasser dans tous les secteurs, y compris, et d'abord, le facteur biologique le plus élémentaire. C'est là déjà que j'entends la voix de l'enfant, la voix de ce troisième, c'est de là que je comprends cette invasion du psychisme par une chimie élémentaire et tous les désastres que cette invasion peut procurer à l'échelle humaine ! Puisque l'homme n'est pas enfermé dans son mécanisme, il est appelé à le déborder et à créer un autre univers, et c'est de là que, atteignant le troisième étage, qui est celui de la personne, j'envisage qu'à la personne de l'enfant peut correspondre la personnalisation de l'homme et de la femme qui sera d'autant plus grande et d'autant plus parfaite qu'ils respecteront, entre eux, cet enfant virtuel à travers lequel ils atteignent toutes les générations en exerçant d'abord une paternité et une maternité de l'esprit qui peut durer d'ailleurs autant que la vie, qui n'a pas besoin de trouver son expression dans une génération charnelle, en tout cas qui n'est pas limitée à cette génération charnelle et qui cessera, d'ailleurs, d'être charnelle lorsqu'elle aura comme principe le don et la consécration de soi.

Un enfant qui ne naîtra plus de la nature, de la chair et du sang, mais qui naîtra d'un choix, celui que l'on rencontre dans les parents de Sainte Thérèse de Lisieux qui, ayant d'abord voulu vivre un mariage sans enfant, mais dans l'angélisme d'une consécration parfaite, ont compris que leur chasteté ne serait pas atteinte s'ils s'unissaient pour donner à Dieu des humanités de surcroît, des êtres à qui ils seraient consacrés, où ils ont si bien réussi que tous leurs enfants en effet ont été consacrés au Seigneur."

Cette vision, bien entendu, suppose que l'on a saisi cette reli­gion du vide, que l'on a compris que l'existence humaine ne s'accomplit que dans la désappropriation comme l'existence divine elle-même, qu'il n'y a de personne authentique, et d'origine et de source inépuisables que là où il y a la pauvreté selon l'esprit, que là où il y a cet espace de lumière et d'a­mour illimité où toute créature retrouve son berceau divin.

Je pense que, sous cet aspect, et en admettant les prémisses sur lesquelles nous nous fondons, on peut reprendre le problème de l'amour et de la chasteté sous un jour entièrement nouveau, en ne tenant pas compte des inter­dits parce qu'il ne s'agit pas de cela, mais en regardant uniquement le respect de la grandeur, de la dignité du corps aussi bien que de l'esprit, si tant est que l'on peut distinguer dans l'homme ces deux choses puisqu'il n'y a pas deux choses, mais il y a une personne qui doit être telle tout entière et dont tou­tes les fibres doivent respirer l'infini et révéler le visage de l'éternel. »

(fin de la 1ère partie de la conférence)

Le témoignage de l'émission « hors pair » donnée sur la 2 hier soir (1er septembre) est tout à fait remarquable et a été reconnu comme tel par de nombreux téléspectateurs, l'un d'entre eux allant jusqu'à dire que la télévision, depuis qu'elle existe, n'a jamais produit de documents de cette qualité.

Si j'en parle ici, c'est à cause de l'élévation de l'âme et du cœur qu'il a produit chez nombre de téléspectateurs : la beauté de ce reportage a manifestement séduit, voire fasciné, témoins les nombreux témoignages qui ont suivi l'émission.

Il faudra que les futurs « monastères » zundéliens disposent, jouxtant la chapelle ou l'oratoire, d'une salle avec grand écran où l'on puisse, en regardant de tels documents, s'émerveiller, de cet émerveillement qui contient la présence réelle de Dieu.

Les membres des futures communautés zundéliennes, après de longues semaines ou mois de vie contemplative, partiront dans le monde entier pour récolter partout , et diffuser ensuite, tout ce qui se vit de beau, de pur, de noble, de grand, dans le monde contemporain, souvent par les gens les plus inconnus.

Ce qui m'a frappé le plus quant à moi, c'est l'absence de toute sensualité, ou seulement de résonance sensuelle, dans tout le film. Cela vient bien après les développements zundéliens des jours derniers sur la sexualité, empreints tout de même quelque peu d'angélisme.

Voici la présentation du reportage dans la sélection télé du Nouvel Obs. de cette semaine.

« Petit bout de femme aux allures de jeune fille, elle est infatigable. Dolma ne quitte jamais son sourire, mais elle ne cache pas ses émotions. Quand elle apprend que Gilbert Montagne, l'invité de « Rendez-vous en terre inconnue », est aveugle, elle ne peut retenir ses larmes. Elle voit tout de suite en lui « un bon karma, riche de toutes ses vies antérieures ». Dolma est une Zanskarpa, habitante du Zanskar. « Et c'est où ? », demande le chan­teur, quand l'animateur Frédéric Lopez lui révèle leur destination. Le Zanskar est un petit royaume millénaire, situé au nord de l'Inde, aux confins de l'Himalaya. Il est l'un des derniers refuges de la culture ti­bétaine libre. Là, les villages culminent à 4 000 mètres d'altitude. Il faudra quelque temps à Gilbert Montagné et à Frédéric Lopez pour s'acclimater. Les Zanskarpas vivent hors du temps, hors des pressions économiques et du stress. Leur préoccupation principale avant la fin de l'été : stocker assez de nourriture pour survivre au long hiver qui arrive. Les habitants de la vallée seront alors coupés du monde pendant près de huit mois. Dolma, son mari, sa mère, son père et son petit garçon Dorje travaillent donc sans relâche pour préparer cette longue autarcie. C'est dans cette ambiance de fin d'été qu'arrivent Gilbert Montagné et Frédéric Lopez. Et ils vont rencontrer une femme extraordinaire. La véritable héroïne de ce « rendez-vous », c'est elle. Sa personnalité hors du commun éclipse complètement celle du chanteur, admiratif du travail et des conditions de vie de la famille de Dolma. Fille de paysan, elle sait lire et écrire, pratique la médecine tibétaine et est devenue infirmière. Gar­dienne d'une tradition familiale d'agricul­teurs, elle connaît pourtant le tournant qui s'annonce pour ses enfants. Trois d'entre eux sont partis en ville pour étu­dier, elle ne les voit qu'une fois par an.
Et bientôt son fils de 6 ans rejoindra lui aussi les bancs de l'école, loin d'elle. Un déchirement pour cette mère, toutefois consciente d'offrir ainsi un avenir meilleur à ses enfants. »

Suite 2 de la 2ème partie de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

« Il y a donc à vivre une désappropriation radicale dans l'usage des biens, qui exige que nous fassions, nous, ce vide, que nous nous guérissions de nos possessions, que nous nous convainquions toujours davantage que rien n'est à nous, que nous avons simplement l'usage des biens qui sont indispensables à notre libération à l'égard des nécessités physiques, mais qu'au-delà plus rien ne peut nous appartenir qui se trouve être nécessaire à la libération des autres.

C'est par là, justement, qu'une morale évangélique, une morale du vide, c'est par là qu'elle nous presse de supprimer les classes. Il faut ar­river à une humanité unique où, si l'on admet, et il faudra l'admettre toujours, des différences de compétence qui sont d'ailleurs favorables à tous, il n'y ait pas de différences de dignité : que chacun reçoive honneur de la société dans laquelle il est placé, que chacun reçoive honneur dans le travail qu'il est chargé d'accomplir, que ce travail ne soit jamais, pour lui, une nouvelle nécessité qui l'écrase, mais une chance de libération, que toutes les lois soient ouvertes vers une progression, vers une responsabilité plus grande, vers une vie plus large, si d'ailleurs il en a en lui les dons nécessaires, en ayant fait la preuve, s'il a en lui tous les dons nécessaires pour exercer une in­fluence plus universelle. La désappropriation ici est au coeur de la justice.

Il n'y aura de justice, au sens profond, de justice humaine, de justice uni­verselle, que si nous avons compris que, de même que nous ne pouvons devenir des personnes qu'en nous vidant de nous-mêmes, nous ne pouvons répartir les ressources énergétiques de l'univers que si nous nous vidons de tout esprit de possession et si nous comprenons que ce n'est pas du tout en vertu d'une condescendance dont nous ne pourrions tirer avantage que nous avons à par­tager, c'est tout simplement en vertu d'une solidarité indissoluble avec le même centre, avec la même présence, avec le même Dieu qui est intérieur à chacun.

Il y a évidemment une aberration souveraine à vouloir prétendre, en accumulant autour de soi des possessions dont on n'a pas l'usage et dont on n'a pas besoin, c'est une aberration tragique, de prétendre à une piété authentique, de prétendre à un contact avec le Dieu vivant, lorsqu'on Le laisse mourir dans la vie d'autrui ! c'est impossible, car c'est la même présence, c'est la même vie qui nous est confiée dans les autres aussi bien qu'en nous-mêmes.

La justice est une béatitude célébrée par le Christ. La justice doit être en nous une faim et une soif, c'est le mot que le Seigneur emploie lui-même, une faim et une soif inapaisables tant que tous les hommes ne reçoi­vent pas honneur de leur travail et de leurs efforts, tant que tous les hommes ne sont pas respectés dans une dignité égale en tous : cet Infini en chacun, cette incarnation de Dieu confiée à chacun, dont chacun a la charge et dont chacun doit être une révélation unique et irremplaçable.

Cette morale du vide révèle ici, encore une fois, de nouvelles perspectives qui vont jusqu'à la racine de la personne, qui n'ont rien à voir avec les grandes entreprises politiques, quelles que soient leurs éti­quettes, cela va beaucoup plus profond. Il ne s'agit pas de faire une ré­volution qui nourrisse du ressentiment, une révolution qui nivelle par le bas, il s'agit de faire une révolution à l'intérieur de nous-mêmes d'abord, une révolution qui déferle sur tous et sur chacun pour les appeler à cette solidarité di­vine qui fait que toute l'humanité ensemble est investie d'une unique aven­ture qui est justement la vie divine dont chacun a la charge et que tous ensemble doivent exprimer dans une communion d'amour, qui n'est possi­ble que dans la mesure où chacun s'efface, où chacun se libère, où chacun se vide pour accueillir l'infini.

On peut poursuivre si l'on envisage ce que Saint Jean appelle la troisième concupiscence, l'orgueil de la vie, ce besoin de dominer, ce besoin de s'imposer, ce besoin d'être reconnu et admiré, ce besoin de pou­voir regarder de haut en bas, ce besoin de se mettre sur un piédestal pour croire en la valeur de sa vie ! là encore, la morale du vide doit nous apprendre l'inutilité de toute cette mise en scène : il n'y a que des hom­mes, il n'y a que des hommes ! Tout homme est égal à un autre, les fonctions que l'on peut occuper sont des services, un point c'est tout. Mais tous les hommes sont égaux les uns aux autres, non du fait de leur substance maté­rielle parce qu'ils sont de la même étoffe physique, mais égaux dans la même vocation, égaux dans la même exigence, égaux dans le même appel à lais­ser vivre en eux un infini qui ne peut s'exprimer qu'à travers eux." (à suivre)

2ème partie de la 5ème conférence donnée au cénacle de Paris le 23 janvier 1966, début.

La morale évangélique est une morale du vide.

Reprise du début de la 1ère partie de la 5ème conférence.

« Si l'Evangile est la religion du vide, au sens où nous l'avons dit, c'est bien la religion de la pauvreté, selon l'esprit de la désappropriation, qui conditionne d'ailleurs l'avènement d'un personnalisme authentique, puisque l'on devient personne dans l'exacte mesure où l'on se défait de toute limite et de toute opacité, s'il faut cette évacuation pour être vraiment quelqu'un, pour être source et origine, la morale évangélique aussi sera une morale de vide, une morale de la désappropriation qui aboutira d'ailleurs à la personnalisation maximum de l'homme et de l'univers.

Kierkegaard a écrit ce mot qui pourrait être l'exergue de cette méditation : "La proximité absolue est dans la distance infinie." Il faut une distance de respect pour aborder le réel, et c'est dans la mesure où l'on fait de soi-même un espace illimité que l'on atteint à la plénitude de la réalité. Cette morale du vide il faut, naturellement, l'expérimenter puisque nous n'avons pas d'autre source de connaissance que cette lumière qui ne peut s'acquérir que dans le devenir; c'est en devenant nous-mêmes des hommes, en devenant nous-mêmes source et origine, en devenant nous-mêmes espace illimité, que nous pouvons à la fois connaître Dieu et la création dans son origine authentique et dans son développement intégral, c'est donc uniquement par une démarche expérimentale que nous pourrons redécouvrir la morale évangélique comme une morale du vide."

suite du texte.

Deuxième partie : Morale du Vide et Justice Sociale.

L''immense et formidable iniquité de la répartition des ressources humaines !

Cette morale du vide, nous pouvons la retrouver dans une deuxième désappropriation qui est celle de nos biens et qui est celle où nous nous gué­rissons de notre avarice, cette avarice qui nous attache à nos possessions et qui fait inscrire à certains leur nom sur une maison qui durera beaucoup plus qu'eux-mêmes comme s'ils devaient être propriétaires pour l'éternité. Rien de plus pathétique, au moment où s'ouvre une succession après la mort d'un père ou d'une mère, rien n'est plus pathétique que de voir les enfants, à la curée, se précipiter sur l'héritage, se disputer entre eux comme s'ils étaient immortels. Rien de plus saisissant que de voir un homme promu à la place d'un autre qui est défunt et s'installer dans la place comme s'il était immortel. Mais non ! tout cela ne durera pas. Il n'y a pas de place à laquelle on puisse s'installer comme si on était destiné à l'immortalité ! et le rang qu'on occupe, la situation à laquelle on accède, tout cela est temporaire, éphémère, et n'a aucune espèce de stabilité, mais ce n'est pas cela qui doit entraîner la dé­sappropriation, cela les proverbes de la sagesse courante peuvent nous l'en­seigner

Ce qui doit nous introduire dans la désappropriation, c'est que les autres portent en eux-mêmes la même valeur, la même dignité, la même présence infinie qui nous est confiée, en eux aussi bien qu'en nous. Il est de toute évidence que rien n'est à moi et que tout ce qui peut être à moi est éga­lement aux autres (!), leur appartient en vertu du même droit, pour la raison fort simple que je ne puis m'approprier quoi que ce soit qu'en raison même du don que j'ai à faire de moi-même. C'est pour que je sois apte à me donner sans être écrasé par mes besoins matériels, c'est pour que je puisse sortir de la mécanique cosmique, que je peux m'approprier ce qui est indispensable à l'accomplissement de ma liberté à l'égard de ces nécessités premières. Mais ce qui est vrai de moi est vrai de tous et de chacun, tous et chacun ont le même droit ou le même devoir de sortir de la mécanique cosmique en s'appropriant, avec une sécurité suffisante, ce qui les affranchira des besoins matériels qui les peuvent écraser.

Alors il est absolument impossible de faire une distinction entre ce qui est à moi et ce qui est à vous autres, c'est exactement la même propriété qui nous permet à tous de nous libérer des nécessités physiques pour faire de nous une offrande de lumière et d'amour, c'est-à-dire pour accomplir cette désappropriation radicale où nous atteindrons enfin à notre humanité universelle.

Dès que nous nous plaçons à ce point de vue, nous voyons l'im­mense et formidable iniquité de cette répartition des ressources humaines dans un endroit et qui sont inexistantes dans un autre. Il est absolument impossible d'éprouver une solidarité humaine sans tricher, impossible de l'éprouver sans se rendre compte que cette répartition actuelle est un crime, un crime dont nous sommes tous complices et solidaires, parce que c'est la même valeur qui est confiée aux autres, c'est la même présence, c'est la même fragilité, c'est le même Dieu qui est éternelle pauvreté, ce Dieu qui est en chacun, mais qui en chacun est écrasé par ces ombres, par ces angoisses, par ces besoins, par ces nécessités. Comment puis-je vouloir délivrer Dieu en moi de moi, si je ne suis pas prêt à Le vouloir délivrer dans les autres d'eux-mêmes ! mais pour délivrer Dieu dans les autres, il faut qu'ils se trouvent dans les mêmes conditions que moi-même, dans des conditions où leur respiration devienne possible, dans des conditions où les besoins matériels ne priment pas sur tous les autres, dans des conditions où la nature, au lieu de leur être hostile comme un rouleau compres­seur, puisse devenir pour eux un objet de contemplation, et d'émerveillement.

Alors ce que j'ai, n'est plus à moi et quand je donne, je ne donne pas, je restitue aux autres ce qui est à eux. Ils ont un droit strict sur tout ce qui est indispensable à leur vie et qui n'est pas indispensable à la mienne. Nos chances sont égales et je ne peux pas être plus indifférent à la valeur qui est en eux que je ne puis l'être à la valeur qui est en moi. Si j'ai la passion de la valeur en moi, s'il est vrai que c'est l'infini auquel je veux offrir ma transparence, à supposer que j'y atteigne, ce ne doit pas être moins vrai pour délivrer les autres de tout ce qui les entrave et les empêche de découvrir le bien infini qui leur est confié. » (à suivre)

Suite 3 et fin de la 2ème partie de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

« Jésus à genoux au lavement des pieds, c'est l'écroulement de tous les pharaonismes, de toutes les parades et de toutes les vanités. Il reste comme seule grandeur celle que l'on est. On n'agit pas par ce que l'on fait, on n'exerce pas une influence par la fonction que l'on occupe ! la vraie action humaine, la seule authentique, la seule efficace, la seule créatrice, c'est cette action de présence, de présence réelle, de présence offerte, de présence donnée.

Nous le sentons d'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un être éblouit par ses connaissances s'il en fait étalage, ce n'est pas parce qu'il peut nous délivrer un renseignement, d'ailleurs utile, que nous l'estimerons souverainement. Nous nous sentirons en parfaite confiance seulement en face d'un être qui est guéri de lui-même, qui est délivré de ses propres limites, c'est un destin qui nous introduit dans un univers intérieur à nous-mêmes, qui est inviolable et dont il nous révèle le secret sans le profaner.

La seule action, que tout homme est capable d'exercer, dans la mesure où il se fait homme, c'est cette action de présence, et, si nous récapitulons notre expérience, si nous nous demandons quels sont les êtres qui vivent en nous et qui déjà sont passés au-delà du voile, nous voyons que les êtres qui vivent en nous sont précisément ceux qui nous ont délivrés d'eux-mêmes en nous délivrant de nous-mêmes, ceux qui n'ont aucune pesanteur, ceux qui ont ouvert en nous un espace, ceux qui demeurent en nous un ferment de libération, ceux-là ne meurent jamais ! ils nous accompagnent tout au long de la vie, ils demeurent en nous comme une source inépuisable, justement parce que leur action a été une action de présence réelle et rien ne nous frappe davantage.

En effet les hiérarchies sont complètement bouleversées, les hiérarchies sont inexistantes, elles deviennent simplement des étapes de service et, en cela, elles demeu­rent d'ailleurs utiles, voire indispensables, mais rien ne frappe davan­tage que le peuple : il n'y a pas, il n'y a pas de classes dans ce rayonnement de la personne.

Des gens dont la condition est très humble, des gens qui ne se sont jamais regardés, qui n'ont pas eu le temps de s'introspecter, des gens qui regardent toujours en avant d'eux-mêmes ! des gens qui, dans l'humilité de leur travail, sont une continuelle offrande, peuvent vous donner l'Infini sans le savoir, alors que des êtres doués de talents supé­rieurs, qui ont écrit des livres qui les ont couverts de gloire, vous donnent très peu de choses en comparaison parce que, précisément, ils n'exercent pas cette action de présence qui nous atteint au plus intime de nous-mêmes, qui éclaire jusqu'à nos racines et nous fait retrouver dans le silence le plus profond de nous-mêmes, cette présence qui est la respiration commune de l'humanité authentique, cette présence unique qui est aussi notre seule grandeur.

Nous pourrions poursuivre à l'infini. C'est là évidemment une orientation de la morale du vide qui correspond au vide infini !

... Ainsi la morale prend, elle, son origine dans un dialogue d'amour avec ce Quelqu'un qui nous attend au plus intime de nous et au plus intime de chacun. C'est là l'espoir d'un nouveau monde. La morale ne consiste pas à se soumettre à des impératifs venant d'ailleurs, venant de ce vieux monde et de ses traditions, la morale tout entière vient de cette exigence créatrice d'un nouveau monde qui nous attend et qui ne peut avoir d'autres dimensions qu'universelles et infinies.

Nous avons donc à nous délivrer des vieux schémas d'une morale fidèle à la lettre pour entrer dans cet esprit d'une désappropriation ra­dicale qui, du dedans, et par les exigences mêmes d'une création dont nous sommes tous chargés, nous amène à nous guérir peu à peu de toute possession, dans la chair, dans les biens à notre usage, dans l'action, dans toutes les relations avec nous-mêmes, avec les autres et avec l'univers, qui nous amène à cette guérison de nous-mêmes qui n'est observable, qui n'est expérimentable que justement dans cette rencontre sans cesse accomplie avec la Présence qui est confiée à chacun de nous et qui est la vie de notre vie.

Voilà donc ici, comme pour Dieu, renouvelées toutes les perspectives pour ne pas remettre les pas dans les pas, pour ne pas creuser toujours le même sillon stérile, pour ne pas dresser la morale comme une exigence surannée qui barre la route du progrès, c'est tout autre chose !

Si nous ne pouvons pas nous livrer à notre nature c'est parce que justement cette nature est une mécanique qui n'est pas nous, c'est parce que nous ne pouvons être homme que dans une création qui émane réellement de nous et que nous ne devons qu'à nous-mêmes, et laquelle n'est possible que dans cette offrande d'une démission radicale où nous faisons de nous un espace de lumière et d'amour où l'univers authentique se révèle, où l'humanité se constitue et où le visage de Dieu apparaît vrai­ment comme celui après lequel toute la terre soupire. »

(fin de la 5ème conférence)

Que faire devant de telles exigences ? D'abord ne pas avoir peur de les reconnaître et de se reconnaître peut-être infiniment loin de leur pratique. La pratique vraie de la morale chrétienne peut rester en nous très longtemps comme un idéal inaccessible, c'est déjà quelque chose dans notre vie s'il nous arrive de connaître cet idéal et de le vivre, au moins parfois ! cela peut arriver, quand les circonstances le permettent et sans que cela dénote trop ostensiblement de notre conduite habituelle (?).

« Voici donc ici, pour nous comme pour Dieu, renouvelées toutes les perspectives. » La morale est tout autre chose que ce que nous pensions tous le plus habituellement. Toutes les perspectives les plus habituelles sur Dieu lui-même s'écroulent ! Mais c'est une morale infiniment libératrice. Prier saint François d'Assise. Son dépouillement de tout a fait croire qu'il était devenu fou !