Août 2009

Textes publiés au Août 2009.

 

Aime, et fais ce que tu veux". Dieu est le Coeur de notre coeur, la Vie de notre vie.

 

Lausanne 1955  Maurice Zundel

 

Deux visions également absurdes parce que Dieu n'est pas cet être extérieur, Il n'est pas ce maître, pas plus qu'il n'est ce bonhomme.' Il est le cœur de la maison. Il est le Cœur de notre cœur. Il est la Vie de notre vie.

Autrement, pourquoi Jésus serait-Il à genoux au lavement des pieds ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce qu'il attend, qu'est-ce qu'Il cherche? Qu'est-ce qu'Il demande à ses apôtres qui sont là, fermés, braqués sur leurs ambitions étroites, sur leurs jalousies mesquines et qui viennent, il y a un instant, de se disputer pour savoir qui aurait la première place ! Pourquoi est-Il à genoux ? Qu'est-ce qu'il leur demande ? Qu'est-ce qu'Il attend d'eux sinon justement leur cœur, qu'ils se réveillent enfin, qu'ils découvrent que c'est à leur intimité que Dieu en veut ! 

Qu'est-ce qu'il rêve? C'est une communion, c'est un échange, c'est un mariage nous dira Saint Paul : "Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. " Exactement comme dans le mariage, c'est la même loi qui est notre suprême libération: l'amour, rien d'autre, l'amour... Il ne nous touche, Il ne nous atteint - et c'est pourquoi II est là à genoux devant nous - Il ne nous atteint que par Son Amour. Il ne peut pas être notre maître.

Comment pourrait-Il posséder, Celui qui n'a rien? Comment pourrait-Il posséder, Celui qui donne tout ? Il est à genoux justement parce que la seule chose où Il puisse nous joindre, c'est notre amour, comme notre amour est la seule réalité qui Le puisse atteindre.

Il est donc bien clair qu'entre Dieu et nous, il s'agit uniquement de ce consentement, de cet abandon, de cette confiance, de cette ouverture, de cette offrande de tout notre être : notre corps, notre esprit, notre action, exactement comme dans un foyer harmonieux, les époux sont tout entiers l'un à l'autre, et l'un pour l'autre, et l'un par l'autre, non pas parce qu'ils subissent un devoir mais parce qu'ils ont échangé leur "moi" et que, désormais, ils ne peuvent vivre que l'un dans l'intimité de l'autre.

Il n'y a pas de morale: il y a une mystique. Il n'y a pas de morale parce qu'il s'agit d'une vie d'union qui est au-delà de la morale, qui accomplit tout, bien sûr, qui accomplit plus que tout mais qui l'accomplit d'en haut, qui l'accomplit librement, qui l'accomplit comme on reçoit l'Eucharistie, qui l'accomplit comme on communie à l'Amour, qui l'accomplit comme on échange son cœur avec le cœur d'un être aimé.

Et cette morale, ou plutôt cette mystique qui est tout l'Evangile, cette mystique, c'est la plus haute révélation de Dieu. Dieu est l'être, Il est l'être infini, justement parce qu'Il est l'Amour sans limites, parce qu'Il n'est que l'Amour, parce qu'il n'y a rien en Lui qui ne soit l'Amour. Parce que "exister", c'est sortir de soi. Il est bien remarquable que le mot "exister", (existere), et le mot "extase", au fond, (existèmi), ont les mêmes racines et le même sens, car on n'existe qu'en sortant de soi. On existe en allant vers l'autre. On n'existe que dans l'intimité de l'être aimé. On n'existe qu'en se donnant. Et c'est parce que Dieu est tout don, et rien d'autre que cette communication de Lui-même au sein de la Trinité, c'est à cause de cela qu'il existe en plénitude.

Il n'importe donc pas que notre conduite déborde en ambitions, en avarices, en sensualités : ce n'est pas cela qui constitue le mal d'abord. La source du mal, l'unique source du mal, c'est de coller à nous, c'est de nous refuser nous-mêmes, c'est de ne pas entrer dans ce jeu de l'Amour. C'est de ne pas faire crédit à l'immense tendresse de Dieu. C'est de rester en dehors de la maison où nous sommes toujours attendus et toujours accueillis. Dès que nous quittons ce foyer où notre vie a sa source éternelle, nous pouvons encore retomber en nous-mêmes et suivre la pente de notre tempérament: nous serons un jour ambitieux, le lendemain avares, le troisième jour belliqueux, le quatrième sensuels, peu importe... Tout cela résulte, comme par le poids même de la matière, de cette première rupture de notre cœur avec le Cœur de Dieu. C'est dans cette absence de l'Autre que se trouve l'abîme de toutes les ténèbres.

Tout ce que Dieu attend de nous, et cela seul qui est indispensable à Son Plan créateur et rédempteur, qui illumine et qui comble, n'est rien d'autre que notre présence, notre consentement et notre amour. Et, du matin au soir et du soir au matin, dans chaque geste, dans chaque action, dans chaque battement de notre cœur, nous pouvons renouveler ce don, confirmer ce consentement, approfondir cette communion, découvrir toujours davantage cette lumière et cette beauté qui est notre maison au-dedans de nous, qui est l'attente éternelle du Cœur de Dieu.

Dès qu'on sort de là, c'est l'idolâtrie. Alors, tout se fausse. Dieu Lui-même devient une abominable caricature et nous ne pouvons plus nous joindre nous-même : notre corps nous échappe comme une chose, comme un objet livré aux sollicitations les plus aveugles, notre esprit se dérègle dans l'obscurité de ses jeux et de ses curiosités malsaines, nos contacts avec les autres se distancent et se rompent parce que nous ne sommes plus dans le circuit de lumière et d'amour où l'être s'affirme dans la plénitude de son offrande, où l'être existe comme une "extase", comme un élan vers l'autre, comme un don qui répond au Don Eternel que Dieu est.

Il est donc essentiel que nous gardions toujours cette image adorable de la maison où le visage de la mère, où le cœur de la mère, où le don de la mère ne cesse d'être offert à ceux qu'elle attend. Car Dieu est plus mère infiniment que toutes les mères, et la maison, c'est Lui, et l'attente de l'Amour, c'est Lui et, quand II appelle au fond de nos cœurs, quand II nous demande de consentir, c'est pour que nous devenions ce qu'il est.

Il n'y a pas en Lui un domaine interdit qui ne nous serait accessible. Il n'y a pas de sa part un tabou quelque part qui nous empêche de pénétrer dans Son Domaine justement parce que toute la Création, tout l'Univers est la révélation du secret qu'il est, du secret de Son Amour et que nous sommes invités à explorer de part en part, à nous en nourrir pour découvrir partout, derrière même les cailloux que nous foulons aux pieds, la Présence de cette Tendresse qui ne cesse de nous appeler jusqu'à l'agenouillement du lavement des pieds.

C'est pourquoi Saint Augustin a résumé toute la morale dans ce petit mot adorable: "Aime - et fais ce que tu veux"... Aime, et fais ce que tu voudras... " Dilige et quod vis fac." Nous devrons nous en souvenir pour ne pas empoisonner les débats de notre conscience avec les images atroces et monstrueuses d'un Dieu rival et pour, au contraire, faire du premier mouvement de notre esprit et de notre cœur un acte de confiance: "Seigneur, vous voulez plus que moi mon bonheur, vous voulez plus que moi mes amitiés, vous voulez plus que moi mes tendresses, plus que moi ma jeunesse et ma beauté, vous voulez plus que moi ma puissance créatrice et ma fécondité. "

Vous voulez tout pousser à l'infini parce que, pour vous, il n'y a qu'une seule dimension à l'être, c'est d'abord cette plénitude d'amour qui fait que toute réalité s'éternise, devienne merveilleusement précieuse, comme les murs de la maison s'animent non pas parce qu'ils sont des murs de pierre, mais parce que, dans ces murs, il y a le visage, il y a la présence, il y a le cœur de la mère.

Nous ne pouvons pas sortir de l'Amour. Quand nous le voudrions, nous ne pourrions pas échapper à la Tendresse de Dieu. Et pourquoi vouloir y échapper puisque c'est dans cet Amour que notre liberté respire ? Car être libre, c'est être libre de soi, c'est décoller de ses frontières et de ses limites, c'est prendre son élan, c'est faire de tout son être une offrande et une oblation.

Et nous allons le faire joyeusement ce matin, en union avec l'Agneau qui s'offre avec nous, pour nous, en nous. Nous allons faire cet acte d'abandon: "Seigneur, je crois en vous. Seigneur, vous être le cœur, vous n'êtes qu'un cœur. Vous êtes le cœur de la mère. Vous êtes l'Eternelle Maternité. Vous êtes la maison. Vous êtes l'attente... Vous êtes l'accueil... Vous êtes le Cœur... "

(Fin de l'homélie)

Les tendresses les plus humaines ont une vocation mystique

Les tendresses les plus humaines ont une vocation mystique. C'est pour l'ignorer qu'elles aboutissent si souvent à ces tragédies stupéfiantes où elles se renient avec désespoir et s'ensanglantent avec fureur.

La sainte Liturgie les ramène silencieusement à leur source, dans ce baiser matinal où notre amour s'ensevelit dans l'agonie et la mort, dans l'espérance et la victoire du Fils unique.

N'est-ce pas le moment de remettre notre cœur à Dieu, afin qu'il le façonne à sa guise et qu'il renouvelle toutes nos affections dans le Feu de son Esprit.

Poème de la sainte Liturgie, 5e édition, p. 56.

"Le pôle surnaturel de la famille : la Trinité éternelle communi­cation d'amour entre le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C'est par là que la famille s'ouvre, c'est par là, qu'elle devient universelle: cha­cun de ses membres n'est plus crispé sur soi. Il est en état de commu­nion avec les autres, il est offert aux autres. Il est tout tendu vers le bonheur des autres...

Vivre cette communion, vivre ce pôle divin de la vie familiale, vivre à la lumière de la très sainte Trinité, cela veut dire se prévenir mutuellement. Que de ménages, que de couples abîment leur bon­heur, non pas par des incartades graves, par des infidélités scandaleu­ses, mais simplement par ce manque d'antenne, par les oublis des nuances qui constituent tout le prix du bonheur.

Le bonheur est fait de toutes ces petites choses, de prévenances singulières, multipliées. Le bonheur est fait de cette sensibilité à tout ce qui pourrait blesser et ternir la joie des autres."

Découverte émerveillée de la tendresse de Dieu.

Beaucoup de catholiques n'ont pas de religion personnelle. Ils viennent à l'église, ils observent les devoirs communautaires, ils font des prières vocales qui constituent pour eux une obligation, et ils n'ont aucune idée d'un mariage d'amour avec Dieu. Ils n'ont pas du tout le sentiment qu'ils ont fait la rencontre de Dieu, que Dieu est un visage imprimé dans leur cœur, une découverte inépuisable et merveilleuse toujours capable de les combler... Ils ne connaissent pas le frémissement d'allégresse qui déclenche dans l'âme des mystiques ces grands poèmes tels que le Cantique des créatures de saint François d'Assise ou le Cantique spirituel de saint Jean de la Croix.

Pour eux, Dieu fait partie de cette chaîne de devoirs auxquels ils souscrivent une fois pour toutes, mais il n'a pas du tout le visage d'un événement ou d'une rencontre personnelle.

Les sacrements veulent nous conduire chacun à notre solitude, à ce cœur à cœur avec Dieu, à ce mariage d'amour célébré par l'apôtre, afin que jaillisse de nous ce «oui» qui ferme l'anneau d'or des fiançailles éternelles (1).

Ton Visage, ma lumière, Religion de groupe et religion personnelle, Lausanne 1955, p. 82-83.

(1). Maurice Zundel cite souvent saint Paul: «Je vous ai fiancés au Christ comme à un époux unique ainsi qu'une vierge pure» (2 Co 11, 2).

Difficile, important, balbutiements.

L' homélie de Zundel « sitée » hier nous a surpris. Il nous donne sur le mystère de l'Eucharistie un enseignement inhabituel et nous offre une perspective de laquelle, comme il le dit lui même, nous sommes infiniment éloignés.

« Chaque fois que le mystère de l'Eucharistie est célébré, c'est l'œuvre de notre rédemption qui s'accomplit, l'œuvre d'une rédemption qui concerne toute l'histoire, toute l'humanité, tout l'Univers. »

Nous l'admettons peut-être facilement, mais ce qui suit va d'abord nous déconcerter, surtout si l'on commence à comprendre que l'avènement de Jésus-Christ s'accomplit à chaque célébration de l'Eucharistie (1). « A l'avènement de Jésus-Christ tout ce qui était passé redevient présent, tout ce qui était non accompli peut s'accomplir, tout ce qui est avorté peut devenir vie éternelle. »

Peut-être, pour commencer à entrer dans cette perspective faut-il nous ressouvenir de « choses » capitales enseignées souvent par Zundel, d'abord que l'humanité de Jésus-Christ est réellement présente à tout homme venant en ce monde, ou y étant déjà venu, ou devant y venir un jour. Et ensuite que l'homme a essentiellement, et réciproquement, à se rendre présent à cette humanité de Jésus-Christ, ce ne sera jamais de la même façon d'un homme à un autre. Et Jésus institue le sacrement de l'Eucharistie comme moyen pour l'homme de se rendre réellement présent à l'Humanité de Jésus, beaucoup plus que pour y trouver sa réelle présence puisque celle-ci est déjà effective en tout homme.

Il faut se ressouvenir aussi que Jésus, dans Son Humanité ressuscitée infiniment bénie, ne peut jamais se défaire du lien qui le rattache à tout homme : il en est éternellement le créateur et le rédempteur de tous, « c'est lui qui nous a faits et nous sommes à Lui ! ». Et il y a de ce fait, dans le cœur de celui qui communie, une présence réelle de l'humanité entière, passée, présente et à venir. Jésus, reçu dans la communion, ne vient jamais tout seul ! On ne peut pas le recevoir sans une réelle solidarité, sans l'affirmation toujours plus forte de notre relation vitale à l'humanité entière, avec toutes les conséquences que cela entraîne dans nos rapports les uns avec les autres.

Il ne s'agit aucunement de nier la réalité de Sa présence en l'Eucharistie mais de l'élargir comme infiniment en Le voyant, inséparablement, uni à l'humanité entière, dont Il veut que, toute entière, devenue corps mystique du Christ, elle soit assise à la droite du Père, en égalité avec Dieu, comme l'est éternellement maintenant l'humanité de Jésus ressuscité et montée aux cieux.

Et cette humanité entière, reçue dans la communion, bien que déjà, d'une certaine façon, présente en tout homme, n'est pas reçue en nous comme si nous étions un troupeau innombrable, mais comme appartenant à un immense corps, le corps mystique du Christ, l'Eglise, inséparable de Son humanité ressuscitée. Cette relation du Ressuscité à son Corps mystique est sans doute selon le modèle même de la relation éternelle des personnes divines entre elles en la Trinité divine. (à suivre)

(1) Zundel ne le dit pas expressément.