Juillet 2009

Textes publiés en Juillet 2009.

Suite 5 et fin de la 3ème conférence donnée à sainte Marie de la paix au Caire en mars 1961.

L'humanité se trouvera effectivement seulement au contact de la divine pauvreté. Le monde où nous trouvons Dieu commence toujours aujourd'hui. ...

« Si Jésus nous guérit de toute possession, cela ne veut pas dire que nous ayons raison, qu'en étant chrétien, nous ayons raison ! L'Evangile de Jésus Christ n'est pas un monopole, il n'y a pas de peuple élu, nous n'avons raison contre personne, nous avons raison pour tout le monde. C'est toute l'humanité qui peut se trouver, et qui se trouvera effectivement seulement au contact de cette divine pauvreté mais, si nous voulions nous targuer d'une supériorité, c 'est que déjà nous aurions tourné le dos à l'Evangile.

Si nous voulions nous targuer d'une supériorité, c'est que déjà nous aurions fait de l'Evangile une possession, que nous l'aurions identifié avec une race, avec un continent, avec une langue, avec une culture, avec une civi­lisation, toutes choses périssables ! C'est que nous aurions trahi Dieu dans son infinie dépossession car il faut bien constater que la religion dans le monde est presque toujours une biologie et non pas une spiritualité.

On ne choisit pas sa religion, on naît dans une religion comme on naît dans une famille, comme on naît dans un pays, comme on naît à une époque, comme on naît dans une culture et dans un langage !

La religion est, pour la plupart des hommes et pour nous-mêmes presque une biologie, une appartenance instinctive et passionnelle et non pas le contraire, le contraire, c'est-à-dire une liberté, une universalité, un accueil, une transparence, une amitié sans frontière, et c'est pourquoi les religions, et la nôtre d'abord, est presque toujours un fanatisme, un anathème jeté aux autres, un refus et un mépris des autres, ce qui constitue tout de suite un mépris et un refus du Dieu vivant.

Ne nous méprenons pas, nous avons tous à nous guérir de cette biologie religieuse que peut être pour nous le christianisme comme de toutes les biologies, non pas bien sûr pour renier aucune valeur, mais pour nous rendre digne de toutes les valeurs.

Il est parfaitement clair que être chrétien au sens de saint François, c'est-à-dire au sens de Jésus Christ, c'est ne plus rien posséder, et d'abord ne pas se posséder soi-même, c'est n'être plus tributaire d'aucune appartenance instinctive, n'être plus esclave d'aucune servitude passionnelle de groupes ou d'individus ! et le seul témoignage que nous aurions à rendre - et que nous avons à rendre - c'est justement celui-là : qu'il n'y a pas de peuple élu, que tout le monde est attendu, que tout le monde est accueilli, que tout le monde est aimé et qu'il ne s'agit pas de changer de formule.

La Trinité n'est pas une formule. La Trinité n'est pas un rébus ! la Trinité, c'est tout simplement la seule possibilité d'un Amour-source, d'un Amour qui va vers un autre, d'un Amour qui constitue la divinité comme telle et qui nous délivre du Mollah, du despote, du dieu-pharaon et de toutes ces idoles qui lui font cortège.

C'est ce Dieu-là qu'il s'agit de rencontrer - il n'y en a pas d'autre - et quand nous hésitons, il ne s'agit pas de recourir à des arguments et de nous demander comment le monde a commencé, parce que le monde où nous trouvons Dieu ne commence qu'aujourd'hui, il ne commence qu'avec nous, il ne commence qu'avec cette décision d'une liberté qui éclot, d'un amour qui se découvre et qui se donne comme s'éveille l'amour dans un coeur humain, comme s'éveille le véritable amour dans une lumière imprévisible, insoupçonnable avant la rencontre puisque c'est dans le circuit d'une lumière intérieure que le visage découvre le Visage et le cœur le Coeur.

Il s'agit donc pour nous de savoir de quel esprit nous voulons être et si, sous ce nom de Dieu, nous entendons mettre nos privilèges en défendant nos possessions ! ou si être chrétien signifie pour nous, au contraire, nous délivrer de toute possession, n'être plus esclave d'aucune biologie mais transformer toute cette réalité dans le concert d'une relation universelle, transformer tout cela en cet être nouveau qui passe par la nouvelle naissance dont Jésus parle à Nicodème et qui naît enfin à soi-même en naissant au Dieu vivant.

Il est bien clair, n'est-ce pas, que, si Dieu vu dans la lumière et vécu dans l'amour de Saint François était notre Dieu, il n'y aurait pas de problème, nous n'en serions pas où nous en sommes, il n'y aurait pas de problème ! Si Dieu avait été en nous cet accueil, cette ouver­ture, cette dignité, cette grandeur, cette générosité, il n'y aurait pas de problème ! Pourquoi le monde se serait-il défendu et contre quoi se serait-il défendu ?

Il s'est défendu contre une idole, contre un Mollah, contre un pharaon, contre un immense despote, un immense propriétaire ! Il a bien fait, c'est un faux dieu ! Le malheur, c'est qu'il a cru qu'il n'y en avait pas d'autre.

C'est à nous, c'est à nous, si nous y tenons, si nous y tenons vraiment, si nous y tenons passionnément de cette passion rectifiée et lumineuse qui est celle que François éprouve pour la divine pauvreté, si nous y tenons, alors commencera le vrai témoignage, le seul valable, alors s'inaugurera la seule catholicité qui ait un sens, la catholicité de l'amour, l'universalité du don dans la suppression de toutes les fron­tières de race, de classe et de confession.

Car le christianisme n'est pas une confession, il n'est pas un Credo parmi tant d'autres, il est purement et simplement cette pauvreté divine déposée comme un ferment dans la sainte Humanité de Jésus Christ pour fermenter en nous et faire lever la moisson des épis mûrs, cette moisson joyeuse, cette moisson infinie où tous les peuples pourront trouver leur pain, parce que personne ne voudra plus accaparer pour soi le bien des autres, parce que chacun sentira en chacun, du moins ce serait cela l'Evangile, la dignité de Dieu engagée, exposée et confiée à notre amour.

Comme nous avons besoin de nous convertir tous, vous et moi, moi et vous ! comme nous avons besoin de nous convertir au sens le plus profond pour entrer dans ce monde qui est le seul vrai monde ! le seul que Jésus consacre, le seul où l'humanité puisse respirer, le seul où chacun se sentira accueilli, le seul où Dieu ne pose pas de problème parce que ce vrai monde respire en Lui, qu'il en est immédiatement la lumière reconnue et le centre joyeusement accueilli.

Tous les problèmes sont ainsi renouvelés par la nouveauté infinie de l'Evangile. Il n'y a plus qu'un problème, celui de notre effacement, celui de notre consentement, celui de notre libération de ce moi frontière, de ce moi limite, de ce moi asphyxiant, de ce moi qui est la négation de nous-même et de tout.

Voilà le chemin qui s'ouvre, voilà la chance unique, incomparable et merveilleuse, et c'est à cette chance qu'est lié aussi l'avenir de Dieu dans ce monde, car, si nous ne saisissons pas cette chance, Dieu mourra dans l'humanité de plus en plus, car l'humanité, à mesure qu'elle deviendra plus puissante dans l'ordre technique, s'ouvrira moins et sera encore plus incapable d'endurer ce dieu-mollah et le reléguera avec raison au musée des antiquités.

Mais Jésus, ce n'est pas une antiquité. Jésus est vivant, Jésus nous appelle à la vie, Jésus nous introduit dans cette confidence adorable, Jésus nous introduit dans l'intimité du Père et du Fils et du Saint Esprit, Jésus nous conduit au coeur du premier amour, Jésus nous rend parents de la divinité parce qu'entre elle et nous, il n'y a plus l'obstacle d'un pouvoir qui nous voudrait dominer, il n'y a plus que cette générosité qui nous appelle, qui veut nous transformer en elle afin que nous devenions ce qu'il est et que Dieu puisse réellement dire "Je" et "moi" en nous, comme Il le disait à un mystique qui l'interro­geait : "Qui êtes-vous, Seigneur ?" - "Toi, toi !"

C'est à cela que Jésus veut nous conduire, à un Dieu plus intime à nous-même que nous-même et qui nous répondra comme la voix de l'amour quand nous l'interrogerons, il répondra sur le mode nuptial, Il nous redira dans le secret de nous-même ce qu'il dit tous les jours dans la divine liturgie : "Tu es moi. "

Fin de la 3ème conférence.

4ème conférence de M. Zundel à sainte Marie de la paix le 30/03/61. Jeudi saint. L'Eucharistie. Début.

« Nous avons constamment souligné cette conversion de l'humain à laquelle Jésus nous appelle. Le réalisme incomparable de l'Evangile éclate particulièrement dans le mystère du Jeudi Saint et, pour le saisir dans toute sa plénitude, il ne faut jamais séparer ces trois choses : le commandement nouveau, le lavement des pieds et l'Eucharistie.

Le commandement nouveau, nous en connaissons la formule : "C'est à cela que l'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés. Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jean 13, 34)

Mais il ne faut jamais oublier les circonstances dans la séquence, c'est-à-dire dans l'ordre de l'Evangile de Saint Jean. Nous sommes ici aux derniers moments de la Vie de Jésus et Saint Jean nous donne ce commandement nouveau comme le testament de Jésus, très exac­tement comme le Nouveau Testament. C'est comme le dernier mot de Jésus dans la perspective de l'évangile Johannique, ce n'est pas d'aimer Dieu, ce qui semble aller de soi, c'est d'aimer l'homme.

Nous percevons toute la résonance nouvelle, toute la résolution conte­nue dans cette perspective. Il ne s'agit pas d'aimer Dieu dans l'abs­trait, d'aimer un dieu qu'on s'imagine, que l'on façonne à son image ! Il s'agit d'aimer l'homme, l'homme avec ses limites, l'homme avec son animalité, l'homme avec tout ce qui en lui nous rebute et nous répugne car c'est justement en dépassant tout cela qu'on attein­dra au vrai Dieu. Le Nouveau Testament, le testament éternel, c'est d'aimer l'homme pour être sûr de ne pas manquer Dieu.

Et le réalisme incroyable, l'humanisme incomparable de ce Testament nouveau et éternel va être souligné de la manière la plus simple, la plus irrécusable par le lavement des pieds. Il ne s'agit donc plus de se méprendre : nous ne sommes pas là en face d'un conseil qui peut être suivi ou non, nous sommes là au coeur de l'engagement évangélique car, justement, le sanctuaire de la divinité, c'est l'homme. Le sanctuaire de la divinité, ce n'est plus une montagne, ce n'est plus un haut lieu, ce n'est plus un temple de pierre, ce n'est plus un tabernacle de métal précieux, le sanctuaire de la divinité, c'est l'homme! et toute la sainteté divine, nous ne la pouvons rencontrer que dans l'homme. Autrement, que signifierait cette scène qui a provoqué le scandale chez les apôtres ? Que signifierait-elle, cette scène où Jésus s'agenouille devant ceux qu'il connaît si bien ? Il y a le traître qui l'a vendu, il y a ce disciple passionné qui se portera tout à l'heure à sa défense et qui aussitôt après le reniera, il y a Jean le bien-aimé qui va s'endormir comme tous les autres dans le Jardin de l'agonie, il y a tous ces hommes rudes et passionnés, tous ces hommes qui L'ont suivi, qui ne doutent pas de Lui mais qui ne Le connaissent pas, qui n'ont rien compris !

Et c'est devant eux qu'il s'agenouille et, à travers eux, devant toute l'humanité parce que, justement, c'est cela le centre et la fin de la Création : la Création n'a de sens que de communiquer la Présence divine, que de communiquer l'intimité divine. Cela aboutira à cet échange : "Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu" et, tant que l'homme ne se sera pas ouvert, tant qu'il n'aura pas consenti, tant que le Ciel ne sera pas en l'homme, Dieu demeurera inconnu, Sa Présence restera insaisissable car elle ne peut se manifester que dans la transformation de l'homme en Lui. » (à suivre)

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Suite 3 de la 4ème conférence donnée en mars 1961 à sainte Marie de la paix.

Reprise du texte : Et le troisième lien, le troisième anneau de cette chaîne indestruc­tible, c'est l'Eucharistie. Et c'est là peut-être que les chrétiens se sont le plus profondément mépris. C'est là que les chrétiens ont peut-être cédé à une tentation si naturelle de mettre le sacré en dehors d'eux-mêmes, de rebâtir un temple de pierres, de recons­truire un tabernacle de métal précieux et d'y enfermer Dieu comme un objet en s'inclinant devant cet objet devenu extérieur à eux-mêmes, en fermant la porte avec des grilles d'or et en retournant à leurs affaires et en laissant la sainteté enfermée dans le temple. »

Suite du texte : « Oh que cette tentation est grave et comme nous y avons tous succombé ! Nous n'avons pas vu que nous tournions le dos à l'Evangile, que ce n'est pas du tout cela que Jésus avait voulu ! Qu'est-ce que Jésus a voulu ? Qu'est-ce qu'il a voulu à la table de la Cène, qu'est-ce qu'il a voulu dans ce rendez-vous qu'il nous donne à travers toute l'Histoire, qu'est-ce qu'il a voulu ?

Il a voulu exactement établir entre Lui et nous toute la distance de l'humanité à assumer pour parvenir à Lui (1). Il a voulu justement que nous accomplissions le commandement suprême. Il a voulu que nous découvrions le sanctuaire du Nouveau Testament qui est l'homme et, pour que nous ne manquions pas d'édifier ce sanctuaire dans l'homme, Il a établi entre Lui et nous toute cette distance à franchir.

Impossible de se méprendre encore une fois. Il suffit de revenir à ces paroles des derniers entretiens : "Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, l'Esprit Saint ne viendra pas à vous. » (Jean, 16, 7) Jésus n'est pas dupe. Il sait bien qu'ils accrochent à sa présence visible tous leurs espoirs limités, toutes leurs perspec­tives nationales, toutes leurs ambitions personnelles. Ils attendent de cette Humanité de Jésus qu'ils croient voir avec leurs yeux de chair, ils attendent qu'elle réalise leurs rêves, qu'elle les conduise à la victoire, et c'est pourquoi tout à l'heure ils vont se dégonfler dans la terreur, dans le reniement et dans la fuite.

Jésus les connaît. Il faut donc qu'il s'en aille. Ils ne L'ont pas vu dans son universalité, ils ne L'ont pas vu dans sa pauvreté, ils ne l'ont pas vu dans sa spiritualité, ils L'ont affublé d'un rôle qui est la caricature de Sa mission ! Il faut donc qu'Il s'en aille pour qu'ils découvrent dans la lumière de l'Esprit Saint le caractère sacramen­tel où la divinité personnellement se manifeste et se communique.

Et, s'il en est ainsi, Notre Seigneur ne peut pas rétablir en l'Eucharis­tie un nouveau foyer d'idolâtrie, un nouveau foyer de magie et de super­stition ! L'Eucharistie, ce sera au contraire l'impossibilité d'aller à Lui autrement qu'ensemble, ensemble ! Vous viendrez ensemble, vous viendrez tous ensemble ! et ensemble veut dire : vous apporterez toute l'humanité, toute l'histoire, toutes les douleurs, toutes les faiblesses, toutes les détresses, toutes les solitudes, tous les déchets, toutes les misères, toutes les culpabilités ! Vous totaliserez tout cela en vous, et c'est quand chacun de vous sera devenu tous les autres que vous vous approcherez de ma table et que vous serez en prise enfin sur moi tel que je suis, sur moi donné à tous, sur moi qui les vis tous, sur moi qui suis intérieur à chacun, sur moi qui me suis identifié avec celui qui a faim, qui a soif, qui est en prison, qui est malade et qui est nu. C'est quand vous aurez vous-même opéré cette identification que vous me trouverez.

Car il ne faut jamais oublier que Dieu est toujours déjà là. Il est toujours déjà là, Il n'a pas à venir dans le monde ! et l'Incarnation, ce n'est pas la venue de Dieu dans le monde puisqu'Il est toujours déjà là, c'est la venue de l'homme à Dieu, c'est la venue de l'homme à Dieu, de l'homme qui, lui, est presque toujours absent à Dieu ! c'est dans le sein de Marie cette humanité qui éclot, cette créature nouvelle déracinée de toute appartenance, expropriée de toute possession et qui enfin est apte à laisser resplendir cette Présence de Dieu qui était toujours déjà là. Dieu est toujours déjà là, toujours au-dedans de nous dans une attente éternelle ! c'est nous qui ne sommes pas là ! c'est nous qui avons à venir, c'est nous qui avons à nous découvrir, c'est nous qui avons à nous ouvrir pour être "oui", être "oui" éternellement. »

Note (1) : L'humanité entière, présente, passée et à venir, est à assumer pour parvenir à Jésus-Christ ! Il faut nous la rendre présente. Jésus, c'est essentiel dans l'Eucharistie, ne se sépare jamais d'aucun membre de l'humanité, ils sont présents tous en nous autant que Jésus lui-même, particulièrement quand nous recevons la communion. Et Jésus-Christ ne voit jamais aucun homme sinon dans sa relation à tous les autres.

On n'a jamais autant souligné l'importance pour chacun du vécu de cette relation de chacun à l'humanité entière.

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Suite 2 de la 4ème conférence de M. Zundel à Sainte Marie de la paix en mars 1961.

Ce sera toujours l'homme qu'il faudra prendre en charge pour avoir la chance de rencontrer Dieu.

« Le Royaume de Dieu dont Jésus a parlé, le Royaume des Cieux qu'il a symbolisé dans les admirables paraboles, le Royaume des Cieux que ses apôtres attendent, ce Royaume prédit par Jean le Baptiste, ce Royaume qui semble être à la porte, ce Royaume dont Jésus a dit qu'il était déjà au milieu de nous, voilà ce qu'il est : il est en Pierre, il est en Jacques, il est en Jean ! il est en Judas, comme une possibilité que Jésus, justement s'efforce encore de réveiller et de ranimer !

C'est la dernière chance, c'est la suprême tentative avant l'agonie, avant la mort, avant l'échec, avant la honte, avant la défaite suprême. C'est la dernière tentative pour les amener, eux qui doivent être les héritiers de son oeuvre, eux qui doivent être les témoins à travers toutes les nations, eux qui doivent prendre la relève quand tout aura été consommé, c'est la dernière tentative pour les amener à découvrir en eux cette perle du Royaume, pour leur faire comprendre que la divinité est en eux, que c'est là qu'elle les attend, que c'est là que doit se célébrer le culte en esprit et en vérité, dans cette ouverture d'eux-mêmes, dans cette transparence indispensable au rayonnement de la lumière.

Si Jésus pouvait faire autrement, Il le ferait. Il ne peut pas faire autrement, Il est là aux abois, il n'y a plus d'autre manière de manifester cette identification de Dieu avec l'homme qui doit provoquer l'identification de l'homme avec Dieu que cet agenouillement devant le sanctuaire éternel que l'homme est appelé à devenir.

Personne ne comprend, ni Pierre, ni Jacques, ni Jean, ni Judas, personne ne comprend ! Et désormais il ne reste plus qu'à mourir. Ce sera donc au-delà du voile, ce sera dans le baptême de feu de la Pentecôte que cette scène s'éclairera et que, consumés par le feu de l'Esprit, les apôtres enfin découvriront en eux la Présence de leur Maître.

Il n'y a donc aucun doute possible, la solidarité entre le commandement nouveau et éternel ET le lavement des pieds est étroitement soudée. Il est impossible de se méprendre. Ce sera toujours vers l'homme qu'il faudra se tourner. Ce sera toujours l'homme qu'il faudra prendre en charge pour avoir la chance de rencontrer Dieu.

Et le troisième lien, le troisième anneau de cette chaîne indestruc­tible, c'est l'Eucharistie. Et c'est là peut-être que les chrétiens se sont le plus profondément mépris. C'est là que les chrétiens ont peut-être cédé à une tentation si naturelle de mettre le sacré en dehors d'eux-mêmes, de rebâtir un temple de pierres, de recons­truire un tabernacle de métal précieux et d'y enfermer Dieu comme un objet en s'inclinant devant cet objet devenu extérieur à eux-mêmes, en fermant la porte avec des grilles d'or et en retournant à leurs affaires et en laissant la sainteté enfermée dans le temple. » (à suivre)

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Suite 4 de la 4ème conférence donnée à Sainte Marie de la paix en mars 1961.

Il s'agit de nous identifier avec toute l'humanité ...

« Et, de même que Dieu est toujours déjà là, le Verbe Incarné, Jésus, Fils de l'Homme et Fils de Dieu, est toujours déjà là. Saul l'appren­dra aux portes de Damas : « Je suis Jésus, je suis Jésus que tu persé­cutes dans cette communauté ! c'est moi ! cette communauté, c'est moi ! c'est moi qui continue à vivre, c'est moi qui continue à vous appeler, c'est moi qui continue à vous aimer, c'est moi qui continue à frapper à la porte de chacun de vos cœurs, c'est moi ! Je suis Jésus que tu persécutes. »

Qu'est-ce que c'est que le mystère de l'Eglise sinon Jésus demeurant éternellement parmi nous pour être l'axe de notre histoire, pour être le ferment de notre conversion, pour nous appeler constamment à cette identification avec Dieu qui fera de nous des fils du Père ?

Jésus est toujours déjà là. C'est nous qui ne sommes pas là et l'Eucharistie a pour but précisément de nous rendre présents à Jésus, de nous ouvrir à Lui, de nous donner prise sur Lui. Il est toujours déjà là, Il est toujours déjà au plus intime de nous-même, mais nous ne pouvons pas L'atteindre, pas plus que les apôtres qui l'avaient devant eux ne pouvaient L'atteindre. Il était là devant eux, ils ne Le voyaient pas ! Il était devant eux, ils ne Le connaissaient pas et, même quand Il s'agenouillait au lavement des pieds, ils ne comprenaient pas. Ils n'étaient donc pas en prise réelle et efficace sur Lui, la communi­cation ne s'était point établie.

Il fallait le baptême de feu de la Pentecôte, il fallait la nouvelle naissance pour qu'ils se transforment, pour qu'ils s'ouvrent, pour qu'ils s'élargissent, pour qu'ils s'universalisent et qu'ils deviennent capables enfin d'être en correspondance de lumière et d'amour avec Lui.

Et c'est cela que l'Eucharistie requiert, exige, suppose, c'est cela, c'est que nous venions tous ensemble, c'est que nous constituions tous ensemble le Corps Mystique de Jésus Christ. C'est cela que suppose ce banquet auquel Jésus nous convie. C'est cela qui suppose que nous venions ensemble comme son Corps Mystique car chacun des hommes lui importe essentiellement ! Aucun ne doit être perdu. Aucun n'est en dehors de son amour. Tous sont appelés, tous sont aimés, tous sont contenus dans l'immensité de son coeur et nous ne pouvons pas aller à Lui en en laissant un seul dehors.

Il s'agit donc de les rassembler, de nous unir, de nous identifier avec toute l'humanité et toute l'histoire, et alors nous serons vraiment le pain, le pain vivant de l'humanité ! et nous serons vraiment, dans cette universalité de présence et d'amour, nous serons en prise réelle et efficace sur notre Chef, sur notre Tête, sur ce Christ sans frontière, sur ce Christ présent à toute l'histoire, sur ce Christ qui est l'axe de tous les événements depuis le commencement jusqu'à la fin et qui veut totaliser à travers notre amour chacun des événements humains pour lui donner sa dimension infinie, pour l'engranger dans les moissons éternelles, pour que tout soit divinisé en réalisant précisément le dessein premier du geste créateur qui est de communiquer la Vie Divine et d'enraciner notre intimité dans celle de Dieu.

C'est cela que l'Eucharistie suppose, demande, exige, c'est comme la confirmation du commandement nouveau et comme la perpétuation du Lavement des pieds, et comme l'accomplissement du Corps Mystique de Jésus car, si Jésus est le second Adam, c'est-à-dire s'il est apte à être pour toute l'humanité une nouvelle origine, un nouveau commencement et un nouveau départ pour l'accomplissement du dessein de l'éternel Amour, nous ne pouvons être chrétiens qu'en entrant nous-mêmes dans ce plan, qu'en concourant à l'accomplissement de ce dessein, en cons­tituant justement ce Corps du Christ qui est seul en prise efficace sur son Chef, sur sa Tête qui est Jésus.

Il est donc absolument impossible de concevoir l'Eucharistie en dehors de cette perspective ecclésiale. Etre en face du très Saint Sacrement, c'est être en face du mystère de l'Eglise confié à notre sollicitude et à notre amour. » (à suivre)