Mars 2009

Textes publiés en Mars 2009.

Suite 3 de la 6ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

« L'Eglise a besoin de l'état religieux, monastique ou sacerdotal : elle en a besoin pour l'accomplissement parfait et harmonieux de sa mission. Il y a certaines fonctions ecclésiales qui concourent à la perfection du Corps Mystique, qui ne peuvent être accomplies qu'ensemble, avec continuité, avec stabilité, comme le préconise la règle de saint Benoît et sans que la suite des générations interrompe cette oeuvre indispensable. Précisément, en raison du caractère communautaire de cette oeuvre indispensable au Corps Mystique, en raison de la continuité qu'elle requiert, on groupera les âmes qui se sentent appelées à cette fonction parce qu'elle correspond le mieux à leur but et on leur demandera un engagement de stabilité qui permettra au Corps Mystique de compter sur leur collaboration et d'être sûr que la fonction sera accomplie. Un exemple concret nous est fourni par la fonction monastique dans le contexte de l'Amérique du Nord.

Je me souviens de cet entretien avec l'Abbé de Gethsémani, l'Abbé de Thomas Merton, qui se rendait au Cha­pitre des Cisterciens et disait que les vocations monastiques sont si nombreuses en Amérique que son abbaye a dû essaimer déjà cinq ou six fois. Pour le présent, elle compte deux cents moines et on est obligé de loger les novices sous des tentes. Les retraitants regorgent. Il y en a habituellement une cinquantaine qui viennent se retremper dans la solitude de Gethsémani.

Nous voyons ici fonctionner en quelque sorte un des rouages du Corps Mystique dont nous saisissons immédiatement la fécon­dité. Dans cette vie surchauffée et surtendue (dans le monde d'aujourd'hui), il y a ces jardins du silence où l'âme peut se déprendre de cette fièvre des affaires, où elle peut respirer l'éternité de sa destinée, où elle peut bénéficier d'un silence qui est un silence vécu.

Je me souviens qu'étant à Paris, aumônier des bénédictines de la rue Monsieur (1), j'ai eu l'occasion de constater combien ce monastère, qui a malheureusement disparu de Paris, s'inscrivait dans le milieu parisien comme une sorte de nécessité providentielle. Dans cette chapelle, qui n'avait d'ailleurs aucune espèce de beauté - elle était une de ces imitations pseudo-gothiques du 19ème siècle - j'étais stupéfait de voir affluer des artistes, des écrivains, des hommes de théâtre, qui venaient là alors qu'il y avait à deux pas la grande église de saint François Xavier ! qui venaient là pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils venaient chercher dans cette chapelle qui n'avait jamais de sermon, ou à peu près, où, seule, était célébrée la liturgie ? Qu'est-ce qu'ils venaient y chercher sinon justement le silence comme une présence vivante, le silence comme une Personne ?

Une centaine de moines ou de moniales y vivent rigoureusement le silence de leur clôture et se communiquent les uns aux autres la possibilité d'un recueillement que rien ne vient troubler. Cela donne évidemment à la prière un arrière-pays, si j'ose dire, un arrière-fond d'une extraordi­naire puissance qui explique l'attrait d'un monastère fervent, on voit comment il est nécessairement un foyer où des âmes particulièrement avides de Dieu viennent se retremper.

Isabelle Rivière m'a raconté elle-même comment, après avoir connu, comme toute française de sa classe, la religion d'une manière très extérieure, ayant le dégoût d'ailleurs des messes, à grand tam-tam, de mariage et d'enterrement, elle était arrivée un jour à la rue Monsieur et que, devant cette liturgie tout à fait dépouillée, elle a immédiatement senti qu'il se passait quelque chose ! davantage, qu'il y avait Quelqu'un. Elle en a été si bouleversée qu'elle éclata en sanglots. C'est à la suite de ce contact avec la liturgie qu'elle se convertit si profondément, qu'elle entraîna Jacques Rivière après elle et qu'elle put, au moment de sa mort, avoir l'assurance qu'il s'était jeté dans le sein de Dieu. Elle put aussi élever ses deux enfants dans un amour si profond du Seigneur que tous les deux, le garçon et la fille, devinrent bénédictins.

Voilà, en fonction de l'idéal monastique, voilà comment le silence, réalisé non pas comme une consigne mais comme la respiration la plus profonde de l'âme, rayonne sur le monde entier. Le monde serait infiniment plus pauvre si ces jardins de Dieu n'existaient pas et ils sont aujourd'hui plus nécessaires que jamais. Plus que jamais le monde attend, sans le savoir, que la vie chrétienne soit vécue avec cette intensité, à l'abri de cette pré­cipitation, de cette fièvre, de cette concurrence vitale, de cette aventure psychologique qui abîme tant de cerveaux et les mène si souvent aux portes des dérèglements de la raison.

L'Eglise a donc besoin essentiellement de cette fonction, de ce loisir d'une prière qui occupe toute la vie, qui donne son sens à toute une Communauté en déprenant ses membres, autant que possible, des obligations matérielles qui limiteraient le temps de la prière, couperaient le souffle à cette divine respiration, restreindraient la méditation à un temps infime et livreraient les âmes à cette lutte pour la vie qui a sa grandeur et sa magnificence, qui dans son ordre est nécessaire mais qui n'est pas compatible avec ce loisir d'une louange qui est offerte au nom du monde entier, pour le monde entier et qui thésaurise, qui accumule en particulier ce trésor incomparable qu'est le silence.

Ce que l'on peut souhaiter actuellement, c'est un échange toujours plus intense, comme celui qui règne en Amérique du Nord, entre les monas­tères et la vie civile.

D'ailleurs les monastères n'ont qu'à gagner à ce contact avec tous les appels du monde qui doivent nourrir leur prière, comme tous les civils n'ont qu'à gagner à se retremper dans la contem­plation, à emporter avec eux des réserves de silence puisées dans ce sacrement collectif qu'est un monastère, car c'est là son vrai nom : tout monastère est, par l'appel de l'Eglise, par la consécration qu'il reçoit d'elle, un sacrement collectif de silence et de contemplation. Il est donc là pour les autres et non pas pour soi et, si les moines et les moniales sont fidèles à leur vocation, ce sera dans la mesure précisément où ils ne seront pas là pour chercher leur propre perfection mais pour accom­plir une fonction universelle qui concerne le bien-être indispensable, le mieux-être indispensable, le mieux-être du Corps Mystique. »

(à suivre)

Note (1) : J'ai passé une année de transition (1988-1989) un peu comme aumônier auxiliaire dans cette même communauté, toujours très nombreuse, qui avait émigré à Vauhallan au Sud de Paris. Elle avait gardé toutes les qualités reconnues par Zundel.

Suite possible à propos de l'Eucharistie. (Sous toutes réserves)

L'Eucharistie est le sacrement du sacrifice de Jésus-Christ. Nous avons là la doctrine la plus traditionnelle de l'Eglise. Le Christ offre ce sacrifice durant toute sa vie, mais plus particulièrement, plus spécifiquement, au moment de Sa Passion, de Sa mort et de Sa résurrection.

On a pu être attentif, dans l'Evangile que l'Eglise nous propose en ce 5ème dimanche de Carême (Jean 12, 20-33), à ce que le moment du sacrifice de Jésus est le moment de sa glorification : « L'heure est venue pour le Fils de l'Homme d'être glorifié. » (ch. 12, verset 23) C'est Jésus lui-même qui le dit, et c'est en même temps l'heure de la glorification du Père : « Père, glorifie-toi ! » (verset 28). Cela veut dire que c'est l'heure de la révélation de la vérité sur le Dieu Trinité. Puisque c'est l'heure où Jésus s'offre de la façon la plus parfaite au Père, cela signifie que la vérité même de Dieu consiste en une éternelle et parfaite offrande de soi en la Trinité. Chaque personne divine fait éternellement une offrande de soi à l'Autre en la Trinité.

C'est aussi dans ce même chapitre 12ème que Jésus dit : « Celui qui aime sa vie la perd, mais celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle. » Et cela à l'image du grain de blé qui doit mourir dans la terre pour produire du fruit. Il se peut que cette perte de la vie pour la conserver en vie éternelle corresponde aussi à quelque « chose » d'infiniment mystérieux en la Trinité divine. Il s'agirait de cet anéantissement de chaque personne divine dans son identification à l'Autre pour éternellement vivre de la vie éternelle.

C'est pour tout cela qu'on a pu dire que l'Eucharistie, sacrement de la parfaite offrande de Jésus-Christ, est aussi le sacrement, et la révélation, de la parfaite et éternelle offrande de soi de chaque Personne divine en la Trinité, et ce jusqu'à l'anéantissement de soi. L'offrande parfaite du Fils, au moment « crucial » de Son passage au Père, en donne la révélation.

On peut aussi introduire dans ce sacrement le comportement, si l'on peut dire, du Père dans l'histoire de l'Univers, de la terre et de l'homme. Il nous est dit dans l'Evangile, c'est Jésus lui-même qui le dit : « Mon Père ne s'arrête pas de travailler, et moi aussi ! » (Jean 5,17) ... Et c'est juste après que Jésus a dit ces paroles que « les juifs cherchaient encore plus à Le faire mourir, puisque, non seulement il violait le repos sabbatique mais qu'Il appelait aussi Dieu son propre Père, se faisant ainsi l'égal de Dieu. » (Jean 5, 18) Et il y a, signifiée elle aussi, la similitude d'opération entre le Père et le Fils (Jean 5,19).

Peut-on alors penser que ce travail du Père ne se fait pas comme ça, tout seul, et qu'il apporterait au Père une grande « souffrance ». Jésus lui-même est bouleversé de ce que « les choses » ne vont pas aussi bien qu'il aurait pu l'attendre, et de ce que maintenant Il est déjà condamné à la Passion et à la mort, mais ce mot de souffrance ne peut convenir parce que, s'il y a souffrance en Dieu, il est bien évident qu'elle ne le diminue aucunement ni ne L'abîme, comme cela peut être le cas pour l'homme, mais bien au contraire qu'elle est ce sur quoi se fonde, en une façon infiniment mystérieuse, l'éternelle et parfaite béatitude de chaque personne en la Trinité divine.

Eucharistie. En le Dieu Trinité la parfaite unité comme la parfaite béatitude de chaque Personne divine est aussi bien conquise qu'acquise.

Le Christ dans son humanité est présent réellement à tout homme venant en ce monde, mais cette présence n'a aucune efficacité tant que l'homme n'a pas commencé à y répondre par l'offrande de lui-même. Et le sacrement de l'Eucharistie est donné, est offert à l'homme pour lui obtenir la grâce, la force, de cette réponse la plus parfaite possible. Dans la communion nous recevons le pain des forts.

Il s'agit, quand on reçoit le corps du Christ, de tendre à imiter la façon de Son passage au Père par la Passion-Mort-Résurrection-Ascension-Session-à-la-droite-du Père dont l'Eucharistie est le sacrement. Nulle personne sur la terre n'imite cette façon de la même manière qu'une autre, il y aura toujours une façon originale de chacun dans cette imitation, et pour chacun cette façon le plus souvent ne sera pas la même d'un jour à l'autre, ni même d'un instant à l'autre, et c'est dans l'imitation de cette façon d'offrande de Jésus-Christ que l'homme œuvre, en Eglise, à l'unification de l'humanité, et c'est pour cela qu'on peut dire que Jésus institue ce sacrement pour l'unité du genre humain à l'imitation de l'unité des personnes divines en la Trinité.

(sous toutes réserves) Car on peut penser qu'en la Trinité, éternellement, la parfaite unité des personnes divines n'est pas acquise éternellement « comme çà », sans aucun « elan » de chaque personne divine ! il y a un elan, justement et toujours, infiniment mystérieux, un elan de don parfait de chacune à l'Autre avec lequel chaque personne divine s'identifie.

Dans notre effort d'offrande, qui doit être permanent, nous imitons justement cet « elan» éternel en la Trinité divine qui fait qu'en notre Dieu l'unité parfaite est autant conquise qu'acquise. Je dis cela sous toutes réserves, c'est une supposition qui me paraît en parfaite harmonie avec tout le contenu de la foi chrétienne en Jésus-Christ créateur et rédempteur.

Mais il faut bien remarquer qu'en l'unique instant de l'éternité divine l'instant de cet effort est contemporain, si l'on peut dire, de cette parfaite unité parfaitement et éternellement acquise parce qu'éternellement et parfaitement conquise. Encore une fois je dis cela sous toutes réserves, c'est une supposition qui me paraît en parfaite harmonie avec le contenu de la foi chrétienne en Jésus-Christ créateur et rédempteur, elle ne fait pas partie du credo !

Peut-on donc voir aussi l'Eucharistie comme le sacrement de cet éternel et parfait don de chaque personne divine à l'Autre divin en la Trinité ? Ce devrait alors être possible, en précisant que ce don infiniment mystérieux sans doute ne se fait pas tout seul et qu'éternellement au sein même de la Trinité, quelque chose qui peut ressembler à de l'héroïsme humain, en infiniment plus et mieux, peut être éternellement vécu, et fondateur de l'éternelle béatitude divine. Jésus souffrant, mourant et ressuscitant, pourrait être vu vivant chez nous, les hommes, la parfaite image et imitation de cet éternel mystérieux don divin, et nous en laissant le sacrement.

Et, comme Dieu crée, et sauve, en même temps qu'Il est, on peut penser que c'est du côté de la créature que Lui vient cette possibilité d'un don, toujours plus parfait et éternellement parfait, de chaque Personne divine à l'Autre. On sait que, quant à l'incarnation divine en Jésus-Christ, chaque Personne divine est concernée autant que le Fils qui, seul, s'incarne, chaque personne divine est concernée suivant sa personnalité : c'est le Père qui donne, c'est l'Esprit qui œuvre, c'est le Fils qui s'incarne.

(à reprendre ? à laisser ?)

En suite du développement d'hier, on peut oser penser qu'il n'y a finalement de tout à fait réel, et ultimement réel, que l'engendrement-portement-naissance du Fils par le Père ET la procession de l'Esprit qui jaillit immédiatement de cette opération dont Il peut être vu l'opérateur en même temps qu'Il en procède.

Et toute l'histoire de la création peut être vue comme intérieure à cet engendrement-portement-naissance, comme en en faisant partie, de façon non nécessaire. Et le sacrement de l'Eucharistie peut être pensé, en dernière « vérité », comme le sacrement de cette double opération qui éternellement s'accomplit en le Dieu Trinité et éternellement Le construit. Il peut être pensé comme le sacrement de l'éternel élan de chaque Personne divine vers l'Autre, en même temps que le sacrement du passage de Jésus au Père, dont la difficulté infinie révèle l'éternelle « difficulté », l'éternel héroïsme, si l'on peut dire, de notre Dieu pour devenir éternellement ce qu'Il est.

(Sous toutes réserves, à reprendre ?)

Début de la 6ème conférence donnée par M. Zundel aux oblates de l'œuvre de saint Augustin à l'abbaye bénédictine de la Rochette en septembre 1963

« C'est dans la perspective du thème de l'Eglise qu'il faut envisager celui de la vie religieuse. Quel est le sens de la vie monastique ? Quel est le sens aussi de l'oblature qui nous rattache à la vie monastique ?

On a eu parfois tendance à opposer le sacerdoce qui concernerait une vie apostolique et la vie religieuse qui concernerait la sanctification person­nelle, cela ne correspond pas à une vraie théologie de la vie religieuse.

On a pu constater souvent au 19ème siècle cette erreur de voir dans la vie publiquement et officiellement consacrée à Dieu une manière de se sanc­tifier soi-même et une preuve, un test, de la piété et du degré d'amour de Dieu. Il était courant d'embrigader des jeunes filles dans la vie reli­gieuse en leur disant que, si elles étaient généreuses, si elles voulaient aller jusqu'au bout du don d'elles-mêmes, il n'y avait pas d'autre issue que le couvent. Et certainement un bon nombre de fausses vocations ont éclos de ces paroles maladroites qui auraient pour conséquence, s'il fallait les prendre à la lettre, que tout le monde a l'obligation d'aller au couvent puisque, aussi bien, on ne conçoit pas que des chrétiens aiment Dieu à moitié.

C'est cette ambiguïté qui s'est installée dans l'optique chrétienne et qui concerne également les prêtres et les religieux, à savoir qu'à un certain degré d'amour de Dieu correspond nécessairement une vie exclusivement religieuse au sens technique du mot, ou une vie sacerdotale. Il apparaît évident que cela ne peut être le cas du fait que le christianisme ne com­porte pas deux « idéals » : il n'y a pas un idéal pour les religieux ou les moines ou les prêtres, et un idéal pour les laïcs. C'est absolument inconcevable puisque la perfection chrétienne est strictement attachée à la charité.

Saint Paul nous l'a dit avec une plénitude et une perfection incomparables : c'est la charité seule qui est la forme et le coeur des vertus tellement que, en suivant la ligne paulinienne, il faut dire : qui a la charité a toutes les vertus, et qui ne l'a pas n'en a aucune, aucune au sens ou les vertus par­faites sont les vertus qui culminent dans un état de grâce incontestable.

Il est parfaitement clair que, si la charité est le lien de la perfection et la forme de toutes les vertus, on ne conçoit pas une seule âme qui puisse être exemptée de la charité ! c'est le coeur de l'Evangile, c'est le seul test, le seul critère que Notre Seigneur ait donné à ses disciples pour discerner la vérité de leur attachement, c'est l'amour ! et l'amour ne peut pas aimer à moitié. On ne conçoit pas un amour à mi-côte décla­rant qu'il en a assez fait, sans se renier lui-même. Le christianisme, en un mot, ne consiste pas dans une certaine technique religieuse, dans une certaine forme de vie, mais uniquement, dans tous les états, pour tous les hommes sans exception, dans la perfection de la charité, dans la plénitude de l'amour. Par là est évincée immédia­tement cette façon de recruter des vocations sous couleur de pousser les âmes à la perfection. (1)

En même temps est évité ce qui ne représente pas un danger moins grand, c'est-à-dire non seulement celui de fausser l'orientation d'une vie et d'une vocation, mais encore de déprécier tous les états qui ne sont pas l'état religieux ou sacerdotal ! c'est bien d'ailleurs ce qui est arrivé.

Dans l'ensemble du monde laïc, on en est arrivé à penser que, si on n'était ni moine ni prêtre, on avait finalement toutes les permissions. A condition que l'on paie son denier du culte et qu'on donne à la quête, et qu'on se pourvoie au dernier jour de la présence d'un prêtre, il n'y avait pas péril en la demeure. C'est dire que les laïcs se sont considérés, dans l'ensemble, comme dispensés d'y regarder de trop près. Ils n'étaient pas des spécialistes de la religion, ni des spécialistes de la perfection. Ils n'avaient donc qu'à se la couler douce. En particulier la jeunesse devait se passer pour faire des expé­riences inévitables qui étaient parfaitement bien vues dès lors qu'il ne s'agissait pas de prêtres ou de moines.

On a donc dévalorisé à la fois le sens profond de la vie religieuse et le sens ultime de la vie chrétienne tout court lorsqu'on a vu dans la vie monastique, dans la vie consacrée une vie plus parfaite dans son terme et qui classe les êtres à un degré de l'échelle nécessairement plus élevé que les autres, condamnant les laïcs à un degré de vertu moyen qui leur assure, certainement, une place au paradis, mais évidemment à une certaine distance du Seigneur et de ceux qui ont été assez heureux pour choisir la meilleure part.

Il est de toute évidence que la perfection chrétienne, la perfection de l'amour, repose dans la vocation baptismale, que tout chrétien est appelé à la plénitude de l'amour et que le christianisme à bon marché est une invention absolument étrangère à l'Evangile. La même perfection, exac­tement, s'impose à tout chrétien. Tout chrétien a la même mission, nous l'avons déjà souligné, dans des fonctions différentes.

Note (1) : Zundel ne parlerait plus tout à fait ainsi aujourd'hui en 2009, même s'il reste, bien évidemment, quelque chose de cette mentalité des années 60.

L'Eucharistie n'a pas été instituée par Jésus pour nous offrir un autre mode de sa présence réelle, Il est toujours réellement présent, en et par son humanité, en tout homme, mais bien pour être le moyen de l'unification du genre humain, à l'image et selon la ressemblance de l'unité en la Trinité divine. Ce pourra être très long à s'accomplir mais la vraie histoire de l'humanité est orientée vers cette unification.

Une autre conférence (« sitée » à partir de demain) sur l'Eucharistie va être intercalée ici, elle est de 10 ans antérieure à celle donnée sur le site ces jours derniers. Elle fait partie d'une retraite prêchée par M. Zundel à des religieuses de l'oeuvre de Saint Augustin à Saint Maurice dans le Valais en Suisse.

La supérieure de l'époque était une suissesse allemande, sœur Elisa, c'est elle qui en a envoyé le texte, pris en sténo, au père de Boissière mais en en soustrayant cette conférence sur l'Eucharistie parce qu'elle doutait de son orthodoxie.

C'est celle qui lui a succédé, une suissesse, sœur Marie Dominique, qui en a envoyé à Bernard la transcription. Et Bernard a appris par la suite que Marc Donzé, le spécialiste suisse de Zundel, n'était pas non plus d'accord avec Zundel sur l'enseignement qu'il va nous donner ici. Après un échange avec Bernard, il est revenu sur ce désaccord.

On voit donc l'importance de cette conférence, justement parce qu'elle contient un enseignement si inhabituel dans l'Eglise que même des théologiens patentés ou des supérieures religieuses, ont douté de son orthodoxie, jusqu'à vouloir que personne ne le connaisse ! C'était trop nouveau à l'époque. Sa vérité apparaît comme de plus en plus urgente à présenter dans l'Eglise contemporaine parce qu'une intelligence trop primaire du mystère de l'Eucharistie peut être une des raisons de l'éloignement de l'Eglise de la jeunesse actuelle.

De quoi s'agit-il exactement ? Certainement de la dénonciation par Zundel d'un culte possiblement idolâtrique de l'Eucharistie.

C'est très grave et ça le demeure encore aujourd'hui, même si l'adoration de l'hostie dans le salut du Saint Sacrement n'a plus la même importance qu'à l'époque. On ne le célèbre plus guère aujourd'hui. Souvenons-nous par exemple qu'à une récente époque, dans le collège parisien des jésuites, tous les élèves (dans les années 1930-1940) devaient se rendre au collège le dimanche matin pour y assister à la Messe, y avoir une heure d'enseignement religieux, et puis, avant de partir, pour assister à ce fameux salut du saint sacrement.

Un culte idolâtrique du Saint Sacrement, qu'est-ce à dire ? C'est un culte où l'on adore le Saint Sacrement comme un objet (finalement, aux yeux au moins des enfants, un objet empreint de quelque chose de magique), comme un objet extérieur à l'homme et censé « contenir » Dieu lui-même.

La question se pose alors : y a-t-il eu dans l'Eglise, y a-t-il encore, une façon d'adorer le Saint Sacrement qui soit quelque peu idolâtrique ? Il est certain que la présence réelle, pas seulement de Jésus-Christ mais de Dieu lui-même dans le Saint Sacrement, a pris une importance capitale dans l'Eglise, et ce jusqu'à notre époque encore. Or Zundel a toujours enseigné que Jésus-Christ, dans Son Humanité même, est toujours réellement présent en tout homme : alors que peut ajouter pour nous la présence réelle eucharistique et quelle est sa spécificité par rapport à cette présence universelle ? Ce sera développé dans la conférence à venir à partir de demain.

On pourrait se demander comment il a pu se faire qu'une telle importance soit donnée jadis à la présence réelle et souvent encore maintenant ? Il ne s'agit aucunement de la nier, mais de la situer, et il faut bien se dire et redire que l'Eglise ne possède pas la vérité sur Dieu et Jésus-Christ, mais simplement parce que personne ne la possède, pas même Dieu lui-même, incapable en Trinité de la moindre possession. Il ne s'agit pas aujourd'hui de rejeter cette croyance séculaire mais de bien voir qu'il y a des « choses » dans le domaine religieux (et en bien d'autres aussi) qui sont vraies à une époque et peuvent, à une époque ultérieure, paraître moins vraies, tout en le restant ! L'important, et c'est le cas de tous les dogmes chrétiens, c'est l'orientation vers la vérité entière de notre Dieu qui est Trinité, une vérité qu'on ne possèdera jamais, qu'on n'atteindra jamais dans sa plénitude, mais qui nous comblera dans la mesure où nous serons bien orientés vers elle. Cette orientation peut prendre différents chemins. Déjà avant la guerre le Père Pinard de la Boullaye disait, en la chaire de Notre Dame, que le dogme est une direction de pensée.

L'esprit, l'intelligence humaine de l'humanité, évolue, se développe tout au long des âges, les centres d'intérêt ne sont plus les mêmes d'une époque à l'autre ! il y a, à toute époque, un développement (on aurait plus aujourd'hui l'idée de se disputer sur la prédestination !), il y a un développement continu du dogme chrétien et de la foi chrétiennes. Et l'on peut penser que dans quelques décennies l'adoration du Saint Sacrement pourra avoir perdu quelque peu de son importance au profit, si l'on peut dire, de ce que j'appellerai « la messe longue », qu'on appelle "la Messe qui prend son temps" (pratiquée aujourd'hui à la Messse dominicale du soir en l'Eglise des jésuites, rue de Sèvres), déjà et depuis bien des siècles pratiquée dans les rites orientaux, Zundel aimait lui même célébrer la Messe, une longue Messe, en rite byzantin, il en avait reçu la permission, et il consacrait aussi à la Messe latine, souvent bien plus qu'une demi-heure.

Un chrétien fervent, au lieu de consacrer une heure et demi à l'assistance à la Messe et à l'adoration, pourra sans doute un jour prendre part à une eucharistie longue pouvant durer l'équivalent et même jusqu'à 2 heures ou davantage. Une Eucharistie durant laquelle justement on habituera le chrétien, ou plutôt où le chrétien s'habituera à un enseignement toujours plus approfondi parce que toujours plus développé, sur l'Eucharistie, celui, entre d'autres, contenu dans l'enseignement de M. Zundel qui pourtant n'a rien inventé. Cet enseignement, nouveau et ancien, verra dans l'Eucharistie, et dans le désir de Jésus quand Il l'institue, le moyen par excellence d'accomplir l'unification du genre humain, à l'image et selon la ressemblance de la parfaite unité divine en la sainte Trinité.

(sous toutes réserves)

Le monde a été surpris par les déclarations de Benoît XVI sur l'inévitable question à propos du préservatif. On n'a pas compris que le Pape ne pouvait pas dire autre chose que ce qu'avait déjà dit son prédécesseur, parce que c'est la seule façon d'orienter l'humanité contemporaine comme celle de toujours vers la pleine vérité de Dieu. On aurait aimé qu'il ajoute deux précisions.

La première, c'est que la chasteté parfaite (hormis le cas de Gandhi et sans doute d'autres non-chrétiens de l'Inde) n'est viable que lorsqu'on a rencontré et suivi Jésus-Christ. Il faut sans doute une véritable passion pour Jésus pour être tout à fait fidèle à la chasteté chrétienne. J'en ai donné pour exemple le splendide vitrail représentant Pierre et André en élan vers le Seigneur lorsque celui-ci les a invités à Le suivre : immédiatement ils abandonnent tout (1).

La 2ème chose, c'est qu'il y a actuellement un milliard d'hommes sur la terre qui vivent sous le seuil de la pauvreté et que dans cette situation il est pratiquement impossible de rencontrer Jésus-Christ sous son vrai visage, et donc d'être authentiquement chrétien. Pour eux, qu'on peut voir comme n'étant pas chrétiens, le plaisir de la chair peut être le seul qu'ils peuvent se procurer à moindres frais, et l'on ne peut ni les juger ni les condamner s'ils s'y livrent, et la préservation du sida par tous les moyens peut leur être bénéfique, sans que pour autant on approuve inconsidérément l'usage du préservatif.

(1) cf. « La Bible en vitraux », édition Brunnen Verlag Bâle, 1991, à la page 86. Vitrail créé par Gabriel Loire (XXème siècle), Lèves, Eure et Loire, France. Avec ce bref commentaire : « une scène pleine d'urgence et d'action. L'abandon de la pêche, la voile détachée au fond du bateau et le regard étonné des autres pêcheurs sont les indices de la réponse spontanée des deux frères à l'appel de Jésus. »