Février 2009

Textes publiés en février 2009.

Suite 5 et fin de la 2ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.

Dans ces perspectives tout est changé, la connaissance de soi, la connaissance du monde, la fécondité et le désintéressement de la vie de l'esprit, la pureté et le caractère immaculé de cette génération intérieure sans laquelle nous ne pouvons atteindre à la joie de connaître.

Toute la grandeur et toute la modestie, cette synthèse parfaite d'une humilité clairvoyante et d'une grandeur entièrement déprise de soi, tout cela est donné dans ce foyer primitif qui est le coeur de la divinité, Père, Fils et Saint Esprit.

Il faut donc que nous nourrissions notre esprit de cette Présence adorable, que notre intelligence s'épanouisse dans cette clarté et que la vie des vertus en nous, la charité comme l'humilité, parte constamment d'une référence à cette Pauvreté de Dieu.

Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien. Dieu est le grand pauvre dont la seule béatitude est de se donner. C'est pourquoi Il ne nous propose rien de moins que de nous transformer en Lui et d'atteindre à cette grandeur que nous n'atteindrons jamais pleinement parce que nous ne serons jamais assez pauvres, assez dépouillés pour être la Pauvreté en personne.

Reposons-nous dans cette vision en suivant le petit Pauvre d'Assise qui, de degré en degré, d'expérience en expérience, après avoir voulu remplir le monde de ses exploits, après avoir courtisé la gloire, après avoir cherché à faire entrer son nom dans l'histoire, après avoir rêvé de toutes les victoires qu'il viendrait offrir à la plus belle princesse du monde, découvre enfin que la grandeur est Dame Pauvreté et que Dame Pauvreté, finalement, n'est que le symbole de ce Visage de Dieu imprimé dans nos coeurs où respire l'Eternel Amour dans l'éternel Dépouillement. » (fin de la 2ème conférence)

Pour le 23 février (1)

Suite 4 de la 2ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963. Personne ne peut être offensé par Ce Dieu-là.

Qu'est-ce que le bien ? Il importe d'exprimer le mystère adorable et unique de la Trinité en en gardant toute la pureté, et en se défiant des appropriations théologiques. ... Personne ne peut être offensé par un Dieu agenouillé. ...

« Dans la perspective de Saint Paul aux Corinthiens, et il le tient essentiellement de Jésus Christ, le bien, c'est quelqu'un à aimer. Le bien, c'est nous quand nous sommes en état d'amour et d'offrande, quand nous faisons de tout notre être une oblation, un présent et un cadeau. Il n'y a pas d'autre bien car Dieu ne s'engraisse pas du sacrifice des taureaux, Il n'a pas besoin de voir le sang des victimes. Dieu est tout amour. Il n'est qu'Amour, Il n'a prise sur nous que par l'amour et nous ne pouvons l'atteindre que par notre amour.

Il n'y a pas d'autre bien que celui-là et c'est pourquoi toute vertu est tributaire de la charité, c'est pourquoi toutes les vertus ont leur âme, ont leur sens dans la charité qui est elle-même une référence à la Trinité.

C'est un monde nouveau en lequel Jésus nous introduit lorsqu'il nous confie ce suprême secret de la Trinité. Il nous établit dans une sorte d'égalité avec Dieu, égalité qui ne fait tort ni à la majesté de Dieu ni à l'humilité de l'homme parce que ces catégories n'ont plus de sens.

Pour l'amour, il n'y a qu'une seule compétition, c'est celle d'aimer, d'aimer toujours plus, d'aimer davantage, d'aimer dans un dépouillement toujours plus grand et dans une pureté toujours plus radicale. Du côté de Dieu, bien sûr, toutes ces qualités sont éternellement réalisées, et nous, nous sommes appelés à les développer en nous afin que notre amour et celui de Dieu ne constituent plus qu'une seule et indivisible respiration.

C'est un monde nouveau, un monde merveilleux, un monde de grandeur et de beauté, de dignité, un monde où on est libre, un monde qui exclut la peur car, comme le dit Saint Jean dans sa première épître, "le parfait amour bannit la crainte".

Sans doute il n'y a jamais eu d'autre Dieu que celui-là mais les hommes ne l'avaient pas reconnu parce qu'ils collaient trop à eux-mêmes pour pouvoir concevoir même l'idée d'une personnalité qui fût constituée uniquement par une relation, par un rapport à l'autre, par un regard vers l'autre, par un total dépouillement, une totale désappropriation de soi.

Mais si ce mystère est adorable, s'il est unique, s'il est source de toute lumière et de toute liberté, s'il est mystère non qui limite l'intelligence mais qui la délivre en faisant jaillir constamment en elle une nouvelle source de lumière et d'amour, il importe de l'exprimer en en gardant toute la pureté.

Il faut éviter le plus possible de dire : Dieu "a" un Fils car c'est là précisément qu'on prête le flanc à l'objection du Coran. En vérité Dieu "est" Fils comme il "est" Père, car il n'y a pas un Dieu d'abord qui se donne un fils. Dieu existe éternellement sous la forme et dans le don trinitaire. Dieu est éternellement cette communication : il n'y a pas de Père sans Fils, il n'y a pas de paternité sans filiation. Dieu "est" Père et il « est » Fils, et, d'une certaine manière, Dieu n'a pas plus de fils qu'il n'a de père ! c'est Dieu qui est Père, Fils et Saint Esprit dans cette pluralité relative (de relations) où s'exprime un éternel dépouillement.

Il faut se défier également des appropriations théologiques qui ont constitué une véritable catastrophe. On a trop dit que le Père est Créateur, le Fils Rédempteur et le Saint Esprit sanctificateur. Ces images par lesquelles on a voulu exprimer les processions divines en faussent l'idée. Là encore la comparaison de la famille est éclairante. Il n'y a pas de mariage sans la réciprocité nuptiale. L'épouse n'existe pas comme telle sans l'époux, ni l'époux sans l'épouse. Les parents sans enfants n'existent pas comme parents, et l'enfant comme tel n'existe pas sans parents. Aucune personne divine ne peut rien accomplir d'elle-même. Tout est entre elles rigou­reusement commun. La divinité n'a prise sur son être qu'en le commu­niquant. Ce sont les trois Personnes divines qui créent, qui rachètent et qui sanctifient. Aucune d'elles ne peut rien faire de soi-même puisqu'elle est constituée uniquement, totalement et éternellement, par la désappropriation qui est la communication consubstantielle de la divinité. Elles agissent toujours de concert sans qu'il y ait un atome d'opération qui ne soit commun aux trois Personnes. Cela a une très grande importance non seulement pour le mystère de la Très Sainte Trinité mais aussi pour le mystère du Christ.

Il semble que le monde d'aujourd'hui, impatient du joug, révolté contre toute dépendance, désireux que chacun devienne une source et une origine, ce monde qui veut diviniser l'homme - avec raison d'ailleurs - il semble que ce monde doit être plus préparé qu'un autre à comprendre que le vrai Dieu ne peut être que ce Dieu-là, le Dieu qui se révèle en Jésus Christ, le Dieu infiniment dépouillé, le Dieu qui est Dieu parce qu'il n'a rien, le Dieu qui vient à nous uniquement comme l'amour, et qui suscite en nous l'amour qui répond au sien dans une égalité nuptiale.

Personne ne peut être offensé, personne ne peut se sentir diminué s'il apprend que Dieu, conçu d'ailleurs comme une Présence intérieure à nous-mêmes et qui est toujours déjà là, que ce Dieu-là est Dieu parce qu'il n'a rien. Personne ne peut être offensé par un Dieu agenouillé, par un Dieu qui se propose sans s'imposer jamais.

La Trinité révélée par Jésus Christ nous donne l'intelligence du geste du Lavement des pieds. Si Jésus est à genoux, s'il introduit dans le monde une nouvelle échelle de valeurs, Il l'appuie précisément au coeur de la Trinité.

C'est parce que Dieu est ce Dieu-là que la seule grandeur est de se donner, on ne pouvait le savoir que par le Christ. Si les hommes se sont réguliè­rement trompés, et si nous continuons à nous tromper, nous qui échappons presque toujours à la véritable inspiration de l'Evangile, c'est que, pour comprendre que la grandeur est uniquement générosité, il faut vivre ce secret comme Jésus le vit et en puiser la lumière au coeur de la Divinité.

On ne pouvait le savoir que par le Christ. Si les hommes se sont réguliè­rement trompés, et si nous continuons à nous tromper, nous qui échappons presque toujours à la véritable inspiration de l'Evangile, c'est que, pour comprendre que la grandeur est uniquement générosité, il faut vivre ce secret comme Jésus le vit et en puiser la lumière au coeur de la divinité. On ne peut pas comparer un monothéisme solitaire à un monothéisme trinitaire.

Le caractère incomparable de l'Evangile, c'est que, s'il nous manifeste Dieu comme un Dieu unique, il le révèle également comme un Dieu qui n'est pas solitaire : Dieu est unique mais non solitaire. Cette distinction est capitale, elle caractérise le monothéisme chrétien qui n'es pas une monarchie. Si Dieu était une domination, qu'est-ce que cela pourrait signifier ? Autant vaudrait concevoir une république de dieux ! Ils se feraient la guerre mutuellement et nous laisseraient tranquilles ! Mais justement, il ne s'agit pas pour Dieu d'une monarchie, d'un absolutisme.

Le monothéisme chrétien est l'unité de l'amour, l'unité de la charité, l'unité du don, l'unité au sein d'une pluralité relative qui fonde l'éternelle communication.

C'est par là que l'humilité prend son sens. L'humilité ne consiste pas à se ratatiner, à se déprécier, à se mettre à plat ventre, à s'anéantir, elle consiste simplement à ne pas se regarder, pour s'émerveiller ! parce que c'est dans l'émerveillement que l'on découvre toute la lumière et toute la vérité, parce que c'est dans l'émerveillement que l'amour se nourrit, parce que c'est dans l'émerveillement que l'existence atteint toutes ses dimensions. L'humilité est d'abord au coeur de la divinité puisque chaque Personne divine est tout entière, est uniquement un regard vers l'Autre.» (à suivre)

(1) Aujourd'hui le site "élan-en-trinité" relayé par "mauricezundel.net" fête ses 4 ans. Le premier texte a été "sité" le 23 février 2005.

Suite 2 de la seconde conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.

« La Trinité est le modèle de la charité parfaite, comme le dit le père Garrigou-Lagrange, dans son livre "Dieu, son existence, sa nature" (4e éd. 1923, p. 510) : "Où trouver ici le moindre égoïsme ? Le moi n'est plus qu'une relation subsistante à celui qui est aimé, il ne s'approprie plus rien. Le Père donne à son Fils toute sa nature, le Père et le Fils la communiquent à l'Esprit Saint. Le Père ne se distingue de son Fils que par sa relation de paternité, le Fils ne se distingue du Père que par sa relation de filiation et cela même qui les distingue les unit en les rapportant essentiellement l'un à l'autre. Le Saint-Esprit ne diffère des deux premières personnes que parce qu'il procède d'elles. A part ces oppositions de relations mutuelles, tout leur est commun et indivisible. Le Père n'a à lui en particulier que sa paternité qui est une relation subsistante à son Fils, le Fils n'a à lui en particulier que sa filiation, le Saint Esprit que sa procession.

Où trouver ici le moindre égoïsme ?

Tout l'égoïsme du Père est de donner sa nature infiniment parfaite à son Fils, en ne retenant pour lui que sa relation de paternité par laquelle il se rapporte encore essentiellement à son Fils. Tout l'égoïsme du Fils et de l'Esprit Saint est de se rapporter l'un à l'autre et au Père dont ils procèdent. Ces trois personnes divines essentiellement relatives l'une à l'autre constituent l'exemplaire éminent de la vie de la charité. Chacune peut dire à chacune : "Tout ce qui est à moi est à toi, et tout ce qui est à toi est à moi." (Jean17,10) On ne peut dire plus explicitement que la vie divine est une désappropriation, que le moi divin se constitue comme désappropriation.

Nous allons voir immédiatement comment cette vie d'éternelle communion nous intro­duit dans le monde de la connaissance à une profondeur inépuisable. Nous pouvons faire une constatation facile à paraboliser dans une image : jamais vous ne pourrez vous voir vous-même dans un miroir ! Un miroir peut être utile à votre toilette, voire indispensable, mais ce n'est pas dans un miroir que vous trouverez la révélation de vous-même. Vous ne pouvez pas vous regarder priant dans un miroir, vous ne pouvez pas vous voir comprenant dans un miroir. Votre vie profonde, celle par laquelle vous vous transformez vous-mêmes, est une vie qui s'accomplit dans un regard vers l'autre. Dès que le regard revient vers soi, tout l'émerveillement reflue et devient impossible. Quand on s'émerveille, c'est qu'on ne se regarde pas. Quand on prie, c'est qu'on est tourné vers un Autre. Quand on aime vraiment, c'est qu'on est enraciné dans l'intimité d'un être aimé.

Il est donc absolument impossible de se voir dans un miroir autrement que comme une caricature, si l'on prétendait y trouver son secret. La vie profonde échappe à la réflexion du miroir, elle ne peut se connaître que dans un autre et pour lui.

Quand vous vous oubliez parce que vous êtes dans un paysage qui vous ravit, ou devant une oeuvre d'art qui vous coupe le souffle, ou devant une pensée qui vous illumine, ou devant un sourire d'enfant qui vous émeut, vous sentez bien que vous existez, et c'est même à ces moments-là que votre existence prend tout son relief, mais vous le sentez d'autant plus fort que justement l'événement vous détourne de vous même, c'est parce que vous ne vous regardez pas que vous vous voyez réellement et spirituellement en regardant l'autre et en vous perdant en lui, c'est cela le miracle de la connaissance authentique : nous atteignons à nous-mêmes en regardant un autre et nous perdant en lui. C'est dans ce mouvement de libération où nous sortons de nous-mêmes, où nous sommes suspendus à un autre, que nous éprouvons toute la valeur et toute la puissance de notre existence. Nous sommes là non plus comme une marchandise jetée sur un quai de gare mais devant un vis-à-vis ! nous sommes là dans un dialogue, et notre présence se réalise comme un don, comme un présent, comme un cadeau, comme une offrande qui lui donne toute sa grandeur. Cette connaissance est en même temps une naissance puisque, comme Saint Augustin nous l'a rendu sensible, c'est dans ce regard vers l'autre que nous naissons à nous-mêmes.

Il y a quelque chose d'analogue dans la connaissance du monde. Le savant ne connaît pas le monde quand il peut le mettre dans sa poche, quand il peut le démonter comme un mouvement d'horlogerie, mais il le connaît lorsque le monde est pour lui un objet d'émerveillement.

Einstein l'a dit magnifiquement : "L'homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort." C'est ce monde issu de son amour qui est pour lui Einstein le vrai monde, un monde où tout est vérité, un monde où tout est lumière, un monde où tout est intérieur, un monde où tout est liberté. Car le savant ne se sent pas contraint par l'univers, il s'applique à connaître, à réen­tendre et à recréer, il est comblé ! La plus haute récompense pour lui est la joie de connaître, de connaître sans fin, joie toujours nouvelle qui ne cesse de susciter en lui un monde nouveau, un monde avec lequel il dialogue, un monde que, finalement, il offre en même temps que lui-même.

La connaissance est une naissance, et c'est cela même qui atteste la fécondité, la grandeur et la sainteté de la vie de l'esprit. La vie de l'esprit est si importante que, sans elle, nous ne pourrions jamais être des hommes, que, sans elle, il n'y aurait aucune connaissance valable. Si le monde est pour nous si riche, il nous importe de retrouver en Dieu une richesse infiniment plus grande.

Que nous dit précisément l'expérience trinitaire sinon que la connaissance en Dieu est une génération ? En Dieu, il y a une naissance éternelle comme est éternelle la communication ! en Dieu, il y a une fécondité infinie sans laquelle la vie divine est impensable.

Nous saisissons ici le jeu admirable de ces relations internes, de ces relations intra-divines. Nous comprenons que Dieu, dans la même ligne que nous, ne se connaît pas en se regardant mais en regardant l'autre. Le Père est un regard vers le Fils comme le Fils est un regard vers le Père. La connaissance de Dieu n'est pas repliée sur soi dans un narcissisme infini ! elle est éternellement un regard vers l'autre, elle est sans réserve, sans retour sur soi.

Nous, nous pouvons - et Dieu sait que nous le faisons - nous pouvons constamment retomber de l'émerveillement qui nous délivre de nous-mêmes à la complaisance qui nous rive à nous-même ! aussi bien, l'un appelle l'autre. Souvent, c'est le mouvement d'émerveillement où nous avons atteint à la grandeur et où nous nous sommes perdus de vue qui entraîne la complaisance en nous-mêmes. Nous nous félicitons de cette réussite, nous nous admirons d'avoir su si bien admirer et nous détruisons par là même le fruit de l'émerveillement parce que, au lieu de rester libérés dans le mouvement vers l'autre, nous collons de nouveau à notre vieux moi biologique et propriétaire.

En Dieu cela n'est pas possible. Cette position de repli est totalement exclue de la divinité. En Dieu le décollement est total, parfait, éternel car, justement, en Dieu le moi se constitue comme une pure désappropriation. La connaissance en Dieu ne peut jamais coller à elle-même car elle est suspendue entre les deux relations de paternité et de filiation. Le Père n'a rien que d'être cette communication totale au Fils, le Fils n'a rien que d'être cette restitution totale au Père. Chaque personne est absolument incapable d'une action qui lui soit propre car ce qui la constitue, c'est la désappropriation radicale. En Dieu la connaissance est virginale comme elle est féconde, car elle est sans repli, pur don, pure charité. En Dieu la connaissance est éternelle pauvreté, comme l'amour d'ailleurs qui jaillit en Dieu de la désappropriation entre le Père et le Fils d'une part, le Saint Esprit d'autre part. Le Père et le Fils aspirent vers l'Esprit qui re-spire vers le Père et le Fils toute cette lumière et tout cet amour qui constituent la vie spirituelle dans sa source infinie.

Il y a donc là une vision incroyablement riche sur la fécondité, sur la virginité de la vie de l'esprit, sur son dépouillement, sur son caractère immaculé, sur sa nature de don et d'amour. Les biens de l'esprit sont impossédables. « (à suivre)

Suite 3 de la 2ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.

« La vie d'une famille est l'image la plus parlante et la plus émouvante de la Trinité. Cette vie en trois personnes, du père, de la mère et de l'enfant, cette vie est une seule vie en trois personnes, un seul amour en trois personnes, un seul bonheur en trois personnes, qui est fait précisément de ce que chacun est un regard vers l'autre, et qui apparaît immédiatement comme impossédable. Le Père ne peut monopoliser la vie de famille, ni la mère se l'approprier, ni l'enfant s'en faire le centre, sans la détruire ! c'est une vie qui ne subsiste, qui ne peut durer qu'à l'état de communica­tion. Aussi peu que l'un des trois veuille se l'approprier, il y porte atteinte et concourt à la détruire.

La vie divine, qui est Trinité, est impossédable, Dieu est par excellence l'impossédant et l'impossédable, Il est l'anti-possession comme il est l'anti-narcisse, Il est Dieu justement en raison de cette désappropriation.

Le témoignage de Saint François jaillit ici de source. Saint François d'Assise est précisément le chrétien qui a fait l'expérience de la Trinité - sans s'en douter d'ailleurs - au degré suprême puisque la pauvreté est devenue pour lui le centre même de son adoration. Il est absolument inconcevable que Saint François ait embrassé la pauvreté avec une telle passion, qu'il l'ait considérée comme sa fiancée et comme son épouse, qu'il lui ait décerné le titre de "Dame Pauvreté" en écho à toutes les lectures de romans de chevalerie qui avaient illuminé sa jeunesse, il est impossible que saint François ait donné à la pauvreté une telle place, une place unique qui est celle même de Dieu, sans que la pauvreté ait été pour lui Dieu même.

C'est la raison pour laquelle cet homme, unique dans l'histoire chrétienne, qui n'est aucunement théologien, est le plus grand docteur de l'Eglise. C'est lui qui, sans le savoir, avec toute la sincérité de son ignorance des livres savants, des livres universitaires, c'est lui qui, dans son ingénuité, a pu aller au bout de cette image de Dame pauvreté, c'est-à-dire de l'identité entre la Trinité et la pauvreté.

On comprend dès lors que la première béatitude soit la béatitude de la pauvreté : « Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre parce que le royaume des cieux leur appartient ! » La béatitude de la pauvreté, c'est celle de Dieu.

Dieu n'est pas le grand propriétaire qui possède tout ! Dieu est le plus grand pauvre qui ne possède rien ! De là saute aux yeux la différence immense entre la notion courante de la divinité, celle de l'Islam, celle du judaïsme d'aujourd'hui, - non du judaïsme d'avant Jésus-Christ qui était un mouvement vers lui -, celle de l'immense majorité des chrétiens et en général de tous les croyants qui se disent tels et qui voient en Dieu le grand propriétaire, le grand riche qui peut tout, que rien ne peut atteindre tellement il est bien assuré de ses richesses, qui nous domine de toute sa puissance, qui nous laisse tomber parcimonieu­sement les miettes de sa table et nous demande un compte féroce de l'usage que nous en faisons, et, le vrai Dieu.

Le vrai Dieu, le Dieu chrétien, le Dieu qui se révèle en Jésus Christ est un Dieu qui a tout perdu éternellement, c'est pourquoi il ne peut rien perdre. Il a tout donné éternellement et il ne saurait donner davantage parce que ce don Le constitue lui-même dans son personnalisme fondé uniquement sur la charité.

Ce Dieu-là, si différent du Dieu conçu par les hommes, même par les prophètes de l'Ancien Testament, ce Dieu dont le Christ seul témoigne parce qu'il est seul à en vivre d'une manière unique, ce Dieu nous délivre du cauchemar d'un Dieu qui limite, d'un Dieu qui menace, d'un Dieu qui punit, d'un Dieu qui dévalorise notre existence. Mettre fin à cette conception, c'est mettre fin à toutes nos terreurs, à toutes nos servitudes, à tout ce qui fait de Dieu une caricature, une idole et de l'homme un esclave et un mendiant.

Il ne s'agit plus maintenant de voir en Dieu le maître auquel nous sommes soumis mais le Dieu avec lequel nous avons à contracter un mariage d'amour. Nous sommes là dans une réciprocité nuptiale où cela seul compte qui est l'amour. D'ailleurs, comment comprendre l'hymne à la charité du chapitre 13ème de la première épître aux Corinthiens sinon en face de ce Dieu-là ? Si Saint Paul, dans ce chant incomparable qui est le cantique des cantiques du Nouveau Testament, si Saint Paul peut parler des miracles comme d'une chose négligeable et méprisable en dehors de la charité, si Saint Paul peut parler de la science et des langues des anges et des hommes comme de rien du tout, et de même de la prophétie, si saint Paul peut parler de donner tous ses biens aux pauvres et de livrer son corps aux flammes et que tout cela soit vain sans la charité, c'est que le bien est désormais un bien nuptial, ce bien qui ne peut être accompli que par le don de soi-même.

Il saute aux yeux, n'est-ce pas, que, dans un ménage, ce qui compte c'est l'amour. Il ne suffit pas d'astiquer la maison et de la tenir avec une perfection scrupuleuse, encore que ceci soit souhaitable ! Ce qui constitue la maison, c'est la fidélité de l'épouse. Si la femme devient adultère, même si la maison continue à briller de tous ses feux, elle s'est écroulée, elle est en ruine parce que la maison, c'est l'amour. On ne demande pas à la servante de donner son coeur, on ne lui demande pas de s'engager personnellement dans son travail, on lui demande simplement que le travail soit fait et bien fait, et, s'il est bien fait, on lui donne son salaire et on est quitte.

Si la servante devient épouse, et c'est là le changement que Jésus accomplit dans l'humanité, Il nous fait passer du régime de la servante à celui de l'épouse, comme dit Saint Paul aux Galates, si la servante devient épouse, ce qui est essentiel, ce n'est plus le travail mais la présence. Le travail devient désormais la présence. Toute la maison respire en cette présence, les meubles s'en imprègnent et jusqu'à la batterie de cuisine en témoigne. On le voit bien dans une maison mortuaire où il n'y a plus que des choses, des meubles, rien n'a bougé mais la maison est morte parce qu'elle vivait de la présence. » (à suivre)

Début de la 2ème conférence de retraite donnée à La Rochette en septembre 1963. La Trinité.

Nous trouvons dans la vie de la Trinité l'expression authentique des rapports de Dieu en lui-même et de Dieu avec l'homme. ...

« Le Christ a apporté une véritable révolution. Le Christ a pu, seul, nous proposer la solution au problème que nous sommes, c'est à travers Lui seul que nous apprenons à pouvoir devenir des hommes.

Le rayonne­ment du Christ est universel, Sa présence se fait jour partout, aussi bien avant son apparition dans le temps qu'après. C'est parce que le Christ nous apporte et nous révèle de Dieu une expérience unique. Il faut bien dire "expérience" car la connaissance de Dieu est toujours liée à l'expé­rience que l'on en fait. Tout ce qu'on peut savoir ici-bas prend nécessai­rement la forme d'une expérience humaine. C'est toujours à travers un événement qui s'accomplit en nous que la connaissance se fait jour.

Il n'y a que le Christ qui ait une véritable expérience de Dieu puisque le Christ a réussi à concilier les inconciliables, à nouer la grandeur suprê­me à la suprême humilité. Le Christ nous apprend à connaître Dieu d'une manière toute nouvelle car Il vit dans la Trinité, Il nous introduit dans la Trinité qui est le terme du Royaume qui constitue le suprême trésor de l'Evangile.

La Trinité ne va pas de soi puisque, dans l'Ancien Testament, on n'en parle pas. La Trinité ne va pas de soi puisque ceux mêmes qui en parlent sont bien loin d'en comprendre la signification. La Trinité constitue un paradoxe tel que l'Islam, pour prendre un exemple d'une immense portée, polémique énergiquement contre elle.

Dans le Coran revient à plusieurs reprises cette phrase : "Dieu n'engendre pas et n'est pas engendré." Sous cette forme très brève il y a l'argument décisif du Coran contre la Trinité, il y apparaît évidemment que, pour l'Islam, la Trinité constitue une dérogation au monothéisme, elle compromet le monothéisme car, en introduisant plusieurs termes dans la divinité elle introduit en réalité plusieurs dieux, et le Coran a un terme particu­lièrement décisif pour désigner les chrétiens, ce sont des "associateurs", ils associent à Dieu quelqu'un qui n'est pas Dieu, ils sont des coupables, des renégats, des infidèles, des idolâtres.

Le Coran a, certes, un respect très sincère envers Jésus qu'il considère comme un des grands prophètes, et envers sa Mère, la Vierge Marie, mais autant ce respect est incontestable, autant est ferme sa position anti-trinitaire, c'est pourquoi des savants chrétiens, islamistes distingués, voient dans le monothéisme de l'Islam l'affirmation la plus massive, la plus par­faite, la plus monolithique, des monothéismes, en oubliant la position du judaïsme d'aujourd'hui qui n'est pas moins anti-trinitaire que l'Islam. Que penser de ces positions ?

Il est de toute évidence que, si le Prophète de l'Islam et même le Judaïsme d'aujourd'hui s'opposent à l'affirmation trinitaire, c'est faute de l'avoir comprise. Mohamad, qui était chamelier, qui avait l'occasion de voyager beaucoup et de parler beaucoup en un temps où l'on écrivait peu, Mohamad a eu des centaines de fois l'occasion de s'entretenir avec des interlocuteurs chrétiens ou juifs. Il a retenu ce que ceux-ci pouvaient lui apprendre de leur religion que, le plus souvent, ils connaissaient très imparfaitement ! c'est à travers des témoignages chré­tiens très insuffisants que le prophète de l'Islam a entendu parler de la Trinité, comme il a recueilli des allusions bibliques souvent déformées de la bouche de ses interlocuteurs juifs. Il a donc été renseigné sur la Trinité par des chrétiens qui n'y avaient absolument rien compris et qui se sont bornés à énoncer les termes de Père, Fils et Saint-Esprit sans reconnaître dans la Trinité la source incomparable de la plus haute vie spirituelle.

Si nous nous référons à cette parole de Saint Grégoire le Grand : "Il faut que l'amour tende vers un autre pour pouvoir être charité", nous avons immédiatement l'impression que la Trinité est essentiellement liée à la charité. Si, d'une part, pour être elle-même la charité doit aller vers un autre, si, d'autre part, Dieu est charité, la charité, en Dieu comme en nous, doit pouvoir tendre vers un autre. Et comme, en Dieu, la charité est éternelle et qu'elle ne dépend pas de la nôtre, il faut en Dieu, d'une certaine manière, l'Autre auquel la charité s'ordonne et se communique. C'est là, assurément, la différence essentielle entre Dieu et nous, c'est que nous, nous ne pouvons parvenir à la charité qu'à travers Lui, c'est en Lui seul que nous pouvons devenir nous-mêmes, tandis que Dieu est éternellement Lui-même par Lui-même. Il n'a besoin de personne pour devenir Lui-même et, parce que Lui-même est charité, parce que Lui-même est amour, il y a nécessairement en Lui à qui se donner.

Sous cet aspect déjà essentiel, il apparaît immédiatement que, s'Il n'était pas Trinité, Dieu serait impensable car, s'il n'était pas d'une certaine manière une pluralité relative (de relations), il n'y aurait pas en Lui pour l'autre à qui se donner, Il ne pourrait que tourner autour de soi, se repaître de Lui-même, se louer Lui-même, s'admirer Lui-même dans un narcissisme épouvantable et monstrueux.

Déjà, sous cet aspect, la Trinité nous délivre d'un épouvantable cauchemar car, si Dieu n'était pas charité, il n'y aurait plus aucun rapport entre la sainteté humaine et la sainteté divine. Pour nous, il est inconcevable que la charité ne soit pas totalement donnée. C'est dans l'amour que se réalise pour nous toute vertu. Si Dieu n'était pas charité, il n'y aurait donc plus aucune espèce d'analogie entre la sainteté humaine et la sainteté divine, on parlerait de la Sainteté de Dieu du dehors, on ne pourrait Le voir que radicalement séparé de nous et, finalement, Dieu apparaîtrait uniquement comme une domination rigoureuse qui nous surplomberait de son étrangeté et, finalement, n'aurait prise sur nous que par sa puissance. Si Dieu est charité, au contraire, nous comprenons que notre sainteté se tient dans la même ligne que la Sienne, qu'elle va dans la même direction, elle consiste, en Dieu comme en nous, dans une certaine évacuation de soi qui ouvre un espace à l'autre en qui l'amour se consomme.

Il suffirait donc de nous rappeler l'acte de foi de la première épître de Saint Jean (IV, 16) : "Pour nous, nous avons reconnu l'Amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru", pour que l'amour nous saisisse et que nous trouvions dans la vie de la Trinité comme l'expression authentique des rapports de Dieu en Lui-même et de Dieu avec l'homme. » (à suivre)