Janvier 2009

Textes publiés en janvier 2009.

Suite et fin de la 8ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

Nous sommes ici au cœur de l'expérience mystique de ceux qui sont entrés au cœur le plus profond de l'Evangile.

Reprise : « L'histoire du Verbe incarné dans l'humanité, toujours vivant devant Dieu, n'est pas achevée et trouve son accomplissement dans chacune de nos vies. »

Suite du texte : « Si toute l'Histoire et tout l'univers trouvent leur unité dans le Christ, c'est qu'il y a en Lui quelque chose d'unique. Jésus est homme dans un sens unique parce qu'il est également Fils de Dieu dans un sens unique, tandis que nous, nous sommes hommes et enfants de Dieu dans un sens restreint et particulier.

Cet aspect de la filiation divine en Jésus est difficile à dégager à cause de toutes les confusions du langage chrétien qui n'est presque jamais passé à la clarté sur ce qui constitue le centre même de notre foi.

Il y a une manière maladroite de rattacher le christianisme à la Bible juive. Si on garde l'idée d'un monothéisme clos, fermé, solitaire, la présentation de l'Incarnation se fait en porte-à-faux et on ne sait comment admettre que le Créateur du Ciel et de la terre ait vécu dans la bourgade de Nazareth. Seule, la révélation de la vie intime, des échanges d'amour de la Sainte Trinité fait de Dieu une Présence qui correspond à ce qu'il y a en nous de plus pur et de plus grand.

Lorsqu'on se donne un Dieu infiniment lointain, on ne peut opérer la jonction entre Lui et nous ni par l'Incarnation ni en aucune manière, mais, quand on revient au Dieu Esprit et Vérité, on comprend comment Il peut nous devenir présent, on comprend comment le Verbe, qui est "la lumière véritable qui éclaire tout homme", a pu venir en ce monde. D'ailleurs l'Incarnation, ce n'est pas que Dieu vienne à l'humanité mais c'est que l'humanité vienne à Dieu. Saint Thomas le dit magnifiquement, se faisant à lui-même l'objection que l'Incarnation suppose un changement unique­ment dans l'humanité mais non dans la divinité.

L'objection : "Il ne convient pas qu'en Dieu, qui de toute éternité est la Bonté essentielle, se produise aucun changement, mais l'Incarnation par laquelle Dieu se fait homme à un moment donné du temps, ne s'oppose-t-elle pas à cette immutabilité ?

La réponse : "Dieu demeure immuable dans l'Incarnation car, en s'unissant à la créature, ou plutôt en se l'unissant à Lui-même, c'est elle qui change et non pas Lui, or il est normal qu'un être essentiellement instable se transforme. " (3, question 1, article 1)

Dans le Symbole dit de Saint Athanase l'Eglise dit du Christ : "Son unité ne vient pas d'un changement de Sa divinité en humanité mais de l'assomption de Son humanité en Dieu. "

Dieu ne cesse jamais d'être présent en l'homme, mais l'homme refuse d'être présent en Dieu, c'est parce qu'il ne consent pas à l'appel d'amour de son Créateur qu'il se "décrée". L'obstacle qui nous oppose à Dieu, c'est notre "moi" propriétaire, possessif, notre moi zéro, qui veut tout ramener à son zéro. Dans le Christ, l'humanité est radicalement expropriée de son moi possessif.

Saint Thomas dit expressément que le Fils de Dieu ne s'est pas incarné en un homme qui aurait existé indépendamment de lui : "Si la personnalité propre fait défaut à la nature assumée, ce n'est pas par suite de la privation d'une perfection propre à la nature humaine, mais en raison de l'addition d'un élément nouveau qui dépasse cette nature et qui est l'union à la divine personne. " (3, question 4, article 2, ad 2)

L'humanité du Christ ainsi dépouillée est transparente de Dieu pour devenir le véhicule et le sacrement de la révélation parfaite et définitive. En Jésus, l'humanité est pure transparence de Dieu, pur sacrement de Dieu, elle témoigne toujours de Dieu et jamais de soi (1). Cette créature unique qui éclôt dans le sein de Marie ne peut rien ramener à soi car elle est affranchie du moi opaque qui fait de l'homme une idole (et non plus une transparence de Dieu), Elle est unie à l'intimité divine par le "moi altruiste", le "moi pure charité" du Verbe. Le mystère de Jésus, comme le mystère de la Sainte Trinité, est un mystère de pauvreté.

C'était une forme de pauvreté pour le Christ que de vivre à la juive, de s'adapter à un temps, à un pays, d'en parler le langage, d'en accep­ter les rites. Notre Seigneur nous délivre non par ce qu'il dit - bien qu'il dise des choses incomparables - mais par Sa Personne, par Son Humanité diaphane qui ne limite pas Dieu. Sa religion est définitive parce que son Humanité est un mystère de pauvreté. Rien ne le ferme et Il est ouvert sur tous et sur chacun.

Il n'y a pas d'enseignement chrétien, il y a une présence chrétienne, la présence toujours actuelle du Christ, elle ne peut déterminer en nous qu'une seule chose, la pauvreté. Le chrétien n'est pas celui qui "possède" sa religion, mais celui qui n'a rien et participe d'un christianisme où la transparence de la pauvreté, le pur amour, le pur don assurent une telle universalité d'accueil que chacun peut s'y sentir chez lui.

"La différence de Dieu, c'est de n'en avoir point", dit Fénelon. Toutes les créatures sont parquées dans leurs catégories, Dieu n'est défini par aucune catégorie. Sa nature, c'est de jaillir dans la communication des Personnes, plénitude illimitée de l'être parce que plénitude illimitée du don et de l'amour. Si nous étions vraiment "catholiques", notre différence, à nous aussi, serait de n'en avoir pas. Nous serions universels et près de nous chacun se trouverait chez soi.

C'est là que Jésus veut nous conduire, c'est là le sens de ce mystère de pauvreté qu'est l'Incarnation. Le Christ nous apporte une seule exigence, c'est de ne jamais rien limiter. Nous sommes ici au coeur de l'expérience mystique de ceux qui sont entrés au coeur le plus profond de l'Evangile. » (fin de la 8ème conférence)

8ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1959.

Toutes les phases de notre histoire sont reliées dans un seul dessein, un seul amour, une seule présence, une seule personne. ...

« Dans un cimetière d'environ 3500 ans avant Jésus Christ, au Liban, on trouve des squelettes enfermés dans des jarres, disposés suivant la courbure du vase, comme le foetus dans le sein maternel. Sous cet aspect, le squelette n'a pas la rigidité de nos gisants, il a une allure vivante, il semble dormir dans le sein maternel de la terre avant de s'éveiller au dernier jour.

Devant ce squelette, on se pose la question : quel rapport y a-t-il entre lui et moi ? Il a vécu dans ce pays et il est là depuis environ 5500 ans. Qu'est-ce qui comble cet intervalle ? Cet homme fait-il partie de la même histoire que moi-même ? Y a-t-il continuité entre les généra­tions ? La suite évolutive constitue-t-elle une seule histoire?

L'Histoire n'a aucun sens si toutes ses phases ne sont pas reliées dans un seul dessein, un seul amour, une seule présence, une seule personne. Ce n'est pas moi qui fais le lien entre les générations ! pour que l'his­toire soit vraiment une, pour qu'elle aille d'un seul élan vers un seul but, il faut que Quelqu'un la vive en plénitude, que Quelqu'un la porte ! il n'y a que Jésus Christ qui puisse porter l'histoire. Il ne suffit pas que Dieu la porte, il faut aussi que l'homme la porte, qu'un homme la porte. Seul, l'Homme-Dieu, Jésus-Christ, peut porter l'histoire, c'est un des aspects les plus essentiels et les plus émouvants de Jésus Christ

Les hommes sont séparés les uns les autres dans le temps par des milliers de siècles et, dans une même époque, par des frontières étanches qui les divisent et les opposent, non pas les frontières géogra­phiques mais les fanatismes, les racismes, etc. Si les conversations internationales sont si laborieuses, c'est qu'il y manque Celui qui peut seul faire l'unité.

Seul Jésus Christ nous est donné comme Celui qui fait le lien entre les générations, entre les peuples et les individus, qui fait se toucher les murs de séparation. Jésus s'est donné un nom significatif qui évoque cette vocation d'unité et d'unification : Il s'est appelé "le Fils de l'homme". Nous sommes des hommes, mais Jésus est l'Homme. Chacun de nous constitue un individu parmi des milliards d'autres individus, tandis que le Christ est l'"Homme", homme est pour Lui un nom propre, et non un nom commun qui le ferait entrer dans une série où Il disparaîtrait. Il est, comme le dit magnifiquement Saint Paul, "le second Adam".

Il n'y a pour le Christ ni frontière de temps, ni frontière de lieu, Il peut entrer dans la vie de tous et de chacun, Il est chez Lui à l'intérieur de moi-même et de tous les autres, rien ne nous touche plus dans nos fibres les plus humaines que cette Humanité universelle de Jésus. C'est parce qu'il est l'Homme qu'il naîtra d'une naissance virginale car Il n'est pas un anneau dans la suite des générations : c'est Lui qui constitue le lien, le sens, l'unité de la chaîne qu'Il contient tout entière. Il est le Chef, la Tête de l'humanité.

Pourquoi multiplier les individus s'ils n'ont aucun lien entre eux ? Pour que la multiplication des individus ne soit pas absurde, il faut qu'ils soient rassemblés dans une seule vie et une seule Personne, Jésus a ce rôle de "rassembleur". Il rend notre contemporain cet homme dont le squelette est enfermé dans une jarre depuis 5500 ans.

L'histoire du Verbe incarné dans l'humanité, toujours vivant devant Dieu, n'est pas achevée et trouve son accomplissement dans chacune de nos vies. » (à suivre)

Personnel (On peut se contenter de lire le texte de la conférence « sitée » plus bas *.)

Quand risque-t-on d'abîmer Dieu en en parlant ? Chaque fois qu'on en parle en négligeant sa « trinitarité », du moins en ne la sous-entendant aucunement.

Dieu est trinité et chaque personne divine n'est personnalisée que dans sa relation à l'Autre en la Trinité. Le Père, le Fils et l'Esprit n'ont d'autre personnalité que cette relation à l'Autre en la Trinité.

Dieu est unique mais il n'est pas solitaire, Il n'est ni n'a jamais été seul, et Il est unique à cause de la qualité de cette relation qui constitue chaque Personne et permet l'unité parfaite du Dieu Trinité.

On peut dire aussi qu'on risque d'abîmer Dieu quand on en parle comme de Quelqu'un d'extérieur à l'homme, Il serait donc alors finalement peu soucieux de ce qui peut arriver à sa créature, celle-ci lui restant extérieure. On ne comprendrait plus pourquoi Il est allé jusqu'à s'impliquer lui-même pour le bonheur et le salut de l'homme en se faisant homme il y a 2000 ans..

Il y a aussi ... Jésus-Christ qui, apparemment, semble extérioriser Dieu lorsqu'Il en est l'incarnation parfaite en l'homme. En fait Il fait et veut faire exactement le contraire, Il veut nous faire connaître que Dieu est esprit.

Ce qu'on oublie facilement, et Zundel a beaucoup insisté là-dessus, c'est que l'Humanité sainte de Jésus-Christ n'est pas Dieu même si elle en est l'incarnation parfaite, et donc que, quand on voit ou a vu Jésus-Christ non encore "passé" au Père, on n'a pas vu Dieu. Jésus-Christ justement est venu nous délivrer d'une conception extérieure de Dieu en nous disant que « Dieu est esprit » (Jean, 4,24), et en faisant à l'humanité le jour de la Pentecôte don de cet Esprit qu'est Dieu, don qui est le terme et la raison d'être de son incarnation parfaite en l'homme lorsqu'Il se fait l'un d'entre nous.

* Voici maintenant la 5ème conférence de Zundel à la Rochette. Elle présente la Trinité divine sous un jour nouveau, et dont il importe, c'est capital, de reconnaître la nouveauté. On portera une attention particulière à cet enseignement, c'est extrêmement important.

* 5ème conférence de M. Zundel donnée aux oblates bénédictines de La Rochette en septembre 1959.

« Nietzsche a brutalement exprimé la fin de non recevoir que ce monde oppose à toute religion : "S'il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? Donc il n'y a pas de dieux !" Cette attitude, sous une forme moins abrupte assurément, est plus répandue qu'on ne le croit.

Je me souviens de cette petite fille qui, après avoir entendu parler de la gloire, de la puissance, de la richesse et du bonheur infinis de Dieu, ne pouvait admettre que des avantages aussi exorbitants fussent le lot d'un seul et attendait tranquillement son tour d'être dieu.

Une sorte de capitalisme transcendant, invulnérable, despotique et tout puissant, aux caprices duquel tout est soumis et à qui nul ne peut échapper, c'est sous ces traits de caricature, en effet, que beaucoup se représentent la divinité toute enivrée d'elle-même ! occupée tout entière à se célébrer et ne faisant grâce qu'à ceux qui s'aplatissent devant elle ! elle réalise, à une échelle infinie, le type du Narcisse mythologique, amoureux de lui-même et qui passe son temps à savourer sa propre beauté.

Certains croyants vont jusqu'à parler d'un égoïsme légitime et nécessaire de Dieu dont ils lui reconnaissent ingénument le privi­lège. D'autres, qui n'osent pas le dire tout haut pensent tout au fond d'eux-mêmes que ce serait tellement plus simple si Dieu n'existait pas et si l'on pouvait faire tout ce que l'on voudrait.

Toutes ces conceptions, qu'elles soient religieuses ou anti-religieuses, gravitent autour d'une idole. Le Dieu vivant de l'Evangile est Trinité, c'est-à-dire suprême dépouillement. Personnifié en un triple foyer d'altruisme, tout Son être est éternellement répandu en oblation de Lumière et d'Amour (1) où "il circule" de l'un à l'autre par le jeu réci­proque des subsistances relatives (relationnelles) en lesquelles Il ne s'affirme que pour et par cette communication : rien n'est plus éloigné du super-capitalisme auquel je viens de faire allusion ! rien n'est plus proche des intuitions du troubadour séraphique qui rêvait d'épouser Dame Pauvreté.

Comment douter, en effet, que Saint François ait perçu sous cette figure la réalité même de la vie divine ? Il eût été, sans doute, bien incapable d'expliciter en concepts la conviction qui l'emportait et qu'il défendait avec tant d'inflexible obstination, mais il n'était pas de ces hommes qui donnent leur vie pour un songe et qui sacrifient le réel à une image. S'il a renoncé à toutes ses ambitions de jeune bour­geois aspirant à la plus haute noblesse, c'est que la vraie grandeur lui était apparue sous les traits de la divine Pauvreté. L'anathème qu'il prononce contre toute propriété matérielle au sein de son ordre est dirigé contre l'esprit de possession. Si le "frère mineur" ne doit rien s'approprier, c'est pour atteindre plus sûrement au dépouillement intime où il s'affranchit de lui-même.

La pauvreté extérieure est le symbole et la garantie de la pauvreté intérieure, de la pauvreté selon l'esprit qui est la première béatitude, première, aux yeux du Poverello, non pas seulement dans l'ordre de promulgation suivant la lettre du texte évangélique, mais dans l'ordre des valeurs où elle s'identifie avec la charité, avec la béatitude même de Dieu qui est la joie du don.

Comme il eut aimé le mot de Sénèque s'il l'avait connu : "Ce n'est pas la richesse qui te fera pareil à Dieu. Dieu n'a rien, Dieu est nu !" Quelle possession, en effet, au sens égocentrique que ce mot revêt ordinairement, attribuer à l'être qui est entièrement dépossédé de lui-même et dont le Moi est constitué par l'altruisme trois fois subsis­tant qui en fait une extase de Lumière et d'Amour ? Selon le vocabulaire issu de la distinction entre l'être et l'avoir, Dieu EST tout parce qu'il n'A rien, c'est-à-dire, en langage chrétien : Dieu est la suprême valeur parce qu'il est l'éternelle Charité.

Il est malheureux que la Sainte Trinité ait été parfois présentée comme inintelligible parce que présentée du dehors. Heureusement Jésus Christ nous a révélé le vrai visage de Dieu en nous introduisant dans l'intimité de la très Sainte Trinité qui est la source, la lumière et l'espace de notre liberté.

Le mystère chrétien n'est pas un mystère limite mais un mystère de plénitude, il n'est pas mystère parce que l'intelligence s'y heurte à l'incompréhensible mais parce qu'elle passera l'éternité à découvrir, contempler, admirer sans jamais l'épuiser la source sans cesse jaillissante de joie, de beauté et d'amour de la Vie divine.

L'enfant comprend très bien le lien qui existe entre son père, sa mère et lui. Le bien de la famille, son trésor, c'est son unité, son harmonie, son amour. Ce bien essentiel est constitué par le fait que chacun regarde l'autre. C'est dans la mesure où chacun s'oublie pour le bonheur des autres que subsiste le bien incomparable de l'unité et de l'amour.

Ce bien unique ne peut être possédé par un seul. Si l'un veut l'acca­parer, se faire centre, il détruit l'harmonie et la joie de la famille. C'est un bien qui ne peut exister qu'à l'état de communication.

C'est d'ailleurs la condition de tous les biens de l'esprit. Le musicien qui a joué divinement, qui a révélé la musique à ses auditeurs, qui les a conduits au coeur du silence, perdrait le contact avec la musique s'il prenait les applaudissements au compte de son succès personnel, il ne peut demeurer dans la musique qu'en l'écoutant. Dès qu'il s'écoute lui-même, il se ferme les portes de la musique, comme le savant se ferme la vérité quand il veut se l'approprier, en garder le monopole. Ainsi en est-il de la Vie Divine.

Le suprême bien de l'éternelle divinité n'existe qu'à l'état de communication, Dieu est unique mais non solitaire, Dieu est une famille, Dieu se communique, en Dieu "Je" est un Autre. En Dieu, la connaissance n'est pas un regard qui revient vers soi, mais elle est une confidence éternelle du Père au Fils et du Fils au Père. La personnalité en Dieu est constituée par un altruisme subsistant. Ce qui distingue les Personnes Divines, c'est que chacune est toute communication aux Autres. Toute la Vie Divine ne subsiste que dans cet échange. Il n'y a rien en Dieu qui ne soit communiqué, c'est ce que signifie "Dieu est Amour".

Dieu est Amour, communication, totalement, sans reste et sans réserve. La divinité n'appartient pas au Père, il La communique, ni au Fils qui La communique également, ni au Saint Esprit qui est toute aspiration et re-spiration. Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien. Il est l'Infini dépouillement. Il donne tout.

L'intuition de Saint François d'Assise l'a conduit à cette immense lumière. Heureusement il n'en a pas fait la théorie, mais il a vécu cette Pauvreté divine et nous a permis d'en entrevoir la profondeur insondable et d'y puiser une joie que personne ne peut nous ravir.

Le Vrai Dieu ne peut rien posséder ni rien perdre, Il donne tout éternelle­ment et nous invite à tout donner pour devenir ce qu'il est. Combien de chrétiens n'ont pas encore compris la nouveauté incroyable de l'Evangile ! Il faut changer de regard pour apercevoir ce Dieu qui se révèle dans la transparence de Jésus Christ.

Jusqu'à Jésus on a conçu la grandeur comme une domination. Etre grand, c'était commander, avoir des esclaves, en recevoir des hommages ! On a projeté sur Dieu l'image des royautés absolues de l'Antiquité et on en a fait cet être colossal capable de nous écraser et se plaisant à nous voir prosternés dans la poussière !

Jésus Christ nous a révélé une autre échelle de valeurs, celle du Lave­ment des pieds, cette scène bouleversante qui nous conduit au coeur de l'Evangile. Les apôtres la refusent au nom de leur image du Dieu de domination et Jésus veut ouvrir le Nouveau Testament par ce geste qui nous apprend que la grandeur n'est pas dans la domination mais dans la géné­rosité du don. Nous sommes tous tentés de nous construire dans la domination, nous voulons une cour qui nous admire !

Notre grandeur, comme celle de Dieu, est dans la générosité. Dieu n'a pas de sujets, pas d'esclaves, Il ne défend pas son domaine contre nous. Dieu est libérateur, Il est l'espace où notre liberté s'accomplit.

Dieu est l'Amour qui veut nous introduire dans l'Amour. Dieu est la Pauvreté qui veut nous introduire dans la Pauvreté. Dieu est Celui qui donne tout et nous appelle à tout donner.

Il fallait Notre Seigneur pour nous délivrer de l'image d'un faux dieu au visage de propriétaire et de despote. Jésus nous a livré la grande confidence qui fait la nouveauté de l'Evangile. Encore faut-il que cette vision chrétienne du monde se diffuse partout.

Certains chrétiens lisent encore le Nouveau Testament avec l'esprit de l'Ancien ! au lieu de lire l'Ancien avec l'esprit du Nouveau. Jamais nous ne saurons accueillir avec assez de joie cette confidence divine. Lorsqu'elle est accueillie, toutes les idoles s'écroulent et toutes les fausses grandeurs tombent ! Il ne reste que la seule vraie grandeur qui est celle d'aimer. Laissons s'éveiller en nous la joie de cette découverte inépuisable des trois Personnes divines.

Si nous avons l'honneur redoutable d'enseigner aux enfants, mettons-les devant ce Dieu-Amour qui veut nous rendre semblables à Lui-même. Il n'y a pas de jour où cette rencontre avec la Trinité ne soit comme la source qui jaillit en Vie éternelle, où la découverte des abîmes du Coeur de Dieu ne soit une nouveauté inépuisable.

Il nous faut rester dans cet émerveillement pour travailler à notre place dans le monde qui se pose en ennemi de Dieu. Pour désarmer ce monde qui se déchire lui-même, il faut lui présenter le vrai Dieu dans une vie de Pauvreté, une vie transparente, silencieuse, une vie où chacun se sente accueilli et où Dieu apparaisse comme l'espace illimité où la liberté respire.

En vivant cette joie, nous demanderons que cette vision se communique, que le monde connaisse enfin le vrai visage de Dieu et que le nôtre n'en soit que la transparence ! »

(l) Pour le début de cette conférence, nous recopions exactement le texte de Maurice ZUNDEL dans son livre "Itinéraire", chap. X, "La suprême liberté", pp. 166-168.

Note (1). L'objection, ou plutôt la question la plus forte, demeure : mais pourquoi Dieu a-t-il fait en sorte que l'homme ne reconnaisse pas immédiatement Sa « trinitarité » ? C'aurait été tellement plus simple ! L'homme foncièrement n'a pas mauvaise volonté, pourquoi erre-t-il si facilement et si communément, et si dramatiquement, et si innombrablement, quand il vient sur la terre ? je ne connais pas de réponse qui satisfasse pleinement sinon peut-être celle qui voit Dieu voulant donner à l'homme un tel bonheur que cela devait se mériter, sans cela l'homme lui-même en aurait été malheureux, malheureux d'avoir, ou d'être, tout cela, dans un tel bonheur, sans l'avoir aucunement mérité.

ET ce mérite est acquis en continuant l'œuvre de création et rédemption commencée par le Dieu Trinité. Dieu la continue maintenant, et veut l'achever, en et par l'homme. L'homme, en quelque sorte, prend la relève.

Et il reste possible que Dieu lui-même mérite éternellement, d'une façon infiniment mystérieuse, d'être ce qu'il est, avec son parfait bonheur.

On relira ici avec grand profit tout le merveilleux premier chapitre de l'épître aux Ephésiens avec cette prière : « Que le Dieu de Notre Seigneur Jésus-Christ illumine notre intelligence ! » (Ephésiens, 1,18)

7ème conférence donnée à la Rochette en septembre 1959.

... L'Univers doit avoir en nous un enracinement fondé sur l'exercice de notre liberté et la puissance de notre amour. ...

"Toute connaissance est une naissance", comme l'a dit Claudel si profondément, et il n'y a de vraie naissance que celle qui nous trans­forme. Il n'y a de même de vrai problème que celui qui nous met nous-mêmes en question et de vraie réponse que celle qui a une réper­cussion sur notre vie. Il faut se méfier des problèmes qui viennent du dehors et qui sont sans fécondité parce que de faux problèmes. Une question posée doit se transformer en expérience que nous vivons réellement.

C'est pourquoi il faut se garder de charger les enfants de faux problèmes qui risquent de les fausser pour la vie. Par exemple on ne peut leur parler efficacement de la Création qu'en la situant dans une expé­rience où ils sont engagés. Ils sont à "la" maison : la maison, pour vous, ce n'est pas ses quatre murs mais c'est d'abord Maman, c'est ce coeur qui vous attend, ce visage qui donne une âme à l'espace matériel : "Ma­man, la maison, c'est toi." Si la maison, c'est votre maman, ce n'est pas votre maman seule, c'est votre maman et vous. Si vous ne répondez pas à sa tendresse, ce ne sera plus la maison, de même l'univers n'a pas de sens s'il n'est pas une histoire à deux, le Dieu vivant et nous. L'uni­vers ne se constitue pas sans cette double présence de Dieu et de l'humanité. La Création est un circuit d'amour. Un cadeau doit être reçu avec autant d'amour qu'il est donné, il est avant tout un témoignage et le don de l'amitié, et il ne peut être reçu que par l'amitié. C'est ce courant de réciprocité qui constitue le cadeau, symbole et sacrement d'une présence d'amour. L'univers est le cadeau de la tendresse divine.

Il ne prend sa signifi­cation que lorsque notre "oui" scelle le "oui" de Dieu. Le Créateur n'est pas un fabricateur d'objets inanimés ! le monde ne trouve son sens, le seul digne de Dieu, que si nous l'achevons en y puisant la vérité qu'il contient, en le faisant dans le "Benedicite" de l'amour.

Il n'y a pas une matière radicalement opposée à l'esprit puisque c'est à partir de la matière que les savants se sont élevés à la connaissance, à cette joie de connaître chantée par Pierre Termier. Le monde maté­riel n'est pas étranger à l'esprit, nous avons nos racines en l'univers, il nous porte et nous avons à le porter. Il doit avoir en nous un enraci­nement spirituel fondé sur l'exercice de notre liberté et la puissance de notre amour. Si nous refusons d'être, le monde ne peut révéler ses dimensions spirituelles.

Après le désastre de Nagasaki les savants japonais qui se dépensaient auprès des blessés se sont arrêtés pour s'interroger sur la bombe atomique qui venait de les vaincre. Rien de plus grand que cette pause où l'esprit scientifique l'a emporté : « Ainsi, la science avait connu un nouveau triomphe mais, en même temps, la défaite de mon pays se révélait inéluctable. En moi se heurtaient l'exultation du physicien spécialiste et la douleur du japonais patriote. Qu'arrivait-il quand un atome explosait ? Cette question occupait mes pensées tandis que je restais couché à côté de ce grand homme dépouillé. Energie, corpuscules, vagues électro-magnétiques, chaleur furent les quatre choses auxquelles je songeai d'abord. »

"Peu à peu, Choro et les autres s'étaient rassemblés autour du Profes­seur Seiki et avaient engagé une sérieuse discussion. « Qui aurait bien pu réaliser cela ? Compton ? Iawrence ? - Einstein doit avoir joué un rôle. Et Bohr avec les autres savants réfugiés en Amérique. En tous cas, conclut le groupe, c'est une fameuse réussite.»

"Ainsi donc, spécialistes et chercheurs, nous étions nous-mêmes les victimes de la bombe. Nous lui avions servi de cobayes et nous trou­vions maintenant en bonne position pour observer ses effets ultérieurs sur les victimes. Sous la douleur, la colère et le mordant regret de la défaite, voici que renaissait en nos coeurs un profond désir de chercher la vérité. Parmi les ruines de la ville dévastée revivait en nous peu à peu la passion scientifique." (Les cloches de Nagasaki - Paul Nagaï - pp. 84-87)

Aux catastrophes, Dieu ne peut strictement rien, non par impuissance mais parce que ce n'est pas dans cette ligne qu'est le geste créateur. La Création est un propos d'amour, une oeuvre à deux. Il faut que le "oui" humain réponde à l'invitation divine. Le mal vient du refus d'amour de l'homme.

Devant le martyre des innocents, Dostoïevski met sur les lèvres d'Ivan Karamazov l'objection : "Peut-on croire en un Dieu qui permet de telles choses ?" Or, dans le problème du mal, il faut penser non que Dieu peut intervenir, mais qu'il en est la première victime. S'il n'y avait pas dans l'homme une valeur infinie, le problème du mal ne se poserait pas. Cette valeur, c'est la présence silencieuse de Dieu. Certes, Dieu ne peut rien perdre de son intégrité, mais le mal qui frappe sa présence en l'homme l'atteint Lui-même. On peut dire que, s'il y a une agonie, Dieu agonise en elle ! s'il y a une solitude déchirée, Dieu souffre en elle ! s'il y a un crime, Dieu en est ensanglanté ! Le mal n'a une telle dimension que parce que Dieu est le premier frappé.

C'est que Dieu nous aime d'un amour infini dont peut seul donner une idée l'amour maternel qui en est un écho. Témoin cette femme, martyre d'un homme dont elle attendit en vain l'amour, découvrit Dieu intérieur à elle-même, devenu la respiration de sa vie. Elle était mariée à un ivrogne brutal qui, pour se venger de la dignité de sa femme, n'avait rien trouvé de mieux que de la séparer moralement de son fils, en se réservant le droit d'élever celui-ci à sa façon. Le résultat fut celui que l'on pouvait attendre : sans gouvernail, sans discipline, le garçon, au demeurant fort bien doué, brûla sa vie jusqu'au moment où la tuberculose le ramena à sa mère, qui n'avait d'ailleurs jamais cessé de pourvoir à ses besoins matériels en prélevant sur ses économies d'ouvrière de quoi suppléer à l'irrégularité chronique de son travail, comme elle n'avait jamais cessé de le porter dans sa souffrance et dans sa prière. Et en vérité, nous n'avons jamais rencontré plus grand amour.

Elle s'était réellement identifiée avec lui, pour lui. Car elle n'atten­dait rien de lui, ni présence, ni reconnaissance, ni affection. Elle s'était tellement dépouillée de soi qu'elle ne pouvait plus souffrir pour elle-même, elle souffrait pour lui, elle souffrait en lui. Sa tendresse pouvait se colorer différemment selon les situations où son fils se trou­vait engagé ou selon qu'il lui paraissait plus ou moins indigne de lui-même, mais elle était toujours égale, toujours entière, tellement qu'elle n'eût rien pu y ajouter. Elle ne pouvait donner davantage en effet puisqu'elle donnait tout.

Il y avait en elle une sérénité discrète et souriante dont nous ne l'avons jamais vu se départir. Quelle crainte, d'ailleurs, eût pu la troubler ? Elle ne pouvait rien perdre puisqu'elle avait tout perdu. Comme elle consentait pleinement à ce dépouillement, elle était libre et créait autour d'elle un espace où respirait ce bonheur que François devait apprendre et recevoir de la divine Pauvreté, la joie du don.

Enfin, un jour, son fils comprit sans qu'elle eût prononcé une parole. Dans ce don prodigieux d'une générosité sans limite, il avait reconnu Dieu. Il n'eut pas d'autre évangile et il mourut dans sa lumière. La mère s'identifia avec la paix, avec la joie de son fils, comme elle s'était identifiée avec sa déchéance et sa maladie, mais c'était toujours le même don. Le rayon de sa tendresse avait simplement changé de couleur pour l'atteindre en pleine conformité avec ce qu'il était devenu.

C'est ainsi que nous fûmes amené nous-même, à travers cette femme d'une si haute stature, à voir Dieu comme la mère qui s'identifie avec son fils, qui vit leur détresse, qui est la première frappée dans tous leurs malheurs, qui paie de sa personne pour toutes leurs fautes.

Cela ne déroge aucunement à la transcendance divine, incapable de rien perdre, que nous avons reconnue comme le fondement de notre liberté. Si celle-ci est le pouvoir de se donner, qui s'actualise pleine­ment dans le don sans réserve de soi, rien d'autre, en effet, qu'un Don parfait et totalement accompli n'en saurait aimanter la croissance et provoquer la saturation. C'est seulement dans l'espace d'une généro­sité sans borne, aussi bien, que nos limites cèdent, que nos instincts possessifs décrochent et que nous naissons à cet espace intérieur qui est toute notre grandeur et toute notre dignité. Et François, juste­ment, recoupe exactement cette expérience en voyant en Dame Pauvreté la seule image acceptable de la divinité avec laquelle il ne cesse de s'entretenir." (M. Zundel - Croyez-vous en l'homme? - pp. 108-110)

Au terme de l'identification avec le Christ Crucifié, François d'Assise a été réconcilié avec l'univers pour chanter le Cantique au Soleil. La Création est revêtue de noblesse. Par la puissance de dépassement de l'esprit, elle devient comme consciente en nous. C'est pourquoi l'Eglise bénit la mer et les montagnes, les métiers et les avions, etc.

Pour adhérer à Dieu, nous avons à prendre en charge toute la Création, nous avons à en traquer le mal jusque dans ses racines pour en délivrer un Dieu Crucifié. Nous avons le pouvoir, par notre amour, de guérir les divines blessures, de détacher le Christ de la Croix, d'en faire le ressuscité. En Sa Personne, il n'y a eu que du "oui" (2 Cor., I, 19). Le chrétien authentique serait celui qui s'interdirait le "non" de la mauvaise humeur, de la médisance, du visage fermé, des récrimina­tions, qui n'empoisonnerait jamais l'atmosphère par son négativisme mais qui serait "oui" totalement pour faire éclater le jeunesse et la beauté, pour être aux autres source de joie, de paix et d'amour, Le "oui" parfait triomphe de la mort et fait de la mort elle-même un acte libre. »

4ème conférence donnée à la Rochette aux oblates bénédictines en septembre 1959.

« Dans une famille, chaque enfant voit ses parents avec ses propres yeux et dit : "mes" parents, car il sent qu'il a avec eux un lien personnel. Les parents aussi considèrent leurs enfants séparément et une mère ne dira jamais, quand elle en a perdu un sur dix : "Il m'en reste encore neuf ", car chaque enfant est irremplaçable. Il en est ainsi de nos relations avec Dieu. La religion communautaire n'exclut pas, au contraire, la religion personnelle car chacun de nous est unique pour Dieu.

Notre première vocation, c'est ce que nous sommes. Il faut que Dieu atteigne en nous ce qu'il y a de plus profond, ce sont nos goûts qui dessinent notre orientation foncière et c'est ainsi que notre religion doit prendre sa figure. Chacun doit aboutir à sa religion personnelle qui est unique comme chacun de nous est unique. Chacun est une pensée de Dieu chargée d'apporter au monde une révélation qui ne peut passer que par elle. Si une âme manque à sa vocation personnelle, il y a quelque chose d'irremplaçable. Chacun est un chemin unique vers Dieu.

Dans l'assemblée liturgique nous disons les mêmes mots, nous faisons les mêmes gestes, nous entrons dans le même silence pour participer tous à l'unique prière du Christ et de l'Eglise, mais cela ne signifie pas que nous devons rentrer tous dans un même moule ! en dehors de la liturgie, notre religion doit prendre les formes spontanées de nos goûts et de nos possibilités de chaque jour et de chaque heure.

Il est surtout normal que notre religion soit informée par notre profession, notre état de vie. Il est regrettable qu'on puisse écrire la vie d'un savant, d'un professeur en montrant sa sainteté dans ses exercices religieux à l'exclusion de l'exercice de sa profession. On comprend que de tels livres suintent l'ennui car ils donnent le sentiment d'un artifice. On a enfermé la vie chrétienne dans des formules stéréotypées comme si ce n'était pas toute la vie qui nous mène à Dieu, comme si l'homme ne pouvait trouver dans sa profession l'échelle de Jacob qui le conduit à l'union divine la plus intime. Le Christ a été ouvrier, connu de ses concitoyens comme le fils du charpentier.

C'est pourquoi le savant doit faire oraison sur ses découvertes de laboratoire, le médecin et l'infirmière sur leurs malades, et la mère sur son enfant. Dans l'admiration du savant sur les infiniment grands et les infiniment petits, dans celle de la jeune mère sur la merveille qu'est son enfant, il y a l'émerveillement de Dieu devant Sa création : "Et Dieu vit que cela était bon."

Michel-Ange faisait son oraison devant les blocs de marbre en attendant l'inspiration qui ferait surgir de cette masse l'oeuvre d'art. Les cathédrales ont surgi de l'oraison de leurs bâtisseurs. Toutes les beautés sont un chemin vers Dieu, jusqu'à la danse lorsqu'elle est un art sacré. "Ce n'est pas moi, c'est l'idée", s'écriait une danseuse faisant de l'eurythmie de son corps un reflet de l'éternelle Beauté.

Pourquoi la religion serait-elle l'art de s'ennuyer ? Elle doit être l'art de prévenir la sclérose, de préluder à l'éternelle résurrection. Le Dieu d'aujourd'hui n'est pas le Dieu d'hier ! Dieu est toujours neuf. Il faut Le découvrir au prochain tournant de la route comme un Dieu inconnu.

C'est par les chemins de la vie qu'il faut aller à Dieu : ne passons pas à côté de la vie réelle. Le travail bien fait est toujours un travail fécond, créateur, qui entretient en nous ces énergies vivantes où nous rencontrons le Dieu Vivant.

Pour vivre du Dieu Unique pour chacun de nous, nos énergies doivent être ordonnées, orchestrées : « Les vertus ne sont que des passions ordonnées ». Les passions, c'est tout ce clavier d'énergies mis à notre disposition pour que toute la Création devienne en nous louange et amour.

Il est essentiel pour chacun de nous d'avoir chaque jour un moment où on atteint au centre de recueillement, où les énergies s'ordonnent, où l'har­monie se rétablit, où du silence jaillit la source vive. Cela peut se faire, suivant chacun, dans la lecture, ou dans une ascension de montagne, ou un bouquet de fleurs, ou la musique, tout ce qui nous fait sortir de nous-mêmes en nous faisant cesser de nous voir et de nous écouter, et donne ainsi à chaque activité sa dimension divine.

Recourons à ce qui nous met dans cet état silencieux pour nous conduire à cette audition intime où la musique éternelle jaillit de l'amour : c'est le pays de la Vérité où on se retrouve quand on a fait le silence en soi. C'est là que retentit le Verbe silencieux.

"Splendeur de la gloire du Père, toi qui puise ta lumière à Sa lumière, lumière de lumière et source de lumière, Jour de qui le jour emprunte sa clarté ! éclaire-nous, soleil de vérité qui rayonne d'un éternel éclat, et que les feux de l'Esprit-Saint par toi dans nos coeurs se répandent. " (Hymne des Laudes du Lundi)

La vie est le grand livre d'oraison où il nous faut puiser et chercher ce qui nous fait donner notre vie à nous dans son secret le plus profond.

Emmanuel Mounier et sa femme faisaient oraison sur leur petite Françoise qui, privée de l'intelligence humaine, était purement le sanctuaire de la Sainte Trinité. Bach écoutait la musique éternelle lorsqu'il com­posait sa Passion selon Saint Matthieu, s'efforçant de traduire en musi­que la douleur insondable de l'éternel Amour.

L'oraison sur la vie, c'est comprendre que Quelqu'un se dit à travers un paysage, un regard d'enfant, car chacun est une voie vers le Dieu Vivant. Il suffit que nous nous rejoignons nous-mêmes en cessant de faire du bruit avec nous-même pour que Dieu se révèle avec un Visage toujours nouveau.

La religion communautaire est impossible sans la religion personnelle à laquelle elle veut nous conduire. La religion communautaire est la religion sacramentelle, c'est-à-dire qu'elle laisse chacun dans son plus intime secret.

Dans un concert, le silence devient parfois une présence réelle. Ce silence établit une parfaite communion, et tous, comme un seul, s'élancent au-devant de l'unique Beauté. Pour entendre la musique, il faut devenir musique et entrer en une communion person­nelle, communion d'autant plus intense que chacun est plus perdu dans le silence de sa solitude.

La vraie société, opposée à la masse grégaire, au troupeau, a ses assises dans la solitude. La religion communautaire a ses assises dans la religion personnelle, dans le sacrement, signe communiqué qui n'est efficace que s'il est vécu par chacun dans sa solitude au degré de sa foi et de sa ferveur.

Dieu nous rassemble non pour effacer nos distinctions mais pour nous rendre chacun à cette solitude féconde, ouverte sur tous les autres. C'est le chef d'oeuvre de l'Incarnation : le geste commun n'est pas banalisant mais personnifiant. L'Eglise ne nous banalise pas mais nous personnifie par la vie communautaire. La richesse de la vie de communauté est ce qui se passe en l'intime de chacun. Tous sont aimantés et ils se rejoignent dans cette aimantation convergente qui laisse chacun dans son secret le plus personnel. Il n'y a donc pas contradiction mais complémentarité entre religion personnelle et religion communautaire, entre solitude et communauté.

On a laïcisé la vie pour n'avoir pas perçu la richesse de la vie sacramentelle ! c'est toute la vie qui est liturgie, toutes les activités sont indispensables à l'accomplissement du mystère du Christ. Il n'y a pas vie profane et vie religieuse. Il n'y a pas d'état qui ne soit nécessaire à l'expression du Christ total. C'est pourquoi l'oraison chrétienne est une oraison sur toute la vie.

Faire son ménage, c'est introduire de la beauté dans son intérieur, c'est apporter de la joie à ceux avec qui nous vivons.

L'homme ne vit pas seulement de pain mais il a besoin de beauté et de joie, de musique et d'amour. Toute notre activité peut devenir un immense "Benedicite" autour de la Présence du Seigneur qui nous confie la Création et nous donne notre vie quotidienne.

Jésus a pris les gestes de l'homme pour nous communiquer la Vie divine et Il a utilisé les éléments de la vie humaine, le pain, le vin, l'huile, le feu, c'est pour nous apprendre à faire de notre vie ordinaire une liturgie car le Royaume de Dieu est là, maintenant, aujourd'hui, au-dedans de nous.

Notre vocation est d'achever la Création, comme François d'Assise voyant dans un caillou une pensée et une tendresse de Dieu. C'est pour­quoi nous chantons avec toute l'Eglise le Cantique des créatures et l'an­tienne de communion du rosaire : "Fleurissez comme le lis, donnez votre parfum, chantez un cantique de louange, bénissez le Seigneur pour toutes ses oeuvres. " (Sir., 39, 14)