Novembre 2008

textes publiés en Novembre 2008.

Début d'une homélie donnée en 1954 par M. Zundel pour l'ouverture de l'Avent.

« Quand nous écrivons en tête de nos lettres 1954, cette date contient une référence à Jésus Christ. 1954: nous entendons par là nous référer sur ce centre de l'Histoire qui est la naissance de Jésus Christ. Ainsi toute l'Histoire est structurée. Cette suite de générations qui se recouvrent les unes les autres ne sont pas sans lien, bien qu'elles semblent s'oublier, disparaître sans laisser aucune trace. Toutes ces générations vivent au coeur de Jésus Christ et justement, si nous datons les événements par rapport à Lui, c'est que Jésus porte toute l'Histoire.

Tous ces hommes qui nous ont précédés depuis peut-être cinq cent mille ans, aucun de ces hommes n'a péri définitivement et Jésus, dans l'immensité de Son Amour, les accueille et les recueille. Il fait de tous ces siècles un unique présent dans une unique offrande pour accomplir toutes ces vies dans la Sienne.

Sans Lui, l'Histoire n'aurait pas de centre, toutes les générations se succéderaient au hasard sans ordre ni raison, mais en Lui justement elles trouvent leur signification parce qu'en Lui elles constituent une seule humanité, davantage, une seule personne.

Pendant que nous écrivons la date 1954 en cette année du Seigneur où nous sommes, nous devenons les contemporains de Jésus et, avec Lui, nous assumons toute l'Histoire. Le chrétien est justement celui qui, devenant contemporain de Jésus Christ, prend sur lui toute cette suite de générations et, avec le Christ, les accomplit dans sa propre vie. C'est le sens de l'Avent : l'Avent récapitule toute l'Histoire. L'Avent représente toute l'Histoire comme une aventure qui demeure encore ouverte, suspendue au choix que nous allons faire de nous-mêmes, car chacun de nous peut modifier toute cette Histoire, lui donner une nou­velle conclusion, la faire monter vers Dieu ou descendre vers soi.

Rilke a magnifiquement marqué l'événement unique, infini, que représente dans chaque maison la naissance d'un enfant, car un petit enfant qui naît, c'est un regard nouveau, c'est une nouvelle liberté, c'est un nouveau choix, c'est une nouvelle figure du monde ! car cette liberté du petit enfant qui va éclore, au-delà de ses instincts cette liberté va donner au monde une nouvelle perspective, va ressaisir toute cette histoire pour lui donner une nouvelle conclusion, pour enraciner l'univers pour un ordre nouveau.

En Jésus Christ l'humanité toute entière rassemblée dans Son Amour reçoit une dignité nouvelle parce qu'un horizon infini nous est proposé à chacun en remettant entre nos mains toute la destinée, tout le sens de l'histoire.

Le chrétien doit se faire un coeur universel. Le chrétien est appelé avec Jésus Christ à se dépasser infiniment parce qu'il n'est pas chargé seule­ment de lui-même, il est chargé de tout l'univers, de toute l'humanité, davantage, il est chargé de Dieu dans toute l'Histoire et dans tout l'univers.

Le prêtre qui s'agenouillait à Pompéi pour faire un acte de contrition dans les lieux de plaisir anéantis par l'éruption du Vésuve il y a quelques 2000 ans, ce prêtre savait, il comprenait, il vivait cette continuité admi­rable. Il savait que ces hommes qui avaient été surpris par la mort en plein péché n'étaient pas des- morts : en Jésus, leur vie était sauve ! et que son acte de contrition à lui pouvait les joindre, pouvait accomplir leur vie, pouvait les sauver d'eux-mêmes.

Chaque petit enfant apporte donc au monde cette possibilité toute neuve, ce choix infini : au coeur de ce petit enfant, l'histoire et l'univers sont suspendus car la Création comme la Rédemption est une histoire à deux, une histoire que Dieu ne peut pas écrire tout seul parce que c'est une histoire d'amour.

Toute la puissance du sourire, toute la puissance de la tendresse suppose le consentement. Sans consentement, sans ouverture, le sourire ni la tendresse ne peuvent rien. Et la puissance de Dieu n'est pas autre chose que le sourire, que l'élan même de l'Amour qu'il est - et c'est pourquoi la Création est sans cesse remise en question par le choix que nous fai­sons de nous-mêmes, c'est pourquoi tout enfant est nécessaire à l'accom­plissement du plan de Dieu, comme il peut, hélas aussi, le mettre en échec.

Il y a quelque chose de vertigineux dans cette perspective, quelque chose d'écrasant à songer que chacun de nous, dans cet immense circuit de la vie, que chacun de nous en est un segment indispensable, que chacun de nous un instant porte toute l'Histoire, tout l'univers, tout le destin de Dieu. »

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Balbutiements. A reprendre. Essai d'oraisons.

Une constatation s'impose : si Zundel parle très souvent de la pauvreté de Dieu, il faut reconnaître que la pensée officielle de l'Eglise, celle de beaucoup de ses membres, voit encore la pauvreté de Jésus-Christ, comme imputable seulement à son humanité et aucunement à sa divinité. Dieu reste pour la plupart, et en un sens aussi pour nous, le Dieu transcendant que personne n'a jamais vu, et qui, finalement, ne peut être pensé que comme infiniment riche puisque c'est Lui qui a tout fait, de sorte que c'est à lui qu'appartiennent « le règne, la puissance et la gloire ! »

Ce Dieu infiniment riche, prié encore comme tel dans au moins quelques-unes de nos oraisons liturgiques, est celui de toutes les religions antérieures au christianisme ou autres que lui, on a même peur de lui ! et il s'agit finalement surtout, dans le culte qu'on lui rend, de se concilier sa bienveillance. Le christianisme a beaucoup de mal à se défaire de cette première représentation, commune à tous, de Dieu.

Avec Zundel, mais déjà dans la tradition avant lui, même si sous cet aspect cela apparaît fort peu, la pauvreté de Jésus-Christ durant son passage parmi nous jusqu'au passage au Père, est une caractéristique essentielle du seul vrai Dieu révélé par Lui jusque dans sa transcendance (c'est cette pauvreté qui est transcendante), parce qu'Il est Trinité. Et on ne lit jamais le verset johannique sur la transcendance de Dieu sans lire aussi celui qui le suit sur l'immanence de Dieu. Il nous dit que « Le Fils qui est dans le sein du Père, nous L'a fait connaître», ce qui implique la connaissance d'un Dieu trinitaire.

« Personne n'a jamais vu Dieu, un Dieu Fils unique, qui est dans le sein du Père, c'est lui qui l'a fait connaître. » (Jean 1, 18, traduction Crampon)

L'Eglise, dans sa prière officielle, ne prie jamais ce Dieu pauvre et dépouillé, constamment « développé » par Zundel, elle prie toujours le Dieu tout-puissant et éternel.

Le moment est venu de nous intéresser davantage à ce Dieu pauvre et dépouillé, et de tenter ce qui nous est possible pour qu'il soit davantage connu et prié dans l'Eglise. Il est déjà manifeste qu'on en parle de plus en plus et de mieux en mieux dans l'Eglise contemporaine, cela va devenir une nécessité si l'on veut que la foi chrétienne ne se marginalise pas dans la société de notre temps qui a tant de soucis autres que celui de Dieu.

Prions le Seigneur : Dieu pauvre, Dieu dépouillé, Dieu désapproprié en chaque personne divine ! Dieu Père, Dieu Fils, Dieu Esprit, apprends-nous ta désappropriation libératrice parce qu'enfin nous aurons commencé à pénétrer dans l'infinie profondeur du mystère divin de la Sainte Trinité.

Nous te le demandons par Jésus-Christ mourant sur la Croix dans le plus absolu dépouillement, par Jésus-Christ naissant déjà dans la plus grande pauvreté, et vivant « sans avoir même une pierre où reposer la tête ! » (1)

Nous te le demandons par Jésus-Christ dans l'unité du Saint-Esprit, l'éternel jaillissant du Père et du Fils en même temps qu'éternellement il opère le surgissement l'Un de l'Autre, en parfaite égalité avec le Père et le Fils ! » Amen !

Prions le Seigneur : Dieu pauvre, Dieu dépouillé, Dieu transcendant toute pensée humaine dans la parfaite désappropriation de soi : éternellement elle constitue la personnalité du Père, du Fils et de l'Esprit ! Apprends-nous la désappropriation trinitaire parce qu'enfin, par ta grâce, nous aurons commencé à pénétrer dans l'infinie profondeur du mystère de la Sainte Trinité. (2)

Nous te le demandons par Jésus-Christ, l'éternel anéanti devant le Père pour en surgir éternellement dans une parfaite égalité avec Lui dans l'unité du Saint Esprit. Amen.

On n'achève pas ces oraisons par « qui vit et règne .. » Non qu'on ne croie au règne de Jésus-Christ et qu'on ne désire son avènement, mais parce que dans le contexte d'oraisons de la Messe ce règne risque d'être compris comme une négation de la pauvreté de Dieu.

L'homme peut-il connaître Dieu ? Il faut répondre non et il faut répondre oui. Du moins si l'on est attentif au verset johannique 1,18. Et c'est même cette connaissance de Jésus-Christ, et de Celui qui l'envoie, qui constitue déjà et constituera la vie éternelle au paradis : « La vie éternelle, c'est de Te connaître, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé Jésus-Christ. » (Jean 17,3) Et ce n'est pas un hasard si la vie éternelle est ainsi définie par Jésus au moment de son entrée dans la Passion-Mort-Résurrection, au moment de son passage au Père.

Nous ne Le connaîtrons éternellement, nous ne Le connaissons déjà maintenant, du moins avons-nous à ne le reconnaître maintenant, que comme le Dieu pauvre ! et au paradis il n'y a et il n'y aura que des pauvres, nous y vivrons le dépouillement absolu de soi dans cette connaissance de Jésus-Christ et de Celui qui l'a envoyé.

Nous n'avons pas de « chose » plus importante à vivre déjà ici-bas, chacun d'une façon unique, que cette pauvreté divine révélée en et par Jésus-Christ.

Comment ? Il ne s'agit pas nécessairement de changer notre façon de vivre mais de la vivre en pauvreté de soi, ce que nous apprendra de façon absolue notre mort devenue notre façon de passer au Père en et par Jésus-Christ dans le dépouillement le plus absolu.

Connaître Dieu, il ne s'agit bien évidemment pas d'une connaissance purement intellectuelle ! Il s'agit de naître avec Dieu, de naître avec Jésus-Christ en le laissant naître en nous et de nous par un don toujours nouveau de nous-même !

  • (1) Matthieu 8,20.
  • (2) Eternellement, même dans le paradis, on ne fera jamais que commencer.

Personne n'a jamais vu le vent !

Les textes zundéliens que nous lisons ces jours-ci sont d'une très grande importance. Il s'y agit du mystère de l'incarnation puis, bientôt, de celui de la rédemption, et l'on peut dire que, si ces « choses-là » étaient connues et assimilés par les grands philosophes contemporains, je pense par exemple à Comte-Sponville et Luc Ferry, il y en a d'autres, ils ne pourraient plus raisonner de la même façon !

Ils sont très importants parce qu'ils expriment un développement du dogme nécessaire aujourd'hui si l'on veut que l'intelligentsia contemporaine s'arrête davantage et plus profondément aux mystères de la foi chrétienne, et cela entraîne à plus ou moins long terme, l'acceptation un jour, avec bonheur, de la substance même, nouvellement développée, de notre foi, son acceptation par l'ensemble de nos contemporains qui auront reconnu combien elle est intelligente et sensée, merveilleusement sensée !

Il y a ici, je crois, une constatation très simple à faire : personne n'a jamais vu le vent ! On ne connaît qu'il y a du vent que par les effets qu'il produit : l'agitation des feuilles d'un arbre, la fraîcheur, ou la chaleur, qu'il nous apporte. Il en est ainsi de l'Esprit de Dieu, personne ne peut Le voir, personne ne peut voir Dieu, on ne le connaît que par ce qu'Il « opère ». Et il n'y a pas d'espace sur la terre, et dans les cieux, où l'Esprit ne se manifeste, ou du moins ne veuille, de toutes les forces du Dieu Amour qu'Il est, se manifester si et dès qu'Il peut y produire ou accomplir ses effets.

Quand Zundel nous dit et répète que l'humanité, infiniment sainte, de Jésus-Christ, n'est pas Dieu, il énonce une vérité qui ne fermente pas encore dans l'esprit et le cœur de beaucoup. Je me rappelle ce sursaut d'un aumônier de monastère, un érudit, lorsque je lui disais que l'Eucharistie n'assure pas une présence locale de Dieu ou de Jésus là où se tiennent, ou bien sont gardées, les espèces sacramentelles, et que, seules, ces espèces sacramentelles, ont une présence locale ... Quand les apôtres ont vu Jésus, ils n'ont pas vu Dieu, - (quand Thomas dit : mon Seigneur et mon Dieu, il fait un acte de foi) - même quand ils L'ont vu ressuscité ! simplement parce que « personne n'a jamais vu Dieu » (Jean 1,18), et, encore une fois, cela est immédiatement intelligible, de même que personne n'a jamais vu le vent.

Il faut lire et relire les textes de cette 8ème conférence au sujet de ces grands mystères de l'incarnation et de la rédemption. On se rendra compte alors, peut-être avec douleur, de l'inexactitude de certaines expressions liturgiques, contemporaines d'un développement du dogme chrétien que l'on doit dépasser aujourd'hui, et qui, si elles ne sont pas dépassées, entretiennent dans notre esprit une intelligence de la foi chrétienne qui, à bon droit, est rejetée par les philosophes athées, voire même les révoltent ! Il faudra revoir par exemple la doxologie qui achève la prière proprement eucharistique : « car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire ! » On est vite lassé de cet être suprême à qui tout doit se ramener ! En réalité rien n'appartient au seul vrai Dieu, même si dans toutes les religions le contraire est dit, et si un faux christianisme a voulu, sans bien s'en rendre compte, reprendre à son compte ces expressions censées définir la divinité dans les religions antérieures au vrai christianisme.

Je pense aussi à ces paroles d'une anamnèse souvent chantée juste après la consécration : « Dieu est là ! » Non Dieu n'est pas là ! parce que Dieu ne peut avoir de présence locale dans l'univers qu'il crée, étant donné qu'Il est esprit et que l'esprit comme le vent, ne peut pas y être localisé, sinon d'une certaine façon en le seul Jésus-Christ lorsqu'il est passé parmi nous. Quand Jésus dit à Philippe : « Qui me voit, voit le Père », il ne s'agit aucunement d'une vue avec les yeux du corps, aucunement d'une vue comme celle qu'il ont eue de Jésus durant leur compagnonnage pendant les 3 années de sa vie publique.

L'incarnation, c'est la saisie par l'Esprit, par le Dieu qui est esprit, d'une réalité qu'Il crée, l'Univers entier, avec en son centre, et lui donnant son sens, Jésus-Christ, Créateur et Sauveur de tous les hommes. Cette saisie est parfaite lorsqu'il s'agit de Jésus-Christ, elle est partielle lorsqu'il s'agit de l'homme, elle peut être nulle si elle est rendue impossible par l'homme qui s'y refuse. Ce qui est certain, c'est que l'Esprit de Dieu veut, de toutes ses forces et éternellement, s'incarner non seulement en l'homme mais, à cause de lui, en toute créature terrestre, et que l'effet heureux de l'accomplissement de ce désir éternel de l'Esprit, commence à s'opérer dès le commencement de la création, ce que la Genèse exprime en nous disant que l'esprit battait les eaux de ce début. « Le vent de Dieu battait la surface des eaux » (Genèse 1,2, traduction Crampon).

On ne dira pas que l'Esprit était déjà là, mais on dira que l'esprit de Dieu opère dès les commencements de la Création dont il est l'auteur avec le Père et le Fils, l'Esprit opère toujours dans le sens de ce qu'il opère éternellement, l'engendrement-portement-naissance du Fils a Patre, en un sens l'Esprit de Dieu ne sait faire que cela ! mais ce « cela » est d'une immensité et actualité infinies ! Il s'agit pour un Dieu esprit de faire sienne toute la création dès son début et jusqu'en sa fin, et dans la seule façon qui lui est possible, une façon hautement « spirituelle », toujours comme le vent agit sur la terre. Cette opération le mènera lorsque les temps en seront venus, à l'incarnation parfaite du Fils de Dieu en Marie, incarnation qui va rendre possible l'incarnation divine en tout homme.

Chaque fois qu'un homme se convertit, chaque fois que l'homme se donne, il rend possible l'opération de l'Esprit, et il y a comme un surcroît de bonheur dans le cœur de Dieu, dans le paradis.

L'esprit de Dieu ne se confond jamais avec la créature qu'il investit. Quand Jean nous dit dans le prologue de son évangile que « le Verbe s'est fait chair », que le Verbe est devenu chair, cela, je crois, peut se traduire par « et le Verbe s'est identifié à la chair, c'est-à-dire à l'homme », et, ceci est très important : cette identification se fait selon le même mode que celui de l'identification de chaque Personne divine à l'Autre divin en la Trinité : il n'y a aucune mélange ou confusion des personnes divines entre elles du fait de cette identification, bien au contraire c'est cette identification, c'est cette identification qui donne à chaque personne divine sa propre personnalité.

Il n'y a donc de même aucun mélange en Jésus-Christ de sa divinité avec son humanité, simplement cette humanité est assumée pleinement et parfaitement par la divinité, par le Verbe, qui l'investit dès le moment de sa conception en le sein de Marie. Et la distance en Lui entre cette humanité et la divinité qui l'investit reste infinie, la disproportion entre la créature et le créateur étant elle-même infinie. Le mystère par excellence, c'est que notre Dieu nous soit à la fois infiniment éloigné et infiniment proche en et par l'incarnation parfaite divine en Jésus-Christ.

Si Zundel a parlé quelquefois de balbutiements pour qualifier ses développements, à combien plus forte raison doit-on en parler ici ! Le mystère nous dépasse infiniment mais il faut tenter de l'exprimer avec nos mots humains.

En la sainte Trinité, si l'on peut dire, « on » a l'habitude éternelle de s'identifier à l'Autre, c'est même cette identification qui « construit » éternellement la Trinité divine, voilà que maintenant le « Verbe devient chair », l'une des 3 personnes va s'identifier à la créature humaine pour faire de cette nouvelle créature humaine, la sainte humanité de Jésus-Christ, un temple parfait d'habitation parfaite de la Trinité divine, et pour cela elle va virginiser parfaitement, dès son origine, celle qui est appelée à devenir la mère de cette Humanité nouvelle d'abord conçue et opérant sa première croissance en le sein d'une femme infiniment pure elle-même, capable donc de devenir ce premier sanctuaire parfait de la divinité.

Et cette Humanité infiniment sainte créée en la Vierge Marie va permettre à notre terre de porter des hommes, des femmes, devenant elles-mêmes le même sanctuaire dans une pureté de plus en plus parfaite. Voilà donc l'homme devenu capable de la véritable chasteté de l'Amour ! et ils sont sans doute nombreux ceux, connus ou inconnus, qui ont appris à vivre cette chasteté pour que la Trinité puisse à l'aise accomplir en leur intériorité ce qui fait qu'éternellement notre Dieu est Ce Dieu Trinité.

Au temps de Paul, l'impureté coulait à flots à Corinthe et sans doute en bien d'autres endroits du monde, aujourd'hui elle est plus répandue encore dans notre monde où l'usage du préservatif, devenu nécessaire, et nécessairement prôné même dans notre pays, terre de chrétienté, est devenu le fait de beaucoup. Mais nous n'en sommes qu'au commencement de la diffusion du christianisme jusqu'au fond des cœurs, appelé peut-être d'abord dans les monastères à s'intérioriser sans cesse plus profondément en Eglise.

Dans cette longue « sitation » de la retraite à Timadeuc, on va intercaler à partir de demain la conférence que Zundel a donnée à peu près la même époque et sur le même sujet, au Cénacle de Paris en janvier 1973. Elle peut être instructive pour la meilleure intelligence de celle « sitée » ces derniers jours.

Début de la 3ème conférence donnée par M. Zundel au Cénacle de Paris en janvier 1973.

La nature humaine de Jésus-Christ est une créature ...

« On a écrit des centaines de "Vie de Jésus" et, la plupart du temps, c'était pour discréditer le caractère surnaturel de l'Evangile, c'est-à-dire des documents qui constituent ce que nous appelons le Nouveau Testament et qui sont pour nous les sources essentielles qui nous permettent d'accéder à la connaissance de Jésus. Il va de soi que la première question à se poser, et elle a été rarement posée d'une façon explicite, c'est ce que signifie la seigneurie, ce que signifie la divinité de Jésus-Christ.

Il est clair que le christianisme a commencé non pas par une spéculation sur Jésus, mais par une expérience de Jésus, une expérience paradoxale puisque, autant que nous pouvons le savoir par les documents dont nous disposons, les premiers disciples qui ont suivi le Seigneur, qui ont participé à sa vie, qui ont été associés à la catastrophe qui a semblé tout emporter à travers la Passion et la Crucifixion, puisque ces mêmes disciples, après cet événement, qu'ils ont vécu d'ailleurs sans le com­prendre, qui s'appelle la Résurrection, les disciples finalement, dans le feu de la Pentecôte, n'ont pas hésité à placer ce même Jésus, avec lequel ils avaient vécu, au centre de leur vie spirituelle, et qu'ils ont parcouru toute la terre à eux connue pour porter cette nouvelle incroya­ble qui était la Vie de leur vie.

Il n'y a donc aucun doute que le christianisme a été vécu, comme il fallait s'y attendre d'ailleurs dans l'ordre de l'esprit, Il a été vécu comme une expérience, l'expérience d'une Présence qui s'est imposée à travers la catastrophe la plus effroyable, celle qui semblait devoir tout emporter et qui cependant a revécu en eux comme une expérience capable de donner un sens à toute leur vie et à la vie de toute l'humanité.

On a donc vécu le Christ, heureusement, on l'a vécu comme une source de Vie, bien avant que l'on se pose des problèmes et que l'on tente par voie spéculative, par le moyen du discours, de dire ce que signifiait cette Présence du Christ et ce que nous appelons dans le langage moderne la divinité de Jésus Christ.

Il va de soi que, pour le chrétien qui continue sur la lancée des premiers disciples - et c'est ce qu'on peut faire de mieux -, il va de soi que, pour lui, le Christ est toujours une expérience, et c'est dans la mesure où il s'engage dans cette expérience que la Personne de Jésus devient de plus en plus pour lui une source inépuisable de vie.

Cependant il n'est pas inutile de recourir au discours, il y a des moments où il est nécessaire de faire la synthèse, où l'esprit a besoin de se rendre compte à lui-même du sens de sa foi et, bien que le discours ne puisse pas, bien entendu, exposer ou plutôt expliciter tout ce qu'une foi est capable de vivre comme dans une union conjugale, il est absolument impossible de ramener au discours toute l'expérience qu'elle constitue ! cependant il y a des moments où l'on peut, sans vouloir épuiser le mystère avec des mots, il y a des moments où l'on peut tout de même essayer de formu­ler quelque chose qui, sans épuiser l'expérience, permet tout de même de la communiquer et de la rendre, d'une certaine manière, accessible aux autres.

Il y a d'ailleurs un immense travail qui a été fait, vous le savez, au début du christianisme, dans les quatre ou cinq premiers siècles. Il y a eu un merveilleux travail où l'on a essayé dans un nouveau langage, puis­qu'on parlait une autre langue, puisqu'on était sorti du milieu proprement israélite et araméen quand on est entré dans le monde grec, quand il a fallu exprimer l'Evangile dans des catégories nouvelles, il a fallu nécessairement une prise de conscience qui oblige l'esprit à se refor­muler les vérités dont il vivait et à les présenter, autant que possible, dans un langage parfaitement accessible à ceux que l'on voulait conquérir à l'Evangile, et l'on ne saurait dire trop de bien de ce merveilleux travail des premiers siècles chrétiens, ce travail qui a porté sur la Trinité d'abord et, ensuite, a porté sur l'Incarnation.

Ce travail est merveilleux parce qu'il a ciselé le langage, lui a donné une ductilité extraordinaire, il a en particulier, il a défini le monde (le mode ?) de la relation avec une précision, et un respect, et une finesse, et une pénétration, et un génie extra­ordinaires. Nous avons entrevu précisément la Trinité qui est le berceau de notre nouvelle naissance, la Trinité qui est le foyer de toutes nos libertés, nous avons entrevu que la Trinité est bien sûr le background, c'est-à-dire la toile de fond du christianisme, elle est dans l'Evangile ce qui est toujours sous-entendu car, comme on le dira au 5ème siècle, Jésus est l'un de la Trinité ! et, si Jésus nous parle de la Trinité avec une telle autorité, s'il la fait entrer dans notre histoire, c'est parce qu'il en vit, c'est parce que la Trinité est vraiment le secret ultime de sa Personne.

Comme la Trinité s'interprète pour nous comme l'expression de la pauvreté de Dieu, de la désappropriation infinie qui constitue toute la sainteté de Dieu et qui nous réconcilie avec Lui, nous avons vu en effet qu'il y a une sorte de révolte au fond de l'homme à la pensée qu'il dépend d'un Dieu qui a prise entièrement sur toute sa vie et qui le tient à sa merci
alors que l'homme lui aussi est esprit et qu'il voudrait, lui aussi, être maître de son destin, et nous avons vu précisément que la révélation du Dieu chrétien, la révélation du Dieu trinitaire efface complètement tous les motifs d'une telle révolte puisque la Trinité, c'est Dieu dans sa transparence, c'est Dieu dans sa désappropriation, c'est Dieu dans sa pauvreté, c'est Dieu dans son éternelle enfance, c'est Dieu qui nous appelle à une liberté infinie parce qu'il est Lui-même totalement délivré de Lui-même. Comme Il ne colle pas à soi, comme II est totalement incapable de se regarder, comme son regard va toujours vers l'Autre, Il nous apprend qu'être esprit c'est justement regarder l'Autre et se donner à Lui.

Dans quelle mesure maintenant est-ce que ce fond de tableau, dans quelle mesure est-ce que cette Trinité, dont Jésus est la révélation, peut-elle se traduire, et s'éprouver, et s'expérimenter dans les mots de la Tradition ? Jésus est le Verbe fait chair, autrement dit dans des termes en­core plus simples, c'est le Fils de Dieu fait homme.

C'est là évidemment que les catégories - je veux dire: la pensée ecclésiale sur la Trinité - c'est là que cet univers de relations intérieures à la divinité, c'est là que ces relations vont jouer et nous permettront, ou plutôt permettront à la pensée ecclésiale, de se formuler avec le plus de subtilité, le plus d'intériorité, le plus de sagesse possible, et il est certain que, après avoir médité si profondément sur la Trinité divine, les grands conciles du 5ème siècle arriveront à donner une formule qui nous permettra de retrouver au coeur de l'humanité de Notre Seigneur précisément la pauvreté infinie qui est Dieu. »

Le cardinal de Bérulle a donné à ce sujet une formule, je veux dire qu'il nous a donné dans une méditation, qui n'avait pas du tout pour but d'ailleurs de nous instruire sur l'Incarnation, mais à partir d une théologie qui lui était familière et qui était pour lui le thème d'une perpétuelle conversion à l'amour et à l'humilité, le cardinal de Bérulle, comme Saint Paul le fait dans l'Epître aux Philippiens, alors que, dans une exhortation à l'humilité, il atteint les sommets de la théologie de l'Incarnation, le cardinal de Bérulle fait de même lorsqu'il nous invite à regarder Jésus comme la plénitude de notre vie et son accomplissement Il dit en effet : "Et nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement, car Il l'est et le veut être. Comme le Verbe est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en Lui, car comme cette nature (cette nature humaine du Christ) comme cette nature, considérée dans son origine est dans la main du Saint Esprit qui la tire du néant, qui la prive de sa subsistance, qui la donne au Verbe afin que le Verbe l'investisse et la rende sienne, se rendant à elle et l'accomplissant de sa propre et divine Subsistance, ainsi nous sommes en la main du Saint Esprit qui nous tire du péché, nous lie à Jésus comme esprits de Jésus émanés de Lui, acquis par Lui et envoyés par Lui."

Vous voyez ici dans cette incidente : "car comme cette nature (la nature humaine de Jésus) qui a été formée dans le sein de Marie, considérée dans son origine et dans la main du Saint Esprit qui la tire du néant, donc il s'agit vraiment d'une créature, cette nature humaine qui éclot dans le sein de Marie est une créature qui commence d'exister alors qu' elle n'existait pas, et qui la prive de sa subsistance, c'est-à-dire que cette nature humaine, au lieu d'exister pour elle-même, en affirmant un moi limité comme le nôtre et concentrique comme le nôtre, cette nature humaine, au lieu d'être ordonnée à cette autonomie que nous revendiquons en nous y enfermant et en nous y asphyxiant, en Jésus cette nature humaine qui éclot dans le sein de Marie est totalement ouverte, totalement ouverte sur le Verbe, sur le Fils éternel de Dieu et, comme le dit Bérulle, le Saint Esprit donne cette nature humaine au Verbe qui l'investit, qui la pénètre de sa propre subsistance qui est une subsistance divine.

Et là, nous retrouvons évidemment, si nous voulons employer un langage qui nous soit accessible, un langage qui atteigne en nous le fond de la vie spirituelle, il faut que nous retrouvions évidemment le signe de la divine pauvreté.

Qu'est-ce que la subsistance du Verbe sinon justement cette désappropriation infinie qui fait que, en Dieu, le Fils n'est qu'un regard vers le Père, qui fait qu'en Dieu, le Verbe est éternellement jeté dans le sein du Père par un attrait qui constitue précisément la personnalité : en Dieu, la personnalité est pure relation à l'Autre. » (à suivre)

Suite 4 et fin de la 8ème conférence donnée à Timadeuc en avril 1973.

« Jésus est l'oecuménisme en personne, et Lui seul peut nous faire dépasser nos frontières, nous rendre intérieurs les uns aux autres, par sa présence qui fait de nous, justement, comme dit l'Apôtre "un seul pain".

Il y a donc une humanité possible, une humanité qui va surgir, non pas une humanité 'espèce zoologique' ou 'homo sapiens' dans la classification des savants, mais une humanité personne, une humanité qui aura un lien spirituel, une humanité dont chacun sera le centre, dans cette ouverture que suscite en nous l'Humanité de Notre-Seigneur qui est, justement, totale­ment désappropriée d'elle-même.

Tous ces balbutiements (sur le mystère de l'Incarnation) ont quelque chose de chaotique (2), mais si l'on fixe son regard sur la pauvreté divine, et si l'on songe que l'Incarnation, c'est précisément l'enracinement dans notre histoire de la pauvreté divine en personne, si l'on songe comment en cette pauvreté divine sont contenues toutes nos liber­tés, qu'elle est le principe de notre libération, qu'elle est la seule lumière sur cette création que nous avons à accomplir, tout devient lumière, dans la mesure, justement, où nous nous laissons assumer par l'humanité de Notre-Seigneur qui est en nous le ferment unique de notre libération.

Il faut donc oublier tous les mots, tous les concepts, qui ne sont qu'un échafaudage pour atteindre à l'Himalaya ! Et il faut goûter dans les profondeurs, là où justement Dieu s'atteste comme l'espace infini où notre liberté respire, ce mystère adorable d'une révélation enfin indépassable et définitive parce que jamais aucune humanité ne pourra être plus pauvre que l'humanité de Jésus qui subsiste dans le Verbe de Dieu, c'est-à-dire, qui subsiste dans la désappropriation infinie qui constitue la personnalité du Verbe. C'est donc pourquoi le Coeur du Christ peut embrasser le monde entier et pourquoi l'humanité de Jésus est chez elle à l'intérieur des autres.

Pascal a dû comprendre, le 23 novembre 1654, la joie infinie qui jaillit de cette rencontre avec le dépouillement divin en personne dans la Sainte Humanité de Notre-Seigneur, il a dû sentir la joie de cette libéra­tion puisqu'il a affirmé sa soumission totale à Jésus-Christ, découvrant du même coup la grandeur de l'âme humaine, et c'est pourquoi il a signé ce parchemin qu'il a porté jusqu'à la fin dans son pourpoint, il l'a signé de ces mots que nous pouvons redire à notre tour : « Joie, joie, joie, pleurs de joie ! » (fin de la 8ème conférence)

Note (1) (sous toutes réserves). Difficile à bien comprendre ! ce qu'il faut bien comprendre, c'est que, même si la divinité a saisi de façon parfaite cette humanité, l'humanité du Christ est et restera éternellement une créature ! cette Humanité infiniment sainte n'est pas Dieu alors que, du Verbe, on peut dire qu'il est Dieu, en ajoutant la préférence de Zundel : « plutôt que de dire que le Christ est Dieu, je préfère qu'on dise que Dieu est Lui. »

En filigrane de tout cela il y a la question très délicate de l'exégèse du verset (Jean 1,14) du prologue : « Et le Verbe s'est fait chair. » Il en sera question dans le développement personnel « sité » demain.

Note (2). Il est rare que Zundel lui-même dise que ses développements sont « des balbutiements avec quelque chose de chaotique », il semble toutefois qu'il l'ait fait plusieurs fois lorsqu'il a parlé de ce mystère de l'Incarnation, par exemple au Cénacle de Paris en cette même année 1973 (3), cela nous rassure si nous comprenons difficilement ici le sens de sa pensée puisqu'elle peut donc être parfois hésitante.

Note (3). Un excellent enregistrement sur CD de cette conférence, accompagné de son texte, avec pour titre « le mystère de l'Incarnation convie l'homme à devenir Dieu », peut être trouvé aux éditions du Carmel, 14380 Saint Sever.