Septembre 2008

textes publiés en Septembre 2008.


Suite 2 de la 3ème conférence donnée au Mont des Cats en décembre 1971.

Reprise : « la vérité de la Parole de Dieu, c'est la vérité d'un rapport entre Dieu et nous. Vous allez le comprendre d'ailleurs dans un exemple vécu qui est extraordinairement impressionnant. »

Suite du texte : « Il y avait dans les Alpes un braconnier, un homme de sac et de corde armé de son fusil dont il n'hésitait pas à se servir d'ailleurs contre quiconque pouvait s'opposer à ses opérations. Et cet homme avait toujours le blasphème à la bouche, il était complète­ment détaché de toute religion bien qu'il eut eu une naissance chrétienne.
Cet homme, un jour, dans la montagne, à 4000 mètres, voit un bout de papier, ce qui, à cette altitude, est assez rare. Il a la curiosité de le ramasser et il lit sur ce bout de papier : "perpétuel secours". Il se dit : "Qu'est-ce que ça veut dire, perpétuel secours ?" Est-ce que ça peut exister ?

C'est absolument impossible ! Il lit davantage et il voit : "neu­vaine à Notre Dame du perpétuel secours" et, mû par un instinct spirituel qui est une première grâce considérable, il décide de faire cette neuvaine.
Il fait donc cette neuvaine à Notre Dame du perpétuel secours et, au bout de la neuvaine, il prend conscience de sa vie criminelle. Tout d'un coup ses fautes lui apparaissent comme capitales, comme mortelles, et il est convaincu de sa damnation. Il entre dans une phase de terreur en se disant que, pour lui, il n'y a pas de salut possible parce que soudain il vient de prendre conscience de l'énormité de ses crimes.
Il recommence la neuvaine et, au bout de la seconde neuvaine, il a le sentiment que peut-être avec des milliers d'années de purgatoire, il s'en tirera. Il recommence la neuvaine une troisième fois et il commence à croire au pardon de Dieu. Il recommence la neuvaine une quatrième fois et ainsi jusqu' à la septième fois. Il fait donc sept fois de suite cette neuvaine à Notre Dame du perpétuel secours, et, à chaque étape, le senti­ment de sa situation s'intériorise.
De plus en plus il voit sa relation avec Dieu, non pas comme une relation de justicier à coupable mais comme une relation de fils à père, ou de père à fils, et finalement, lorsqu'il achève sa septième neuvaine, il est tellement brûlant de l'amour de Dieu, il est tellement détaché de lui-même, il se regarde si peu, il est tellement un regard d'amour vers Dieu que, au moment où il vient se confesser, le confesseur, bouleversé par cette ferveur, lui demande quelle est la source de cette connaissance de Dieu et il lui raconte cette histoire dont je peux vous garantir l'authenticité.
Donc voilà une démarche accomplie effectivement par un homme qui a vécu tous les niveaux des rapports possibles de l'homme avec Dieu, rapports extérieurs d'abord où il a le sentiment d'un Dieu qui est bien en dehors de lui, d'un Dieu qui le surplombe, d'un Dieu qui le menace, d'un Dieu qui va le juger et le condamner, justement d' ailleurs, jusqu'à ce qu'il comprenne que l'enfer, c'est lui-même dans son extériorité par rapport à Dieu, que c'est lui qui met Dieu en enfer, que c'est lui qui crucifie Dieu, que Dieu l'aime jusqu'à mourir pour lui et qu'il le fera ainsi éternellement.
Et finalement il n'est plus question de son salut à lui mais il est ques­tion de ce consentement d'amour nuptial, de ce consentement d'amour à l'Amour de Dieu qui finalement lui a été révélé comme un don sans retour, infiniment gratuit, où Dieu apparaît comme victime du mal et non pas comme celui qui châtie.
Nous voyons dans cette expérience, nous voyons justement que la vérité de nos rapports avec Dieu, c'est précisément une vérité de rapports, cela correspond à une situation tout à fait réelle. Ce sentiment que je suis damné, ce sentiment que je peux encourir un châtiment infini dans la mesure où je suis extérieur à moi-même et extérieur à Dieu, je ne peux concevoir Dieu alors en effet que sous cet aspect d'extériorité.
A mesure que je découvre que le Bien, ce n'est pas la conformité à une loi et l'obéissance à un commandement, mais que c'est Quelqu'un, Quel­qu'un à aimer, Quelqu'un qui est l'Amour, mon rapport avec le Bien s'intériorise et je conçois que ce Bien, qui est Quelqu'un, va être victime de mes refus d'amour, que je vais bloquer sa Présence dans mes limites, que je vais intercepter le rayonnement de Sa Lumière et que, finalement, c'est Lui qui va être victime de moi. Il y a donc un retournement des perspectives qui s'accomplit à mesure que mes rapports s'intériorisent. et ceci est capital pour concevoir l'évolution de la révélation.
Il est évident que la Révélation de l'Ancien Testament dans l'ensemble répond à ce que Saint Paul nous dit dans l'Epître aux Galates, à savoir que la Loi a été notre pédagogue, a été un moyen de nous acheminer vers la réalité du Christ mais que, maintenant, nous ne sommes plus sous le pédagogue, maintenant nous avons atteint l'âge adulte, et qu'en Jésus Christ nous sommes libres de la Loi, ce qui ne veut pas dire que la Loi n'ait pas été nécessaire à un moment donné, elle correspondait à une situation, elle reflétait exactement les rapports de l'homme avec Dieu et il était impossible que ces rapports s'expriment autrement qu'à travers la Loi. Naturellement il y a une progression.
Les Prophètes ont approfondi cette vision mais enfin aucun n'a été jusqu'à la plénitude du Christ, autrement le Christ eut été parfaitement inutile. Si la Révélation dans le Christ culmine, si la révélation définitive est indépassable, c'est qu'en Jésus l'humanité est absolument parfaite, totalement transparente, absolument dépouillée d'elle-même, qu'elle n'est plus que le sacrement qui subsiste en Dieu et qui communique dans sa plénitude la Présence de Dieu en personne.
Vous avez en Jérémie au chapitre 17ème une prière où il demande l'anéantissement de ses ennemis. Elle correspond à une expérience humaine : l'homme qui est traqué, qui est persécuté injustement, à son niveau il est naturel qu'il demande à Dieu que le mal qu'on va lui faire se retourne contre ses ennemis. Evidemment cela est bien inférieur à la prière de Notre Seigneur sur la Croix demandant, au contraire, le pardon de ses ennemis, le pardon pour ses ennemis "parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font."
Il ne faut donc pas mettre le Parole de Dieu au même niveau selon les étapes différentes de la révélation. La Parole de Dieu, à certains moments, correspondant d'ailleurs à la vérité d'un rapport, doit être nécessairement dépassée lorsqu'on compare cette situation avec celle qui est créée par la venue de Jésus Christ qui nous introduit au coeur de l'intimité divine et qui institue entre Dieu et nous des rapports essentiellement personnels. » (à suivre)

Début de la 3ème conférence au Mont des Cats en décembre 1971.

Une découverte extrêmement importante : la vérité de la parole de Dieu, c'est la vérité d'un rapport entre Dieu et nous.

« La connaissance interpersonnelle, comme nous l'avons vu, la connaissance interpersonnelle, celle qui régit tous les rapports humains et tous les rapports spirituels, et tous les rapports avec Dieu, cette connaissance interpersonnelle est une connaissance transformante. Autrement dit, et très spécialement quand il s'agit de Dieu, elle s'accomplit par voie d'incarnation.
Dieu n'est pas un objet que l'on pose devant soi, Il est une Présence que l'on assimile au plus intime de soi. C'est dans la mesure où s'établit cette assimilation, où cette identification s'accomplit, que Dieu est connu, et naturellement, comme cette incarnation connaît des degrés innombra­bles, la connaissance de Dieu suit ces différents niveaux.
Si l'identification est parfaite, la connaissance de Dieu est parfaite. Cela n'arrive d'ailleurs que dans le cas de Jésus Christ. Si la connaissance de Dieu, ou plutôt si l'identification avec Dieu est imparfaite, la connaissance de Dieu est imparfaite, comme c'est le cas chez tous les prophètes qui ne sont pas Jésus Christ.
II y a donc des niveaux innombrables qui constituent, ou selon lesquels on peut reconnaître la Parole de Dieu. La Parole de Dieu n'est pas univoque, la Parole de Dieu ne tombe pas du ciel comme un absolu ! la Parole de Dieu est un dialogue avec l'humanité où naturellement l'humanité reçoit Dieu à sa mesure.
Il arrive très souvent que la Parole de Dieu est un balbutiement comme la parole de la mère à l'égard de son enfant : la mère balbutie, elle parle un langage élémentaire, parce que son enfant ne peut pas comprendre davantage, elle s'adapte à lui afin qu'il y ait un véritable dialogue. Et Dieu s'adapte à l'humanité afin qu'il y ait un véritable dialogue, et il ne faut pas mettre les balbutiements sur le compte de Dieu mais sur le compte de l'homme qui n'est pas au niveau de Dieu. Cela nous amènera à faire une découverte extrêmement importante, que nous avons d'ailleurs déjà anticipée dans ce que je viens de dire, à savoir que la vérité de la Parole de Dieu, c'est la vérité d'un rapport entre Dieu et nous. Vous allez le comprendre d'ailleurs dans un exemple vécu qui est extra-ordinairement impressionnant. « (à suivre)

Suite 3 de la 2ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

La connaissance de Dieu est une connaissance nuptiale, une connaissance interpersonnelle où il est impossible de connaître sans se transformer, où l'on connaît d'autant plus profondément qu'on se transforme davantage.

Reprise : " Il est donc absolument certain que nous vivons en pleine équivoque et que l'immense crise de la chrétienté repose sur une vision de Dieu qui est ambiguë."

Suite du texte. « La notion courante de Dieu est précisément un mélange de philosophie de la cause première, philosophie discutable ! On voit bien, par exemple dans les livres, admirables d'ailleurs et si profonds, de Claude Tresmontant, on voit bien comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu, on voit bien par son argumentation si savante et si profonde, on voit bien que le monde est contingent, on voit bien qu'il y a dans l'univers, dans les soubassements de l'univers, une intelligence prodigieuse, mais cette intelligence est-elle bonne ou mauvaise ?
Car enfin, il y a le mal, il y a les catastrophes, il y a des convulsions terrestres, il y a les tremblements de terre, il y a les raz de marée, il y a les maladies contagieuses, il y a les microbes qui dévorent le cerveau d'un homme de génie, il y a cette immense douleur, ce fleuve de larmes et de sang qui charrie toute l'histoire.
Quand on veut argumenter simplement à partir d'un principe abstrait
on risque toujours d'omettre un des aspects fondamentaux du problème humain.
La notion courante de Dieu est un amalgame de philosophie imparfaite et partiale, un mélange d'Ancien Testament mal digéré où Dieu apparaît comme le Dieu d'un peuple, le Dieu d'une nation, le Dieu qui dépossède les autres nations en faveur d'un peuple élu, donc un Dieu limité, un Dieu forcément extérieur dans l'ensemble des textes, puisque le Dieu d'une collectivité ne peut pas être un Dieu intérieur, un Dieu qui est un secret d'amour, un Dieu qui a des rapports nuptiaux avec chacun ! enfin, un mélange de Nouveau Testament encore mal assimilé puisque ses éléments n'arrivent pas à s'emboîter l'un dans l'autre.
Il y a donc la notion courante de Dieu qui est un amalgame qu'il faudrait d'abord analyser pour arriver à une expérience spirituelle universelle qui serait pour chacun la découverte éblouissante d'une Présence d'Amour intérieure à lui-même.
Vous savez très bien que l'on peut, que les docteurs peuvent en théologie sans avoir aucune expérience personnelle de Dieu en parler ! on peut, si l'on a une cer­taine ductilité, une certaine souplesse d'intelligence, on peut jouer ce jeu des concepts, on peut aller jusqu'au bout des conséquences que l'on peut tirer du principe une fois posé que Dieu est la cause première et qu'il est totalement indépendant de tout ce qui n'est pas Lui, on peut a priori et à perte de vue tirer des conséquences jusqu'à l'absurde et présenter tout cela dans un travail savant où ne manque aucune note ni aucune table analytique, mais quoi ?
L'homme, le prêtre qui aura été initié à cette théologie d'objet, qui aura vu Dieu comme un théorème, comme un objet d'examen, le surnaturel étant sous-entendu beaucoup plus qu'énoncé, le jour où il sera en crise, lorsqu'il sera lassé par des gestes qui ont perdu leur nouveauté, lorsqu'il sera d'ailleurs tout entouré de cette espèce de confiance qui va spontanément au prêtre, lorsqu'il sera loué, mis sur le pavois par des femmes qui l'admirent et qui l'aiment, comment pourra-t-il résister si Dieu n'a pas été pour lui une passion dévorante, si Dieu n'est pas pour lui une découverte inépuisable, si Dieu n'est pas pour lui le grand secret d'amour, s'il n'est pas entré dans le mariage d'amour dont Saint Paul parle aux Corinthiens : "Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure." ?
Nous avons vu tant de confrères s'en aller, se marier, nous écrire des lettres pour expliquer leur mariage, toujours dans le même ton, toujours avec la volonté d'être les prophètes des temps à venir, toujours en récri­minant contre une incompréhension de l'Eglise, contre les erreurs du Pape qui s'obstine à maintenir une discipline désuète.
Nous connaissons tout cela et nous ne pouvons dire qu'une chose, c'est qu'ils n'ont pas rencontré Dieu. Ils l'ont connu comme un objet, ils ne l'ont pas connu comme un amour. Ils ne l'ont pas connu comme une liberté et comme une libération ! Autrement, ils auraient compris que leur chasteté, leur pauvreté, leur obéissance éventuellement, étaient autant de voies pour se libérer, pour faire d'eux-mêmes une valeur infinie, pour être avec Dieu les créateurs d'un monde nouveau dont chacun à sa manière est le centre dans le don total de lui-même qui peut seul fermer l'anneau d'or des fiançailles éternelles.
Il n'y a donc aucun doute que ce qui est en question aujourd'hui, c'est "de quel Dieu parlons-nous ? Et à quel homme ?" (1)
Nous avons à découvrir Dieu, le Dieu qui se révèle en Jésus Christ, nous avons à découvrir ce Dieu qui meurt d'amour, nous avons à découvrir ce Dieu qui est à genoux au lavement des pieds, nous avons à découvrir ce Dieu qui nous est confié et qui a remis Sa Vie entre nos mains, et c'est là la découverte essentielle, étant donné justement que la connaissance de Dieu se situe dans un univers interpersonnel.
La connaissance de Dieu, ce n'est pas la connaissance d'un objet que l'on peut poser devant soi. Dieu ne peut être posé qu'au-dedans de nous-même comme tout amour. Lorsqu'un couple s'engage dans le mariage, au début, il n'y a rien ! ils partent de zéro et, dans l'engagement qu'ils prennent l'un vis-à-vis de l'autre, ils prennent l'engagement de créer un univers qui n'existe pas encore, qui est l'univers de leur amour, et cet amour, ils auront chaque jour à le redécouvrir, à l'approfondir, à le purifier. Chaque jour, ils auront à grandir eux-mêmes pour avoir à se communiquer un don plus parfait qui fera jaillir l'amour avec une plus entière liberté. S'ils ne le font pas, c'est à leurs risques et périls ! leur amour fléchira, se limitera, deviendra bientôt une prison dont ils se lasseront et ils aboutiront forcément à éprouver leur union comme une prison et finalement comme un enfer, parce que la connaissance d'une personne, la connaissance d'un être humain en tant que tel, est une connaissance de réciprocité où l'on connaît autant que l'on donne, autant que l'on aime.
Et justement la connaissance de Dieu, c'est une connaissance qui grandit dans la mesure où l'on aime, qui se restreint et se charge d'ombres quand on cesse d'aimer, qui disparaît totalement quand on n'aime plus du tout. Notre Seigneur, rencontrant Nicodème qui vient le trouver la nuit pour s'informer des conditions du règne de Dieu, Notre Seigneur a à faire justement à un théologien, à quelqu'un qui s'est penché sur les écritures, qui les connaît par coeur, qui a passé son temps à les commenter. Il lui fait des compliments sur ses miracles et Notre Seigneur lui coupe sa révérence en deux en lui disant : "Nul ne peut voir le règne de Dieu s'il ne naît de nouveau. "
D'où la connaissance à laquelle Jésus veut nous conduire est une nouvelle naissance, c'est une transformation de nous-mêmes ! une transformation de nous-mêmes est indispensable pour connaître Dieu. La révélation n'est pas justement un téléphone céleste qui répand des nouvelles du bureau d'informations célestes qui nous enverrait des émissions régulières !
La connaissance de Dieu est une connaissance nuptiale, c'est une connais­sance interpersonnelle où il est impossible de connaître sans se transfor­mer, où l'on connaît d'autant plus profondément qu'on se transforme davantage. » (à suivre)

Note (1). Nous sommes ici au cœur de la mystique zundélienne, c'est capital, ce sera l'essentiel de ce que Zundel dira durant la retraite au Vatican à laquelle on a justement donné cela comme titre. C'est essentiel parce que tous les hommes commencent nécessairement par concevoir Dieu comme extérieur à eux-mêmes et risquent, même en christianisme, d'en rester là. Jésus-Christ se fait homme justement pour nous donner de pouvoir, à partir de cette première représentation, parvenir à celle d'un Dieu « pur dedans », à celle de Dieu, pur esprit, comme Il le dira à la samaritaine.
Il est certain qu'un christianisme mal présenté continue à ancrer dans l'esprit des hommes un Dieu extérieur à lui, aujourd'hui comme en tous temps. Les propos de cette conférence, souvent dits et redits, avec toutes les conséquences que cela entraîne quant à la façon de vivre notre foi, ont encore, peut-il sembler, très peu pénétré dans nos esprits. L'Eucharistie mal assimilée risque de nous confirmer dans cet ancrage.

Suite 4 et fin de la 2ème conférence donnée au Mont des Cats en décembre 1972.

Le seul vrai Dieu est la respiration de notre liberté, Il est au-dedans de nous-mêmes un espace infini, Il se propose toujours sans s'imposer jamais, Il a attendu Augustin jusqu'à 33 ans, étant toujours déjà là. Alors tout est changé !

Reprise : « La connaissance de Dieu est une connaissance nuptiale, c'est une connais­sance interpersonnelle où il est impossible de connaître sans se transfor­mer, où l'on connaît d'autant plus profondément qu'on se transforme davantage. »
Suite du texte : « On a appliqué finalement à la connaissance de Dieu ce que l'on ne souffrirait pas que l'on applique à la connaissance de l'homme. Lorsqu'on parle de l'homme comme d'un objet (1), il se sent offensé, lorsqu'on le réduit à l'état d'objet, il proteste avec raison. Ce qui fait la révolte de l'esclave, c'est qu'il éprouve dans le fait qu'il est traité comme un instrument une révolte qui est la première révélation de sa dignité. Il sent qu'il ne peut pas être un instrument, qu'il ne peut reconnaître comme sien qu'un acte qu'il a choisi, qui est le fruit mûr de sa liberté.
Bien entendu il n'est pas davantage capable de définir cette liberté mais il sent puissamment qu'être traité comme un instrument est inacceptable. Si un homme n'accepte pas d'être traité comme un objet, et Malraux dit très justement dans ses "anti-mémoires" que ce qu'il y avait de plus horrible dans les camps de concentration de toutes les régions du monde, ce n'était pas tant les privations matérielles que le fait que systématique­ment tout était ordonné au mépris de l'homme ! On voulait mettre l'homme « knok out », on voulait le piétiner dans sa dignité pour le dégoûter de lui-même, comme ce pauvre missionnaire en Chine qui subit un lavage de cerveau avec les pieds enchaînés, avec les mains dans des menottes derrière le dos et qui ne peut manger qu'en lapant sa nourriture comme un chien, et qui, parce qu'il la laisse tomber, est obligé de ramper sur le sol et de prendre sa nourriture avec sa langue à même le sol. Il y a dans ces situations volontaires, je veux dire volontairement imposées à un homme, une volonté de le déshonorer et de l'arracher à sa dignité à ses propres yeux.
Et est-ce qu'on n'a pas fait de Dieu un objet finalement ?

c'est-à-dire un être extérieur à l'homme, un être dont on peut disserter et discuter sans avoir de rapports personnels avec lui, alors que déjà dans les relations humaines nous ne pouvons atteindre l'autre et nous-même que dans l'agenouillement du respect.
Et c'est cela précisément qu'il faut établir. Le vrai problème, celui qui n'est jamais traité, le seul problème définitif et central, dont la solution est impérieuse et faute de quoi on n'aboutira qu'à épaissir les équivoques, c'est : "De quel Dieu parlons -nous ? "
S'il est vrai que notre Dieu est la respiration de notre liberté, s'il est vrai que notre Dieu est au-dedans de nous-même un espace infini, s'il est vrai que notre Dieu se propose toujours sans s'imposer jamais, s'il est vrai qu'il a attendu Augustin jusqu'à 33 ans, étant toujours déjà là (c'est Augustin qui n'était pas là et qui ne pouvait donc pas reconnaître le don de Dieu !), alors tout est changé, tout est changé ! Le monde retrouvera Dieu en retrouvant l'homme car c'est finalement la même chose de trouver l'homme et de trouver Dieu puisqu'on ne peut trouver l'homme que dans cette région du silence où l'on reconnaît l'homme comme le sanctuaire de Dieu.
Que serions-nous, que serait l'homme avec ses tripes et ses boyaux, que serait-il avec son sexe et toute sa physio­logie s'il n'était pas le porteur de cette présence adorable qui nous est confiée et qui nous attend tous et chacun comme le plus grand secret d'amour qui puisse être confié à un coeur humain ?
Nul doute que, quand nos contemporains et quand les hommes d'Eglise auront cerné ce problème, nul doute que, lorsqu'on aura repromulgué l'Evangile de la samaritaine, nul doute que les hommes ne se sentiront plus lésés et comprendront que Dieu n'est pas une limite, une menace, une dépendance qui contredirait leur autonomie mais qu'Il est au contraire le seul chemin vers eux-mêmes, le seul chemin vers eux-mêmes ! »
(fin de la seconde conférence)

Note (1). Pardonnez cette comparaison grossière. Supposez qu'on demande à un mari s'il connaît bien sa femme et qu'il vous réponde : je la connais très bien, elle pèse 80 kilos, mesure 1m.70 et a un tour de taille de 110 cm. Evidemment, même si cela d'une certaine manière, et justement, répond à la question posée, en réalité cela n'y répond aucunement et serait injurieux pour la femme. La connaissance que beaucoup ont de Dieu peut être du même ordre si l'on n'a de Lui qu'une connaissance extérieure.
Dieu n'a pas, ni ne peut avoir, d'extériorité, Il est un pur dedans. Il n'a aucune existence véritable à l'extérieur de l'homme, et c'est de toute éternité qu'il choisit chacun d'entre nous, bien avant la création du monde, saint Paul le dit expressément ! On peut aller jusqu'à dire qu'il n'y a aucun instant de l'éternité divine (en réalité, il n'y en a qu'un seul) dont l'homme, dont chacun de nous, soit absent.
D'où la rédemption, extrêmement coûteuse pour Lui, en laquelle Il s'engage, et fait partie de cet unique instant de l'éternité divine trinitaire. Il s'y agit de Lui encore infiniment davantage que de nous.
D'où cette pensée de voir toute l'histoire de la création et rédemption de l'homme à l'intérieur du mystère de la Trinité, l'homme devenant opérateur de ce qui s'y agit et accomplit éternellement, et fait que Dieu est Dieu, et est ce Dieu Trinité. Dieu peut nous paraître alors infiniment plus proche et intime, que nous ne pouvons l'imaginer, «plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même.»
« La vie éternelle, c'est de Te co-naître, Toi (le Père) et Celui que tu as envoyé ! » Connaître peut ici prendre le sens le plus fort et signifier « naître avec », « faire naître avec » (à reprendre ?)

Suite 2 de la 2ème conférence donnée au mont des Cats en décembre 1971.

Reprise : « Il y a enfin une autre connaissance qui est une connaissance interper­sonnelle. C'est la connaissance qui régit nos rapports avec nous-mêmes en tant que nous avons à prendre la responsabilité de nous-mêmes, et avec les autres en tant que nous les considérons et que nous avons à les consi­dérer comme des individus responsables, c'est-à-dire précisément comme des êtres qui sont doués d'esprit, qui ont une intimité inviolable en laquelle nous ne pouvons pas pénétrer sans nous interdire toute connaissance authentique.
Suite du texte : « Et ceci est particulièrement important : la connaissance interpersonnelle est une connaissance qui régit toutes les relations proprement humaines, elle est une connaissance fondée sur la réciprocité, une connaissance fondée sur l'accueil que l'un fait à l'autre.
Une femme mariée depuis quarante ans m'avouait qu'elle n'osait pas faire sa prière devant son mari, qui était un brave type assez épais, mais elle ne se sentait pas assez intime avec lui pour pouvoir faire sa prière. C'était d'ailleurs une femme admirable, qui était pleine de tact et de finesse. Elle ne voulait pas exposer sa prière, qui était ce qu'elle avait de plus sacré, au sourire et aux moqueries éventuelles de son mari, c'est-à-dire qu'il ne la connaissait pas assez intimement pour entrer dans les profondeurs de son âme. Les relations conjugales, les relations entre mari et femme, les relations entre parents et enfants, entre enfants et parents, entre ami et ami, enfin toutes les relations proprement humaines sont donc commandées par cette connaissance où l'on connaît autant que l'on aime, où l'on connaît autant que l'on est capable de faire le vide en soi pour accueillir l'autre sans le limiter.
Et cette connaissance est de toutes la plus précieuse bien entendu puisqu'elle seule nous permet d'atteindre notre humanité et celle d'autrui, elle seule nous situe dans l'univers de l'esprit, mais, encore une fois, c'est une connaissance de réciprocité, c'est donc une connaissance où l'on s'échange, et c'est une connaissance où l'on ne peut progresser que par un don toujours plus généreux de soi-même.
Une femme divorcée - d'ailleurs très qualifiée dans sa vie personnelle puisqu'elle avait donné le divorce à son mari pour légitimer un enfant qu'il avait eu par ailleurs elle-même n'ayant pas d'enfant - me disait que la rencontre de son ex-mari dans la rue n'avait pas pour elle plus d'importance que la rencontre du balayeur ou du policeman ! Elle n'avait pas la moindre vibration en face de cet homme avec lequel elle avait vécu pourtant dans la plus profonde intimité.
Or cette connaissance interpersonnelle, elle peut refluer, elle peut s'oblitérer, s'effacer, dis­paraître, comme elle peut s'approfondir jusqu'à un échange véritablement total.
Alors dans quel secteur ou à quel niveau se situe notre connaissance de Dieu ? Est-ce une connaissance passionnelle ? Non. Est-ce une connais­sance d'objet ? Non. Est-ce une connaissance interpersonnelle ? Oui.
Le Père Garrigou-Lagrange dont j'ai été l'élève au moment où je faisais mes études à Rome, le Père Garrigou-Lagrange qui était d'ailleurs un très saint homme et un être d'une très grande bonté, dans l'intimité duquel j'étais assez enraciné pour que nous allions fréquemment nous promener ensemble en devisant comme de vieux amis, le Père Garrigou-Lagrange qui était à l'époque le grand théologien de l'Angelicum nous donnait un cours sur la prédestination, et ce cours qui voulait nous amener à admettre la notion thomiste de la prédétermination physique, ce cours était axé sur le Cause Première.
Dieu est la Cause Première. S'il est la cause première, absolument première, Il ne peut dépendre de personne, Il ne peut recevoir rien de personne, Il ne peut rien apprendre de personne, Il ne peut être troublé par personne, Il ne peut rien aimer que par rapport à Lui-même qui est le souverain bien, car s'il aimait par rapport à quelqu'un d'autre, Il dépendrait de ce quelqu'un d'autre.
Alors comment connaît-Il ses élus ? Il ne peut pas les connaître en attendant de voir quelle détermina­tion ils prendront, car s'il attendait d'apprendre quelles sont leurs réac­tions par le choix libre qu'ils feraient de l'usage de la grâce qui leur est offerte, Il apprendrait d'eux, Il ne serait plus la Cause Première. Donc Il connaît ses élus parce qu'il décide de donner à certains hommes une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace qui portera infailli­blement ses fruits. Donc tout part de Lui, de ce choix tout à fait indépen­dant des mérites des hommes - et alors ces mérites seront le fruit, précisément, d'une grâce intrinsèquement et infailliblement efficace. Il donne aux uns et pas aux autres ! Aux autres, Il donne des grâces simple­ment suffisantes qui, par définition, ne sont pas intrinsèquement et infailliblement efficaces.
D'ailleurs ce Dieu Cause Première qui n'a besoin de personne, ce Dieu dont le bonheur est total quoiqu'il arrive, ce Dieu toujours glorifié, Il gagne sur tous les tableaux ! si je suis damné, je glorifierai sa justice ! Si je suis élu, je glorifierai Sa Miséricorde ! mais de toutes façons ça lui est parfaitement égal puisque son bonheur est plein, total, infini, imperturbable.
Ce système parfaitement rigoureux, d'une logique si totale, a suscité de la part d'un confrère du Père Garrigou, le Père Marinsola, alors professeur à l'Université de Fribourg, une petite question très humble que le Père Marinsola avait formulée de cette manière : "Est-ce qu'un acte de contrition imparfaite, un acte de contrition imparfaite ne pourrait pas être émis avec une grâce simplement suffisante et non pas intrinsè­quement et infailliblement efficace ?" Il avait posé cette question très humblement pour ouvrir une petite brèche dans ce système, pour laisser une toute petite place à une initiative humaine.
Le Père Garrigou s'est emporté. Il est entré dans une sainte colère. Le Père Garrigou a écrit contre le Père Marinsola : "Eversio thomismi ! C'est le renversement du thomisme." Oui, c'est le renversement du thomisme, c'est le renversement de la théologie, c'est le renversement du christianisme ! car tout repose finalement sur la Cause Première.
Et le Père Garrigou me disait : "Mais ce sont eux qui nous attaquent ! Ce sont eux qui mettent en question la tradition thomiste ! " Et finalement cette querelle a incendié tout l'ordre dominicain et le Père Général a tranché la question en enlevant sa chair au Père Marinsola, en l'envoyant aux Philippines où il est mort !
Et est-ce que ce système, qui n'enlève rien d'ailleurs à la sainteté du Père Garrigou qui était le consolateur des Carmélites affligées et me disait : "Mais que voulez-vous ? elles ne peuvent pas prendre leur chapelet et aller se promener puisqu'elles sont derrière une clôture ! Il faut donc bien leur porter de temps en temps une parole amicale !" ce qu'il faisait avec une très grande générosité.
Donc voilà un cas, me semble-t-il, où l'on voit en clair - et je dis cela avec toute ma vénération pour le Père Garrigou - où l'on voit en clair une connaissance qui veut être rigoureuse et qui, finalement, fait de Dieu un objet, une cause première, première, donc. . . donc. . . donc. . donc. . . On peut a priori déduire une série illimitée de conclusions en maniant le syllogisme qui fera de Dieu un parfait objet : Il est totalement indifférent à ce qui peut nous arriver, comme nous pouvons être totale­ment indifférents à ce qui Lui arrive puisqu'il ne lui arrive rien ! Il est dans son bonheur clôturé, dans son bonheur imperturbable ! alors qu'im­porte que je choisisse le bien ou le mal ? Ca ne le concerne pas, je ne diminuerai pas son bonheur en ne l'aimant pas. Je fais un mauvais choix et je m'expose à un sort fatal, mais ça ne lui fera rien puisqu'il gagne sur tous les tableaux et que, de toutes manières, ma damnation le glorifiera autant que mon élection.
Si je me permets de citer ce cas, c'est d'abord parce qu'il correspond à une histoire vécue. J'ai dû correspondre à une certaine manière de présenter Dieu dans un discours parfaitement cohérent en vertu d'une logique horizontale qui finit par tomber dans l'absurde.
Il est évident qu'on ne peut pas aligner une théologie de ce genre qui ne recule devant aucune conséquence après s'être enfermé dans la première causalité, on ne peut pas aligner cette théologie avec l'agenouillement de Notre Seigneur au lavement des pieds. Si Notre Seigneur est à genoux au lavement des pieds, c'est que Dieu n'est pas cette cause première, pre­mière, première, première ! qui est totalement insensible à tout ce qui n'est pas elle-même, qui crée un monde qui lui est totalement indifférent et qui ne peut absolument rien pour elle et qui, de toutes façons, est manipulée par elle sans aucun égard pour son intériorité car, si le monde est esprit, si l'homme est esprit, on conçoit alors en effet que Jésus soit à genoux devant lui pour susciter une réponse qui sera une réponse entièrement libre.
Il est évident, n'est-ce pas, que, si les hommes étaient constamment confrontés avec un Dieu qui est le Dieu de saint Augustin au jour de sa conversion, si les hommes étaient constamment mis en face d'un Dieu qui est l'espace qui s'ouvre au-dedans d'eux-mêmes, l'espace de lumière et d'amour qui leur révèle leur liberté et qui l'accomplit, ils n'auraient aucun argument à faire valoir puisque - je veux dire contre ce Dieu-là - puisqu'il ne leur serait pas imposé. C'est un Dieu qui les inviterait à se trouver, à découvrir l'infini qui est en eux, c'est un Dieu qui les appellerait, comme Notre Seigneur le fait effectivement, à devenir ce qu'il est, non pas pour les assujettir, non pas pour les limiter, mais pour les introduire au coeur de Sa propre intimité en leur révélant leur propre intimité à eux comme le sanctuaire de Sa Présence, car toutes les cathédrales ne sont rien auprès de ce sanctuaire intime auquel Jésus nous introduit lorsqu'il nous révèle Dieu comme la Vie de notre vie, comme une source qui, au dedans de nous-même, jaillit en Vie éternelle.
Il est donc absolument certain que nous vivons en pleine équivoque et que l'immense crise de la chrétienté repose sur une vision de Dieu qui est ambiguë. » (à suivre)