Si Dieu est cela, si Dieu est cette communion d'amour, si Dieu est ce dépouillement infini, diaphane et translucide, la Création ne peut signifier alors qu'une communication de cette liberté infinie.

Ce que Dieu veut, c'est justement cela, non pas créer une création, si l'on peut dire, non pas créer un monde assujetti à une volonté arbitraire, mais communiquer cette liberté infinie, communiquer ce pouvoir de se donner tout entier, susciter des êtres semblables à Lui, qui ne subissent pas leur vie mais qui la donnent.

La liberté apparaît ainsi, comme elle est en Dieu, la clé même de son mystère. Elle apparaît comme la vocation essentielle de l'univers. Toute créature est appelée à se donner et les créatures intelligentes ont à communiquer précisément à tout l'univers ce mouvement de retour vers l'Eternel Amour, en se libérant d'abord d'elles-mêmes, L'homme et l'ange, enfin toute créature intelligente, ici ou dans d'autres planètes, toute créature intelligente a cette mission magnifique de libérer la Création, de faire qu'aucune créature ne soit esclave, ne se subisse elle-même, mais qu'elle devienne, comme le voulait Saint François, une note d'amour dans le Cantique du Soleil.

Si le sens de la Création est cela, on comprend cette parole étrange et magnifique d'un auteur du Moyen-âge, peut-être Saint Thomas d'Aquin, disant : « Dieu a fait de chaque créature son Dieu. Voilà qui enflamme notre amour, dit cet auteur, c'est l'humilité de Dieu qui appelle chaque créature son Dieu – il s'agit des anges ou des hommes – et qui passe, comme dans la parabole de l'Evangile, qui passe derrière ses serviteurs vigilants pour les servir. »

On comprend dès lors que la Création est une histoire à deux. C'est une histoire d'amour que Dieu ne peut pas réaliser tout seul sans contradiction parce que, justement, ce qu'Il veut, c'est une Création libre qui se tienne devant Lui comme l'Epouse devant l'Epoux. « Je vous ai fiancés, dit Saint Paul, à un Epoux unique, le Christ, pour vous présenter à Lui comme une vierge pure. » (2 Cor., 11:2)

Alors on peut comprendre que Dieu puisse échouer. On le comprend puisque la liberté, une liberté divine, est donnée à toute créature. On comprend que la créature puisse se refuser et que Dieu ne puisse rien faire d'autre que de persévérer dans Son Amour jusqu'à la mort de la Croix ! Car Dieu ne veut pas une création esclave, qu'en ferait-Il ? Elle serait la négation de ce qu'Il est, Il veut une Création libre qui réponde à Son Amour en fermant l'anneau d'or des fiançailles éternelles.

Dieu nous a introduits dans ce Mystère adorable. Jésus nous a délivrés de ce dieu-propriétaire tel que nous sommes tentés de l'imaginer, de ce dieu-limite, de ce dieu-menace, et II nous introduit dans la candeur de la Lumière éternelle, dans cette innocence déchirante de Dieu, dans cette éternelle enfance qui apparut à Claudel le jour de sa conversion.

Ah ! Si on savait que Dieu est ce Dieu-là ! Si on entrait dans ce dépouillement merveilleux, si on reconnaissait cette pauvreté éternelle, si on respirait cette liberté absolue ! Comme on aimerait, comme on aimerait Dieu ! Comme on aimerait, comme on aimerait la Création ! Comme on travaillerait de toutes ses forces à la libérer, à la couronner de grâce, à l'achever dans une offrande d'amour !

Mais enfin, pourquoi Jésus nous introduit-Il dans ce mystère essentiel et adorable ? Comment le fait-Il ? Pourquoi est-ce là le cœur de l'Evangile? C'est parce que c'est le centre même de la Vie de Jésus, c'est parce que Jésus est enraciné dans la Trinité. C'est parce que Jésus porte en Lui ce dépouillement infini, infini, indépassable, car ce qui est communiqué à l'Humanité de Notre Seigneur quand elle éclot, quand elle est formée dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie, c'est justement cela, c'est ce qui est la personnalité du Verbe, cette personnalité qui n'est qu'une relation subsistante et éternelle au Père, qui n'est qu'un élan vers le Père, qui n'est qu'une présence infinie d'amour vers le Père.

C'est cela qui est communiqué à l'Humanité de Notre Seigneur dès le premier instant de son existence dans le sein de Marie, c'est-à-dire que c'est précisément le dépouillement subsistant de Dieu qui creuse cette Humanité, qui la délivre de ses limites, qui en fait une ouverture infinie sur toute la Création, et d'abord sur Dieu, dans la subsistance même du Verbe Eternel.

L'Humanité du Fils est prise sur la vague qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père et c'est pourquoi l'Humanité de Notre Seigneur est l'Humanité la plus libre qui fut jamais. C'est pourquoi cette Humanité universelle, ouverte sur tout l'univers, capable de récapituler toute l'Histoire, de rassembler tous les hommes qui furent et qui seront jamais, capable de nous rendre tous contemporains, les morts et les vivants, parce que Son Humanité qui subsiste, qui a ses racines, qui a Son MOI, qui a sa polarité unique dans le Verbe de Dieu, parce que Son Humanité, justement, veut être intérieure à chacun de nous. Rien ne limite la relation de Dieu à l'homme. Il n'y a pas de frontières entre Lui et nous. Il peut nous vivre chacun plus intimement qu'une mère peut vivre l'enfant qu'elle porte dans son sein.

En Jésus, la Création atteint sa plénitude et son sommet, en Jésus, la Création atteint sa perfection et fait un nouveau départ parce que, justement, c'est une liberté qu'il est dans la volonté de communiquer à toute créature, en faisant de chacune d'elles son Dieu, cette liberté qui est communiquée en personne à l'Humanité Sainte de Notre Seigneur. Il est donc bien vrai que le secret essentiel de l'Evangile, que le Mystère le plus adorable, celui qui nous fait vivre en nous révélant nous-mêmes à nous-mêmes, c'est le Mystère très saint de la Trinité éternelle.

Voyez cette merveille : nous peinons, nous nous essoufflons à rejoindre notre moi, nous nous posons mille fois cette question : « Qui suis-je? » Et il n'y a pas de réponse ! Nous butons contre des murs opaques, nous nous heurtons sans cesse à du préfabriqué, nous n'arrivons jamais à réaliser notre ambition de grandeur. Et voilà que, tout d'un coup, nous apprenons que "être soi", c'est être une relation à l'autre, qu'il y a un "je" et "tu" sans lequel il n'y a pas de dialogue, sans lequel on périt dans un monologue désertique.

Une immense lumière se lève en nous aux approches du Dieu Vivant dans cette confidence merveilleuse que Jésus Christ nous fait de la Vie Divine : enfin nous pouvons nous joindre nous-mêmes, enfin nous pouvons réaliser tout notre appétit de grandeur, enfin nous pouvons exister dans la joie d'une liberté sans frontière ! Si nous entrons dans le rythme, dans le mouvement, dans le secret de la Trinité bénie où s'accomplit la première béatitude : « Bienheureux les pauvres selon l'esprit. »

Ah oui, il faut que nous gardions de cette rencontre avec le secret essentiel de Dieu, qui est aussi notre secret le plus profond, que nous gardions cette joie d'une découverte inépuisable, car toutes les portes de la vie s'ouvrent devant nous du fait, précisément, que la grandeur divine nous soit communiquée comme en témoigne Jésus au Lavement des pieds. Le voilà agenouillé devant nous pour nous introduire dans le secret de Dieu et dans le nôtre en nous donnant la preuve, par ce geste bouleversant, en nous donnant la preuve que la suprême grandeur est dans la suprême humilité, que la suprême grandeur est dans cette possibilité de se donner totalement.

Car Dieu ne s'abaisse pas en étant à genoux devant nous parce que l'amour, finalement, est toujours agenouillé devant ceux qu'il aime, parce que l'amour veut être un espace infini où la liberté respire.

Date de publication sur le site : 20/01/2006