Le mystique est d'abord celui qui, d'une façon ou d'une autre, a expérimenté comment c'est seulement notre relation à Dieu qui permet de commencer à atteindre la réalité foncière de toutes choses. Mais il ne suffit pas d'être d'accord avec cette sorte d'axiome pour être mystique !

La rencontre avec Dieu, la connaissance de Dieu, qu'est-ce à dire exactement ? On peut connaître la Bible entière, la lire et comprendre en langue hébraïque et en grec, et n'être aucunement mystique. On peut avoir fait de très longues études théologiques, et n'être pas mystique. On peut même prononcer des paroles sublimes sur Jésus-Christ et le christianisme, et n'être pas mystique.

Une comparaison facile à comprendre vient ici à l'esprit : on pense à l'homme qui comprendrait et dirait tout sur la technique et le savoir-faire qui ont permis à l'artiste de réaliser un chef-d'œuvre, mais serait insensible à sa beauté qu'il ne percevrait pas.

La mystique est à vivre, à expérimenter, un peu comme on vit et expérimente la beauté d'une grande œuvre authentiquement artistique. Il est impossible de dire ce qu'elle est. On ne peut la décrire que selon son extériorité, selon ce que nos sens peuvent voir. La Beauté ne se prouve pas. Nos sens physiques ne la voient pas. Ils ne peuvent que conduire vers elle. Elle ne se décrit pas. Elle s'expérimente. Elle se vit. Il en et à plus forte raison de la connaissance mystique des mystères de Jésus-Christ.

La condition première, pour accéder à la mystique chrétienne, sera donc un dépassement de ce que voient nos sens, une sortie de soi, un oubli de soi, un vide, un anéantissement de soi, qui ne peuvent être accomplis que selon la mesure de notre foi.

Il peut y avoir un moment d'extase devant la contemplation d'un tableau ou d'un somptueux paysage, ou dans une intelligence nouvelle de quelques paroles de l'Évangile ou d'un authentique mystique, on ne sait plus où et à quel moment on est, la beauté vous a saisi, elle fait vivre un moment d'éternité proprement mystique. On vit alors, pour reprendre l'expression de Zundel, « une heure étoilée ».

La personne la plus simple, peut-être sans grande culture, en est capable. Elle peut être éblouie bien davantage que le simple érudit, sans pouvoir aucunement exprimer ce qu'elle ressent. Des femmes très modestes venaient écouter Zundel, sans bien comprendre ce qu'il disait, simplement elles se sentaient bien parce que devant une parole authentique. Un instant cela les transportait et elles aimaient revenir l'entendre.

C'est dire immédiatement que le mystique n'est ni un sentimental, ni un rêveur, ni un intellectuel. Il peut être ces « choses », elles peuvent l'aider, favoriser et même permettre peut-être le moment de l'éblouissement, mais elles s'effacent complétement quand il arrive, quand il surgit ou jaillit.

Cet instant de bonheur peut être subit comme longuement préparé. Et il peut être le point de départ d'une nouvelle façon de vivre. Il l'est sans doute nécessairement même si l'on ne s'en rend pas compte. Dans la vraie vie mystique on en est toujours au commencement.

Généralement parlant, on n'est jamais exactement le même après avoir vécu un moment mystique. Une conversion, c'est-à-dire un changement de perspectives, un changement de façon de voir et penser toutes choses, normalement a du s'ensuivre. On retombera sans doute après mais l'instant étoilé restera pour toujours au plus profond de nous-mêmes comme ferment d'une nouvelle vie.

La « metanoïa » de la première prédication évangélique, traduite couramment mais incomplètement par « conversion », exprime parfaitement ce changement dans l'esprit, devenu maintenant apte à saisir nouvellement toutes réalités.

Ici, de nouvelles paroles ou un nouveau texte de Zundel peut éblouir. On n'est jamais le même, spirituellement ou psychologiquement d'un jour à l'autre. Ce qui importe grandement, c'est l'environnement en lequel on entend ou lit ces paroles libératrices et la façon de lecture ou de l'écoute. On peut ne pas le bien comprendre et pourtant « sentir » que c'est vrai, comme ce vieil évêque séduit par la parole de M. Zundel, et qui se contentait de dire et redire : « Comme c'est vrai ! » Il avait vécu un instant quelque chose de ces heures étoilées dont aimait parler Zundel.