Il y avait un chameau qui était en train de manger sa nourriture, qui consistait en bersime. Le bersime, c'est cette sorte d'herbe d'un vert intense qui pousse en Égypte. Le chameau était là, tout occupé à manger, quand un petit enfant s'est amusé à lui enlever sa part de bersime. Le chameau est entré dans une violente colère, il s'est jeté sur l'enfant, l'a piétiné et tué. Les chameaux, comme vous savez, ont de grandes colères et il ne faut pas les provoquer.

Eh bien, l'immense majorité des hommes est comme ce chameau. Pour le chameau tout son univers est dans son bersime ! L'univers des chameaux, c'est leur bersime, c'est la part qui doit répondre à leurs besoins physiques. Si on leur enlève cette part, on leur vole tout leur univers et, naturellement, ils se défendent jusqu'à piétiner ceux qui leur disputent leur nourriture.

D’ailleurs l'immense majorité des gens sont rivés à ce qu'ils ont ! Ils ont leur corps... qu'ils ne connaissent pas d'ailleurs, pas plus qu'ils ne connaissent leur âme : Ils ont leur corps, ils ont les passions qui habitent ce corps, les habitudes dans lesquelles il s'exprime : boire, manger, dormir, faire l'amour... Ils ont un certain nombre d'objets qui leur appartiennent, des bijoux qu'ils peuvent exhiber, une maison s'ils en ont une, un logement du moins avec des images de vedettes, ou d'autres images correspondant à leurs goûts. Ils ont leurs préjugés, leurs préjugés de race, de classe, de religion, tout un petit monde enfin qui leur a été donné à leur naissance, auquel ils n'ont rien ajouté, auquel ils se sont cramponnés comme le chameau à son bersime.

Si on touche à ça, ils sont perdus ! Si on touche à ça ils sortent leurs griffes ! Ils défendent leur bersime jusqu'à la mort, jusqu'à piétiner les autres s'il le faut pour garder leur petit espace, parce qu'ils n'ont que ça et que ça représente pour eux toute la réalité ! Et ils ne veulent pas lâcher prise !

On voit ça chez les enfants qui sont jaloux de tout ce qu'ils possèdent, chez la grande sœur qui empêchera sa petite sœur de prendre des jouets dont elle n'a pas besoin, dont elle n'avait pas du tout envie ! Mais, parce que sa petite sœur y touche, elle va se précipiter, se bagarrer pour défendre son bien, son univers, sa part de bersime ! Et, tant que l'homme ne connaît pas autre chose que son « bersime », il ne peut pas agir autrement.

Et justement ce qui oppose l'immense majorité des hommes à la religion, c'est qu'ils croient qu'on va leur enlever leur part de bersime : on va toucher à ce petit univers avec lequel ils s'identifient et qui est tout ce qu'ils connaissent de la réalité. Car d'où vient donc ce Dieu dont on leur parle ?

Ils soupçonnent qu'il y a derrière ce Dieu un mensonge, qu'on va les tromper, qu'on va profiter de leur ignorance ou de leur crédulité, qu'on va leur demander de l'argent pour l'Église, que les curés ou les pasteurs vont exploiter leur naïveté, que, de toute façon, on va leur voler quelque chose qui leur appartient et à quoi ils tiennent essentiellement parce que, justement, ils n'ont pas autre chose : ils ne peuvent pas soupçonner qu'il y a en eux tout un mystère !

Ils ne peuvent pas soupçonner qu'il y a en eux, précisément, tout un univers, tout un mystère, tout un monde prodigieux, merveilleux, inépuisable, et que c'est justement ce monde-là dont il est question dans la religion, ce monde qui est en eux, ce monde qu'ils ont à devenir, et que c'est là que la religion veut les conduire.