Il faut souligner que, dans l'expérience augustinienne, Dieu n'apparaît pas comme la rencontre avec un maître dont on dépend ! Il n'y a, dans cette rencontre, nulle dépendance, nulle soumission, nulle limite, nul interdit. Mais il y a une exigence formidable, totale, qui prend l'être tout entier et toujours ! Dieu apparaît comme l'actuelle source d'une liberté créatrice : on est vraiment libre qu'en face de cette présence merveilleuse qui nous attend toujours dans le silence le plus profond de nous-même.

C'est une présence silencieuse. Saint Jean de la Croix la désigne admirablement comme la « musica callada », la musique silencieuse que nous ne pouvons pas entendre si nous faisons du bruit avec nous-même, comme nous ne pouvons pas nous joindre nous-même si nous ne sommes pas recueillis à cette emprise. Rimbaud l'avait bien pressenti quand il disait : « JE est un Autre », il avait pressenti l'être au fond de l'être.

Bachelard le dit magnifiquement : « Au commencement est la relation. » Comme c'et vrai ! Comme il n'y a pas de musique avec une seule notre ou si une seule note fausse le rapport. Comme il n'y a pas d'ameublement sans un concert de meubles qui les dispose les uns par rapport aux autres. Toute vie jaillit, procède, s'anime et trouve sa grandeur dans la relation.

Et notre origine est en avant de nous ! Nos origines animales sont derrière, nos origines humaines sont en avant, en avant de nous ! Notre naissance est en avant de nous ! Tout dépend de nous L'homme d'abord n'existe pas, mais il peut exister, et il n'existera qu'au prix de la rencontre, celle que fera le savant dans la joie de connaître, le musicien dans la joie de la musique, l'amant dans la joie de l'amour, la danseuse dans la joie de la danse.

Et je me rappelle ici ce trait d'Isadora Duncan, grande artiste amie des Sakharov : dansant un jour devant les invités de ces grands artistes, inspirée par ces écrivains d'un chef d'œuvre artistique sur la danse, elle avait fait devant eux un numéro si sensationnel que les Sakharov avaient applaudi de tout leur cœur, et alors Isadora s'était écriée : « Ce n'est pas moi ! Ce n'est pas moi ! C'est l'idée ! Elle était consciente qu'elle exprimait par elle-même plus qu'elle-même, ce plus qui est plus que nous-même en nous, ce plus qui n'est pas nous et sans lequel il nous est impossible de nous atteindre nous-mêmes.

L'homme existe-t-il ? Ce n'est pas un vain problème, c'est même le seul problème et il n'y en a pas d'autre ! Et si l'on demande : Dieu existe-t-il ? Cela renvoie au problème qui est le même : l'homme existe-t-il ? Car l'expérience de Dieu est l'expérience même de l'homme : l'homme ne peut déboucher sur lui-même, il ne peut s'atteindre lui-même, sans rencontrer ce Quelqu'un au plus intime de lui-même, Quelqu'un qui est toujours là, silencieux, Quelqu'un qui l'attend sans fin, sans l'obliger, sans le menacer, sans le limiter, Quelqu'un qui est là, s'offrant à nous comme l'espace illimité pour notre liberté. »