Nous imaginons trop facilement le Père donnant naissance au Fils, et puis, après, tout ce qui s'ensuit, ET l'Esprit procédant du Père et du Fils, et puis, après, tout ce qui s'ensuit.

En vérité et réalité il n'y a pas d'après. De ces deux éternelles opérations rien ne s'ensuit parce que tout est en elles, à l'intérieur de l'Une et de l'Autre. Et toute l'histoire de l'humanité est à insérer, à inclure, non de façon nécessaire certes, mais réellement et éternellement parce que notre Dieu veut qu'Il en soit ainsi et ne peut vouloir les « choses » autrement, parce qu'Il est Amour et ne peut être, toujours et éternellement, autrement qu'en acte et opération d'Amour parfait.

Et l'engendrement-portement-naissance du Fils « a Patre », comme le jaillissement de l'Esprit, EST acte d'amour parfait. Il est éternellement en train de s'accomplir en même temps que parfaitement accompli dans l'unique instant de l'éternité divine...

Dans cet unique instant le Père, si l'on peut dire, ne fait pas autre chose, ni ne peut ni ne veut faire autre chose que cet engendrement-portement-naissance. ET on peut aller jusqu'à dire que toute l'histoire de la Création et Rédemption, de l'Univers et de l'homme, est intérieure à cette opération de naissance du Fils naissant du Père. ET de même l'éternel jaillissement de l'Esprit tout au long de l'histoire de la Création, de l'apparition, et de l'évolution de la vie sur la terre : est intérieur à la même opération éternelle, constitutive de la Trinité, dont Il est l' « opérateur ». Le livre de la Genèse (1, 2) nous présente dès le début l'Esprit en opération : « Le vent de Dieu battait la surface des eaux. »

Ce développement de « penser » me vient, je crois, d'une longue fréquentation du mystère trinitaire si souvent exposé par Maurice Zundel. Il ne s'impose à personne. Mais cette façon de voir les « choses », sans aucune autorité pour l'imposer, peut avoir des conséquences importantes pour notre vie chrétienne, pour notre vécu chrétien.

Si le Père, dans l'opération de naissance du Fils, a voulu, avec le Fils et l'Esprit, inclure toute l'histoire des hommes dans cette éternelle opération où éternellement Il « devient » LE Père, et le Fils LE Fils, si cette opération de surgissement du Fils peut être vue comme accomplie dans un éternel élan de l'Un vers l'Autre, et l'Esprit Lui-même s'élançant vers l'Un et l'Autre en opérant ce surgissement du Fils « a Patre », tandis que l'Un et l'Autre s'élancent en Lui pour « devenir » l'Un, le Père, et l'Autre, le Fils, cette « considération » peut avoir des conséquences vitales pour le vécu de toute vie chrétienne. Et d'abord pour la façon de la prière chrétienne.

Cet élan éternel est l'élan du pur Amour, complétement oublieux de soi, pour « devenir » éternellement Celui qu'on aime. La prière ne consistera plus alors seulement ni principalement à penser à Dieu, ni même à Lui rendre gloire et à L'adorer, mais bien à entrer dans cette éternelle offrande du pur Amour. Et, si Jésus nous demande de prier sans cesse, c'est parce que l'offrande de nous-même accomplit éternellement l'offrande des Personnes divines en le Dieu Trinité, et nous continuerons éternellement à nous offrir, parfaitement alors, dans la « gloire » du Paradis, pour réaliser parfaitement notre ressemblance avec le Dieu Trinité.

Il est curieux de ne jamais voir, dans l'Évangile, Jésus adorer Dieu. Il rappellera au tentateur ce premier devoir d'adoration, mais Il ne nous est pas dit qu'Il L'adore Lui-même. Il n'a pas commencé le Notre Père par l'adoration, elle n'y est pas dite. Il ne dit pas non plus : « Gloire au Père... », Mais bien : « Je te bénis, Père... » ... Il lui demande, quand l'Heure est venue, de Le glorifier de la gloire qu'Il avait avant la création du monde, mais, on l'a déjà vu, ce mot de gloire ne connote pas le sens qu'on lui donne facilement d'abord, au risque d'une dérive de sens bien malheureuse mais très habituelle.

Quand il est question de la glorification d'une Personne divine, cela exprime notre désir qu'elle soit ce qu'elle est éternellement dans la Trinité dans une absence radicale de tout regard ou considération sur soi. Que Dieu soit ce qu'Il est. Mais, dira-t-on, Il l'est nécessairement ! Pas si sûr que ça puisque nous avons à apprendre que notre façon de vivre peut contrarier l'Esprit, peut contrarier Dieu Lui-même, justement parce que cela, en quelque sorte, l'empêche d'être ce qu'il est. Notre conduite peut contrarier celle de Dieu. Immense mystère.

Pensez-y, je vous en prie, quand vous rendez gloire au Père : pas un instant Il ne garde pour Lui cette gloire que vous Lui donnez, Il ne peut qu'immédiatement et entièrement la reporter sur l'Autre divin qu'Il glorifie dans un éternel, et parfaitement pur, acte d'Amour, en L'enfantant quand il s'agit du Fils, et en Le laissant ou faisant procéder de Lui quand il s'agit de l'Esprit.

Aussi notre adoration de Dieu, toutes nos louanges à Dieu doivent-elles, pour être justes et parfaitement acceptées et reçues par notre Dieu, inclure toujours les trois Personnes divines sans jamais se fixer, se figer, sur l'Une d'entre elles, fût-ce sur le Père.

Et puis il faut aussi nous rappeler que, se mettre en prière, ne consiste pas essentiellement à penser à Dieu : il n'y a sans doute pas de vraie prière qui ne soit, d‘une façon ou d'une autre, ces façons sont innombrables, une offrande de soi en même temps qu'un élan, ou plus précisément une offrande dans un élan vers le pur Amour, un Amour où l'on aime véritablement que dans un élan. Parce qu'éternellement il en est ainsi en Dieu.

Je crois donc aussi que toute offrande de soi au Dieu trinitaire consiste en un élan d'amour qui nous entraîne dans l'éternel élan d'Amour des trois Personnes divines en la Trinité. Alors le christianisme ne ressemble plus du tout à aucune autre religion. Il n'en est même plus une.

Le poète n'a-t-il pas raison qui, dans un instant de particulière lucidité, nous dit que nous sommes absents au monde, que le vrai monde est ailleurs, que nous ne sommes pas au vrai monde. Cette question rejoint le « être ou ne pas être » de Shakespeare. Vivre ici-maintenant dans notre monde un autre monde, et de sorte que nous vivions notre monde avec les pieds bien sur terre et mieux que personne. Il semble que ce soit au prix de cette façon de vivre que l'on expérimente le vrai bonheur.