- De juillet à septembre 2014

Homélie de Maurice Zundel – texte sous le nom de frère Benoît, – à Paris en décembre 1928. Non édité.

 

‑ Sainte Règle chap. 71 & Psaume 5

Jeudi soir, les chanteurs de Saint-Gervais donnaient un concert à la Salle Gaveau.

Le programme comportait d'abord deux motets religieux. On pouvait lire au dos du programme le choix des morceaux prévus pour la Messe de Noël à St-Gervais.

Le premier de ces motets était un "Popule meus" de Vitoria : « O mon peuple que t-ai-je fait ? » ... Cet inexprimable cri de douleur, tiré des impropères du Vendredi Saint.

Au premier rang, les dames, les jeunes dames ou demoiselles. Parmi elles, une femme, par de savantes manœuvres de fourrure, découvre ses épaules nues. L'intention est visible et n'échappe à personne.

Les chanteurs de St-Gervais cependant redisent les divines paroles et... cette femme avec eux : « Popule meus, quid feci tibi ? »

On comprend du coup que la perfection technique n'est rien.

A l'opposé, les Chanoines de St-Pierre à Rome, braillant leurs Psaumes, regardant avec nonchalance, un public cosmopolite. Eux non plus, ne savent pas ce qu'ils font, mais du moins n'en ont-ils pas la prétention. Ainsi la Liturgie est doublement profanée par ceux qui en font un art de conservatoire et par ceux qui en font un jeu de massacre.

Mais les premiers sont plus dangereux, qui montent en épingle le Sang du Christ, qui se font une parure d’orgueil du mystère de la Croix.

La Liturgie est un Mystère à vivre : le monde vraiment racheté dans une mort d'Amour. Celle de Jésus, et la nôtre.

Rien à voir et rien à entendre dans une église digne de ce nom. Rien d'un spectacle auquel les sens suffisent. Toute la perfection vient du dedans, du regard de la foi, et l'ardeur de l'Amour.

Les interprétations les plus diverses peuvent se donner carrière, mais le don de soi-même est indispensable, et la soumission de tout l'être unique nécessaire.

C'est pourquoi notre Seigneur nous enjoint de nous réconcilier avec nos frères, avant de porter notre offrande à l'autel. C'est pourquoi l'Eucharistie était, aux yeux des Pères, le symbole de la charité. Comme ces grains, jadis épars sur les collines, broyés ensemble ont donné un seul pain, qu'ainsi nos cœurs, Seigneur, se fondent dans une indivisible charité.

C'est pourquoi le baiser de paix précède la Communion.

Gardons-nous donc de faire une spécialité bénédictine de ce qui est la plus haute et la plus commune expression de la vie de l'Eglise catholique.

Gardons-nous de juger par le dehors d’une réalité essentiellement surnaturelle, à laquelle la foi peut seule donner accès. La Liturgie doit être notre plus profonde prière, notre plus vivant sacrifice, et notre plus amoureuse louange. Et la meilleure manière d'y entrer, c'est de nous être fait tout le jour les serviteurs de nos frères.

« Le Fils de l'Homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon d'un grand nombre. » (Mt. 20:28)

La perfection technique nous sera donnée par surcroît. Et la Sainte Liturgie cessera d'être une parole des lèvres, un thème à littérature, pour être la vie mystérieuse de nos âmes, la pure oblation de nos cœurs immolés.

 

Homélie de Maurice Zundel prononcée au Caire en 1940. Non édité.

Si le Bien n'est pas aimé, l'homme demeure virtuellement animal. Tout acte vertueux est un ferment de paix, une cause d'élévation de l'univers.

Nous gardons souvent en nos cœurs le principe même que nous réprouvons chez les autres.

Il y a une foule de gens qui ne connaissent pas l'inclination vers les sens et qui ne sont pas portés vers les autres péchés et ils s'établissent juges des hommes, comme les pharisiens. Or, cela ne prouve pas qu'ils ont de la vertu : c'est une innocence négative, parce qu'ils sont privés de désirs et de tentations. Ils sont parfois dévorés de jalousie, de médisance : ils ont, devant Dieu, infiniment moins de vertus que les grands passionnés qui commettent des fautes qui aveuglent leur esprit et affaiblissent leur volonté. Car les fautes contre la charité qui ne procèdent pas de passions aveugles séparent plus profondément l'âme de Dieu.

La charité est le lien des vertus, elle simplifie notre vision de l'univers moral, nous remet à l'école de la charité divine. J'ai devant moi un choix : ou bien Dieu est un tout moi, il est le centre de ma vie ; ou bien, je suis tourné vers moi, et je suis hors de Dieu. Par conséquent, tous mes actes sont entachés par la servitude de mon propre moi. La première de toutes les souffrances, c'est cette souffrance intérieure (fautes, crimes commis contre Dieu) et dont Dieu souffre le premier. Rappelons-nous le.

Pour la conduite de notre vie, la doctrine de la connexion des vertus doit nous demeurer présente. Toute notre vie, notre tempérament demeurera probablement le même. Nous ne pouvons empêcher en nous les déclenchements qui viennent de notre nature organique. L'essentiel est de toujours garder notre regard centré vers Dieu, en dépit de nos tentations et nous ne nous éloignerons pas de Dieu.

Il ne s'agit pas de ne pas faire le mal, il s'agit surtout de faire le bien, d'aimer le bien, de nous déposséder de nous-même et d'arriver à Dieu qui est l'essence de l'Amour.

Toute l'éducation humaine devrait s'inspirer de cette doctrine. Il faudrait qu'un éducateur qui voit chez les autres une tendance malsaine se tienne devant eux comme un médecin prudent devant un malade en état de fièvre, avant de prononcer un diagnostic et de prescrire un traitement. Il faut éviter avant toute chose de faire disparaître la fièvre d'un coup parce qu'il faut guérir la source du mal et non le symptôme. Il faut mettre le remède au centre du mal, c’est-à-dire faire apparaître le bien qui a visage d'amour. Une éducatrice avait comme élève une jeune fille de bonne famille qui avait la manie de voler. Elle résolut de guérir l'enfant et, en mettant sa mère au courant du vice de sa fille, elles prirent la décision toutes deux de ne pas saouler l'enfant, d'éviter que ses compagnons ne le sachent, de la redresser par la confiance qu'elles avaient en elle. La mère de l'enfant, au lieu de s'abstenir de mettre de l'argent à sa portée, lui confiait au contraire des sommes pour lui faire faire des commissions et quand elle s'apercevait que le compte n'était pas juste, elle ne criait pas, mais disait simplement : « Fais bien ton compte et ce que tu trouveras comme argent de plus, mets-le sur mon bureau. » Et, gagnée par cette confiance, par cette bonté, la jeune fille fut guérie.

Tous les défauts viennent de cette absence d'amour intérieur. Au fond, la doctrine de la connexion des vertus qui est la condition du Théocentrisme, réduit le problème à deux termes : Est-ce Dieu qui s'affirme ou moi qui m'affirme ? Alors, dans ce dernier cas, c'est la mort. Et nous pouvons donc en tirer un examen de conscience en nous demandant si nous ne sommes pas imbus de pharisaïsme.

Nous devons en retirer une leçon d'humilité. Nous prenons en général les facilités de notre tempérament pour des conquêtes. Nous devons renoncer à juger ce qui se fait dans l'âme des autres, à juger le principe de leurs actions. Laissons-les, et dans la mesure où ils sont responsables, pensons que c'est Dieu qui souffre, ne nous attardons pas à ce qu'ils font et réparons-le.

Il faut demander au Christ d'accepter toutes les choses qui nous échappent, tous les mouvements primesautiers de notre vie organique, et en acceptant notre pauvreté, nous nous rapprochons de cette pauvreté supérieure qui nous fait perdre en lui. Tout est là. Que nous ayons cette seule angoisse : Qu'il soit !

Les seuls agissants sont ceux qui se sont déniés d'eux-mêmes. La vie est dure, violente et nous sommes tentés de douter de la vie de l'esprit. Mais celui qui s'est oublié n'a cherché que Dieu. Il n'y a qu'une seule victoire, celle de l'esprit; et de pauvreté authentique, que dans le don de soi-même ; et qu'importe si bientôt le bombardement fait éclater nos corps en poussière, si nous sommes déjà morts à nous-même. Nous avons notre liberté inviolable qui est au-dedans.

Dieu a créé des créatures, car le bien, c'est la création d'une âme qui a son moi en Dieu. Nous voulons demander au Saint-Esprit cet affranchissement que lui seul peut opérer en nous. Le bien n'est pas une barrière à notre liberté. Nous ne sommes pas des saints, nous ne voulons pas crucifier le Christ.

Essayons, pour garder l'équilibre de nos jugements, de ne pas juger les autres, d'avoir la connexion des vertus, la charité, afin que le monde soit comme un ostensoir de son Amour.

Il est impossible de posséder une vertu sans les posséder toutes, parce que toutes les vertus ont leur lien dans la charité. C'est elle qui souligne le lien avec la foi et la moule entre la pensée et l'action, l'être et le bien.

Le Christianisme n'est pas une philosophie qui procède de l'union avec Dieu. Le Christianisme rejoint en les comblant les plus profondes pensées humaines et les plus hauts désirs humains.

Nous tenons à l'être. Nous avons horreur du mensonge parce qu'il est un détournement à l'être, de l'orgueil parce qu'il est opaque à l'être. L'humilité est une transparence à l'être.

Ce qu'il y a de dangereux dans les tentations, c'est qu'elles se présentent à nous non comme un mal, mais comme une meilleure façon d'être. Mais les tentations seront moins difficiles à vaincre quand nous serons convaincus que les exigences de la conscience sont du côté de l'être. Il s'agit d'être plus pleinement et plus divinement et il y a une source de vie infinie quand nous sentons au-dedans de nous-même un sentiment de liberté. Etre esprit, c'est être autonome et indépendant. Nous ne supportons pas d'avoir des maîtres. N'avoir pas de choix répugne à la dignité de notre esprit. Ce qui nous rend odieux le pharisaïsme, c’est qu'il nous présente Dieu sous un aspect de loi, tandis que Dieu en réalité se présente à nous sous un aspect de liberté. « La Vérité vous rendra libres ». (Jn. 8:32)

Dans la nature, il y a un immense désir vers l'esprit, la liberté, l’amour. Dans l'humanité si misérable, il y a un élan car on sait que la vérité est au-delà.

L'artiste, au moyen de ses couleurs, transcrira sur sa toile son rêve, son élan. Le savant aussi sait que la vérité est au-delà et, à travers cette apparence divine, se fait la rencontre de la présence divine, source de ce qui est.

Le côté de lumière de l'humanité consiste dans la dignité de l'homme qui est d'être tendu au-delà de lui‑même. L'homme a pressenti sa vocation créatrice qui est une association avec la liberté de Dieu.

Tout cet élan, Dieu le consacre et le veut développer infiniment. « Soyez parfaits comme Dieu » (Mt. 5:48), c’est-à-dire, soyez Dieu qui n'est que don.

Il faut que vous deveniez chacun une relation vivante à Dieu et que vous ayez votre moi en Dieu. C'est cela être saint, c'est ne plus être blessé par ses propres blessures, mais par celles de Dieu, n'avoir qu'un désir, la gloire de Dieu.

Le motif de toute vertu est essentiellement théologale, toute vertu ne peut être qu'expression du règne de Dieu : Que le visage du Christ soit imprimé dans toute la puissance de notre vie.

Il s'agit de n'être rien d'autre, et dans la mesure où on se refuse aux exigences intérieures, on refuse l'être à Dieu, cet être de surcroît qu'il veut avoir en nous et qui possède sa liberté, son altruisme, sa charité, sa pauvreté.

Cette doctrine est une doctrine de liberté, de joie, et satisfait au plus haut degré la pensée parce qu'elle fait cesser l'antagonisme entre l'être et l'action, les exigences de la liberté et celles du devoir en montrant qu’elles sont la même chose. « L’œuvre pure est tout entière faite pour Dieu et dans le cœur fera un royaume qui est entier à son maître. »

Le plus grand désintéressement, c'est d'agir pour Dieu, sans même désirer qu'il le sache et que cette action concourt à sa gloire. L'amour est le seul critère qui nous jugera.

Le motif de toute vertu est pureté de tout amour et celle-ci n'est garantie que par la volonté de Dieu traduite par les circonstances. En nous y soumettant, nous atteignons cette pureté d'amour.

Les circonstances de chaque jour contiennent les révélations de Dieu et s'y plier, c'est savoir la révélation ; « J'irai n'importe où, pourvu que j'aille avec lui. »

La pauvreté est l'unique richesse qui nous comble, c'est notre seule liberté. « Une seule pensée de l'homme vaut plus que le monde entier, parce qu'il n'y a que Dieu qui soit digne d'elle ». (Jean de la Croix, les dits de lumière et d’amour, n°34)

« Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale » (Pascal, fragment Brunschvicg 347 ; Le Guern 186 ; Lafuma 200 ; Sellier 232)

« Ne te diminue pas et ne t'arrête pas à des miettes qui tombent de la table » (cf. Jean de la Croix, les dits de lumière et d’amour, n°26, et la Prière de l'âme énamourée.) « Sors et glorifie-toi dans sa gloire, réjouis-toi et tu atteindras les exigences de ton cœur ». (Jean de la Croix, Prière de l'âme énamourée.)

« Le péché, c'est se contenter du fini, alors qu'on est fils de Dieu et qu'on doit se glorifier dans son Père. »

« Sans peine, tu soumettras les hommes, et les choses seront tes esclaves, si tu te rends oublieux d'elles et de toi-même. »

Que peuvent les chars d'assaut devant la liberté de la conscience qui ne plie que devant Dieu et qui peut arrêter par le seul mouvement de son cœur l'avance du conquérant ?

Nous ne sommes troublés que dans la mesure où nous ne sommes pas entièrement donnés. Dans la mesure où notre ambition est Dieu, plus rien ne peut nous atteindre.

Nous ne pouvons nous flatter d'être des parfaits, mais nous reconnaissons la direction d'union d'amour avec Dieu. Il faut que notre cœur s’ouvre à l’espoir et à la joie que Dieu est Dieu. Qu'il demeure en nous si nous le voulons, que nous puissions avec lui créer un monde nouveau, renverser toutes les ambitions et les brutalités et enchaîner celui-là même qui veut nous rendre captifs par cette plénitude d'amour qui assure le triomphe.

Il faut garder dans notre cœur, quoiqu'il arrive, l'espoir de triompher dans l'esprit et on ne peut enchaîner l'esprit tendu vers Dieu, en qui tous les peuples vaincus trouveront un refuge éternel.

Il faut faire un grand vide en nous aujourd'hui où les valeurs uniques sont compromises, afin de chanter, malgré l'exil et les douleurs, le cantique de Sion.

« Les anges de Dieu et la Vierge sont miens, et Christ est mien, tout est mien et tout est pour toi. » (Jean de la Croix, Prière de l'âme énamourée.)

 

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Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en 1959, pour le 3ème dimanche de l’Avent. Homélie publiée dans Ton visage, ma lumière p.280 (*).

L’épître de la messe était Philippiens 4, versets 4-7 :

« 4 Réjouissez-vous dans le Seigneur en tout temps ; je le répète, réjouissez-vous. 5 Que votre bonté soit reconnue par tous les hommes. Le Seigneur est proche. 6 Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute occasion, par la prière et la supplication accompagnées d’action de grâce, faites connaître vos demandes à Dieu. 7 Et la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence, gardera vos cœurs et vos pensées en Jésus Christ. » (TOB)

Avec l'enregistrement de la voie qui nous permet d'entrer dans le texte de l'homélie. Pour l'écoute, cliquez immédiatement sur "lire la suite".

L'Epître aux Philippiens, dont nous avons tiré les textes de cette liturgie, est adressée par saint Paul aux environs de l'an 57 ou 58 vraisemblablement, et d'Ephèse, à cette église de Philippes qu'il aime d'un amour particulier.

Dans cette Epître, le mot "joie" ou "réjouissez-vous" revient une douzaine de fois. Toute l'Epître est donc un hymne à la Joie, qui est d'autant plus saisissant que saint Paul est prisonnier, prisonnier destiné peut-être au martyre, puisqu'il évoque la possibilité de sa mort, mais ceci n'est rien pour lui, puisque toute sa joie serait d'aller vers le Christ. (Ph 1, 21)

Mais, prisonnier, cela lui est beaucoup plus sensible : en butte à la contradiction, combattu par des ennemis qui profitent de sa captivité pour prêcher l'Evangile, sans doute d'une manière orthodoxe, mais contre lui, en espérant le discréditer et le supplanter. Et c'est pourtant au milieu de toutes ces circonstances que l'Apôtre adresse à ses chers Philippiens ce message de la Joie.

Comment la joie peut-elle éclater au sein de la tribulation, et comment pouvons-nous, aujourd'hui, dans ce monde déchiré, en entendant le cri des émeutes, en participant à toutes les horreurs de la guerre et de la torture ? Comment pouvons-nous nous livrer à cette joie qui est – l'Apôtre nous le dit – l'hommage le plus essentiel de notre foi en réponse à la tendresse de Dieu ?

Pour comprendre comment la joie peut éclater au sein de l'épreuve, il suffit de se rappeler l'extraordinaire sérénité de cette femme qui, paralysée depuis 39 ans et aveugle depuis 30 ans, vivait sans murmure, sans aucune plainte, parce que elle avait connu le plus grand amour ! Parce que, elle avait été épousée, précisément, dans l'état où elle se trouvait, par un fiancé qui l'avait connue avant d'ailleurs, avant sa maladie, et qui ne recula pas lorsque elle fut saisie d'une attaque de poliomyélite, et qui l'épousa finalement lorsque elle fut devenue aveugle !

Cette femme, incapable de tout mouvement, qui ne pouvait même pas porter sa main à sa bouche, qui ne pouvait pas se retourner dans son lit, qui était incapable d'aucun mouvement, dont seuls vivaient la pensée et l'esprit ! Elle avait eu pourtant ce suprême bonheur d'un amour qui s'adressait vraiment à elle – d'un amour qui n'était pas un amour de chair et de désir – d'un amour qui s'adressait vraiment à sa personne, à son secret, à son mystère, à ce qu'il y avait en elle d'unique ! Et toute sa vie était emparadisée par cet amour. Elle se sentait comblée malgré son infirmité, parce qu'elle avait connu l'accomplissement le plus parfait de ce rêve que toute femme porte dans son cœur et qui se réalise si rarement !

Donc l'amour, qui transfigurait ici l’épreuve, qui donnait à la douleur une résonance harmonieuse, parce qu'elle pouvait justement faire de cette douleur une offrande, sachant qu'il y avait à la racine de la vie toute la lumière d'un grand amour.

Eh bien c'est cela, le motif de la joie de l'Apôtre, qui doit devenir le motif de notre joie : c'est que derrière l'épreuve, il y a l'Amour.

La cathédrale de Lausanne, comme toutes les cathédrales du monde de cette époque, est posée sur la ville comme un grand signe de Croix. Et que veut dire le signe de la Croix, sinon que Dieu meurt, que Dieu meurt d'amour, qu'il meurt d'amour pour ceux-là même qui refusent de l'aimer. Que veut dire la cathédrale sur la ville ? Que veut dire la Croix inscrite dans la cathédrale, sinon justement que, au fond de toute réalité, derrière toutes les catastrophes, il y a l'amour ; et davantage, que dans le mal, Dieu a mal ! Dieu a mal dans le mal.

C'est là, la réponse chrétienne à ces interrogations que tant de philosophes se sont posées, que des écrivains russes de la seconde moitié du 19ème siècle, en particulier, se sont posées avec tant d'angoisse et parfois tant de désespoir ! C'est là, la réponse à ce problème qui a dominé toute l'existence et toute la pensée de Camus : « Pourquoi le mal ? Comment le mal ? » Et il ne s'en tirait Camus qu'en se disant : « Mais, mais c'est qu'il n'y a personne, il n'y a personne, alors il n'y a pas de réponse au mal, tout ce que nous pouvons faire, c'est de le rendre moins intolérable, c'est d'y porter remède dans la mesure de nos moyens ».

La réponse chrétienne va plus loin : la réponse chrétienne, c'est précisément d'abord de montrer que le mal est infini, qu'il peut être infini, et qu'en effet, la plainte d'Yvan Karamazov – dans le grand roman de Dostoïevski – est fondée ; que le mal a parfois de telles proportions qu'il est absolument intolérable, et que pour le comprendre, il faut lui donner des dimensions, des dimensions proprement divines.

Et c'est cela que veut dire la Croix : le mal peut avoir des proportions divines. Le mal est finalement le mal de Dieu : dans le mal, c'est Dieu qui a mal. Et c'est pourquoi le mal est si terrible ; mais si c'est Dieu qui a mal dans le mal, au cœur du mal, il y a donc cet amour qui ne cessera jamais de nous accompagner et de partager notre sort ; davantage, il sera frappé avant nous, en nous et pour nous.

Comment cela est-il possible ? Mais cela est possible, cela apparaît possible immédiatement, dès que on se souvient de l'amour des mères : une mère humaine est capable de cette identification ; une mère humaine peut souffrir dans son enfant, plus que son enfant et pour son enfant. Une mère en pleine santé peut vivre la maladie, peut vivre l'agonie de son enfant plus douloureusement que lui-même, en raison même de cette identification d'amour, dont son amour est capable !

Comment voulez-vous que l'amour de Dieu soit moins maternel que l'amour d'une mère ? Tout l'amour des mères, y compris l'amour de la Sainte Vierge elle-même, n'est qu'une goutte dans cet océan de la tendresse maternelle de Dieu.

C'est pourquoi aucun être n'est frappé sans que Dieu le soit, en lui, avant lui, plus que lui et pour lui !

Mais si le mal a cette dimension, alors il y a donc une blessure divine sur laquelle il faut nous pencher, une blessure divine qu'il faut guérir, une blessure divine qui ne cesse de solliciter notre générosité ! Voyez-vous, tout le Christianisme, toute la Révélation depuis la Genèse, c'est le cri de l'innocence de Dieu.

Dieu ne veut pas le mal, Dieu en est la première victime ! Et s'il y a du mal, c'est dans la mesure où son amour n'est pas reçu, c'est dans la mesure où son amour est méconnu et refusé, car le monde – dans son harmonie et dans sa beauté – ne peut se constituer que dans ce dialogue d'amour où Dieu s'échange avec nous, et nous avec lui.

Quand il n'y a plus d'amour, il n'y a plus de création ; ou tout au moins la création avorte et devient un échec. Comme c'est toujours le cas lorsque l’existence – comme dans un foyer – est construite sur l'amour : dès que le dialogue s'interrompt, dès que l'amour fléchit, c'est la maison qui s'écroule.

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

http://www.fleuruseditions.com/livres/zundel/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Maurice Zundel, extrait de La Pierre Vivante, Chapitre.5 (*)

Tout vivant découpe dans l'univers un milieu qui est un monde à sa mesure. C'est là qu'il déploie avec aisance tout le jeu de ses possibilités. Si un facteur étranger s'y introduit, il réagit et s'efforce, selon son pouvoir, de l'éliminer ou de l'assimiler. Chez l'homme, cette donnée biologique se complique par l'intervention de la raison qui introduit partout le tourment de l'infini qui la hante, exaspérant tous nos appétits, tant qu'elle ne s'est pas humanisée par cette promotion d'être qui constitue la personne.

C'est pourquoi l'existence collective présente si souvent des manifestations de fanatisme camouflé ou explosif ou se trahit l'angoisse de la vie menacée.

Le drame de Jésus s'enracine d'abord dans ces obscurs soubassements. Nous assistons à des escarmouches au sujet de vétilles : les ablutions avant le repas, les jeûnes de simple dévotion, la fréquentation de gens suspects. La question du repos sabbatique est plus sérieuse, bien qu'elle porte sur d'infimes détails ; il s'agit d'une Loi que les plus obtus et les moins dévots ne peuvent feindre d'ignorer. Une certaine désinvolture par rapport aux usages établis suffit à créer une suspicion et à couvrir éventuellement la jalousie du manteau de la religion. Ce qui permet d'emblée de qualifier de faux-miracles les prodiges dont le bruit se répand.

L'orthodoxie alertée dépêche ses émissaires, qui deviendront å l'occasion des agents provocateurs. Leur enquête est concluante. C'est par conviction, et non par ignorance, que le Galiléen transgresse la tradition minutieusement codifiée par les légistes. Un conflit de principes envenime le débat.

C'est déjà plus qu'il n'en faut pour perdre un homme dans une théocratie où l'absolu divin s'exprime, au jour le jour, par une caste qui s'est réservé le monopole de la piété, de la science et de la vertu. On assiste, dès lors, à ce duel tragique où une foi, solidaire d'intérêts qui ne sont pas tous méprisables, il s'en faut, s'engage presque inévitablement dans la mauvaise foi. La dernière chose dont un pouvoir établi soit capable, aussi bien, est un doute concernant sa propre légitimité. Or la religion est ici un pouvoir : le seul pouvoir qui, dans la vie quotidienne, incarne ce que Rome peut tolérer d'indépendance. Comme elle ne saurait non plus douter d'elle-même, elle a un double motif d'user à fond de la force dont elle dispose.

Mais de quel péril exactement se sent-elle menacée ? La haie des observances protège, à la fois, la croyance et la nation ; c'est une question de salut public de n'y souffrir aucune dérogation. Il y a un danger plus grave, cependant, et plus personnel dont on sent toute l'angoisse inexprimée. Faudrait-il vraiment se convertir, changer toute son orientation, « naître de nouveau ? » Ce serait douter de sa propre justice autant que de l'efficacité des pratiques sur lesquelles elle se fonde. Que signifierait, alors, l'appartenance à un peuple élu et quelle fierté garder devant l'envahisseur, si le mépris ne devait plus compenser la servitude ?

Là est le point névralgique du débat. N'est-ce pas vers un individualisme dissolvant et anarchique qu'incline la morale du jeune Maître ?

Le bien serait-il Quelqu'un à aimer avant d'être quelque chose à faire ? Davantage, faudrait-il être le bien pour le pleinement accomplir ? Le moment serait-il venu de passer de la condition de la servante qui échange son travail contre un salaire, à celle de l'épouse qui vaque à son ménage comme on témoigne de son amour, parce qu'elle est son amour ? Si c'était le cas, si l'engagement intérieur était seul décisif, la communauté, à supposer qu'elle dût subsister, aurait ses assises dans la solitude de l'âme. Alors pourquoi la restreindre à la postérité d'Abraham ? Est-ce le temps où la nation se replie tout entière sur ses institutions religieuses, comme sur la seule expression tolérée de son être spécifique, qui devrait consentir à ce qu'il faut bien appeler un suicide ? L'histoire du peuple-prophète s'achèverait-elle dans cette monstrueuse contradiction : la dissolution de la nation par le messianisme qui devait la sauver ? Quelle atroce ironie, s'il fallait, pour devenir universel, cesser d'être !

Cet amoncellement de problèmes donne le vertige. On voit qu'il ne s'agit pas seulement d'une rivalité d'écoles et d'une compétition entre les maîtres chevronnés et l'artisan qui s'improvise prophète et docteur. Tout est remis en question et la conscience, inquiète d'un appel qui l'épouvante, s'épargne finalement le consentement qui la pourrait tenter, par la vue des conséquences qu'il entraînerait, sans doute, pour la nation.

D'autres motifs achèveront bientôt d'apaiser cette conscience malheureuse. A ces hésitations qui portent sur la vocation individuelle et communautaire des fils d'Israël s'ajoutent des allusions de plus en plus choquantes à une intimité particulière avec le Ciel, qui fourniront le dossier d'un procès pour hérésie et blasphème.

Sans doute convient-il d'user à cet égard de la plus extrême réserve. Si l'on accorde à la confession de Césarée (Mc. 8:27-30; Lc 9:18-21; Mt. 16:13-20) l'importance que lui donnent les synoptiques, on admettra difficilement que le jeune Maître, qui réserve à ses disciples les plus proches, et après une période relativement considérable de vie commune, la révélation de son identité messianique, en en faisant d'ailleurs un secret rigoureusement réservé, ait jeté aux quatre vents, à tout propos et dans le grand public, l'affirmation explicite de sa filiation divine telle qu'elle impliquât clairement sa propre divinité. Cela est d'autant moins croyable qu'en ce sens précis une telle assertion ne pouvait prendre racine dans un milieu incapable de donner à ce terme de filiation d'autre portée qu'analogique. L'entendre autrement, en effet, lui eût conféré inévitablement une signification polythéiste.

On admettait, assurément, qu'en raison d'une mission divine le roi, en tant qu'oint de Yahvé (2 Sam. 7:12-14; Ps. 89:27-28; Ps. 110:1), et Israël tout entier en sa qualité de peuple élu et de nation sainte (Os. 11:1-4), pussent être appelés fils de Dieu, comme les « juges sont des "dieux" » (Ps. 82:6) parce qu'ils sont chargés d'appliquer une loi qui remonte à Dieu. Mais cette analogie d'attribution ne trompait personne et ne fournissait aucunement l'ébauche d'une signification capable de se dilater jusqu'à l'identification – pure et simple – en deçà ou au-delà du polythéisme.

On n'imagine pas Jésus, si réservé quant au titre de messie, si soucieux de ne pas donner le moindre gage au messianisme populaire, courant le risque de paraître induire au polythéisme.

Quand donc on rencontre dans les textes une expression qui lui attribue d'une manière quelconque une filiation divine, il faut chaque fois en sonder le niveau par le contexte qui l'encadre. Est-ce bien la leçon des meilleurs manuscrits, l'expression émane-t-elle de Jésus ou de son entourage, quel sens pouvaient lui donner et lui donnaient effectivement ses auditeurs. et quelle était à cet égard l'intention de Jésus.

Il est frappant d'observer qu'un des discours johanniques le plus explicite (Jn. 10:30,34), amène Jésus à citer précisément le verset 6 du psaume 82, concernant les juges qui sont appelés "dieux". C'est sans doute un argument ad hominem qui laisse la question ouverte. Mais comment n'y pas voir une tentative de rassurer l'auditoire, en barrant la route à toute interprétation polythéiste et en échappant, tout ensemble, à l'imputation de blasphème par l'évocation d'un vocable familier.

D'ailleurs, le Fils ne dit-il pas ignorer certain secret que le Père s'est réservé (Mc. 13:32; Mt. 24:36) comme il affirme ailleurs que le Père est plus grand que lui (Jn 14:28). Et cela à l'adresse des apôtres qui bénéficient tous, pourtant des lumières de Césarée sinon de celles du Thabor (la Transfiguration). Si l'on ajoute que Jésus semble se désigner communément comme le Fils de l'homme – titre ambigu qui pose une question plus qu'il n'apporte une réponse – on peut conclure qu'il n'a pas entouré de moins de précaution le mystère de sa Personne qu'il n'a fait de sa fonction messianique.

C'est donc, vraisemblablement, par une somme d'allusions et d'attitudes convergentes, plutôt que par un aveu exempt de toute ambiguïté que les adversaires ont été scandalisés et les disciples acheminés vers la rencontre ineffable dont Césarée et le Thabor leur ont, dans un éclair, donné l'intuition mais qui ne s'est fait jour définitivement en eux que dans les flammes de la Pentecôte.

Il y a les "plus que" des synoptiques et les "si" qui les confirment :

Voici plus que Jonas ici, voici plus que Salomon ici (Mt. 12:41-42 )

Si les prodiges qui s'accomplissent en toi (Chorozaïn, Bethsaïde, Capharnaüm) s'étaient accomplis en Sodome, elle subsisterait jusqu'aujourd'hui (Mt. 11:20-24 ).

Il y a les avant que johanniques.

Avant qu'Abraham (fût), je suis (génesthai) manque dans plusieurs manuscrits) (Jn. 8:58), qui rappelle le renversement de perspective analogue – derrière, devant, avant (Jn. 1:15 et 30) : « Celui qui vient derrière moi a passé devant moi parce qu'il était avant moi », puissant raccourci qui n'est pas si clair pourtant qu'il empêche l'émouvant : « Es-tu celui qui viens ou est-ce un autre que nous attendons » (Mt. 11:3 et Lc. 7:19). On peut citer encore, dans la même ligne : « Car c'est à mon sujet qu'il a écrit » (Moïse) (Jn. 5:46), qui anticipe sur : « (Abraham) a vu (mon jour) » (Jn. 8:56) et a sans doute la même portée.

Il y a la parabole des vignerons homicides (Mt. 21:33-46; Mc. 12:1-12; Lc. 20:9-19) qui distingue avec tant de précision le Fils unique et bien-aimé des serviteurs qui l'ont précédé.

Il y a le logion bien connu des violents (Mt. 11:12 Lc. 16 :16) qui suit l'annexion de Jean-Baptiste à la lignée prophétique dont il est le dernier et le plus glorieux chaînon (Mt. 11:11). Depuis la fin de son ministère commence une économie nouvelle. Le Royaume de Dieu est là, à portée de chacun il n'y a plus qu'à s'en emparer avec tout l'élan qu'exige la hauteur des grâces dont il est la promesse et la présence. N'oublions pas les paraboles du trésor et de la perle fine (Mt. 13:44-46) et le Boanergès (fils du tonnerre) (Mc. 3:17).

Il y a le couplet de la réciprocité du Père et du Fils (Mt. 11:27, et Lc. 10:22) : « Nul ne connaît le Fils si ce n'est le Père, nul non plus ne connaît le Père si ce n'est le Fils », que Matthieu place avant et Luc après la confession de Césarée. Si c'est avant Césarée et devant un public non composé exclusivement de disciples, il devient difficile d'y voir une claire affirmation de la filiation divine de Jésus. Si Luc le situe dans son vrai contexte, comme c'est probable, il reste d'ailleurs que l'ignorance du Fils (Mt. 24:36, et Mc. 13:32) sur la date de sa parousie ne semble pas aisément compatible avec une connaissance exhaustive du Père par le Fils, telle que la requiert l'identité d'essence avec le Père, et s'accorde mieux, à première vue, avec l'incise johannique : « Le Père est plus grand que moi » (Jn. 14:28).

Il y a enfin l'autorité extraordinaire qui caractérise toute la carrière publique de Jésus. Ce trait est si constant qu'il est presque impossible de faire un choix. On a continuellement l'impression d'une source toujours prête à jaillir, sans recevoir aucun aliment du dehors. Le Christ domine la nature comme il domine la Loi. Il est chez lui dans le texte sacré comme « il est chez lui à l'intérieur des autres ». Il pardonne les fautes secrètes qui s'accusent silencieusement, comme il dénonce les fautes publiques, qui corrompent la foi, et les faiblesses "trop humaines" qui se camouflent en vertu. Il volatilise la casuistique des Docteurs comme il chasse les vendeurs du Temple. Jamais pris au dépourvu, sans d'ailleurs jamais faire étalage d'érudition ; éludant les pièges des mots comme il fait des guet-apens policiers. Sûr de son innocence autant qu'il l'est de sa mission ; inaccessible à la flatterie et à la vanité, exempt de toute pose et divinement naturel, au point de retomber instantanément du miracle le plus éclatant à la platitude la plus quotidienne : « Donnez-lui à manger » (Mc. 5 :43) pour la fille de Jaïre, « déliez-le » (Jn. 11:44) pour Lazare. Intrépide parmi les clameurs des possédés comme il l'est devant la tempête, insensible aux menaces, et merveilleusement sensible en revanche à la fragilité des âmes, à la grâce des enfants et des saisons, autant qu'il est patient à l'égard de ses disciples et ouvert à toute amitié. Fidèle aux usages quand il faut l'être, évitant toute provocation inutile, inflexible devant ses juges, et brisé devant Dieu quand l'heure est enfin venue ou tout doit être consommé.

C'est par tout cet ensemble de qualités prodigieusement équilibrées ou se dessine sa figure vivante que Jésus émeut, fascine et stupéfait.

Il faut donc essayer de chercher dans sa personne même, dont cette rapide synthèse nous rend plus sensible la grandeur, la réponse que ses discours ne prétendent pas nous donner (Mt. 9:16-17; Mc. 2:21-22 (étoffe non foulée; vin nouveau; vieux vêtement; vieilles outres) et Jn. 16:12).

Mais pour cela, il faut d'abord nous mettre en face du Dieu dont il est le témoin et dont la volonté est sa nourriture et sa vie.

 (*) TRCUSLivre « La Pierre vivante »

  Nouvelle édition ; broché ; publié par les Editions du Cerf, rubrique spiritualité, collection : Trésors du Christianisme.

 Parution : mai 2009.

 180 pages.

 ISBN : 978-2-204-08965-4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Homélie de Maurice Zundel prononcée à Lausanne le 22 août 1965, 11ème dimanche après la Pentecôte. Homélie publiée dans Ton visage, ma lumière p.257 (*).

L’épître de la messe était 1 Corinthiens 15, versets 1-10 :

« 1Je vous rappelle, frères, l’Evangile que je vous ai annoncé, que vous avez reçu, auquel vous restez attachés, 2 et par lequel vous serez sauvés si vous le retenez tel que je vous l’ai annoncé ; autrement, vous auriez cru en vain. 3 Je vous ai transmis en premier lieu ce que j’avais reçu moi-même : Christ est mort pour nos péchés, selon les Ecritures. 4 Il a été enseveli, il est ressuscité le troisième jour, selon les Ecritures. 5 Il est apparu à Céphas, puis aux Douze. 6 Ensuite, il est apparu à plus de cinq cents frères à la fois ; la plupart sont encore vivants et quelques-uns sont morts. 7 Ensuite, il est apparu à Jacques, puis à tous les apôtres. 8 En tout dernier lieu, il m’est aussi apparu, à moi l’avorton. 9 Car je suis le plus petit des apôtres, moi qui ne suis pas digne d’être appelé apôtre parce que j’ai persécuté l’Eglise de Dieu. 10 Mais ce que je suis, je le dois à la grâce de Dieu et sa grâce à mon égard n’a pas été vaine. Au contraire, j’ai travaillé plus qu’eux tous : non pas moi, mais la grâce de Dieu qui est avec moi. » (TOB)

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". La qualité de cet enregistrement est médiocre, il est d’autant plus recommandé de suivre le texte lors de l’écoute.

 

Une des plus grandes paroles de la patristique est ce mot de saint Ambroise : « Le Verbe s'est fait chair, afin que la chair devînt Verbe ».

Ces paroles, ce sont les meilleurs commentaires […] au texte de saint Paul que vous venez d'entendre. Que signifie la Résurrection, la Résurrection du Seigneur, qui est la condition de la nôtre, puisque dans ce passage des Corinthiens (1), saint Paul invite [?] précisément, à fonder notre propre résurrection sur celle de Jésus.

Qu'est-ce que cela veut dire pour nous, hommes d'aujourd'hui ? Qu'est-ce que cela veut dire pour l'homme de la rue, que nous sommes appelés à ressusciter ?

Le mot de saint Ambroise trace une direction pour découvrir dans la Résurrection de Jésus, la caution de la nôtre, et une raison de vivre aujourd'hui, de vivre notre vie avec plénitude, ce qui serait impossible sans cette perspective de la résurrection.

Et justement, saint Ambroise nous donne la clef, lorsque « l'iconoclaste (2) s’est fait chair, pour que la chair devint Verbe ». Il suppose donc une glorification de la chair, il suppose une transformation en nous, si admirable que notre chair elle-même, maintenant, aujourd'hui, dans la vie ici-bas, qui est déjà une vie éternelle, il suppose que notre chair elle-même s'éternise.

Il est donc impossible de situer la résurrection universelle, si on ne l'enracine pas dans une expérience d'aujourd'hui qui vise précisément à la transfiguration de notre chair, à la glorification de notre corps.

Et immédiatement, nous entrevoyons que l'anthropologie chrétienne – qui repose en partie sur l’anthropologie biblique – une anthropologie immédiatement comme une anthropologie non platonicienne. C’est ce que Claude Tresmontant a très bien montré. Tandis que pour Platon le corps est un tombeau, c'est à dire que le corps fait obstacle à la vie de l'âme, est une prison pour l’âme, est une déchéance pour l’âme, la tradition biblique, amplifiée par la tradition chrétienne, ou plutôt par l’expérience chrétienne, prend l'Homme tout d'une pièce, sans le dichotomiser, sans le partager entre corps et âme, entre l'esprit et la chair, parce que tout l'accent de la nouveauté chrétienne se situe et porte sur la personne.

Ce qui fait obstacle à la grandeur de l'Homme, ce n'est pas sa corporéité, ce n'est pas sa chair, ce n'est pas son corps, c'est l'esprit de possession qui le rive à lui-même, c'est ce moi dans lequel nous sommes englués, ce moi propriétaire, ce moi qui se fait centre de tout, ce moi qui veut tout accaparer, ce moi qui n'est qu'une résultante, finalement, que nous n'avons pas choisi, nous en sommes plaqués depuis notre conception, depuis notre naissance, depuis notre histoire infantile.

Nous sommes dominés par un moi qui est simplement la projection et le résultat de toutes les influences cosmiques qui ont pesé sur nous ou sur nos ancêtres. C'est ce moi animal, ce moi cosmique, ce moi que nous subissons, ce moi qui est notre véritable prison, qui constitue l'obstacle à l'épanouissement, à la liberté, à la grandeur, à la dignité de notre vie tout entière, aussi bien celle qui s'affirme extérieurement, que celle que nous appelons la vie intérieure.

Aussi bien, quand nous parlons de vie intérieure, ne s'agit-il pas d'opposer le visible et l'invisible, le temps et l'éternité, la chair et l'esprit, mais d'opposer ce que nous subissons à une création qui résulte de notre initiative.

Saint Augustin, lorsque il parle de sa conversion dans les termes les plus simples, les plus humains, les plus universels, montre cette conversion comme un passage du dehors au-dedans :   « Tu étais dedans et moi j'étais dehors »

Mais bien sûr, il ne s'agit pas d'un dehors physique, il s'agit d'un dehors métaphysique. J'étais dehors, c'est à dire j'étais étranger à moi-même. J'étais dehors, c'est à dire je subissais ma vie, j'étais esclave de tout ce qui m'avait été imposé par ma naissance, j'obéissais à mes nerfs, à mes humeurs, à mon tempérament, à mes glandes, je n'étais pas le créateur de moi-même, je n'étais pas une source ni un commencement, je n'étais pas une origine ni un espace : alors en vérité je n'étais qu'une chose.

Au lieu d'être "quelqu'un", j'étais "quelque chose" ; et justement la rencontre avec Dieu, en me faisant passer du dehors au-dedans, m'a fait passer de quelque chose à quelqu'un. Et c'est tout mon être qui ainsi, a été saisi au-dedans, je veux dire dans cet univers inviolable qui échappe à toute contrainte, et qui est l'univers de la personne.

Or vous savez bien que la vie de l'esprit, on ne peut pas en disposer ; la vie de l'esprit est inviolable, on ne peut pas vous faire admettre ce que votre intelligence est incapable de percevoir comme vrai. On ne peut pas vous faire aimer ce pour quoi votre cœur éprouve une répugnance invincible, on ne peut pas vous emprisonner dans des limites alors que vous êtes une capacité inviolable et infinie.

Et c'est cela, précisément, que veut réaliser l'Evangile en nous ; non pas du tout nous opposer le monde à nous-même, mais au contraire nous délivrer de tout ce qui est autour de nous, mais enfin, le monde "déchu" dont on parle, dont on parle ! Le monde déchu, c'est un monde simplement non assumé, c'est un monde que l'on subit, c'est un monde dans lequel on se laisse porter, au lieu de se porter soi-même.

Et ce que Dieu nous apporte : toute sa richesse, toute sa beauté, toute sa grandeur, tout son Amour, c'est précisément de glorifier notre vie tout entière, et de transfigurer en nous toutes les fibres organiques en puissance spirituelle.

Il faut le comprendre, il ne s'agit pas du tout d'éteindre en nous la vie. Le mot de mortification est le plus mal choisi qui soit ; il s'agit au contraire, d'écarter tout ce qui empêche notre vie d'avoir une grandeur et une dignité infinies.

Si nous regardons notre vie dans cette lumière, si nous pensons que nous sommes, comme dit l’apôtre, le Temple de Dieu, le sanctuaire de l'Esprit, et le Corps de Jésus, nous aurons dès aujourd’hui [?] même une attitude de respect qui fera demain de nous l'autel, le tabernacle où Dieu réside, où Dieu manifeste sa vie, en transfigurant la nôtre afin que la nôtre communique la sienne. Si vous prenez le corps non transformé, non transfiguré, non authentique, non intériorisé, non glorifié par la Présence de Dieu, la résurrection n'intéresse personne, elle n'a aucun sens, et c'est pourquoi justement la Résurrection de notre Seigneur est restée le secret de la communauté.

Il est tout à fait remarquable que si notre Seigneur est mort au sens de l’Histoire, je veux dire : si n'importe qui a pu le voir sans être motivé par la Foi, il n'en est pas de même de la Résurrection.

La Résurrection a une portée moins publique [?]. Elle a eu pour témoins les disciples, les hommes de la Foi, les hommes qui, justement, étaient capables – ou allaient être capables, tout au moins – de vivre du dedans cet événement par une transformation d'eux-mêmes, qui allait les mettre en équation de lumière avec la victoire de Jésus sur la mort, qui ne signifie rien pour celui qui n'a pas vaincu la mort aujourd'hui, qui n'a pas vaincu la mort aujourd'hui au-dedans de lui-même.

Il ne faut donc pas être dupe des mots, il ne faut pas s'accrocher à la littéralité des textes. Ce morceau admirable, où saint Paul récite la chaîne de tous les témoins de la Résurrection pour établir la nôtre (1 Co. 15:4-8), ce texte, il ne faut le prendre qu'en esprit et en vérité, comme un appel à faire de notre vie aujourd'hui, une réalité divine dans un respect de nous-même qui s'adresse en nous à ce sanctuaire que nous sommes.

Car que sont les cathédrales, les plus magnifiques, que sont toutes ces basiliques, auprès de cette cathédrale de nous-même qui, seule, est capable de vivre de Dieu d'une manière intérieure et extérieure. Ce ne sont pas les pierres des cathédrales qui vivent de Dieu essentiellement, sinon comme des symboles, d'ailleurs admirables, c'est nous qui sommes appelés, en vivants et à communiquer cette vie à toute la création qui ne peut naître sans nous.

Il y a donc dans l'Evangile de la Résurrection que saint Paul nous propose aujourd'hui avec tant de fermeté, il y a une incidence sur notre vie d'aujourd'hui, sans laquelle d’ailleurs on ne comprendrait pas que la Résurrection figurât au Credo chrétien.

Le Credo chrétien est essentiellement réaliste. Il émane d'une expérience humaine infinie en Jésus-Christ lui-même ; expérience qui se perpétue à travers le Corps Mystique de Jésus qui est l'Eglise, et qui doit, aujourd'hui, devenir la nôtre.

Il s'agit donc pour nous de glorifier notre corps, de lui donner tant d'estime et tant d'honneur, de le traiter si réellement comme le Corps du Seigneur, et comme le Temple du Saint-Esprit, que nous ne puissions pas nous rencontrer nous-même sans rencontrer Dieu.

C'est justement le paradoxe évangélique que saint Ambroise exprime si parfaitement : c'est d'avoir glorifié et divinisé, ce qui pour les platoniciens, apparaissait comme l'obstacle essentiel à la vie de l'esprit.

Mais non, il ne s'agit pas de quitter la terre, il ne s'agit pas de sortir de notre corps, il ne s'agit pas de mépriser notre chair, il s'agit toujours, au contraire, de la diviniser, de la pénétrer de la vie divine au point qu'elle devienne immortelle aujourd'hui.

C'est pourquoi nous pouvons lire avec tant de bonheur ce texte de la liturgie d'aujourd'hui : « J'ai appelé le Seigneur et il m'a aidé, et ma chair a refleuri ». (Ps 27:7) – Comme c'est admirable ! « J'ai appelé le Seigneur et il m'a aidé, et ma chair a refleuri ».

Il ne s'agit donc pas de devenir des rabougris ni des ratatinés, mais au contraire de bâtir notre vie sur l'éternelle jeunesse de Dieu, et de donner à nos corps cette splendeur de la vie divine qui les glorifie et qui fait d'eux les témoins et les précurseurs de l'universelle résurrection.

Si donc nous prenons le mot de saint Paul dans la lumière de celui de saint Ambroise : « Le Verbe s'est fait chair afin que la chair devînt Verbe », nous aurons un programme de vie quotidienne [?], un programme de vie quotidienne exaltant et magnifique.

Il ne s'agit pas de mourir, mais de ne point mourir, et de triompher de la mort aujourd'hui, en laissant notre corps respirer cette Présence divine qui nous habite et qui est cachée comme un soleil invisible au plus intime de nous-même.

Il est donc essentiel n'est-ce pas, que nous entendions ces mots comme des mots vivants, qui s'adressent à notre vie, et que au lieu de les percevoir comme s'ils concernaient [?] un monde inaccessible, irréel et d’ailleurs parfaitement inintéressant, nous y découvrions [?] la vérité passionnante d'un appel à la vie d'aujourd'hui qui doit se redresser et se magnifier en se libérant et en laissant la chair elle-même toute imprégnée de la vie divine, devant la Présence adorable du Seigneur. [?]

La chair, devenue translucide dans l'Amour [?], qui introduit au mystère de la Personne, comme elle protège le mystère de la Personne contre les regards indiscrets qui sont indignes de l'aborder.

Alors, tout le monde, tout le monde peut être transfiguré, car rien dans le monde ne s'oppose à cette divinisation, et il n'y a pas un élément parmi les plus humbles [?] dans cette transfiguration accomplie en nous, qui ne soit appelé à vivre de la Présence, de la pensée et de l'Amour de Dieu.

C'est pourquoi les savants dignes de ce nom abordent l'univers avec un infini respect, ils l'abordent comme une Personne, parce que ils ont cette intuition qui les guide, qui les meut et qui est leur seule ressort de leurs recherches : une Présence, Quelqu'un qui nous permette de passer nous-même de quelque chose à quelqu'un.

Car nous ne pouvons devenir quelqu'un, c’est qu'il y a Quelqu'un qui nous prévient au plus intime de nous-même, et qui veut aujourd'hui même nous éterniser de telle manière que nous puissions, comme dit l'Apôtre saint Paul : « porter Dieu et le glorifier dans notre corps ». (1 Co. 6:20 - Ph. 1:20).

(1) La première Epître aux Corinthiens chapitre 15.

(2) Dans le sens : le Verbe non représentable par une image.

 

(*) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

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