- D'avril à juin 2014

xxxxxx

Maurice Zundel dans le livre Recherche de la personne édité en 1938 (Œuvre st-Augustin et Desclée de Brouwer), 2e éd. Desclée 1990, (à la page 197), puis 1999, et 2012 Mame. (*)

Vous m’avez demandé de vous parler de l’Église. Je vous ai dit : c’est Jésus.

Vous me dites qu’il vous est impossible de reconnaître en elle le visage du Christ. Vous me parlez des hommages "presque idolâtriques" que l’on rend au Pape, du luxe dont il s’entoure, de cette royauté dérisoire qu’il exerce sur la Cité vaticane, enfin de cette prétention si démesurée à l’infaillibilité qui vous semble une barrière infranchissable à tout homme d’esprit. Vous me rappelez en post-scriptum l’inquisition et vous faites une allusion discrète au pape Alexandre VI.

Ai-je besoin de vous dire que je comprends vos difficultés : vous voyez l’Église du dehors, c’est à dire que vous ne la voyez pas.

Elle est un mystère de foi, caché dans les abîmes de la Trinité, inaccessible à tout regard de chair comme la divinité même.

Vous ne direz pas, vous qui aimez le Christ, que Caïphe ou Pilate ont vu Jésus. Le caractère divin de sa mission et de sa Personne leur échappait, qu’un regard intérieur pouvait seul atteindre.

Permettez-moi de vous dire que la perspective tout extérieure où vous vous placez risque de vous rendre presque aussi étranger à l’Église qu’ils l’étaient à la Personne de Jésus.

Je sais bien que la sainteté du Christ était telle qu’une âme de bonne volonté ne pouvait se soustraire à son rayonnement. Et si je risque ce rapprochement, c’est pour avouer tout de suite que notre médiocrité n’offre que trop de fondement aux hésitations de votre droiture.

Les catholiques seront toujours inférieurs au catholicisme. Mais il ne s’agit pas d’eux dans ce débat et vous ne vous étonnerez pas que je n’essaie pas de défendre les hommes qui peuvent, à divers titres, faire partie de l’Église et la représenter. Ce sont des hommes, et à ce titre, ils ont droit à toute l’indulgence, à tout le respect, à toute la charité que l’Évangile et l’expérience nous prescrivent à l’égard de nos semblables.

C’est un rude métier d’être homme, vous le savez mieux que personne, et vous avez regardé la vie assez profondément pour ne pas ignorer de quelles douleurs et de quels déchirements s’accompagnent le plus souvent les fautes où notre faiblesse s’égare.

Je vous avoue que je m’étonne beaucoup plus de la sainteté et de l’héroïsme de quelques-uns que de la médiocrité du grand nombre.

Et pourquoi exclurions-nous de cette large compréhension, des hommes dont la vocation exige à toutes les secondes de leur vie une attitude surhumaine ?

Quel que soit d’ailleurs le jugement que vous portiez sur eux, je vous le répète, ils ne doivent compter pour rien dans ce débat, parce qu’ils ne jouent un rôle indispensable en l’Église que dans la mesure où ils ne sont pas eux-mêmes.

Pierre à Césarée nous lie éternellement à sa confession et son aveu sera toujours le nôtre :

« Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant. » (Mt 16:16)

Pierre au prétoire qui renie son maître n’est qu’un pécheur avec lequel nous pleurons tous nos reniements.

Pierre est notre chef pour nous conduire à Jésus. Il ne peut l’être pour nous séparer de Jésus. Son autorité ne peut s’exercer que dans le sens du bien; car elle repose tout entière sur la mission du Christ, comme elle a pour condition essentielle la démission de l’apôtre, l’effacement de tout son être en la personne du Seigneur.

Dès que c’est lui, Simon, fils de Jean, poursuivant ses fins propres, toute son autorité l’abandonne et en lui nous n’avons plus affaire à l’Église, précisément, parce que nous n’avons plus affaire au Christ.

Notre foi fait cette discrimination avec une telle spontanéité que la plupart des catholiques n’y songent même pas.

Nous n’avons qu’un seul maître : Jésus, qui poursuit sa vie en cette humanité sacramentelle avec laquelle il s’est lui-même identifié sur la route de Damas, en disant au persécuteur de la communauté chrétienne :

« Je suis Jésus que tu persécutes. » (Actes 9:5)

Car il en fut ainsi dès le commencement. Le Christ n’est entré dans l’histoire comme facteur agissant qu’ « en forme d’Église ».

Tout ce qui a précédé sa mort, toute sa carrière humaine jusqu’à la Croix, tout cela nous serait demeuré probablement inconnu s’il ne s’était révélé vivant dans l’Église : de qui nous tenons le Nouveau Testament qui contient, avec la tradition vivante où il s’insère comme en son inséparable contexte, tout ce que nous pouvons savoir de Jésus.

Ne trouvez-vous pas saisissant ce spectacle d’une communauté qui s’accroît de siècle en siècle pour redire sans cesse avec une opiniâtre fidélité :

« Ce n’est pas nous ».

Ce n’est pas nous qui vous parlons, c’est Lui. Ne nous croyez pas, mais Lui. A genoux avec vous devant la doctrine dont le dépôt nous a été confié, nous en sommes les témoins et non point la Source.

La certitude qu’elle comporte vient de Lui qui est la vérité même : toujours avec nous pour que nous n’y mêlions rien de nous.

C’est sa lumière qu’apporte notre message, c’est sa grâce que suscitent nos mains, et notre autorité est celle, toute miséricordieuse, de l’Amour crucifié.

Il n’y a plus, ici, ni Pierre, ni Paul, ni Jean, il n’y a que Jésus. Tout ce que vos sens perçoivent des paroles, des personnes et des rites n’est jamais plus que le signe qui représente et qui communique la réalité divine, que votre foi peut seule atteindre, de sa Présence et de sa Vie.

Rien n’est plus jalousement christocentrique que cette doctrine qui nous demande de percevoir en transparence toute l’organisation visible de l’Église : comme un pur sacrement à travers lequel la Personne du Christ est seule agissante, comme elle est seule à être dans le mystère d’identification qui nous incorpore à Lui, pour qu’Il puisse vivre en chacun de nous les paroles suprêmes de la liturgie :

« Ceci est mon corps. Ceci est mon sang ».

L’infaillibilité du Pape et des Évêques unis au Pape, se situe à cette hauteur. Elle est l’affirmation de sa Présence réelle en la doctrine, comme les paroles de la consécration attestent la réalité de sa Présence au saint Sacrement.

Il ne s’agit pas de paroles humaines : le dogme est une eucharistie de vérité, et l’âme qui s’en nourrit n’y trouve jamais que lui.

Si l’Église ne croyait à l’infaillible vérité de son message, c’est qu’elle n’aurait pas conscience d’être l’Église : le signe mystérieux, le sacrement universel en lequel le Christ poursuit sa carrière et à travers lequel il ne cesse d’appeler tous les hommes aux sources de vie.

Elle ne serait plus alors qu’une société humaine se réclamant du Christ et sympathisant avec lui, essayant de retrouver sa Parole dans les textes et témoignant de l’expérience qu’elle a pu faire de sa Présence.

Tout cela serait assurément fort digne de respect. Il n’y aurait pas d’Église. Et sans l’Église, que saurions-nous du Christ ?

Il y a entre elle et Lui dès l’origine une solidarité indissoluble ou plutôt une véritable identité :

« Je suis Jésus que tu persécutes ».

Est-il nécessaire, après cela, de vous dire que les hommages que nous rendons au Pape – comme tel, sans préjudice de ce que sa valeur personnelle peut requérir d’humaine admiration, estime et affection – s’adressent en lui au Christ seul, parce qu’il est de tous les membres de l’Église le plus explicitement sacramentel, le plus immédiatement ordonné à la personne de Jésus.

Je suis sûr que vous admettrez qu’en prenant les choses du dedans un catholique ne puisse avoir d’autres vues que celles que j’essaie de vous exposer.

Mais vous penserez peut-être qu’en fait cette identification sacramentelle, au lieu d’effacer l’homme dans le Christ, a plus souvent effacé le Christ en l’homme et compromis son règne dans les défaillances de ses serviteurs.

Je ne nierai pas que les fautes des hommes d’Église risquent de voiler la sainteté du mystère de l’Église, avec lequel on ne peut les identifier, je vous l’ai dit, que dans la mesure où ils ne sont pas eux-mêmes, mais les sacrements du Christ.

La doctrine que je viens de vous rappeler nous délivre pourtant de tout scandale et nous garantit contre tout abus, dans la mesure même où nous la vivons, car elle nous prescrit de ne nous attacher jamais qu’au Christ, et elle nous enseigne que nous n’usons légitimement des signes sacramentels qu’en adhérant à sa Personne et pour accroître notre intimité avec Lui.

Ainsi le Christ en nous n’est jamais captif que de nos propres limites, dont la foi vivifiée par l’amour doit constamment faire reculer l’ombre, selon l’exigence même du mot catholique qui veut dire universel.

La souveraineté vaticane souligne précisément cet aspect, en attestant l’œcuménisme de la fraternité chrétienne. – L’universalité du catholicisme n’est d’ailleurs nullement liée aux modalités diverses en lesquelles cette souveraineté s’exprime au cours des âges. –

L’Église n’est inféodée à aucune nation, comme Dieu n’est le monopole d’aucun peuple. Elle couronne divinement l’effort de chaque nation dans la mesure où celle-ci reconnaît la primauté de l’esprit; elle propose à tous les peuples une unité où leurs diversités collaborent en se dépassant dans la recherche commune du règne de Dieu, en lequel seul peut s’accomplir l’humanité vraie.

Que ce devoir d’unité n’ait pas été toujours ni poursuivi, ni défendu à la manière du Christ, je ne le sais que trop. Mais on ne nous demande d’approuver que ce qui est conforme à son esprit. Tout ce qui lui est contraire n’est imputable qu’aux hommes en tant que tels, et ni n’entache la sainteté de l’Église, ni n’engage le moins du monde l’assentiment de notre esprit plus que ne le fait le reniement de Pierre.

Nous n’avons qu’un maître qui est Jésus.

Vous me dites que vous vous sentez trop uni à lui pour éprouver le besoin d’autre chose. Mais n’y a-t-il pas un autre point de vue ?

La religion vise-t-elle d’abord à satisfaire nos besoins et non pas plutôt à accomplir les desseins de Dieu ? – Notre expérience religieuse peut être largement conditionnée par nos propres limites. N’y a-t-il pas un devoir de nous ouvrir et de communier à l’expérience de toutes les âmes, dans le corps mystique où s’exprime et s’accomplit le Christ total ? –

Permettez-moi de vous rappeler cette parole que vous m’avez dite ne pouvoir lire sans émotion :

« Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé. » (Jean 4:34)

L’Église procède-t-elle de la volonté du Seigneur et de sa plus intime dilection (1) : toute la question est là. Nous croyons avec saint Paul qu’elle est le plérôme (2), la plénitude, l’accomplissement du Christ.


(1) Dilection : dévotion, tendresse qui chérit.

(2) Plérome : plénitude en grec. « Oui, il a tout mis sous ses pieds et il l’a donné, au sommet de tout, pour tête à l’Eglisequi est son corps, la plénitude de celui que Dieu remplit lui-même totalement. » (Eph. 1:22-23)

 

 (*) TRCUSLivre « Recherche de la personne »

 Publié par Mame, collection spiritualité".

 Date de réédition : 15/03/2012

 288 pages.

 ISBN : 978-2-72891-595-8

Notes sur une homélie de Maurice Zundel en 1959 à Matarieh, près du Caire. Non édité.

 

La vérité s’avance sur la pointe des pieds. Elle ne peut rien, si elle ne se pose dans une vie qui l'accepte et la fait fructifier. Elle n'a pas d'autre arme que sa propre lumière et elle ne peut rien si elle ne trouve pas un écho vivant dans nos cœurs. Il s'en faut que nous vivions sur la pointe des pieds. Notre credo, faute de le vivre, devient un tissu inerte, incapable de communiquer la vie. On ne s'approche pas d'elle sans s'être surmonté. Quand un savant perçoit d'un coup la vérité, cela signifie en lui une puissance de silence extraordinaire. Quand Jésus demande à Pilate : « Qu'est-ce que la Vérité ? » (1), il nous apporte d'autres armes qui ne peuvent pas se comparer à la violence et à la brutalité. L'Histoire nous lèguera la victoire à travers les siècles de cette fragilité captive.

 

Il y a dans le monde où nous sommes des êtres qui ont le sens de l'humilité, du silence et de la vérité et qui n'ont aucun rapport apparent avec l'Evangile, mais ils sont prêts à entendre les plus hauts secrets de Dieu.

 

Ce grand pianiste qui faisait silence et écoutait en jouant, il vivait le silence comme une personne et une présence. On sentait dans son jeu qu'il avait fait silence et qu'il écoutait. Il vivait la musique comme une présence. Cette vérité vient sur la pointe des pieds dans un cheminement lointain. C'est elle qui, finalement, triomphe. On se sent vaincu par son silence et on cède au règne de la vérité qui est aussi celui de l'amour. Dans l'émerveillement, on voit surgir une dimension humaine qu'on ne connaissait pas.

 

Le sens de la liturgie, c'est de nous conduire au silence. Le chant grégorien est silencieux, il n'éveille en nous que des choses claires et profondes. Il est impossible de l'entendre, sans être dans le mystère du silence.

 

La présence de la vérité est un pays inviolable où tous les hommes de l'esprit ont leur patrie. Les cris en sont exclus. On n'y entre que dans l'agenouillement et le silence de la contemplation. C'est la pierre de touche qui permet de distinguer entre les vies profondes et les vies stériles. L'action qui compte et qui demeure n'est pas publicitaire. La seule qui soit éternelle, c'est l'action silencieuse où, tout d'un coup, une âme s'ouvre à la Présence de la vérité. C'est une sorte de jugement infaillible. Une vie sur la pointe des pieds est une vie créatrice et féconde qui fait son chemin. Autrement, elle est destinée à l'oubli.

 

Il nous faut nous interroger sur notre propre situation. Vivons-nous sur la pointe des pieds ? Si nous en étions là, c’est toute la vie qui serait le passage de la vérité.

 

François, cet homme incomparable, qui laisse percer à travers lui toute la puissance de la pauvreté et de l'amour, est proposé à nous comme la véritable expression du Christianisme. L'Evangile dans toute sa portée se réduit à cela. Nous sommes sur la fine arête où il s'agit de la vérité. A tout instant, nous pouvons en faire quelque chose qui écorche l'esprit, blesse l'âme. C'est la mise en demeure que Dieu nous adresse. Il n'est pas facile d'être chrétien. On peut si facilement être pris au piège d'une affirmation matérielle de la vérité.

 

Notre Seigneur a dit à Marie Madeleine : « Ne me touche pas ! » (Jean 20:17) On ne peut pas s'approprier la vérité. On ne peut que s'en approcher dans le dépouillement total et personne plus qu'un chrétien n'est exposé à l'idolâtrie, parce qu'il risque constamment de transformer la vérité en un objet dont on a cessé de vivre. Il n'y a pas d'idole plus écrasante. On la déforme, on la vide de sa substance éternelle, on la charge de biologie...

 

L'Eglise a toujours besoin d'une réforme qui commence par nous-même. C'est toujours une tentation des hommes d'Eglise de nous présenter l'Eglise comme une assurance. On rive dans la mémoire des enfants des formules pour toute la vie. Ils sont ainsi déformés dès la plus tendre jeunesse, initiés à une série de définitions qu’on ne leur demande pas de vivre. Qu’il y ait derrière ces mots le feu même de l’éternelle tendresse, ils n’en ont pas le moindre soupçon. Mais c’est le meilleur moyen de se garantir contre les fantaisies individuelles. Et on est vissé à ces formules pour toute la vie. On n'a pas besoin d'en comprendre le sens. On a donné ce visage d'objet à la vérité, cette obligation où il n'y a personne, où il ne s'agit pas de vivre, de découvrir, de s'émerveiller et de naître.

 

Le Christ n'a pas de plus grand ennemi que les chrétiens. Maurras n'avait pas tort de voir dans l'Eglise, telle qu'elle se présente, l'antidote de la Bible et de l'illuminisme des prophètes. C'est la trahison parfaite de confondre la méthode de gouvernement, la matraque, de la vérité qui transforme qui pénètre et qui crée, et non pas qui écrase ceux qui ne se soumettent pas à des hommes qui se battent sur des mots avec cet acharnement qui risque de transformer la vérité en massue.

 

La vie chrétienne est devenue une recette pour l'immense majorité des chrétiens assujettis à ces formules toutes faites comme condition d'une sécurité promise. Le dogme s'est desséché. Les chrétiens sont prêts à croire n'importe quoi, car les dogmes pour eux ne signifient plus rien. La Trinité ne signifie plus rien. A l'affût de nouvelles catastrophes, la Vierge seule se situe dans l'actualité d'aujourd'hui. Seule, elle peut faire appel à ce qui leur reste de sensibilité dans leur vie chrétienne vidée de foi profonde. Il ne faut pas s'alarmer des persécutions, mais de la vie de l'âme chrétienne où il n'y a plus rien à découvrir. Toutes les réponses sont données. Une si pauvre nourriture ne mérite pas l'héroïsme de toute une vie comme celle de cet aventurier incomparable qu'était saint François.

 

La vie des cloîtres est devenue elle-même conformisme et non pas fiançailles personnelles avec le Verbe de Dieu. L'Eglise est un voile mystique qui appelle chacun de nous à une sagesse personnelle, une incarnation de Dieu, vécue à travers une vie d'homme. Elle nous présente chaque jour une présence à vivre que chacun découvre à sa manière et selon son degré de générosité. Elle nous conduit chaque matin plus avant dans le pays de la vérité. Il y a là Quelqu'un qu’il s’agit de rencontrer. L'Eglise n’existe que pour nous proposer cette rencontre qui est le mystère et le secret de chacun. Il faut prendre conscience du changement et de la conversion qui sont nécessaires.

 

Nous pouvons ainsi plus pour la vie du Christ qu'en vaticinant contre les musulmans. Le danger ne vient pas d'eux, mais de nous. Si le Christ avait été brûlant dans la vie des chrétiens, s’ils avaient été le sel de la terre, l’Islam ne serait pas né. Le Christianisme conçu à la manière d'un Théophile n'est pas apte à communiquer l'Evangile et le prend par le dehors. Heureusement, l‘Evangile, personne ne peut le confisquer. Il suffit du silence de Jésus devant Pilate, il suffit d'une âme vivante pour que, de nouveau, la source jaillisse.

 

C’est un appel de la plus extrême urgence. Tant que nous continuerons à vivre en porte à faux, les mots passeront au-dessus de nos têtes sans modifier notre vie.

 

Il faut vivre sur la pointe des pieds pour donner à Dieu sa chance et que sa voix nous parvienne. Les théologiens n'écoutent pas parce que, pour eux, il n'y a pas de problème. Ils ne peuvent comprendre ce que les mots signifient sans une expérience authentique telle que les saints l'ont faite. Les mots de l'Evangile sont une confidence remplie de la Présence et de l'Amour du Christ et que l'on n'entend que si on est dans la confidence. Le Christianisme a beaucoup à redouter de ses adeptes. C'est devenu un tel salmigondis qu'on ne sait plus ce qu'il veut dire.

 

Le 18ème siècle avait raison de se défier de cette religion. Mais il ne sut quoi mettre à la place. La réponse de Dieu au ricanement de l'Encyclopédie fut la Fête du Sacré Cœur. Pour entendre Dieu, il faut vivre au niveau de l'amour, être consumé par la flamme de la charité, entrer dans ce cœur à cœur. Si nous avons compris ce message, nous reconnaîtrons l’Evangile. L’Eglise est tellement silencieuse qu'elle est insaisissable en dehors de la foi et de l'amour. Ceux qui ne la voient pas ainsi sont des idolâtres.

 

Il nous faut demander au Sacré Cœur de nous préserver de la confusion qui barre la route à son message. Comment reconnaître la vérité ? Elle n'est jamais là où l'on crie, presque jamais là où l'on parle. Il nous faut constituer notre monastère, comme le sacrement du silence. Il est fait pour ça. Autrement, ce serait un enfer. Les paroisses sont livrées à d'immenses clameurs. Les monastères devraient être l'antidote de tout ce bruit. Il faut vivre le silence comme une présence et l'accueillir comme une personne. Autrement, Dieu n'apparaîtra jamais. Ce qui convertit le monde, c’est le silence incarné devenu Quelqu’un. Il faut tenir à cela plus qu’à toute chose. Si nous blessons ce que saint Benoît appelait « la majesté du silence », nous serons à jamais les faux témoins de Dieu. Il écopera, il sera défiguré, il apparaîtra comme une idole.

 

Le Sacré Cœur a opposé à tous les sarcasmes la révélation silencieuse de son Amour. Ceux qui l’ont entendue en ont été transformés et ce sont les seuls vrais témoins de Dieu. Il faut faire taire le bruit que nous sommes et qui annihile la charité des œuvres parce qu’elle piétine la dignité des personnes.

 

La vérité, on la connaît quand on s'engage à fond, quand on l'écoute et quand on vit sur la pointe des pieds.

 

(1) Ces notes n’ont pas été revues par Maurice Zundel. Le texte et le contexte semblent indiquer que Maurice Zundel met dans la bouche de Jésus la question de Pilate : « Qu’est-ce que la Vérité ? »

La TOB nous dit : « Pilate lui dit alors : « Tu es donc roi ? » Jésus lui répondit : « C’est toi qui dis que je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. » Pilate lui dit : « Qu’est-ce que la vérité ? » (Jean 18:37-38)

 

ext_com

 

Homélie de Maurice Zundel, fin 1971, devant les organisateurs du Synode des diocèses de Suisse (Synode lancé en 1969 qui se tint de 1972 à 1975 dit « Synode 72 » (1) ). Publié dans Ton visage ma lumière à la page 181 (4).

 

Il y a environ 50 ans que Dom Renaudin nous a donné les éléments d'une théologie du Synode. Il passait en revue l'histoire de la croyance de l'Assomption. Il montrait avec une autorité documentaire incontestable que la croyance en l'Assomption de Marie (2) avait d'abord été affirmée dans la croyance du peuple chrétien. C'est la spontanéité de la piété de Marie qui a été la première expression de cette croyance.

 

Avant qu'elle ne fût consacrée par la hiérarchie et par des docteurs, Dom Renaudin montrait admirablement que le peuple fidèle avait été en quelque sorte l'organe du Saint-Esprit. Que le même peuple avait été le canal de ce témoignage apostolique en vivant et en exprimant cette croyance dans sa piété. Et quand la hiérarchie consacre cette croyance, elle lui donne une expression liturgique.

 

Quand les docteurs célébrèrent ce mystère, ils ne firent que reconnaître qu'à travers le peuple chrétien et sous l'inspiration du Saint-Esprit, le témoignage apostolique s'était fait jour. Il y a donc dans le peuple chrétien, précisément dans ses croyances vécues, dans la conformité de sa vie avec les exigences de l'Evangile, il y a une sorte de dépôt apostolique qui peut trouver un jour une expression et une consécration officielle, voire une définition dogmatique, parce que précisément, il s'agit toujours, à travers le peuple fidèle, d'un témoignage apostolique.

 

C'est pour cela que nous pourrions nous demander, quand il s'agit d'une théologie du Synode – et sans doute cela a été déjà fait – si le peuple fidèle est consulté pour dire ses opinions, les opinions du jour, ses options personnelles ou bien est-il vraiment consulté au titre de témoin de la tradition apostolique ?

 

Cela est de conséquence. Il est évident que si on se place dans l'éclairage d'une autorité ecclésiale, du mystère de l'Eglise dans sa profondeur insondable, le peuple fidèle n'est pas appelé par un Parlement à exprimer ses opinions ou comme un corps électoral à décider à la pluralité des voix ce qu'il convient de faire ou d'admettre. Il est consulté comme étant lui-même un organisme de l'Esprit saint, comme pouvant témoigner de la tradition apostolique qui est la seule règle, la seule autorité, la seule source de toute lumière.

 

L'Eglise ne fait que vivre ce témoignage, l'expliciter et en dégager toute la lumière, selon l'opportunité des temps et selon l'urgence des problèmes. Il y a donc une théologie du Synode qui est justement de faire appel au peuple chrétien, en tant qu'organe du Saint-Esprit, et en tant qu'il peut être son témoin par une présence vécue, par une conformité de vie à l'Evangile. Lui aussi, en un sens, est le dépositaire de la tradition apostolique. L'interroger sur cet aspect et lui faire peut-être prendre conscience qu'il a à trouver la réponse dans cette vie ecclésiale qui est surnaturelle, qui a sa source dans le Saint-Esprit et qui est répandue dans nos cœurs, cela a une immense importance.

 

Cela étant posé, nous pouvons nous demander quel est l'axe de ce témoignage que le peuple chrétien a à prendre. Quel est son centre de lumière ? Il n'y a qu'un seul centre de lumière, éblouissant, inépuisable, qui s'est inscrit dans l'Histoire en la naissance de Jésus, c'est la Trinité divine ! C'est la grande, l'immense nouveauté !

 

En Jésus Christ, le Dieu éternel qui était imparfaitement connu, se révèle comme Trinité. C'est à dire qu'il se révèle comme une éternelle communion d'amour. Nous n'avons pas affaire à un être solitaire qui se regarde, qui se contemple, qui se loue, qui s'admire, qui se repaît de lui-même, et qui demande qu'on le loue et qu'on l'admire.

 

Le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, le Dieu qui entre au cœur de l'Histoire, en Jésus-Christ, (et toute l'Histoire se réfère précisément à cet événement immense et inépuisable), il ne peut pas se regarder, revenir à soi, puisque le moi en lui est une relation à l'Autre. C'est au cœur de ce dépouillement, de cette désappropriation, qu'éclate la candeur de la lumière éternelle.

 

Si Dieu est pure transparence, s'il est l'infinie vérité, c'est précisément en raison de cette désappropriation, de ce vide éternel qu'il fait en lui-même, dans l'éternelle communication de tout son être ; dans cette circulation d'amour qui va du Père au Fils, du Fils au Père, dans la respiration vivante de l'Esprit saint.

 

Un tel Dieu, qui réalise lui-même la béatitude de la pauvreté, comme saint François l'a si profondément vécue : « Bienheureux ceux qui ont un cœur de pauvre, parce que le Royaume des Cieux leur appartient ». (Mt. 5:3)

 

Ce Dieu tout dépouillement, toute désappropriation, toute transparence, et tout Amour, est aussi toute liberté. C'est cela justement la merveille des merveilles, c'est qu'il est libre de soi. Il ne colle pas à soi. Il ne peut que se donner et il ne peut que susciter une créature et une création libre, appelée à se donner comme lui, à être ce qu'il est : offrande, transparence, amour, liberté. C'est cet événement colossal de l'Incarnation qui enracine la Trinité dans notre Histoire, nous émancipe en Dieu : « Je ne vous appelle plus mes serviteurs, mais mes amis ». (Jn. 15:15) Il n'y a plus de serviteurs, il y a des amis. Il y a une confidence, une intimité, un échange, un lien nuptial : " Je vous ai consacrés comme une vierge pure au Christ votre unique époux ". (2 Co. 11:2)

 

Nous sommes justement appelés par Jésus à cette liberté infinie, à nous émanciper de nous-même, précisément parce que nous sommes en face d'un Dieu qui est en nous le ferment de notre libération. Liberté, ce mot retentit partout : liberté des peuples, des classes, du travail, du sexe, de l'amour, de l'anarchie... Toutes les libertés, mais cela ne veut strictement rien dire si l'on n'a pas appris que la liberté authentique se trouve dans la libération de soi.

 

Justement, notre problème est celui-ci. Nous sommes emprisonnés par le mal, nous buttons contre les ténèbres, et lorsque nous nous interrogeons, que nous nous demandons « qui suis-je ? » nous rencontrons seulement du pré-fabriqué, des choses que nous subissons. Nous constatons, finalement, qu'il n'y a rien en nous que nous puissions tenir de nous-même. Alors, qui sommes-nous ?

 

Comment déboucher sur une responsabilité, sur une grandeur, sur une dignité, sur une valeur, sur une immortalité, s'il n'y a en nous que ces préfabrications, si notre moi est simplement le centre de gravité de tout ce que nous subissons, sans l'avoir aucunement choisi ?

 

En Jésus, nous apprenons le chemin de notre liberté. En lui, précisément, nous apprenons que la suprême grandeur, c'est la totale évacuation de soi ; que la suprême valeur, c'est de ne rien posséder ; qu'exister en forme de don, c'est cela même la caractéristique de la divinité. Alors il y a un chemin qui s'ouvre vers la liberté – entendu comme libération – parce que vivre de ce Dieu-là, de ce Dieu qui est une source qui jaillit en vie éternelle – comme dit Jésus à la Samaritaine – vivre de ce Dieu-là, c'est entrer au cœur de la liberté, c'est devenir une valeur, un bien commun, universel, capable de jouer à son tour le rôle de ferment de libération dans tous ses frères humains et dans toute la création.

 

C'est là le centre de perspective, le témoignage que le peuple chrétien a à rendre.

 

Toute la dogmatique est là, dans l'épanouissement magnifique de cette révélation de la liberté divine et de celle à laquelle nous sommes appelés. Rien de plus actuel, de plus brûlant, de plus passionnant, justement parce que c'est le seul problème.

 

L'homme a à se faire, et il ne peut se faire que s'il rencontre en lui cet espace infini de lumière et d'amour où Dieu se respire. Il a à se faire en se donnant, et à devenir parfait comme son Père céleste. (Mt. 5:48)

 

La réponse que le peuple chrétien doit donner est là, non pas dans les mots, mais dans la vie. Quand nous nous serons libérés de nous-même, il n'y aura plus de problèmes, tous s'éclaireront. Tous les handicaps, les obstacles, les murs de séparation, toutes les guerres, les haines, proviennent finalement de ce "moi possessif", individuel ou collectif qui s'adore lui-même, qui se prétend être à la source de tout bien, regardant toujours l'autre comme source de tout mal.

 

Et voilà que Jésus est venu nous guérir de nous-même en nous donnant ce Dieu qui est une éternelle communion d'amour. Lui qui n'a rien, qui est tout parce qu'il n'a rien, qui est l'anti-possession. C'est lui qui consacre notre humanité, qui nous apprend le chemin de notre liberté, puisqu'il est le chemin de notre liberté. Liberté dure, magnifique, liberté à conquérir sans cesse. Liberté créatrice où, dans l'évacuation de nous-même, nous pouvons nous ouvrir à une vie infinie qui porte la lumière jusqu'aux extrémités de l'univers.

 

C'est, je pense, dans ce sillage que nous avons à nous engager et que le peuple chrétien a à répondre. Rendre témoignage de cette vie d'intimité qui est plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même. Saint Augustin a rencontré la jubilation lorsqu'il est passé du dehors au dedans ; lorsqu'il a été frappé dans son intimité, par cette rencontre avec la « Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle » qui nous attend aujourd'hui, et que nous allons accueillir dans le silence de l'Eucharistie, en redisant avec Augustin ce mot toujours vibrant de la joie de la découverte : « Vivante désormais, vivante sera ma vie, toute pleine de toi ! »

 

Réponse à la question de l'Evêque

Le problème : A quel homme parlons-nous et de quel Dieu ? Je pense qu'il y a là une ambiguïté fondamentale.

 

Au sujet de l'homme d'abord : car on le suppose existant, alors qu'il a à se faire. On lui attribue des droits qui sont des droits de la personne à construire. Ce qui suppose une exigence formidable et une évacuation de soi qui est la condition même de sa libération.

 

A quel homme parlons-nous ? Il ne faut pas lui attribuer, alors qu'il n'est pas encore, des privilèges de l'homme qu'il a à devenir. Et d'autre part, de quel Dieu parlons-nous ?

 

Est-ce que nous nous référons vraiment au Dieu qui est apparu en Jésus-Christ, à ce Dieu qui est essentiellement liberté, parce qu'il est totalement libéré de soi, et qui nous appelle à une liberté identique à la sienne, dans le respect agenouillé de notre autonomie ; il la consacre par la mort de la Croix puisque, ne pouvant faire violence à cette autonomie dont il est lui-même le fondement, il ne peut la conquérir finalement que par cette mort, qui signifie son engagement total dans une création dont il reste infiniment responsable ; et il ne l'abandonnera jamais, puisqu'il l'a créée, pour qu'elle soit comme il est, c'est à dire investie d'une liberté totale et créatrice.

 

D'autre part, je voudrais vous signaler – ce que vous connaissez sans doute déjà – le très beau livre du prieur de Taizé sur les violents pacifiques (3). Dans un très juste équilibre, il essaye de nous montrer toutes les complémentarités de nos diversités et comment, dans le respect total des personnes, on peut arriver à surmonter toutes les barrières. Taizé est pour moi un très haut lieu, et je pense que nous avons à remercier Dieu du don prodigieux de cette Communauté qui vit si authentiquement une vie chrétienne, tout en nous faisant part de ses expériences. La lecture de ce livre, et une collaboration toujours plus étroite entre Taizé et nous, ne peuvent être que fécondes et heureuses.

 

(1) « Le synode suisse de 1972, a permis aux églises particulières de réaliser la réception de Vatican II et une mise à jour de la législation synodale pour relever les défis d'un monde contemporain en plein changement. » (thèse Aleksander Pietrzyk 1988)

(2) L'assomption de la très sainte Vierge, exposé et histoire d'une croyance catholique. Dom Paul Renaudin, édition originale 1908. On peut trouver des reproductions récentes.

(3) Violence des pacifiques, Roger Schutz, Prieur de Taizé, Presses de Taizé. Année : 1968

 

(4) TRCUSLivre « Ton visage, ma lumière, 90 sermons inédits »

Publié par les éditions Mame, Paris, 2011. 510 pages

ISBN : 978-2-7289-1506-4

http://www.fleuruseditions.com/livres/zundel/

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Homélie de Maurice Zundel au Caire en 1940. Non édité.

 

Nous sommes rassemblés aujourd'hui et nous sommes unis par ces paroles qui ont retenti, il y a vingt siècles : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang ». Si ces paroles n'avaient pas été dites, nous ne serions pas ici, il n'y aurait aucun lien entre nous, aucune amitié entre nous. Notre lien véritable, ce sont ces paroles éternelles et toutes puissantes, le lieu de rassemblement des chrétiens : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang ».

 

Les disciples d'Emmaüs ont reconnu Jésus à la fraction du pain. Ce rite si simple fut si précieux au cœur de l'Eglise, que dans les prisons de toutes les révolutions, il s'est toujours trouvé des prêtres pour célébrer en secret la fraction du pain. Si nous avons de l'amitié les uns pour les autres, c'est à cause de la fraction du pain.

 

Vous savez que saint Jean nous a rapporté, au 6ème chapitre de son Evangile, la promesse de l'Eucharistie. Relire ce chapitre en se souvenant du discours de Jésus à la Samaritaine, nous y trouverons le même mystère et le même signe de contradiction. Ceux qui acceptent demeurent et ceux qui n'acceptent pas s'en vont.

 

Jésus veut ménager quelque relâche à ses disciples, et leur ordonne de prendre la mer pour se réfugier loin de la foule, un peu plus loin. Mais, au moment de débarquer, on trouve la même foule. Quand Jésus voit cette foule si avide de l'entendre, il ne peut refuser de la nourrir de sa Parole, et le soir, il veut pourvoir à leurs besoins matériels et il multiplie les pains.

 

Il se trouve des gens qui veulent le porter en triomphe et le faire Roi. Voyant cette tournure que prennent les choses, Jésus ordonne à ses disciples de prendre la mer. Il calme les gens et puis monte sur une montagne pour prier. Pendant ce temps, une tempête soulevant les flots met en danger la barque des disciples, et Jésus, marchant sur les eaux, fait calmer la tempête.

 

Ces gens viennent à Jésus, non parce qu'ils sont émus dans leur cœur, mais parce que le travail de l'Esprit s'est affermi en eux et parce qu'ils sont mûrs pour être ses disciples.

 

Lorsque les gens demandent à Jésus : « Quand es-tu venu ici ? » (Jn. 6:25) Jésus répond : « Vous me cherchez, non parce que vous avez besoin de ma Parole, mais parce que je vous ai donné des pains et vous n'êtes pas rassasiés, mais travaillez et Dieu vous donnera le pain quotidien. Cherchez la nourriture que vous n'avez pas, le Père vous la donnera ». Alors, la foule répond : « Mais que ferons-nous pour accomplir l’œuvre de Dieu ? » et Jésus leur dit : « L’œuvre de Dieu c'est que vous croyez en celui qu'il a envoyé ». Mais la foule répond : « Quel signe fais-tu donc pour que nous croyions en toi ? » Jésus dit : « C'est le Père qui vous donnera le Pain du ciel, car le Pain de Dieu c'est celui qui est descendu du ciel et qui donne la vie au monde»

 

« Seigneur, donne-nous de ce Pain ».(Jn. 6:35) Jésus dit : « C'est moi qui suis le Pain de Vie, celui qui vient à moi n'aura pas faim et celui qui croit en moi n'aura jamais soif. Je vous ai dit : Vous m'avez vu et vous ne croyez pas en moi, mais tous ceux que m’envoie le Père viennent à moi, et ceux qui viennent à moi trouveront le Père. Quiconque vient à moi, je ne le rejette point, mais je le ressuscite au dernier jour»

 

Les Juifs disaient : « Mais c'est Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère ». Jésus dit : « Ne murmurez pas entre vous, personne ne peut venir à moi, si mon Père ne l'a dit. En vérité je vous le dis, celui qui croit en moi aura la vie éternelle. Je suis le Pain vivant qui est descendu du ciel, si quelqu'un mange de ce Pain, il vivra éternellement et ce Pain, c'est ma chair crucifiée. »

 

« En vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, si vous ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous. Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Celui qui se nourrit de moi, lui aussi vivra par moi, ce n'est pas comme vos pères qui ont mangé la manne et ils sont morts, moi je vous donne la vie éternelle» […] « Jésus connaissant par son esprit que ses disciples murmuraient, leur dit : » […] « Mes paroles sont d'Esprit divin, mais il y en a qui ne me croient pas, et personne ne peut venir à moi, s'il ne m'a été donné par mon Père. Alors, beaucoup de ses disciples se retirèrent et Jésus dit à ceux qui restaient : Ne voulez‑vous pas partir ? » Et ils répondirent : « Nous savons que tu es le Fils de Dieu ». (Jn. 6:25-69)

 

Ce discours prend toute sa valeur quand on le rapproche des paroles de la Samaritaine. Aussitôt après la confession de saint Pierre : « Tu es le Fils », Jésus dit : « Le Fils de l'Homme sera livré aux mains des prêtres et aux gentils pour être crucifié ». Dès que Pierre a confessé Jésus comme le Messie, Jésus pressent quelle était la nature de ce messianisme, non pas le Messie acclamé, mais le Messie crucifié. Tout l'accent de ce discours est mis sur le messianisme de la Croix.

 

« Cherchez la nourriture que le Père vous donnera, la nourriture du ciel, c'est moi-même, c'est ma chair et mon sang ». Manger sa chair et boire son sang, c'est entrer de toutes ses forces par la foi au mystère de Jésus crucifié. Et nous savons que ces paroles ont pris corps le soir de la Cène, cette promesse est devenue une Parole éternelle. Saint Paul dit : « Toutes les fois que vous mangez ce Pain et que vous buvez ce Calice, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne ». (1 Co. 11:26) Importance inouïe de ces paroles. Il faut un appel à ce thème fondamental qui est le messianisme de la Croix.

 

Etre disciple de Jésus, c'est le vivre jusque là, jusqu'à la mort de la Croix, jusqu'au don total de soi-même, c'est à dire pour le salut du monde. Et cette adhésion, nous la trouvons dans ces paroles : « Ceci est mon Corps donné pour vous, ceci est mon Sang versé pour vous ». Cette adhésion, nous la ferons au milieu de nous en prenant son Sang et son Corps, alors il sera vraiment au milieu de nous pour nous faire participer au mystère de la Croix.

 

Communier, ce n'est pas simplement recevoir et se laisser sanctifier par la Présence de Jésus et c'est là-même le principal, que nos âmes soient ouvertes, que nous consentions, que nous apportions à l'autel le OUI de notre amour. Et ce Oui qui apporte à l'autel un sentiment d'immolation, c'est cela qui fait la véritable communion spirituelle. Et celle ou celui qui les reçoit en esprit peut les accepter et les vivre.

 

Le mystère de la Croix n'est pas une action à voir, mais une action à vivre, une action à accepter, à comprendre. Chaque fois que vous boirez de ce vin et mangerez de ce pain, vous annoncerez la mort du Seigneur. L'importance unique de la Communion, nous avons dans la Messe même l'accomplissement de la Rédemption.

 

La Croix, pour nous, c'est la Messe, car la Messe c'est s’unir à la Croix. Celui qui se sépare de l'autel, se sépare de la Croix, du salut, de la vie de Jésus. Il est impossible de comprendre toute la valeur de l'Eglise catholique, sans porter dans son cœur la mort de Jésus, sans annoncer cette mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne.

 

« Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », il n'y a pas au monde de parole plus grande et plus belle. Et des nations ont été bouleversées d'émotion et d'admiration devant ces paroles : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang ».

 

Et je me souviens, qu'étant en Angleterre, et entendant ces mêmes paroles, j'avais le sentiment d'un immense appel et un appel pour tous ceux qui, ne comprenant pas encore, désiraient répondre dans le fond de leur âme.

 

Jésus est au milieu de nous, il est en nous, il a choisi les éléments les plus simples, le peuple, c'est pour nous indiquer qu'il veut être comme nous, pour nous, en nous. Toute notre vie doit devenir sacramentelle. Vous savez que l'Incarnation de Jésus ne suppose aucun changement du côté de Dieu. La consécration eucharistique ne suppose aucun changement du côté du Christ. Jésus n'est pas enfermé dans une hostie comme une montre l'est dans un écrin, mais c'est une Présence au-dessus.

 

Du speaker de T.S.F. (1) qui parle en un seul lieu, sa voix est recueillie partout où un appareil est ouvert. Il y a un peu de ce rayonnement dans la Présence de Jésus, sans que Jésus ne soit affecté dans cette consécration. Toute la nouveauté est du côté des espèces du pain et du vin ; aucun contact visible passe dans l'Eucharistie. Avec le Corps de Jésus, nous n'atteignons sa sainte humanité que par l'Esprit. Nous avons dans l'Eucharistie le bien suprême de l'Incarnation.

 

On pouvait se tromper en face de l'humanité de Jésus, mais il est impossible de s'attacher au bien et à la Communion pour elle-même ; tout cela n'est vie et Amour que pour celui qui a déjà la foi. L'Eucharistie représente l'immolation la plus profonde et l'anéantissement le plus parfait, puisque Dieu consent à se donner à nous et à apparaître sous les apparences, non pas d'un homme, mais d'un Dieu.

 

Nous sommes au cœur du Royaume de Dieu. Le Royaume de Dieu c'est que le moi se dépouille et que la divinité prenne possession de l'être. Nous avons ici le Royaume de Dieu réalisé dans sa plénitude, caché sous le pain et le vin. Nous qui avons tant de peine à être, à renoncer à paraître et qui sacrifions si volontiers l'être au paraître, voilà une merveilleuse leçon du Christ qui engage à paraître et à demeurer comme un être invisible.

 

Si Jésus nous attend dans le silence, si la Parole de Dieu est devenue silence par l'Amour, c'est que nous-même nous devons peu à peu être transformés en vivantes hosties qui n'ont plus de vie que pour porter le Christ et pour le porter aux autres Le mystère de la Messe, de l'Eucharistie doit se réaliser dans votre vie, car vous aussi vous êtes prêtres. Le Christ étant essentiellement prêtre, puisqu'il est l'interprète entre Dieu et l'homme, le trait d'union entre Dieu et nous, puisque, du sacerdoce de Jésus-Christ, toute créature qui vit de Jésus, devient essentiellement prêtre. Nous ne sommes pas tous prêtres dans le même sens, mais l'essence du sacerdoce est de représenter Dieu et de le donner et ceci vous appartient, vous êtes prêtres.

 

Il faut vivre le mystère de Jésus. A la Messe, il faut redire, au-dedans de vous, ces paroles de la consécration : « Vous êtes UN avec le Christ », vous n'êtes pas étrangers, et par conséquent les mérites du Christ sont les vôtres. Et ce don qu'il fait par la consécration, il le fait en vous aussi et vous devez redire à Jésus : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang ». Toutes les fois que vous buvez de ce calice, vous annoncez la mort et toute votre vie se renouvellera si vous prenez part à la liturgie comme au mystère de Jésus se vivant en vous, et si vous vous en allez par le monde pour changer toute créature au sang et au corps de Jésus. C'est ainsi que la vie devient sacramentelle.

 

Saint Benoît, lorsqu'il parle des instruments du monastère, veut qu'on les traite comme des vases sacrés. Toute la vie chrétienne est une liturgie, elle est le développement de la Messe, le développement de la Croix. Et une âme qui vit dans le mystère du Christ, alors elle sait que, quoiqu'elle fasse, tous ses gestes ont une portée divine.

 

Il ne s'agit pas de nous hisser à cette hauteur, mais de laisser Jésus venir à nous. Et il y aura un encouragement à penser que vous n'avez pas été oubliés, que toutes ces aspirations n’ont pas été vaines en vous. Le rite de la communion du vin et de l'eau dans la Messe, ceci figure le peuple chrétien uni à cette humanité de Jésus. Toute notre vie est là, nous avons à nous mêler à la sainte humanité de Jésus. Et dites-vous que, dans ces quelques minutes que vous passez en conversation avec les autres, dites-vous que jamais vous ne devez laisser passer une seconde inemployée pour le Règne de Dieu.

 

Puisque nous sommes une hostie vivante, un sacrement de Jésus, il faut que nous laissions à ceux avec qui nous entrons en contact, le sentiment qu'ils ont reçu quelque chose de divin ; c'est ainsi que le monde sera sauvé. Les paroles n'ont aucune valeur, mais Dieu est tout-puissant et si tous, nous sommes disposés à laisser pénétrer Dieu en nous, alors plus rien ne sera perdu et rien ne sera plus absurde, car tout nous apparaîtra au travers de la Présence du Christ. Ce mot de Pascal : « Faire les petites choses comme des grandes, à cause de la majesté du Christ en nous » (2). Alors, toujours, nous pourrons dire : « Ceci est mon corps donné pour vous, ceci est mon sang répandu pour vous ».

 

(1) La T.S.F. est la Transmission Sans Fil, la radio.

(2) Blaise Pascal, Pensées, fragment n° 554 (éd. de Brunschvicg) « Faire les petites choses comme grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous et qui vit notre vie, et les grandes comme petites et aisées à cause de sa toute-puissance. »

 

ext_com

Représentation intimiste par Le Caravage : "la Cène à Emmaüs",

proche de la première Cène, et comme une institution de l'Eucharistie.

 

 

Notes sur des paroles de Maurice Zundel, le Caire en 1942. Non édité.


L'erreur est un témoignage à la vérité. Le mal est un reflet du bien. Il faut mettre en valeur l'âme de vérité et savoir découvrir les vérités enchâssées dans les erreurs. Il faut essayer de tout comprendre pour tout aimer, d'avoir un immense amour qui comprenne tous les systèmes. Il y a quelque chose de chrétien, de divin dans chaque religion. Catholique veut dire universel.

 

Bergson est un témoin de l'Esprit. Nietzsche lui aussi, en allant jusqu'au bout de ce qu'il croyait être son athéisme, en se refusant à rien espérer. Solitude de Zarathoustra. Il croyait ne pas croire. Il ne connaissait pas le vrai Dieu, Jésus.

 

Le Dieu auquel s'oppose Nietzsche, c'est le grand machiniste.

 

Nous, les acteurs, ne serions que des fantoches dont la vie n'aurait aucun sens. « Qu’y aurait-il à faire s'il y avait des dieux ? » disait-il. Et, il voulait que l'homme fût le véritable créateur : le surnommé.

 

La tradition chrétienne est tout autre. Dieu est Esprit, Dieu est intérieur, Dieu est Amour. L'univers, qui est spirituel dans sa source, puisqu'il est à recevoir comme un don de l'Esprit.

 

Tout est à faire, au contraire, parce qu'il y a un Dieu, un Dieu qui est Amour. La loi de l'amour est dans le don réciproque. Dieu dit Oui, toujours Oui. Mais si nous, nous disons Non ?

 

Le Roi qui veut épouser une bergère est tout Oui, mais la bergère peut dire non. L'amour ne peut être contraint. Quand il y a amour, il y a égalité parfaite.

 

Tout est à faire pour nous, car si le monde est créé du côté de Dieu, il ne l'est pas du nôtre. Le dessein de Dieu est lié à notre choix. La pièce n'est pas jouée d'avance. Nous ne sommes pas les fantoches. Nous devons créer avec Dieu un univers selon l'esprit et qui soit liberté, conscience, amour. Notre oui doit être à la hauteur de son oui. Nous devons nous transformer nous-même spirituellement.

 

Pourquoi ne serais-je pas Dieu, disait Nietzsche, pourquoi Dieu est-il Dieu et non pas nous ? Et il se révoltait à l'idée d'un Dieu qui nous aurait créés pour s'imposer à nous.

 

Nietzsche est l'homme qui veut se faire Dieu contre un Dieu tyran. Toute autre est la conception chrétienne de Dieu. Le vrai Dieu est victime de la liberté créée et il agonise en tous les maux plus que l'homme lui-même. Devant le vrai visage de Dieu, les obstacles de Nietzsche s'écroulent. Le Dieu chrétien est le Dieu saint, en qui l'humanité peut avoir une confiance absolue puisqu'il partage sa souffrance au lieu d'en être complice. Il est la suprême sainteté.

 

La sainteté consiste à être diaphane à Dieu. C'est un mouvement vers l'Autre.

 

Le saint a son moi en Dieu. Il se perd de vue. Saint François ne se voyait plus. C'est un effacement devant la Présence réelle, la mise en valeur du trésor caché qui est la vie de la vie. C'est un élan, une sortie de soi toujours plus parfaite. C'est la recherche de Dieu, la Présence de Dieu. Tous les saints vivent dans cette lumière de Dieu qui les délivre et les désapproprie. Ils sont des élans vivants vers lui. Ils sont transparents à sa Présence. C'est l'extase des saints qui les fait sortir d'eux-mêmes.

 

En Dieu, quelque chose correspond à cet état de dépossession, de pauvreté, qui nous purifie de nous-même. La très Sainte Trinité n'est pas une monade solitaire, mais une extase éternelle. Le mystère de la Trinité est un océan de lumière, de joie, de jeunesse que nous comprendrons éternellement davantage car elle est un mystère de clarté.

 

La foi consiste à recevoir la lumière divine dans notre intelligence, à plonger dans l'intimité de Dieu. La foi va au-delà de l'intelligence et la jette dans l'abîme de lumière. Elle est au sommet de son effort.

 

En réalité, on ne voit que Dieu avec l'esprit. Il est au fond de la science, de la beauté, de l'amour. Il est la seule lumière, mais souvent on ne le connaît pas.

 

La Trinité est la source de toute clarté. La foi est l'exigence suprême de l'intelligence.

 

La Trinité est l'expression suprême de la connaissance et de l'amour. Pour Aristote, Dieu est la pensée de la Pensée. Le Dieu de l'Evangile est le Dieu en trois personnes : Père, Fils et Saint-Esprit. Connaître est, dans le Père, l'éternelle génération du Fils, et dans le Fils, l'éternelle expression du Père, son image, la candeur de sa lumière. Aimer est, dans le Père et le Fils, la respiration ineffable de l'Esprit.

 

La Trinité est l'affirmation de l'Amour. La distinction des Personnes rend possible le don à un Autre, l'altruisme, au sein de la parfaite unité.

 

Le Dieu saint est le Dieu Amour, l'altruisme éternel. La Trinité est l'Amour parfait : distinction relative et identité absolue.

 

La Trinité est une pauvreté éternelle. Le rayon de la connaissance en Dieu ne revient pas sur soi. Il est suspendu entre un double élan : Père et Fils. Chaque Personne n'étant tout entière qu'une vivante relation en l'ouverture infinie d'une extase éternelle, « comme un oiseau qui ne serait que vol ».

 

La Trinité, c'est Dieu tout élan, extase et fécondité toujours actuelles. Le Fils est l'éternel nouveau-né et le Saint-Esprit est toujours le baiser matinal. La vie de Dieu est le jaillissement éternel de l'éternel Amour, et la lumière ineffable, sont la personnalité et l'altruisme éternels. En Dieu, la Personne est l'élan infini de l'infini vers l'infini. Elle est simplicité ineffable, comme la candeur de la lumière éternelle et la transparence de l'Amour.

 

En nous, il y a lumière et ombre ; don et refus ; altruisme et égoïsme. La sortie de nous-même n'est jamais totale. Pour aimer l'autre, il faut sortir de soi.

 

Dieu est tout Amour, désintéressement absolu, humilité infinie. Il vient à nous, non comme dominateur, mais avec sa Pauvreté.

 

La grandeur de l'existence est dans le don. Dieu est Amour, Dieu est don et il nous communique le privilège de son être.

 

L'être est dans le don.

 

L'être infini est dans le don infini.