- De janvier à mars 2014

Notes  non revues par l'orateur  prises lors d'une conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1950. Inédit.

 

Tous les problèmes sont des problèmes dans la mesure où nous pouvons en faire une expérience.

 

Choisir : la puissance de choix peut être interprétée comme une faiblesse. Le fait qu'on peut choisir ne suffit pas à faire de la liberté une valeur essentielle, mais il faut que le choix fasse de notre liberté une expérience où nous sommes engagés. C'est tout le problème de l'existentialisme.

 

Qu'est -ce que ce "je" ? Une valeur ? Un Himalaya ? Ou un déterminisme ?

 

L'épreuve de la liberté deviendra un véritable problème, quand on sentira qu'elle est un changement d'étage. Mais nous ne pouvons faire ce changement par nous-même. II faut y être porté et c'est quand on est entré dans l'acte même de la liberté, qui est la libération. Il n'y a d'autre problème que celui que nous sommes capables de devenir nous-même, en étant nous-même notre propre devenir.

 

Problème de la Tradition

Le problème de la Lettre supposerait que la religion chrétienne est une religion du livre. D'abord, les Apôtres n'avaient pas de livre. Ils avaient l'Ancien Testament, que les Juifs leur opposaient, d'ailleurs. Ils avaient leurs témoignages, leurs souvenirs communs, mais pas de livres en propre, pas de style.

 

Le Nouveau Testament s'est constitué peu à peu et il a fallu attendre jusqu'à la fin du siècle pour avoir "l'Evangile". Cela fait déjà cinquante ans que l’Eglise existe et elle n'a pas encore l’Evangile. Ce n'est qu'entre 150 et 175 que se constitue la collection que nous avons aujourd'hui  et encore...  L'Apocalypse a été longtemps discutée. Pendant ce temps, l'Eglise vivait.

 

A l'époque des origines, il n'y a pas d'imprimerie. Il faut copier. La matière coûte cher : parchemin, peau ou papyrus. L'encre est mauvaise, et les plumes. Il faut un temps infini pour copier : pour un scribe exercé, il faut dix jours pour copier l’Epître aux Romains, cent-cinquante jours pour copier tout le Nouveau Testament. C'est un luxe qui coûte trop cher. La cherté même faisait un empêchement à la diffusion de l'Evangile.

 

Un autre aspect de la question est que nous n'avons pasles textes originaux. Nous avons des copies de copies : il y a des variantes dans les marges qui indiquent plusieurs façons de lire une phrase. Comment saurai-je la variante que je dois choisir ?

 

Exemple concret : Fin du Prologue de saint Jean : « A tous ceux qui l'ont reçu... etc. Qui, non du sang, ni de la volonté... sont nés. » Variante : « ... Il a donné le pouvoir d'être appelés enfants de Dieu à tous ceux qui ont cru qu'il était né, non de la chair, mais de Dieu ».

 

Autre exemple : Dans saint Jean 9, quand Jésus guérit l'aveugle-né : ... Finalement l'aveugle défend sa guérison, on le chasse, il rencontre Jésus qui lui dit dans une version : « Crois-tu au Fils de Dieu ? » et dans l'autre : « Crois-tu au Fils de l’Homme ? »

 

Laquelle choisir ? Pour moi : "Fils de l'Homme" qui est une leçon plus difficile pour la vérité, tandis qu'à l'époque Fils de Dieu était une expression qui venait plus naturellement dans le cerveau du scribe. Cette différence change l'orientation de la recherche, sinon de la conclusion.

 

Un autre exemple : Lors de la rencontre des disciples, Jésus dit à Nathanaël : « Je t'ai vu sous le figuier ». Et il répond : « Tu es le Messie, le Fils de Dieu. » Comment cela s'accorde-t-il avec Matthieu : « Qui dit-on que je suis ? » Messie, alors, était une bombe atomique. Les Apôtres, laborieusement, disent : « Tu es Eli, » etc. Puis Pierre dit : « Tu es le Messie. » Et Jésus dit. « Tu ne le dis pas par toi-même, c'est mon Père qui te l'a révélé. » Messie n'a pas le même sens dans Jean. Il y a une différence de niveau ou bien l'histoire de saint Matthieu n'a plus de sens. Ceci n’est pas dans le texte, on ne le voit pas. Il faut connaître les textes, avoir l'habitude des variantes, etc.

 

Alors, comment voulez-vous que l’Incarnation puisse tenir à un texte ? Ce qui était important, c'était que la personne de Jésus fût présentée et que cette Personne fût la lumière et la vie.

 

L'Evangile n'a pas commencé par l'Ecriture, mais par la Parole. La Tradition est une parole vivante. C'est lui-même qui est une Parole qui travers l'histoire. Les Apôtres sont dispersés. Il n’a converti personne. Il ne convertit pas par des textes irrésistibles, mais parce que ses paroles sont tellement brûlantes qu'elles constituent une sorte d'intimité qui fait vivre. Une conscience d'une vie, d'une Présence, qui demeure dans cette communauté qui ne cesse de ruminer cette histoire... Une sorte de conscience appliquée à une intimité qui saisit ce qui peut être dit sans la trahir et qui dit ce qu'elle signifie en la trahissant.

 

On voit les connexions entre la personne du Seigneur et la conscience de cette communauté. Il ne s’agit pas d'avoir un livre dont on se réclame parce que, dès le commencement, la vie chrétienne, c'est le Christ. Il n'y a jamais de dogme qui ne soit que comme une présentation simplement de la personne du Christ. Il y a toujours un lien entre elle et l’être.

 

Les Apôtres sont là, avec leur nature butée, obstinée, ne voulant pas rompre avec le judaïsme. Mais, peu à peu, par d’énormes brisements au-dedans d'eux-mêmes, ils viendront à comprendre qu'ils ne peuvent que trahir le Christ en se rattachant au judaïsme. Ils doivent vivre ce formidable évènement avec le Christ, dont ils attendaient qu'il les conduise à la gloire. Ils n'ont pas la Trinité ‑ ils ne l'excluent pas ‑ mais n'ont pour vivre que la personne du Christ.

 

C'est d'autant plus important que nous ne savons pas si nous ne pourrions pas découvrir, une fois, un texte qui changerait considérablement les textes. Dans la mesure même où vous vivez la Liturgie, vous ne savez pas où ce texte se rattache et vous prenez le texte tel quel, pour qu'il signifie la présence du Christ. Il y a des textes de vengeance qui sont devenus dans la liturgie des textes d'amour (le texte du Précieux Sang). Il faut être extrêmement prudent en lisant ces textes, pas leur donner une valeur absolue, les lire comme un message d'amour : l'Ecriture est le message d'amour du cœur de Dieu et, si on le présente sous ce jour, personne ne peut en être choqué.

 

La Tradition chrétienne n'est pas l'établissement définitif d'un texte, mais une Présence. L'Ecriture est un texte qu'il faut lire quand on lui est accordé, sinon… On a vu cela dans les Œuvres de jeunesse : on lit chaque fois une tranche, il faut y inventer un commentaire et c’est la meilleure façon de les abîmer. On voit que le Christianisme primitif ne s'est pas figé dans une seule formule. Il a accepté d'aller dans diverses directions. Il est clair que celle de Jean est différente de celle de Matthieu. Et c'est la Personne du Christ qui a permis ces différenciations, parce qu'elle est vivante et ne nous rive pas à un être défini.

 

Ce mot d'Ignace d'Antioche : « J'ai entendu dire à certaines gens : je ne crois que ce que je vois dans les archives. Je leur répondais : ‑ Mes archives à moi, c'est Jésus. » C'est justement la question : « Mes archives à moi, c'est Jésus » : Jésus, sa Passion, etc. Ainsi il n'y a pas besoin de chercher les textes qui ont donné prétexte au dogme de l'Assomption, mais c'est que, simplement, c'était une confidence qui était mûre.

 

Ce qui complique les choses ; car, si l'on a un texte dans sa poche, il est définitif. Tandis que si l'on doit lire le Christ, c'est une autre affaire.

 

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Retranscription d'une page isolée d'un texte incomplet de Maurice Zundel se rapportant à la Maternité de la très Sainte Vierge. Lieu et date inconnus.

 

... Dès le premier instant de son existence, elle est tournée vers cet Orient, et le premier battement de son cœur inaugure la maternité qui a son principe dans l'Esprit.

 

« Salve, Sancta Parens », chante l'Eglise en face de sa maternité, sur le berceau de cette petite fille. « Salut, toute sainte, vous qui enfantez ». Elle est déjà tout à lui, entièrement désappropriée d'elle-même, tout ordonnée à la pensée de Jésus. C'est pour l'avoir ainsi conçu dans son cœur, pour l'avoir nourri continuellement dans son âme, de la substance de son esprit, pour s'être continuellement donnée à lui dans le mystère de sa vie intérieure, qu'elle mérite de le concevoir dans sa chair, et de l'abriter dans le tabernacle virginal de son corps, quand l'ange lui propose le message divin, dans l'offrande du premier Ave Maria.

 

Le don qui n'a cessé de grandir en elle fait mûrir aussitôt ce oui où nous sommes tous engagés jusqu'à la mort de la Croix.

 

Marie, en effet, connaissait l'issue du drame rédempteur. Elle savait à quelle ignominie était voué l'enfant de ses entrailles. Son consentement aux paroles de l'Annonciation contient déjà son acquiescement à cette mort d'amour qui la […] avec lui.

 

Et comme tout cela s'est accompli pour nous, ce n'est pas forcer les données les plus certaines de penser que Marie nous a choisis, chacun, avec toute la profondeur d'âme dont elle était capable, en acceptant pour chacun de nous le martyre indicible dont sa maternité divine engageait la promesse.

 

Est-ce qu'une mère aime ses enfants en série ?

Est-ce qu'elle n'a pas pour chacun une tendresse à la fois totale et unique ?

 

Nous avons une Mère, la Maman de nos rêves, en qui toute notre enfance ressuscite, vers qui peuvent monter toutes nos détresses, toutes nos plaintes, tous nos espoirs.

 

C'est par son cœur qu'il a plu à Dieu de former l'élan filial de notre prière.

 

 

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Notes de Maurice Zundel pour une homélie sur Saint-Joseph. Lieu et date inconnus.


Marie, fiancée à Joseph a conçu par le Saint-Esprit, secret de Dieu qu'elle ne me reconnaît pas le droit de dévoiler, même à Joseph... Que Dieu défende ses droits...

 

Joseph inquiet prend la résolution de la renvoyer secrètement.

 

Tous deux sont arrivés au stade de l'amour parfait qui se traduit par un abandon total entre les mains de Dieu.

 

Dieu attendait cette démission absolue d'eux-mêmes pour parler. Il envoie son Ange et la docilité de Joseph à la Parole de Dieu lui mérite de sa part, par l'intermédiaire de Marie, la canoni­sation la plus belle qui soit, quand la Sainte Vierge (qui savait) dit un jour à Jésus : « Ton Père et moi, dans la douleur, nous te cherchions ».

En se remettant à la divine Providence, Joseph s'est dépassé lui-même pour vivre dans le mystère d'amour du Fils de Dieu devenu SON enfant. Mais il ne connaîtra que le côté obscur, puisqu'il ne verra pas les prodiges de la vie publique de Jésus, ni la gloire de sa Résurrection.

 

Si les siècles chrétiens ont témoigné leur amour pour Marie en lui élevant tant de belles cathédrales, que penser de la vénération et de la tendresse de Joseph pour son épouse.

 

Lui, le géant du silence dont on ne nous a pas conservé une seule parole, a vécu dans l'oubli de soi et le don de lui-même à Dieu, gardant pour lui, la peine et s'efforçant de l'épargner aux deux trésors qui remplissaient sa vie. Quel beau modèle car pour finir, la perfection, la sainteté, c'est LA JOIE DES AUTRES !

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Conférence de Maurice Zundel à Lausanne, clinique de Bois-Cerf, en mai 1973. Publié dans Ses Pierres de Fondation (3) page 189. Le texte présenté ici est la retranscription de la conférence sans correction.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Mes chères sœurs,

« Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. »

Cette parole de notre Seigneur exprime admirablement la nécessité de nous transformer pour connaître Dieu. Nous avons vu que c'est la loi même des relations interpersonnelles. Les époux ne se connaissent mutuellement que dans la mesure où ils s'identifient l'un avec l'autre, dans la mesure où chacun fait le vide en soi pour accueillir l'autre. On ne peut connaître une personne que dans la mesure où on l'accueille en soi.

 

L'amour suppose donc une profonde transformation où on se libère de soi pour devenir, en quelque manière, l'autre. Et il va de soi que cela se vérifie au maximum, au plus haut degré, dans nos relations avec Dieu, comme Notre Seigneur le dit admirablement à la Samaritaine : « Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. » (Jean 4,23) Cela veut dire que la connaissance de Dieu est liée, d'une certaine manière, à une incarnation.

 

La connaissance de Dieu n'est pas une connaissance théorique, abstraite, impersonnelle, que l'on pourrait se procurer comme on apprend un théorème de géométrie. On ne connaît Dieu que dans la mesure où l'on vit de Dieu ; et vivre de Dieu, c'est donc accueillir Dieu en soi, c'est le laisser vivre en soi ; c'est donc, d'une certaine façon, vivre l'Incarnation de Dieu.

 

Dieu est au-dedans de nous. Augustin nous l'a appris de la manière la plus profonde et la plus magnifique. Dieu est au-dedans de nous, il est toujours déjà là. C'est nous qui ne sommes pas là ; et pour que Dieu, justement, devienne un événement de notre vie, il faut que notre présence s'ajoute à la sienne ou que notre présence en tous cas, réponde à la sienne.

 

On peut donc dire que la Révélation, où qu'elle se produise, dans l'Ancien Testament ou ailleurs, dans d'autres peuples qui ont pu recevoir des illuminations de la part de Dieu, toute connaissance authentique dans le monde, toute connaissance efficace de Dieu est une manière d'incarnation, c'est-à-dire que Dieu se fait jour à travers une vie humaine. Il se reflète en elle, il transparaît à travers elle.

 

Bien entendu, ces incarnations ne sont pas parfaites. Elles sont imparfaites, au contraire, dans la mesure où l'homme est imparfait.

 

Jérémie est l'un des plus grands prophètes. Néanmoins, quand il prie – au chapitre 17 de son livre – quand il prie pour la destruction de ses ennemis, nous reconnaissons là les limites de l'homme. Notre Seigneur a prié, au contraire, pour le salut de ses ennemis et non seulement il a prié, mais il a donné sa vie pour eux.

 

Donc, l'incarnation qui est le mode normal par où Dieu se révèle dans l'humanité, en devenant une Présence qui transparaît dans l'homme, l'incarnation est imparfaite dans la mesure où l'homme est imparfait.

 

Nous voyons le prophète lsaïe, le géant du prophétisme, nous le voyons contempler Dieu dans une espèce de gloire royale et magnifique où évidemment le spectacle de la cour – à laquelle vit précisément le prophète Isaïe – où les images de la cour ne sont pas étrangères. Il se représente Dieu comme le "Roi des Rois", comme le "Seigneur des Seigneurs", selon sa propre psychologie. Pour lui, la gloire s'exprime dans des images royales parce que, dans son expérience quotidienne, c'est ainsi que la gloire humaine s'exprime avec le plus d'éclat.

 

Donc les prophètes, à leur manière, les saints et les génies, à leur manière, sont une sorte d'incarnation de Dieu. On ne s'y trompe pas d'ailleurs : qu'est-ce que l’on cherche dans la vie des saints ? On cherche précisément une Présence de Dieu, et lorsqu'on a le privilège de rencontrer un être qui est vraiment totalement uni à Dieu, on ne pense pas à lui, mais on pense immédiatement à ce Dieu qui resplendit à travers lui.

 

L'Incarnation est donc une sorte d'expérience ou d'accomplissement, de réalisation que l'on retrouve à toutes les étapes de l'histoire humaine, avec plus ou moins d'éclat, en rencontrant toujours des limites là où l'homme est imparfait.

 

Ce qui distingue la Révélation en Notre Seigneur, c’est que l'Incarnation en Notre seigneur a un caractère unique, définitif et indépassable. Mais il ne faut pas isoler cette Incarnation en Notre Seigneur des autres qui la préfigurent, qui la préparent et qui nous préparent en quelque sorte nous-mêmes à la recevoir, à la comprendre et à la vivre.

 

La formule du Credo, cette formule que nous chantons et qui est vénérable : « Il est descendu du ciel. Il a pris chair de la vierge Marie par l'opération du Saint-Esprit », cette formule, évidemment, est une image dont nous voyons immédiatement le caractère symbolique. « Le ciel – Notre Seigneur l'apprend à la Samaritaine – le ciel est au-dedans de nous ».

 

Le ciel est en nous comme une source qui jaillit en vie éternelle et c'est dans la mesure où nous nous intériorisons nous-même que nous approchons du ciel. Dieu n'est pas derrière les étoiles, dans une espèce d'empyrée (1) mystérieuse où il trônerait entouré d'une cour que l'on pourrait, en quelque sorte, visualiser : Dieu est en nous comme un secret d'amour et ce qui le distingue de nous, c'est justement son intériorité. Ce qu'on appelle "la transcendance de Dieu", c'est justement son intériorité pure.

 

Dieu est tout au-dedans, et nous, nous sommes au dehors. Et pour venir à lui, nous avons à nous intérioriser en rencontrant notre propre intimité dans le rayonnement de la sienne. Donc, Dieu n'a pas à descendre du ciel, il n'a pas à venir sur l'éther puisqu'il est déjà là. Comme dit Augustin dans son célèbre couplet : « Tu étais avec moi. C'est moi qui n'étais pas avec toi. »

 

Dieu n'a jamais cessé d'être présent à l'univers. Il n'a jamais cessé d'être caché dans le cœur de l'homme. Il n'avait donc pas à venir : c'est l'homme qui devait venir à Dieu. Cela, d'ailleurs, nous l'expérimentons comme Augustin. Quand nous découvrons Dieu au plus profond de nous-mêmes, nous savons bien qu'il était déjà là, qu'il nous attendait et que c'était nous qui étions distraits, répandus au dehors, absents et livrés à notre "moi-possessif" qui nous empêchait justement d'entrer dans cet univers d'amour qui est l'univers de la Très Sainte Trinité.

 

Une expérience d'ailleurs qui est capitale pour nous, c’est celle que nous avons sans cesse évoquée hier : c'est que nous-mêmes, nous n’arrivons jusqu’à nous-mêmes qu'à travers Dieu. Dieu est le seul chemin vers nous-mêmes, comme il est le seul chemin vers les autres et vers toute réalité. Dès que, on veut parvenir à soi par soi-même, on échoue lamentablement, et dès que, on veut pénétrer dans l'intimité des autres par soi-même, on échoue encore plus misérablement.

 

Parce que justement l'être humain n'existe – dans sa qualité humaine – il n’existe que, au moment où il s'ouvre à ce soleil de la vérité et de l'amour qui est Dieu caché en nous. Donc, nous-même nous éprouvons, en quelque sorte, cette Incarnation de Dieu quand nous cessons de nous apercevoir, quand nous nous perdons totalement de vue, quand nous sommes suspendus dans l'émerveillement à la Présence divine sous n'importe quelle forme, que ce soit sous la forme de la musique, de la peinture, de la sculpture, de l'architecture, que ce soit dans les spectacles de la nature, que ce soit dans un regard d'enfant. Dès que nous sommes suspendus dans l'émerveillement à la Présence de Dieu, nous éprouvons que nous existons précisément, que nous existons en plénitude dans une liberté unique et merveilleuse, précisément parce que notre vrai "moi" finalement est en lui. C'est en lui que nous sommes vraiment nous-même. Et en lui uniquement !

 

Nous éprouvons donc que notre vie est suspendue à la vie divine, et que, il nous est impossible de nous atteindre nous-même autrement que dans cette respiration de Dieu au plus profond de nous-même. Mais – et c'est là notre expérience – nous refluons tout le temps, c'est-à-dire que nous ne demeurons pas dans cet état. Si nous étions toujours suspendus à Dieu, si nous n'agissions que pour le compte de Dieu, si nous apercevions les autres à travers l'amour de Dieu et pour cet amour de Dieu, nous serions Christ nous-même. Mais nous ne le sommes pas, hélas, et nous voyons bien chaque jour, combien peu de temps nous pouvons demeurer sur ces sommets. Nous sommes immédiatement repris par notre biologie, par notre physiologie, par notre endocrinologie, par toutes ces circulations physiques et cosmiques en dedans de nous-même, et nous sommes incapables de soutenir cette union avec Dieu sans retomber dans « la vallée de l'ombre de la mort », comme dit le psalmiste (Ps. 23,4). Il nous faut constamment resurgir, recommencer à gravir cet Himalaya intérieur où nous rencontrons Dieu.

 

En Jésus, l'Incarnation atteint son point culminant et toutes les autres incarnations qui convergeaient, qui s'orientaient vers lui s'accomplissent d'une manière définitive et indépassable. Et que va signifier donc l'Incarnation, comment la concevoir ? Qu’est-ce qui se passe quand s'accomplit cet événement dans le sein de la Vierge Immaculée ? Qu’est-ce qui se passe, quand tout d'un coup, éclate cette nouvelle humanité qui est l'humanité de Notre Seigneur ?

 

Le Cardinal de Bérulle évoque ce mystère de l'Incarnation dans une page extrêmement émouvante. Il le fait comme saint Paul dans l'Epître aux Philippiens (Phil. 2,6-8) où saint Paul, tout d'un coup, va nous présenter Jésus comme celui qui, étant dans la condition de Dieu, n'a pas retenu cette condition de Dieu comme une proie à laquelle il aurait été attaché, mais il s'est vidé, anéanti en prenant la condition de l'homme et en apparaissant comme un esclave. C'est donc dans une exhortation à l'humilité que saint Paul nous révèle ces profondeurs admirables du mystère de l'Incarnation.

 

Et le Cardinal de Bérulle le fait de même, car il nous parle de l'Incarnation, en voulant nous exhorter à l'union avec Jésus et il dit : « Et nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement, car il l'est et le veut être, comme le Verbe en effet, comme le Verbe est l'accomplissement de la nature humaine qui subsiste en lui. » Et voilà cette phrase fameuse : « Car, comme cette nature – la nature humaine de Jésus – comme cette nature considérée en son origine est en la main du Saint-Esprit qui la tire du néant... »

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 57’’]

 

Donc cette nature humaine de Jésus elle commence d'exister, elle n'était pas. Elle commence d'exister dans le sein de Marie. Car, comme cette nature considérée en son origine est en la main du Saint-Esprit qui la tire du néant et qui la prive de sa subsistance, qui la donne au Verbe afin que le verbe l'investisse et la rende sienne, se rendant à elle et l'accomplissant de sa propre et divine subsistance, ainsi nous sommes en la main du Saint-Esprit qui nous tire du péché, nous lie à Jésus, comme Esprit de Jésus émané de lui, acquis par lui et envoyé par lui.

 

Donc Bérulle exprime admirablement à la fois cette création de l'humanité de Notre Seigneur dans le sein de Marie et, du même coup, cette privation de la subsistance, c'est-à-dire que cette humanité de Notre Seigneur, au lieu d'exister pour son compte, d'être enfermée sur elle-même par un ''moi'' qui la coiffe et qui la rend autonome, l’humanité de Notre Seigneur est ouverte à la subsistance du Verbe. Elle va être assumée par la personnalité du Verbe qui est son vrai ''moi", en sorte que cette humanité de Notre Seigneur n'existera que pour le compte de Dieu, que pour le compte du Verbe. En sorte que cette humanité de Notre Seigneur ne s'exprimera jamais elle-même et pour elle-même, mais tout ce que fera cette humanité, tout ce qu'elle sentira, tout ce qu'elle éprouvera, tout ce qu'elle vivra, tout ce qu'elle dira, tout ce qu'elle souffrira, sera l'expression et la révélation du Verbe, c'est-à-dire de la divinité.

 

Nous pouvons, dans un langage plus concret et plus radical, nous pouvons envisager ce mystère de l'Incarnation en disant d'un mot : Qu'est-ce qui se communique, qu'est-ce qui se communique à la nature humaine de Notre Seigneur ? Ce n'est pas la nature divine comme telle, puisque la Tradition chrétienne a formellement exclu le mélange des deux natures : la nature humaine de notre Seigneur reste humaine, elle reste une créature tirée du néant, comme dit Bérulle, ouverte sur le Verbe de Dieu, revêtue de la subsistance du Verbe, c’est à dire unie au Verbe de Dieu dans la personne.

 

Nous dirons donc : qu'est-ce qui est communiqué à l'humanité de notre Seigneur ? C'est la pauvreté de Dieu, cette pauvreté infinie qui constitue la personnalité au cœur de la Trinité divine.

 

Nous avons vu justement que, en Dieu la prise de conscience est altruiste, tandis qu'en nous la prise de conscience est narcissique dans son premier mouvement. Tandis que nous tournons autour de nous-même, en nous regardant nous-même, en nous racontant à nous-même, la prise de conscience en Dieu est altruiste comme un mouvement infini, comme un regard éternel vers l'autre.

 

C’est-à-dire que en Dieu, la personnalité est désappropriation, dépouillement, pauvreté ; et c'est justement cela qui est communiqué à l’humanité de notre Seigneur. Elle est enracinée dans cette pauvreté divine, dans cette désappropriation infinie. Elle ne peut donc plus aucunement, cette humanité de notre Seigneur, s'appartenir à elle-même. Elle est prise si vous voulez, elle est prise dans la vague qui éternellement jette le Fils dans le sein du Père.

 

Si l'humanité de Notre Seigneur est une créature comme une coquille de noix, et si la subsistance du Verbe est représentée par un océan qui deviendrait une seule vague, on pourrait dire que justement cette humanité de Notre Seigneur, cette coquille de noix, est jetée en Dieu par cette vague infinie qui est l'océan divin. En sorte que cette humanité ne peut plus être que le sacrement ; et ce terme est admirable, comme disait le Père Schwalm : « l’humanité de Notre Seigneur, c'est le sacrement des sacrements ». C'est le sacrement translucide, diaphane, vivant, consentant, le sacrement inséparable de la divinité à laquelle cette humanité est unie, précisément par cette désappropriation absolue, totale, infinie, qui est la subsistance du Verbe. Car le Verbe n'a rien, il n'est qu'un regard vers le Père, il n'est qu'un élan éternel vers le Père, comme le Père n'a rien et n'est qu'un regard éternel vers le Fils.

 

Cela ne peut pas nous surprendre, sinon dans l'émerveillement, dans l'accomplissement parfait puisque nous-même, quand nous existons réellement, nous somme emportés vers Dieu par sa Présence au plus intime de nous ; et que nous-même, par intermittence, dans des instants très brefs, nous pouvons dire que notre "moi" est Dieu, dans ce sens précisément que, dans ces moments privilégiés, nous nous connaissons et nous agissons pour le compte de Dieu et non pas pour notre compte et dans notre intérêt.

 

L'humanité de Notre Seigneur, c'est donc l'humanité en état de suprême dépouillement qui fait de cette humanité le sacrement parfait où la divinité personnellement se révèle et se communique. C'est donc la plus haute Révélation, c’est la Révélation parfaite, c’est la Révélation définitive, c’est la Révélation indépassable ; et notons bien que, puisque nous sommes dans un univers de personnes, que Dieu est souverainement personnel, que nous ne devenons des personnes qu'en lui et par lui, que la suprême Révélation ne pouvait prendre une autre forme, puisque toutes les révélations qui ont précédé étaient déjà des ébauches d'incarnation. Puisque déjà c'était à travers une transformation de l'homme, grâce à une certaine transparence en l'homme, que le visage de Dieu, peu à peu, se faisait jour.

 

Le plein midi de la Révélation sera donc réalisé dans cette humanité de Notre Seigneur qui n'a plus rien, qui ne peut même plus dire "je" - "moi " sinon pour le compte de Dieu, et à travers la personne du Verbe en qui elle subsiste, en qui elle est enraciné, en qui elle est emporté vers Dieu, par cette vague infinie qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père.

 

Et on comprend alors que la Révélation de notre Seigneur soit d'abord la Révélation de la Trinité puisque précisément il vit au cœur de la Trinité, puisque c'est dans le Verbe que sa personnalité se constitue. Et puisque il entre dans ce mystère de la Trinité par sa désappropriation radicale, on comprend que Notre Seigneur nous oriente toujours vers la pauvreté qui est la première béatitude, qui est la béatitude de Dieu. Et on comprend que toute la Révélation, finalement, toute la Révélation chrétienne, revienne à ce dépouillement total où l'existence se constitue comme une pure offrande.

 

Nous l'avons vu – et il faut le redire – nous sommes toujours tentés de considérer l'humilité, la charité, comme des vertus qui s'ajoutent à nous, que nous devons conquérir pour être conformes à la volonté de Dieu. Nous ne voyons pas que c'est notre existence même qui est en jeu : nous ne pouvons pas être des hommes, nous ne pouvons pas émerger de l’animal, nous ne pouvons pas être des personnes, nous ne pouvons pas affirmer notre dignité, nous ne pouvons pas justifier notre inviolabilité autrement que dans ce passage du dehors au-dedans qui est le passage du moi possessif au moi oblatif.

 

C'est en forme d'offrande que notre vie s'accomplit et pas autrement, et dès que nous voulons posséder quoi que ce soit, c'est fini, nous renonçons à exister humainement, nous sommes repris par notre gangue animale et nous sommes, comme tous les vivants, privés d'intelligence, nous sommes portés par l'univers, et nous sommes menés par lui.

 

Notre seule chance d'humanité, c'est cela, c'est de décoller de nous-mêmes, dans ce don total que nous pouvons accomplir bien sûr que, justement en étant suspendus à la Présence divine, au plus intime de nous.

 

D'ailleurs tout cela, nous le savons par le Christ, c'est lui qui nous l'a appris. Non seulement en nous révélant le nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, mais en vivant jusqu'à la mort de la croix ce dépouillement libérateur, puisqu’on n'est libre que, au moment où on est libre de soi. Donc l'humanité de notre Seigneur, c'est l'humanité totalement libre d'elle-même, parce que totalement ouverte sur la personnalité divine qui la revêt et qui en fait le sacrement inséparable de sa Révélation et de sa communication. La Présence de Dieu dans le monde n'est jamais saisissable autrement que comme un événement qui est vécu par l'homme dans une transformation de l'homme.

 

Quand vous vous émerveillez, voilà un événement qui vous transforme, qui vous libère, qui pour un moment détourne votre regard de vous-même et le tourne vers « la beauté si antique et si nouvelle qui est toujours déjà là ». Eh bien ! En notre Seigneur, il n'y a plus de limites à cette manifestation. Sans doute, Dieu est en nous, comme il est dans l'humanité de notre Seigneur, c'est nous qui ne sommes pas là. Si nous étions aussi présents à Dieu que notre Seigneur, nous serions Christ nous-même. Le Christ, c'est donc l'humanité qui subsiste, qui s'accomplit, qui se manifeste toujours pour le compte de Dieu, parce justement elle subsiste et elle est enracinée dans l'éternelle pauvreté.

 

Toutes les croyances, disons tous les dogmes chrétiens, qui sont des expressions toujours plus précises du témoignage apostolique, et donc finalement, de l'enseignement de Notre Seigneur lui-même, tous les dogmes chrétiens ont leur foyer dans ce dépouillement, dans cette pauvreté, dans cette désappropriation, c'est-à-dire finalement dans la Trinité Sainte. Nous n'avons pas à croire autre chose, ni à vivre autre chose que ce dépouillement infini qui est Dieu même.

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 47’’]

 

C'est pourquoi l'Evangile n'est pas une doctrine, l'Evangile n'est pas un système, l'Evangile n'est pas une « Weltanschauung » (2), espèce de vision du monde philosophique. L'Evangile, c'est la lumière même, dans la personne de Jésus, de cette pauvreté infinie où, dans la désappropriation de tout, le monde atteint enfin à la clarté. Le monde devient transparent à Dieu quand il cesse d'être possédé. Quand on veut le posséder, on est sûr de ne pas le connaître dans ses profondeurs. C'est quand il devient une pure offrande d'amour, que, il révèle ses racines divines, et que il resplendit dans toute sa beauté. Ceci est extrêmement important parce que, l'évangélisation ne consistera pas à distribuer des notions.

 

Je me rappelle ce missionnaire d'autrefois, qui me racontait que, on achetait les enfants par des cadeaux, on achetait les parents par une assistance matérielle, et on amenait ainsi les enfants au catéchisme. Et on les catéchisait en leur apprenant le catéchisme de France : Qu'est-ce que Dieu ? Qu'est-ce que la Trinité ? Qu'est-ce que Jésus-Christ ? Et puis on leur donnait les sacrements. Et puis on avait toute une paroisse de convertis ! Les parents ? Eh bien, tant pis pour eux, ils appartenaient à une génération qu'on ne pouvait plus atteindre, mais ceux qu'on cherchait à acquérir, c'était les enfants, par des appâts matériels.

 

Tous cela me parait assez pauvre comme conception de l'évangélisation : il ne s'agissait pas d'apporter à des enfants chinois ou japonais des notions, mais de leur apporter Quelqu'un, de leur apporter une Présence, d'être au milieu d'eux le cœur de Dieu. Il s'agissait justement de les aider à découvrir un Dieu qu'ils portaient déjà en eux, mais qu'ils ne pouvaient reconnaître que si une présence humaine le laissait transparaître avec une évidence irréfragable.

 

Justement, le missionnaire chrétien n'a pas à réfuter les erreurs des autres, c'est-à-dire n'a pas à les mettre dans leur tort, à leur dire : « Vous n'y avez rien compris. Vous vous trompez ! », Mais à faire surgir, au mieux de ce qu'ils sont, une Présence qui, tout à coup, met tout en place. Le culte, que nous appelons des idoles, est-ce qu’il ne ressemble-t-il pas au culte que nous avons nous-même des saintes images ?

 

Je me rappelle cet autre missionnaire, qui était d'ailleurs génial et magnifique, qui me disait : « Nous sommes allés en Afrique Noire en supposant que les noirs étaient des idolâtres livrés aux plus basses superstitions. Nous n'avons même pas essayé de comprendre ce que leurs rites signifiaient pour eux et quel était l'esprit de leurs sacrifices. C'eût été la première chose à faire. » Et il était convaincu pour sa part, ayant été admis à filmer des sacrifices, il était convaincu que, il y avait là un sentiment religieux très authentique, qu'il fallait respecter, éventuellement élargir et purifier, mais en apportant du dedans justement, une Présence de lumière qui permette, sans violer la conscience, de découvrir justement en soi l'espace infini que le Christ ouvre en nous.

 

Il ne s'agit pas d'apporter des définitions, et d'imprimer les demandes et les réponses d'un catéchisme. Il s'agit de faire surgir la vie elle-même, l'existence dans toute sa grandeur et dans toute sa noblesse en apportant la Présence unique qui la fait s'épanouir.

 

Tout est là, il y a un œcuménisme qui risque d'avorter si l'on cherche à se mettre d'accord sur ceci, sur cela, sur l'Eucharistie, le culte de la Vierge, sur la virginité de Marie et ainsi de suite. La question est beaucoup plus profonde : de quel Dieu parlons-nous ? Est-ce que les chrétiens sont d'accord sur Dieu ? Est-ce que ils ont la même vision ? Est-ce que leur foi s'enracine au cœur de la Trinité, et la Trinité, la voient-ils, justement, comme l'expression d'une éternelle communion d'amour ? Voient-ils la Trinité comme la pauvreté, le dépouillement infini auquel nous sommes invités et auquel il nous faut parvenir, si nous devons jamais nous libérer de nous-mêmes ? Est-ce que ils comprennent que l'entente se fait par le vide, par le dépouillement, par la désappropriation, par le fait que chacun surmonte ses limites ? Car tout est là !

 

Le Christ ne nous demande pas d'adhérer à un système du monde, il nous demande de devenir ce qu'il est : d'entrer justement dans sa pauvreté, de nous laisser emporter avec lui dans la vague infinie qui jette éternellement le Fils dans le sein du Père. Il n'y a pas de Christianisme en dehors de cela et ce Christianisme n'a pas besoin de s'exprimer autrement que en [étant totalement] vécu. Il est à craindre justement que l'œcuménisme, en burinant des formules, en essayant de les ajuster les unes aux autres, s'occupe finalement de problèmes périphériques et n'aille pas au centre qui nous met totalement en question.

 

Sommes-nous d'accord d'être totalement désappropriés de nous-même ? Sommes-nous d'accord de faire le vide en nous pour accueillir tout l'univers ? Sommes-nous d'accord de nous mettre à genoux au lavement des pieds pour être au service de toute l'humanité et de tout l'univers ? C'est cela qui est la question. Notre Seigneur est l’œcuménisme en personne. L’œcuménisme est inscrit dans sa structure justement parce que son humanité n'a pas de frontières.

 

Quand on dit : « le Christ est juif », je proteste de toutes mes forces. Le Christ n'est pas juif : il est le second Adam. Il n'appartient à aucune nation. Il est né virginalement, il n'est pas né de la chair et du sang, il est né comme le principe d'une créature, d’une création entièrement nouvelle. Il est, par sa structure même, UNIVERSEL, présent à toutes les races, à toutes les nations, à tous les peuples, à tous les individus, à toutes les consciences, intérieur à chacun de nous.

 

C'est le sens même de sa désappropriation, et c'est pourquoi il sera chargé de la Rédemption. Il aura à faire contrepoids par le don de lui-même à tous les refus d'amour parce qu'il est identifié totalement à toute l'histoire humaine. C'est cela justement qui est prodigieux et magnifique : c'est que l'union de l’humanité de notre Seigneur avec la divinité en la personnalité du Verbe, cette union indépassable où la communication de Dieu à la création atteint le sommet, est aussi, et du même coup et avec la même ampleur, une identification de l’humanité de notre Seigneur avec tous les hommes qui ont jamais vécu…

[Passage audio perdu :]

et qui vivront jamais. Parce que la racine de cette union hypostatique qui constitue l'Incarnation, c'est le dépouillement absolu.

Ce qui nous empêche de communiquer avec les autres, c'est notre esprit de possession :

(Reprise de l’audio :]

nous les voulons pour nous, nous les voulons à nous, au lieu de vouloir être un espace illimité où ils pourront respirer l'air de leur patrie divine. Nous nous asphyxions mutuellement par nos limites parce qu'étant à l'étroit en nous-même, nous sommes incapables de devenir un espace pour les autres.

 

Notre Seigneur ne connaît pas ces handicaps, il ne connait pas ces difficultés parce que justement, son humanité ne s'appartient aucunement, comme elle ne peut rien posséder, pas même elle-même, puisque, elle est suspendue au Verbe de Dieu qui est son vrai "moi". Notre Seigneur est tout accueil, toute ouverture, toute présence et il nous assume chacun au plus intime de nous-mêmes beaucoup plus profondément que nous ne pouvons nous assumer nous-mêmes.

 

Je vous raconte cette parabole qui m'a énormément saisi moi-même : Je me trouvais à Byblos et je me suis trouvé tout d’un coup en présence d'un squelette, d’un squelette préhistorique, enfin c'est beaucoup dire "préhistorique", puisque, il remontait à l'an 2500 avant Jésus-Christ. Devant ce squelette qui était apparent dans une jarre brisée, dans laquelle il reposait dans la position du fœtus dans le sein maternel, tout à coup la question s'est posée à moi : « Et bien quel est le rapport entre cet être humain dont je retrouve les restes aujourd'hui dans ce squelette, quel rapport entre lui et moi ? Est-ce qu’il est simplement un animal dont je rencontre la carcasse, comme un lion d'aujourd'hui pourrait rencontrer la carcasse d'un ancêtre mort il y a 3500 ou 4000 ans ? Ou bien est-ce qu’il y a un rapport personnel entre cet être humain et moi ? Est-ce que nous appartenons à la même histoire ? Est-ce que nous sommes contemporains ? Est-ce que nous sommes liés à un même destin ? Est-ce que nous avons la même fin ? Est-ce que nous nous retrouverons ? »

 

Et tandis que toutes ces questions se posaient à moi, justement l'image du second Adam, Jésus-Christ, me vint à l'esprit et je compris qu'en Jésus-Christ, cet homme et moi, nous étions liés à la même histoire, que nous avions la même fin, que nous étions contemporains et que nous étions appelés à nous rejoindre un jour. Jésus-Christ fait l'unité du genre humain. Jésus-Christ, c'est lui qui tient toute la chaîne. Et c'est ce que signifie admirablement la conception virginale : notre Seigneur, né de la contemplation de Marie, qui est tout orientée vers lui, parce que justement il n'est pas un maillon de la chaîne des générations, c'est lui qui tient toute la chaîne ! Et qui lui confère son unité et qui rend tous les hommes contemporains dans son amour.

 

Vous voyez que la formule : « Jésus est le Fils de Dieu fait homme. Jésus est le Verbe Incarné. Jésus est descendu du Ciel », toutes ces formules, qui sont vraies à leur manière, demandent à être nuancées, à être replacées dans une expérience de l'Incarnation qui s'étend à toute l'histoire. Toute l'histoire est une incarnation de Dieu, progressive, partielle, intermittente, mais toujours orientée vers la suprême Incarnation en Jésus-Christ qui est l'Incarnation suprême, parce qu’il est impossible d'être plus dépouillé que l'humanité de notre Seigneur qui subsiste pour le compte d'un Autre, qui n’exprime que cet Autre dans tout ce qu'elle est, dans tout ce qu'elle fait.

 

[Repère enregistrement audio : 45’ 00’’]

 

Si nous ne sommes pas disciples de Bouddha, bien que Bouddha soit un saint, à sa manière, si nous ne sommes pas disciples de Brahmâ,

[Passage audio perdu :]

ce n'est pas que nous soyons insensibles à leur grandeur. C'est parce qu'en Jésus-Christ se révèle la

[Reprise de l’audio :]

suprême liberté dans la suprême libération. Et que c'est en Jésus-Christ que nous pouvons atteindre à notre plein épanouissement par notre entière délivrance de nous-mêmes. C'est de tout cela que nous avons à être délivrés : de ce "moi" possessif qui nous enferme dans la prison la mieux cadenassée.

 

Nous aurons donc à témoigner de Jésus-Christ non pas en affirmant que Jésus-Christ c’est l'unique philosophie possible, comme si Jésus était simplement un Maître qui enseigne une doctrine qui peut se détacher de lui. Nous aurons à témoigner de Jésus-Christ par notre propre dépouillement. C'est la seule manière d’en témoigner authentiquement. Il est inutile que nous enseignions le catéchisme, si nous ne sommes pas nous-mêmes dans une volonté profonde, dans un désir constant de désappropriation.

 

Et qu'est-ce que nous enseignerons aux enfants, en effet, qu'est-ce que nous leur enseignerons, si nous ne les aidons pas à vivre eux-mêmes ce mystère de pauvreté qui est leur seule libération possible, leur seule grandeur possible ? Nous sommes là au cœur de l'être et nous avons à décider du sens même de l'existence.

 

Jésus-Christ donc – et précisément parce qu’il subsiste dans le verbe de Dieu, parce que en lui s'accomplit le suprême dépouillement qui est la suprême liberté – Jésus-Christ a la mission de récapituler toute la création, de rassembler tout l'univers et de faire de toute créature un enfant de Dieu. Car la grâce faite à l'humanité de notre Seigneur, elle n'a pas été faite à cette humanité pour elle-même, mais pour tous. Toute grâce est une mission ! Toute grâce est donnée à un être pour les autres autant que pour lui-même ! Et plus cette grâce est grande, plus la mission l'est aussi, plus elle doit s'étendre et plus elle doit s'approfondir, et plus elle requiert de celui qui a reçu cette grâce un don plus parfait.

 

Comme la grâce de l'Incarnation faite à l'humanité de notre Seigneur est unique et indépassable, sa mission est aussi unique et indépassable, elle l'identifie avec toute l'humanité, elle le constitue justement comme le gage de toute l'humanité, comme le représentant de toute l'humanité, comme celui qui doit la porter, qui doit la guérir, qui doit l'enraciner de nouveau dans le cœur de Dieu, qui doit la ramener à son origine véritable qui est la Trinité divine.

 

La Rédemption, donc, ne commence pas à la croix. Elle commence au moment où l'humanité de notre Seigneur surgit dans le sein de Marie car, dès cet instant, l'humanité de notre Seigneur existant comme le sacrement des sacrements, subsistant dans le Verbe, est orientée vers toute l'humanité et tout l'univers.

 

Et parce que cet univers est déchu, parce qu'il est blessé par le péché, parce que le péché c'est une blessure faite à Dieu, le bien étant Quelqu'un et non pas quelque chose, le mal blesse Quelqu'un et le tue finalement. Notre Seigneur va exprimer dans sa vie, sera chargé d'exprimer dans sa vie et de compenser par sa vie tous les refus d'amour, non pas parce que Dieu ne veut pas pardonner à un autre prix, mais parce que la création étant une histoire à deux, Dieu ne pouvant pas créer tout seul un monde nuptial, un monde où il se donne des dieux, un monde qu'il appelle à la liberté, ce monde ne peut pas non plus retourner à Dieu dont il s'est détourné, il ne peut pas retourner à Dieu sans un mouvement de sa part.

 

Et justement notre Seigneur, dans son humanité, va rassembler tous les hommes : et en leur nom, et solidaire d'eux tous, comme s'il était coupable de toutes leurs fautes, il va faire contrepoids par son amour immolé à tous les refus d'amour. « Il sera fait péché pour nous » comme dit saint Paul aux Corinthiens (2 Cor. 5,21) Et il exprimera dans cette passion, il exprimera justement d'une manière incomparable la fragilité de Dieu, cette fragilité de Dieu par rapport à nous qui sommes des brutes, par rapport à nous qui sommes extérieures à la grandeur de la vie.

 

Dieu est fragile, comme tout amour. Vous savez très bien que, pour un être distrait, la plus haute philosophie et la plus belle musique ne signifient rien : il ne les entend pas. Donc, le don qui lui est proposé, il ne peut pas le saisir ni le faire fructifier puisqu'il ne le perçoit pas. Jésus nous révèle cette fragilité infinie de Dieu qui tient justement à la valeur infinie de Dieu. Parce que Dieu est si précieux, qu’il est si fragile, puisque n'importe qui peut passer à côté de lui sans le voir, puisque n'importe qui peut le refuser et se fermer à son amour. Rien ne nous est plus proche, je veux dire rien ne peut nous émouvoir davantage que la croix du Seigneur finalement, puisque c'est la preuve visible, la manifestation la plus tangible de cet amour de Dieu qui se remet totalement entre nos mains.

 

Si Dieu meurt, c'est qu'en effet il s'est confié totalement à nous. Si Dieu meurt dans l'univers, c'est que il a voulu que la vie de cet univers jaillisse de sa propre vie communiquée. Et si cet univers la refuse, l’univers du même coup se décrée, se précipite dans les ténèbres, se livre à ses automatismes, perd sa liberté et sa dignité.

 

Et Dieu va le récupérer justement, par ce don de lui-même qui va desceller la pierre de notre cœur et nous ouvrir enfin à sa tendresse. Impossible devant la croix d'hésiter sur le sens du bien. Le bien, c'est la vie de Dieu remise entre nos mains. Le mal, c'est la mort de Dieu confiée à notre mort. Il n'y a pas de neutralité, il n'y a pas de neutralité. Ou nous sommes ouverts à Dieu, ou nous sommes fermés à Dieu. J’entends neutralité quand nous sommes éveillés ! La plupart du temps nous dormons, la nuit et le jour. La plupart du temps nous sommes en léthargie, nous vivons juste à la surface de nous-même, et nous ne sommes pas reliés à nos profondeurs.

 

Mais, quand ces profondeurs s'éveillent et que nous sommes capables d'un acte vraiment libre, il n'y a pas de neutralité possible : ou bien nous accueillons Dieu ou bien nous le laissons tomber.

 

Et quel motif, en effet, de surmonter notre sommeil ! Quel motif de surmonter nos limites ! Cette vie de Dieu qui est remise entre nos mains. C'est à nous finalement qu'il appartient de décider si Dieu existera dans l'histoire humaine.

 

Il ne s'agit pas de déclarer que Dieu existe au sommet des choses comme un principe métaphysique. Il s'agit de savoir si dans l'histoire humaine, Dieu sera une Présence réelle ! Eh bien c'est nous qui en décidons pratiquement, de cette présence de Dieu dans l'histoire humaine. Dieu vit-il dans notre maison ? Dieu vit-il dans notre communauté ? Dieu vit-il dans notre école ? Dieu vit-il dans notre hôpital ? Dieu vit-il par nous ?

 

Il est de toute évidence n’est-ce pas que, tout notre apostolat est lié essentiellement à cette Présence de Dieu vécue par nous. Si elle n'est pas vécue, c'est le désastre ! Si elle est vécue, c'est la fécondité. Il n'y a pas besoin de l'exprimer par des paroles. Il n'y a pas besoin d'agir par des actions visibles. Celui qui vit de Dieu, réellement, il embrasse tout l'univers. Il est présent à toute créature. Celui qui ne vit pas de Dieu, il peut en parler toute la journée, c'est totalement stérile, parce que c'est un faux Dieu dont il parle puisqu'il n'en vit pas.

 

Et c’est cela qui nous amène justement, à cette exigence du silence, du silence qui est la condition absolue de notre rencontre avec Dieu. Dès que nous faisons du bruit avec nous-mêmes, avec une porte, avec un objet, avec nos voix, avec nos affirmations, avec nos discussions, Dieu se report, il se report, il devient une enseigne au néon, il devient une étiquette, il devient un concept, une formule. Ce n’est plus Dieu. Dieu qui est ce secret d'amour dont notre cœur est l'écrin, Dieu ne peut pas se faire jour autrement qu'à travers le silence. Il s'agit donc d'entretenir en nous ce silence et d'y revenir. D’y revenir constamment, d’y revenir par toutes les voies d’ailleurs possibles. Il ne s'agit pas de dire : « Je vais faire du silence ». Si vous vous crispez dans cette attitude de « je vais faire du silence », vous allez tout simplement vous énerver.

 

Il s’agit de prendre les moyens qui sont à votre disposition : vous avez un disque qui vous introduit dans une profonde musique, mettez-le, écoutez-le. Vous avez un livre qui vous passionne, qui justement vous délivre de vous-même qui vous ouvre des horizons et qui provoque en vous l'émerveillement, prenez ce livre. Vous avez un jardin où poussent des fleurs que vous avez semées et, tout d'un coup, vous en découvrez la splendeur : allez-vous promener dans votre jardin ou au bord du lac ou dans cette magnifique nature qui est en train de s'épanouir dans ce merveilleux printemps tardif, mais admirable.

 

Il y a mille manières d'induire le silence, de le provoquer. Prenons celui qui est à notre portée, et qui nous apparaît comme le plus efficace. La méditation ne doit pas être une espèce de contention, de tension où l'on s'applique à débiter un sujet en petits morceaux. Il s'agit beaucoup plus d'aboutir à cet état de silence total où l'on écoute, où tout bruit s'apaise en nous et où, au fond, au fond de cet itinéraire, nous découvrons le visage que l'on rencontre toujours quand on cesse de se regarder.

 

Mais là est le tout du tout, une communauté religieuse devrait être une communauté de silence, où le silence est placé au premier plan. Bien entendu, pas un silence hostile, pas un silence qui refuse de sourire, pas un silence qui se ferme au besoin des autres ; un silence de vie où chacun demeure dans le dialogue avec le Seigneur. Le Seigneur rencontré dans son cœur ou dans le cœur des autres ou dans le cœur de n’importe quelle créature, mais un dialogue avec le Seigneur. Il s’agit donc toujours d’entrer dans ce recueillement où l’on devient une présence à Dieu. Dieu est toujours déjà là, c’est nous qui ne sommes pas là.

 

Le mystère de Jésus c'est donc un mystère à vivre et qui ne prend signification que dans la mesure où nous entrons dans ce dépouillement qui va de soi, qui se fait tout seul, justement dans la mesure où l'on rencontre Dieu. Or, rencontrer Dieu, c'est du même coup être libéré de soi et exister en forme de don, en forme d'offrande.

 

Le chrétien est donc "porte-Christ", le chrétien est le sanctuaire de la Divinité, le chrétien est le sacrement vivant de la Présence du Seigneur dans l'histoire d'aujourd'hui. Il s'agit donc pour nous de porter cette flamme du cierge pascal, de la porter, plutôt de la devenir, de la devenir. Et nous la deviendrons tout simplement dans la mesure, dans la mesure où nous prendrons conscience toujours plus profondément, que la vie de Dieu se joue dans notre vie.

 

Qu'est-ce qui va arriver à Dieu aujourd'hui ? Qu'est-ce qui va lui arriver ? Tous nos examens de conscience peuvent se résumer en ce mot : Qu’est-ce qui arrive à Dieu à travers moi ? Qu’est-ce qui lui arrive ? Est-ce qu’il a été reçu ? Est-ce qu’il a été reconnu ? Est-ce que, il a été, aimé ? Quand nous implorons : « Que le Règne de Dieu arrive » il ne peut arriver qu'à travers nous. Et voilà justement notre champ d'action : c’est cet univers qui est remis entre nos mains pour devenir l'ostensoir de Dieu.

 

Il s'agira donc pour nous aujourd'hui, dans toutes nos rencontres d’aujourd’hui, de chercher à dégager cette Présence, non pas du tout en la nommant mais en la vivant. Si nous sommes attentifs, la Présence se manifestera sans que nous ayons besoin de la signifier autrement que par notre vie. Une femme qui aime, qui aime vraiment, qui aime son mari, qui aime ses enfants, elle porte sur son visage cet amour. On sent que elle a une flamme intérieure qui la fait vivre. C'est de cela qu'il s'agit. Notre oecuménisme ne peut être que cette flamme intérieure qui se devine et qui révèle une Présence infinie.

 

La vie est belle dans la mesure justement où elle se transfigure. La vie est belle dans la mesure où elle se divinise. La vie est belle dans la mesure où, à travers notre visage, resplendit le visage de fête du Christ Jésus.

 

Notes :

(1) Empyrée : La plus élevée des quatre sphères célestes, celle qui contenait les feux éternels, c'est-à-dire les astres.

« Ce temple, où Jupiter avec tant de splendeur, Est descendu, dit-on, du haut de l'empyrée, N’est qu’un lieu de carnage à sa première entrée. » Voltaire, les lois de Minos, acte 3 sc.1

(2) Weltanschauung : conception du monde de chacun selon sa sensibilité particulière. A partir de Welt (monde) et Anschauung (vision, opinion, représentation). « …image du monde et de soi-même, savoir ce qu'est le monde, savoir ce que l'on est. [...] Toute conception du monde a une singulière tendance à se considérer comme la vérité dernière sur l'univers, alors qu'elle n'est qu'un nom que nous donnons aux choses. » C.G. Jung.

 

 (*) TRCUSLivre « Ses pierres de fondation  »

 Textes choisis et présentés par le père Gilbert Géraud

 Publié par Anne Sigier, avril 2005, 230 pages

 ISBN : 2-89129-467-X

Conférence de Maurice Zundel donnée au Cénacle de Genève, le dimanche 15 février 1970. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

La liberté de la foi est fondée sur la liberté de Dieu. Cette liberté de Dieu nous est révélée dans le mystère central de l'Evangile qui est le mystère de la Très Sainte Trinité.

 

Ce qu'il y a en effet de plus lumineux dans ce mystère pour nous, c'est précisément qu'il nous révèle Dieu comme un être libéré de soi : Dieu ne s'atteint lui-même qu'en se communiquant. Notre regard à nous est un regard narcissique la plupart du temps, un regard qui revient sur nous pour nous approuver, pour nous louer, pour nous défendre, pour nous justifier, pour nous admirer, pour être enfin complice de notre moi préfabriqué.

 

En Dieu le moi se constitue au contraire, dans un pur élan vers l'Autre, et le Père n'est que un regard vers le Fils qui n'est qu'un regard vers le Père dans l'embrassement du Saint-Esprit qui n'est qu'une respiration d'amour vers le Père et le Fils.

 

Cela veut dire que la vie de Dieu, sa vie intime et virginale, cela veut dire qu'il n'a aucune complicité avec lui-même, aucune adhérence à soi, qu'il est totalement désapproprié, qu'il est totalement libre de soi et c'est pourquoi il est Dieu. Il est Dieu précisément parce qu'il réalise cette sainteté incomparable, cette virginité absolue, cette transparence éternelle de ne pas se complaire en soi, de ne pouvoir s'atteindre qu'en se donnant.

 

Il est impossible d'être plus pauvre, plus dépouillé que ne l'est Dieu, comme saint François l'a si admirablement compris ; en faisant de la pauvreté son absolu. Et si il a pu faire de la pauvreté son absolu c'est évidemment parce qu'il voyait en Dieu, en elle plutôt, l'image parfaite de la réalité divine. Ceci est généralement inaperçu.

 

Je ne parle pas du rébus qu'est la Trinité présentée comme un mystère où l'intelligence n'a rien à découvrir, mais je pense que, pour la plupart des chrétiens qui reçoivent ce témoignage de Jésus sur un Dieu trinitaire, la plupart ne perçoivent pas l'immense libération que constitue pour nous ce mystère de la liberté en Dieu. Et cela comporte une conséquence infinie pour établir des rapports authentiques avec Dieu. Cela comporte des conséquences infinies pour établir aussi des rapports avec nous-même.

 

Il y a une distance infinie entre un monothéisme clos, unitaire, fermé sur soi et narcissique et un monothéisme trinitaire et qui est essentiellement ouverture et où se réalise pleinement le mot de Rimbaud : "Je est un Autre.", la personnalité en Dieu n'étant selon l'expérience chrétienne qu'une pure relation vers l'Autre, ou à l'Autre.

 

La transcendance de Dieu apparaît dans cette perspective sous un jour tout à fait nouveau, et vous allez vous en rendre compte si vous prenez, si vous voulez, le dernier article de Pierre-Henri Simon dans [la revue] "Choisir".

 

Pierre-Henri Simon dans "Choisir", où il donne chaque mois un billet de sa plume, Pierre-Henri Simon prend à parti un prêtre, d'ailleurs, je crois revenu à l'état laïc par sa propre volonté, et qui écrit un livre sur la prière de l'homme nouveau, de l'homme d'aujourd'hui en récusant toute soumission à l'égard de Dieu, en montrant que c'est plutôt à Dieu à supplier l'homme. Et qu’au fond c'est bien là l'attitude de Dieu : il est plutôt à genoux devant l'homme que l'homme devant Dieu, tellement que, finalement, cette pensée qui veut être chrétienne, récuse toute dépendance à l'égard de Dieu.

 

Et Pierre-Henri Simon réaffirme le dogme chrétien, du moins qu'il tient pour tel, du Dieu maître de la nature et maître de l'humanité. Il s'agit donc de reconnaître cette souveraineté de Dieu sur la nature et sur l'humanité. S'y dérober, selon Pierre-Henri Simon, fait transformer la prière en une sorte de supplication de Dieu à l'égard de l'homme ou quelque chose d'analogue, enfin récuser a priori toute dépendance parce que l'homme moderne peut se tirer d'affaire, il n'a plus besoin de trouver Dieu dans la nature puisqu'il la domine, il s'arrange fort bien avec les déterminismes cosmiques puisqu'il les utilise, il n'a pas besoin du secours de Dieu dans la nature puisque il l'exploite à son gré.

 

Alors il reste ce rapport mystérieux où Dieu, finalement, est dans la dépendance de l'homme plus que l'homme n'est dans la dépendance de Dieu.

 

Et Pierre-Henri Simon s'indigne avec toute la sincérité de sa foi contre cette position qui lui paraît travestir complètement les rapports authentiques de la créature avec son créateur. Et il conclut son article en disant : « Il se peut que cette religion soit une religion. En tous cas, ce n'est plus la religion chrétienne. Qu'on ait la loyauté de le reconnaître. »

 

Si je cite en le résumant, je crois assez fidèlement cet article, c'est parce que il nous met au cœur de l'ambiguïté dont la Chrétienté est frappée aujourd'hui et qui se présente en effet de cette manière. L’humanité qui se prétend adulte refuse la soumission à l'égard d'un maître transcendant situé en dehors d'elle-même et qui l'assujettirait à ses décrets. Elle veut bien d'un Dieu intérieur éventuellement, au cœur de l'humanité et qui constitue plus la glorification de l'homme que la Royauté de Dieu. Et l'ambiguïté, précisément, elle est née finalement de ce fait évident, que l'on n'a pas entendu le mystère de la Trinité qui est la perle de l'Evangile et l'essentielle révélation de Jésus-Christ, on le l’a pas comprise cette révélation, comme la révélation de la pauvreté et de l'humilité de Dieu.

 

Il est clair qu'un homme qui a conscience, aussi vaguement que ce soit, de son inviolabilité, qui a conscience que la vie de l'esprit pour lui se définit comme une volonté de ne rien subir, il se trouve mal à l'aise devant un Dieu extérieur à l'humanité, nullement engagé dans l'histoire de celle-ci et qui la dominerait sans courir aucun risque alors que l'humanité les court tous.

 

Il est clair que, l'accomplissement des commandements, s'ils n'engagent que l'homme et si ils ont la sanction terrible d'un enfer éternel en cas de violation, cette situation apparaît comme un viol de l'esprit, comme un piétinement de la dignité humaine, comme un défi à l'intériorité de la conscience.

 

Comment imaginer cette situation, j'entends, comment la penser à partir de la conscience de notre inviolabilité, du caractère tout intérieur de notre intimité, inviolable aux autres et à nous-même, comment penser tout cela sans révolte ? Parce qu'enfin si nous sommes assujettis à une loi qui nous commande d'aimer, d’aimer sous peine des sanctions les plus terribles et les plus irréversibles, c'est l'amour qui devient quasiment impossible : on ne peut pas aimer sous la contrainte, on ne peut pas aimer sous la menace. On peut craindre, si on croit à la force et à la puissance ; on peut craindre, mais on ne peut pas aimer.

 

C'est pourquoi la solution ne pouvait venir que de cette lumière adorable de la Trinité qui révèle le visage de Dieu comme une pure intimité, comme un pur dedans, enfin comme l'Esprit dont parle Jésus à la samaritaine : « Dieu est Esprit et il faut que ceux qui l'adorent, l'adorent en esprit et en vérité. » (Jean 4,4)

 

Dieu est Esprit, c'est-à-dire qu'il ne se suffit pas à lui-même. Il circule librement à l'intérieur de lui-même par cette éternelle communion d'amour qui constitue le mystère de la Très Sainte Trinité. Alors nous pouvons concevoir, que nous sommes inviolables pour Dieu, au premier chef, puisque lui-même est Esprit, puisque lui-même est désappropriation, puisque lui-même est l'humilité infinie de l'être qui est éternellement, totalement libre de soi.

 

Alors, tout est changé parce qu'il ne s'agit plus de se soumettre et de s'assujettir à un joug, à une loi, à un commandement. Il s'agit de devenir humble comme Dieu lui-même, de faire le vide en nous, comme il le fait éternellement en lui-même, et nous ne sommes plus les rivaux de Dieu qui n'est plus le rival de l'homme. Nous sommes engagés dans une compétition d'amour où il s'agit de se donner sans fin, sans mesure, de se donner éternellement à celui qui se donne infiniment et qui est au dedans de nous une attente qui s'offre toujours sans s'imposer jamais.

 

Alors tout ce problème si ambigu d'une soumission à un Dieu extérieur à l'humanité, ce problème est complètement éliminé parce que Dieu n'est pas ce Dieu-là : le Dieu évangélique, le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ, le Dieu qui est dans le dialogue avec la samaritaine une source qui jaillit en nous en vie éternelle, le Dieu dont nous sommes le temple et le sanctuaire, ce Dieu-là ne peut créer que des libertés, parce qu'il est la liberté essentielle, la liberté infinie ! Il ne peut créer que des inviolabilités, et non seulement il ne viole pas notre clôture, non seulement il ne s'oppose pas à notre intimité : c'est lui qui la fonde, c'est lui qui fait de nous ses dieux car créer justement, créer une liberté, c'est créer – je parle de la part de Dieu – c'est créer une inviolabilité pour lui-même.

 

Nous sommes empoisonnés par ce problème. S’il y a tant de contestations, tant de révoltes, tant de ces mises en question qui ravagent et les traditions, et la discipline, et les croyances chrétiennes, c'est en raison de cette ambiguïté fondamentale. On n'a pas pris le tournant du Nouveau Testament qui allait intérioriser Dieu comme Jésus le fait dans son dialogue avec la samaritaine, à le voir précisément comme un pur dedans, qu'on ne peut atteindre que du dedans, en passant comme Augustin nous l'enseigne, comme il l'a éprouvé, le jour de sa conversion, en passant du dehors au dedans.

 

[Repère enregistrement audio : 14’ 50’’]

 

C'est essentiellement ce passage du dehors au dedans qui va fonder et la liberté, et l'inviolabilité, et la dignité humaine et qui va, du même coup, nous faire rencontrer Dieu comme plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même. Cela jette un jour essentiel sur la création.

 

Quand on parle de l'univers comme le prêtre en question, disons que l'homme se débrouille très bien dans l'univers, il n'a pas besoin de l'aide de Dieu : on donne de nouveau dans une ambiguïté parce que : cet univers, est-il l'univers ? Comme l'homme, existe-t-il ? C'est toujours le même problème ! Est-ce que nous sommes dans un univers embryonnaire et en sursis, qui n'est pas encore, comme nous sommes devant un homme en sursis, et qui n’est pas encore, qui a à se faire, et qui en se faisant, achèvera l'univers ? Ou bien sommes-nous devant un univers fait, accompli, achevé et dont porterait la responsabilité ce créateur extérieur à l'univers et à nous-même ?

 

Il y a dans saint Paul, nous le savons, un verset prodigieux qui ouvre une ouverture infinie sur le mystère de la création, c'est dans le chapitre 8 de l'Epître aux Romains, cette fameuse prosopopée (1) où saint Paul nous montre la création gémissant dans les douleurs de l'enfantement, parce qu'elle est assujettie à la vanité malgré elle et qu'elle attend la révélation de la gloire des fils de Dieu.

 

Ce verset, qui est presque un bloc erratique (2) dans les écrits pauliniens a une importance capitale, précisément parce que, il nous permet d'entrevoir que l'univers est inachevé, qu'il est en chantier, qu'il est en sursis, qu'il est un échec, comme nous-mêmes nous sommes un échec tant que nous ne sommes pas passés par la nouvelle naissance, le geste créateur apparaissant, non pas comme un geste magique qui impose l'être, quitte à l'abandonner à lui-même, mais comme un geste d'amour qui appelle la réciprocité, tout l'univers étant solidaire des créatures intelligentes, qui ont leur racine physique en lui, comme il doit avoir ses racines spirituelles en elles.

 

La création donc, n'est pas ce donné physico-chimique soumis à des déterminismes insurmontables. Le vrai monde n'est pas encore. Nous ne sommes pas au monde, comme disait Rimbaud, nous ne sommes pas au monde : la vraie vie est ailleurs.

 

Alors, tout de suite, on peut concevoir, selon le thème de la liturgie de ce matin, tout de suite on peut concevoir que Dieu se trouve écartelé dans cette création qui n'a pas encore recouvré sa liberté, qui ne peut d'ailleurs recouvrer cette liberté qu'à travers le recouvrement de la nôtre. C'est dans la mesure où nous-même nous arriverons à nous libérer dans ce dialogue d'amour, dans ce dialogue nuptial avec Dieu qui habite en nous, c'est dans cette mesure que l'univers pourra s'ouvrir et entrer dans le jeu de la grâce et devenir un univers apaisé, et non pas une jungle où toutes les espèces se dévorent.

 

Alors la création elle-même et le geste créateur apparaissent sous un jour entièrement neuf. Dieu n'est pas responsable du carnage auquel l'univers est livré, où la mort est la condition de la vie. il en est victime. Il ne peut réussir puisque son action, c'est son amour, il ne peut réussir que dans la mesure où son amour est accepté, reçu et rendu. Là où il n'y a pas d'amour, il meurt. Il meurt d'amour pour ceux-là mêmes qui refusent de l'aimer, comme il meurt par eux.

 

Le miracle aussi, apparaît sous un jour tout neuf, car c'est précisément l'expansion et l'effusion de la liberté dans l'univers. Le miracle n'est pas un acte magique : il est cette intériorisation de l'univers, cet univers immense qu'est notre corps agrandi, mais notre corps véritablement, puisque nous avons nos racines en lui, que nous dépendons de lui que nous sommes son produit, physiquement parlant ; ce monde peut s'ouvrir à la liberté puisque nous en sommes surgi avec une vocation de liberté, cette vocation concerne tout l'univers.

 

Et le miracle, c'est cela, c'est cet univers respirant dans la liberté et laissant passer à travers ses énergies la lumière d'une Présence infinie.

 

On peut naturellement toujours expliquer un miracle si on veut par une séquence, par une suite d'événements physiques, fussent-ils encore inexplicables. Mais ce qui fait le miracle c'est, à travers ce phénomène physico-chimique, ce phénomène perceptible, tout d'un coup l'évidence de ce surgissement d'un visage, d'une Présence, d'une liberté, d'un amour. S'il n'y avait pas cet élément spirituel, s’il n’y avait pas ce jeu de la liberté et de la grâce, le miracle n'aurait aucun intérêt et ne signifierait rien.

 

Il faut donc tenir essentiellement à cette confidence trinitaire comme à l'origine même de notre liberté. Nous n'aurions jamais su comment dépasser notre narcissisme, nous n'aurions jamais su comment atteindre à une liberté authentique.

 

Personne, au fond, n'a jamais défini la liberté d'une manière éclairante, personne, à moins que il ne l'ait conçu dans la lumière du Christ comme une libération totale de soi-même à l'image et à l'imitation de Dieu. « Soyez parfaits comme votre Père Céleste est parfait. » (Mt 5.48). C'est cela : dépouillez-vous comme Dieu se dépouille, désappropriez-vous comme Dieu se désapproprie, devenez amour comme Dieu est amour, soyez libre de vous-même comme Dieu est libre de soi.

 

Donc le dogme essentiel, je veux dire cette confidence, puisque le dogme c'est l'expression de cette expérience unique qui est Jésus-Christ, j'entends dans sa sainte humanité, le dogme essentiellement, c'est précisément la révélation d'une liberté infinie qui devient le ferment de la nôtre et nous pouvons alors entrer avec bonheur dans cette humilité, dans cet agenouillement du lavement des pieds, parce que c'est par là que nous nous divinisons, je veux dire que c’est par là que nous atteignons toute notre stature, c’est par là que notre inviolabilité s'actualise, c’est par là qu'elle prend un sens : nous sommes inviolables précisément parce que, quand nous avons fait le vide en nous, nous ne sommes plus que le sanctuaire de Dieu.

 

Il est certain que la contestation s'éclairerait d'une manière très profonde si l'on choisissait délibérément – mais le pourrait-on ? – délibérément de se mettre en face du Dieu évangélique.

 

Si l'on ne confondait pas les notions telles que celles que nous avons rencontrées dans le récit du Déluge ce matin (3) et la Révélation toute intérieure qui s'accomplit en Jésus-Christ, si l'on était au clair, si on était d'accord sur ce Dieu-là, sur ce Dieu humble, désapproprié, dépouillé, agenouillé au lavement des pieds, inviolable pour lui-même et fondant notre inviolabilité et dont la clé de notre intimité est l'assise de notre dignité, si l'on était d'accord, alors les membres de l’Eglise, les prêtres de l'Eglise, sauraient qu’en effet ils ont une tâche merveilleuse, exaltante, infinie, précisément apporter au monde la liberté en personne – en personne – fonder la liberté humaine sur une libération intérieure hors de laquelle toute liberté ne signifie rien.

 

Mais justement, parce que on continue à affirmer une dépendance qui semble extérieure et extériorisante, une soumission qui semble contraire à l'inviolabilité, pour ne pas subir ce joug, on se tourne vers l'homme, finalement on s'identifie avec lui et on risque d'être complice de ce qu'il y a de moins humain en lui.

 

Et il est bien entendu n’est-ce pas que, cette humilité de Dieu qui appelle la nôtre, elle ne nous met pas sur le pavois, elle fait mûrir en nous simplement une exigence nuptiale, une exigence d'amour illimité. Mais il est impossible que je sois humble, sinon devant l'humilité de Dieu, parce que c'est cette humilité qui me révèle que ma libération ne peut s'accomplir que par le vide que j'ai à faire en moi, pour devenir un espace où Dieu et tout l'univers puissent respirer.

 

Donc la foi est axée sur la liberté, la foi nous communique la liberté divine comme la lumière qui éclaire notre esprit et lui permet d'actualiser toute sa puissance, cette puissance d'amour et cela vaut naturellement de tout le Credo : tous les dogmes ont ce même caractère. Il est d’abord celui de l'enfer, si vous le voulez ; lorsque on l'entend dans cette perspective, on comprend que il signifie la responsabilité infinie de l'homme : l'homme est pris au sérieux, l'homme est un créateur, son "oui" est capital, son "oui" décide et de son destin et de celui de tout l'univers ; et de celui de Dieu en lui et dans les autres, pour autant que ils sont solidaires de lui.

 

Cette liberté créatrice, il ne faut pas la sous-estimer, il ne faut pas la minimiser, c'est notre unique privilège, c'est le caractère spécifique de notre humanité, mais bien entendu, comme dans la Genèse ce matin à propos du déluge (3), on peut extérioriser l'enfer, et on le fait inévitablement : si on situe Dieu dehors, l'enfer est dehors comme une menace, comme un châtiment, comme Dieu est dehors comme un souverain, un roi et un maître. A mesure que Dieu s'intériorise et l'homme en Dieu, l'enfer s'intériorise et il devient la mort de Dieu, il devient l'agonie de Jésus-Christ, il devient la crucifixion de Dieu en moi, par moi et pour moi.

 

Crucifixion éternelle, tant qu'il y a un seul être qui se refuse, Dieu sera en agonie jusqu'en l'éternité, dans la mesure où il y aura une seule créature qui se refuse parce que, elle bloque l'amour qu'il est ; et que cet amour ne peut que se donner à elle et mourir pour elle.

 

Dans tous les dogmes, à mesure que ils s'intériorisent, ils concourent à manifester la grandeur de cette liberté, sa sainteté, son inviolabilité sur le fondement de Dieu intérieur à nous -même. Et ceci, ce prélude éternel à notre liberté, au cœur de la Trinité, s'affirme et se fait jour dans la personne de Jésus-Christ.

 

Nous avons déjà, ce matin, entrevu pourquoi : c'est que l'humanité de Jésus-Christ est justement une humanité totalement désappropriée d'elle-même.

 

[Repère enregistrement audio : 30’ 10’’]

 

On a tant parlé de la divinité de Jésus-Christ : Jésus-Christ s'est-il dit Dieu ? A-t-il cru qu'il était Dieu ? Ses disciples ont-ils cru qu'il était Dieu ? Qu'est-ce que ça veut dire qu'il est Dieu ? Comment un homme peut-il être Dieu ? Comment peut-il être descendu du Ciel ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Comment peut-il y être remonté ?

 

Tous ces mots s'entrechoquent les uns contre les autres, et semblent autant de limites à l'intelligence et à la volonté humaine.

 

Il est clair que, Jésus-Christ, Jésus-Christ il faut l’envisager dans la lumière même du Dieu qu'il nous révèle, un Dieu qui agonise et qui meurt d'amour, un Dieu qui s'agenouille devant nous, un Dieu qui n'est qu'amour, un Dieu qui est caché au plus profond de nous-même, un Dieu qui est toujours déjà là. C'est nous qui ne sommes pas là. C'est de ce Dieu-là qu'il s'agit, de ce Dieu qui est en nous autant qu'en Jésus-Christ, c'est nous qui ne sommes pas en lui.

 

C'est ce Dieu toujours déjà là au plus intime de nous qui est le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ. S'il ne se révèle pas en nous, si nous l’occultons, si nous le voilons, si nous le déformons, si nous le défigurons, si nous en faisons une idole, c'est que notre humanité est opaque, notre humanité est possessive, elle est repliée sur elle-même, elle est complice de ses servitudes et ce sont nos ténèbres qui empêchent la lumière infinie qui est en nous de se répandre à travers nous.

 

C'est donc à partir de ce Dieu intérieur que nous défigurons en nous et dans les autres et dans tout l'univers, c'est à partir de ce Dieu qu'il faut aller à la rencontre du mystère de l'Incarnation qui est la transformation de l'humanité en sacrement, qui est une désappropriation si radicale que cette humanité soit totalement incapable d'affirmer un "je" et un "moi" possessifs, que cette humanité est vraiment pour moi l'Autre (majuscule), l’Autre divin, qu'elle subsiste, qu'elle ait ses racines, qu'elle se tiennent debout en étant emportée par cet élan infini qu'est le Verbe de Dieu qui n'est qu'une relation au Père.

 

C'est parce qu'elle est saisie par cette vague infinie qui jette le Verbe dans le sein du Père que l'humanité de Jésus-Christ est radicalement, totalement, infiniment désappropriée d'elle-même. Et c'est à la faveur de cette pauvreté absolue, de ce dépouillement translucide que le Dieu intérieur à nous-même, mais voilé par nous, se manifeste en plénitude en lui.

 

C'est donc de nouveau un mystère de liberté. C'est dans cette libération absolue de l'humanité de Jésus-Christ que nous rencontrons la suprême Révélation de Dieu et on est affligé vraiment quand on lit tant de commentaires, tant de travaux exégétiques qui supposent une colossale érudition, on est affligé de voir que, Jésus-Christ tient si peu de place dans tout cela, si peu de place...

 

Ce mystère de Jésus qui balaie nos ténèbres, ce mystère de Jésus qui nous a tout appris, ce mystère de Jésus qui nous permet d'atteindre à nous-même, qui nous fait prendre conscience du problème que nous sommes, qui nous jette au coeur de notre liberté en en faisant une libération, ce mystère de Jésus est inconnu de la plupart des chrétiens. Ils se demandent encore pourquoi Jésus prétend à être Dieu ou je ne sais quoi, comme s'il y avait là une prétention non pas à une démission totale de l'humanité qui ne peut plus dire "je" ni "moi" car tout ce qu'elle est, tout ce qu'elle fait, tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle souffre est la manifestation et la révélation personnelle de l'Autre divin.

 

Sans doute l'humanité de Jésus-Christ, dans sa carrière terrestre, ne peut pas nous faire voir immédiatement la vie trinitaire, mais tout ce qui s'accomplit en Jésus-Christ est dans notre langue, dans notre histoire, la traduction, la manifestation authentique de Dieu. Si Dieu meurt sur la croix, nous ne dirons pas qu'il meurt dans la Trinité, nous dirons que son dépouillement est si profond, si total, si infini, si absolu qu'il ne peut s'exprimer dans notre histoire telle qu'elle est que par la mort de Jésus, le Verbe fait chair.

 

Le mystère de Jésus est un mystère de liberté, c’est un mystère de libération et justement cette libération prend tout son sens dans l'échec même de Dieu, car enfin Jésus-Christ échoue. Sa vie est un échec. Sur le plan public, cet échec est sans rémission et nous avons souvent remarqué, que la Résurrection à l'encontre du procès de Jésus, qui est un procès public, qui met en mouvement les autorités juives et romaines, que la Résurrection est un événement confidentiel qui n'a été confié qu'aux disciples, à ceux qui devaient prendre la relève.

 

La Résurrection n'est pas un événement qui s'est imposé physiquement et magiquement aux ennemis de Jésus-Christ, qui auraient été foudroyés par une évidence matérielle. C'est un mystère de lumière infiniment réelle, mais qui n'a été offert dans sa manifestation profonde qu'à la foi des disciples.

 

II ne s'agissait pas d'en faire un succès qui aurait aboli le mystère de la croix, qui demeure dans l'histoire l'attestation de l'échec de Dieu partout où Dieu ne rencontre pas l'amour. Là où il n'y a pas d'amour, l'amour ne peut, si il veut persévérer en lui-même, il ne peut que mourir d'amour pour celui qui refuse d'aimer.

 

Et, bien entendu tout cela n'est pas dit, dans le Nouveau Testament, pas plus que le Nouveau Testament ne parle de la pauvreté de Dieu, mais tout cela a été vécu dans le mystère de l'Eglise, tout cela a été vécu dans le cœur des saints.

 

Les compatissants, les saints compatissants qui sont entrés dans les douleurs de Jésus-Christ, ont perçu vitalement cet échec de Dieu, ils ont voulu faire contrepoids avec leur amour, ils ont voulu ressusciter Dieu de l'enfer que nos refus d'amour lui préparent.

 

A ce propos nous pouvons constater, parce que c'est d'une très grande importance, que c'est la dogmatique, finalement, qui sauve l'histoire.

 

Par la voie de l'histoire, en épluchant les textes et les mots, en les comparant à d'autres mots lus ailleurs dans les manuscrits de la Mer Morte ou dans les textes assyro-babyloniens ou égyptiens, on n'arrivera jamais finalement à trouver Jésus-Christ. Pour trouver Jésus-Christ, il faut le vivre à l'intérieur du mystère de l'Eglise, je veux dire à l'intérieur de ce courant qui propage la sainteté chrétienne.

 

Après tout, le Nouveau Testament, qu'est-ce que c'est ? C'est le témoignage de la foi de la communauté chrétienne. Chaque mot veut dire Jésus-Christ, chaque mot veut témoigner d'une adhésion à Jésus-Christ avec les pauvres moyens du langage humain. Et comment retrouver Jésus-Christ, à coup sûr, sinon dans son actualisation au coeur des saints, là où, précisément, sa vie porte du fruit et où on voit ce que signifie ce don prodigieux quand il aboutit en effet à la libération de l'homme et fait de lui un espace illimité où toute la création fait un nouveau départ ?

 

Et nous entrons par là même dans le mystère de l'Eglise qui est une autre démission radicale, une autre pauvreté, une autre désappropriation, puisque elle signifie notre transformation en Jésus-Christ.

 

Car Dieu n'est pas venu, je veux dire que le Christ n'est pas l'Incarnation de Dieu pour cette personne qui est Jésus-Christ, il est l'Incarnation de Dieu pour l'humanité et pour l'univers. Et cette Incarnation, elle ne peut se propager, elle ne peut se poursuivre à travers l'histoire que à la faveur de notre désappropriation. Autrement dit, nous ne pouvons atteindre toute la lumière qui est en Jésus-Christ, nous ne pouvons découvrir à travers lui l'authenticité du visage de Dieu que dans la mesure où nous nous désapproprions de nous-même pour laisser la vie du Christ se répandre en nous, comme le ferment même de notre libération.

 

L'Eglise n'est l'Eglise que, en état de démission. Jésus-Christ ne pouvait en effet survivre normalement dans l'histoire, il ne pouvait survivre que, à travers des hommes, qui porteraient non seulement un message de lui, mais qui communiqueraient sa Présence réelle, parce que dans ce monde interpersonnel où nous sommes, la Révélation ne peut se faire que d'une intimité à une intimité dans la lumière intérieure où ces intimités communiquent.

 

L'Evangile n'est pas une série de mots, de préceptes, de principes, d'enseignements, de concepts que l'on pourrait détacher de la personne de Jésus-Christ. Tous ceux qui l'ont fait, tous ceux qui ont voulu prendre la sagesse évangélique sans Jésus-Christ se sont égarés : ils ont finalement, fait de Jésus-Christ un moraliste à la petite semaine, un moraliste finalement prisonnier des préjugés de son temps que nous pouvons imiter de loin, en tâchant de nous adapter aux problèmes de notre temps. Ils ont perdu le bénéfice de la Présence de Jésus-Christ autant que, il est possible de le faire puisque Jésus-Christ habite toujours en tous et en chacun, dans l'attente d'un amour qui pourra toujours fleurir.

 

Donc la Révélation, ce n'est pas le texte qui n'est d'ailleurs que l'émanation de la communauté croyante. La Révélation, c'est Jésus-Christ qui demeure avec nous, parmi nous, au-dedans de nous, mais qui, pour se révéler pleinement, pour que de nouveau l'homme ne le voile pas comme il le voilait dans l'ancienne alliance – en témoigne le verset de la Genèse que nous méditions ce matin (3) – pour que le Christ ne soit pas de nouveau recouvert par les ténèbres de l'homme, il fallait finalement que l'homme fût lui-même transformé en sacrement et l'institution apostolique de la communauté première qui repose sur les Douze.

 

[Repère enregistrement audio : 44’ 54’’]

 

Cette institution apostolique, elle témoigne précisément que ses actes sont de purs sacrements, qu'ils n'ont pas la possibilité de limiter la foi, qu'ils ne peuvent transmettre que Jésus-Christ, qu'ils n'ont d'autre autorité que leur démission en Jésus-Christ, que lorsqu'ils cessent de démissionner en Jésus-Christ, ils sont Satan, l'adversaire, comme Jésus-Christ le dit à Pierre, lorsque Pierre veut le détourner de la perspective de la croix.

 

Au coeur de l'Eglise, à la racine même de la communauté chrétienne, il y a le dépouillement, la désappropriation, la pauvreté, enfin la liberté sacramentelle, cette liberté qui fait que le hiérarque, l'apôtre est immédiatement privé de toute autorité lorsqu'il cesse d'être un pur signe qui représente et qui communique la Présence de Jésus-Christ.

 

Il n'y a donc pas de doute que, à cette troisième étape, nous nous retrouvions de nouveau en face d'une liberté infinie. Croire et se libérer de soi-même, c'est finalement la même chose. La foi, c'est la lumière de la flamme d'amour, comme dit Patmore, et on ne peut atteindre la lumière de l'Evangile que dans cette relation nuptiale avec Dieu qui enracine son intimité dans la nôtre et la nôtre dans la sienne.

 

Quelle que soit, maintenant, dans le mystère de l'Eglise, la Parole prononcée, la Parole annoncée, quel que soit le formulaire de la foi, quelle que soit l'articulation du dogme, si on le creuse, si on le vit comme une confidence nuptiale, si on l'entend du dedans, si on est à l'écoute du Christ qui est la seule parole éternelle, tous les dogmes livrent cette même lumière, nous conduisent à cette même intimité et engendrent en nous cette même libération.

 

C'est pourquoi la dogmatique m'apparaît toujours plus profondément comme le fondement de la vie mystique. Loin que la dogmatique nous limite, elle est le sacrement qui communique la lumière du Christ, et nous venons de le voir, c'est en remontant à la source, au mystère qui paraissait le plus impénétrable que nous atteignons le coeur même de notre coeur et que nous devenons capables de penser le problème que nous sommes et de le résoudre à travers Jésus-Christ qui estle Chemin, la Vérité et la Vie.

 

Il y a donc dans la foi chrétienne une exigence de liberté imprescriptible dans le sens que, il y a dans la foi chrétienne, une exigence radicale de libération. Et c'est pourquoi, dans les difficultés que nous pouvons rencontrer, il ne s'agit pas de conceptualiser et d'éplucher le langage, encore que le langage puisse devenir sacrement et à ce titre véhiculer la Présence de l'éternelle beauté et de l'éternelle vérité et de l'éternel amour, mais il s'agit, avant tout de, nous insérer au coeur de cet amour, il s'agit d'entrer dans ce dialogue d'humilité, il s'agit de nous vider de nous-même comme Dieu se vide éternellement de soi-même.

 

Alors, la lumière se fera toujours suffisante. La lumière, d'ailleurs, comme nous sommes là au coeur de la démission, comme nous sommes là au coeur de notre libération, quand nous entrevoyons ce prodige qui peut à chaque instant s'actualiser en nous, comment ne sentirions-nous pas toute la formidable réalité de Dieu ? Il est le seul partenaire avec lequel nous puissions totalement nous échanger, en nous comme à travers les autres, parce qu'il est la seule liberté source, la seule liberté parfaite qui puisse atteindre aux racines de la nôtre.

 

Il y a en tous cas quelque chose, d'infiniment émouvant à penser que, nous sommes inviolables pour Dieu, que Dieu fonde notre inviolabilité, et que, il nous invite à l'humilité c'est-à-dire, à faire en nous ce vide créateur, que parce qu'il est lui-même le vide infini d'un amour éternellement communiqué.

 

Il est rare de méditer sur l'humilité de Dieu. Rien n'est plus pourtant, conforme à l'Evangile. Jésus lui-même a dit la parabole. Si le serviteur veille, s'il veille, s'il attend, s'il ne s'endort pas, s’il attend la première veille, puis la deuxième et la troisième et jusqu'à la quatrième, quand son maître rentrera et le trouvera vigilant, c'est le maître qui le fera asseoir à sa table, qui se ceindra et qui se mettra à le servir. (Luc 12,35-40)

 

C'est une parabole sans doute, mais qui exprime magnifiquement cette humilité de Dieu qui fait que notre humilité n'est plus une humiliation, mais simplement l'expression adorante et agenouillée de notre amour.

 

Notes :

(1) Prosopopée : Figure de rhétorique qui prête de l'action, du mouvement, des paroles aux choses insensibles, inanimées, et quelquefois même aux morts.

(2) Bloc erratique : En géologie fragments de roche qui ne se rattachant à aucune couche, paraissent avoir été transportés loin des formations auxquelles ils appartenaient.

(3) Homélie prononcée ce même jour, le 15 février 1970. Lecture de Genèse : 9, 8-15. Evocation du déluge. Homélie : Dieu engagé dans la Création à la vie, à la mort publié dans Ta Parole comme une source p.222

 

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