- D'avril à juin 2013

Texte de Maurice Zundel publié dans « Le Courrier de Genève » du dimanche 20 septembre 1925, et reproduit dans la 1ère édition du « Poème de la Sainte Liturgie », p.29

 

« J'irai à l'autel de Dieu. Au Dieu qui remplit de joie ma jeunesse. »

 

C'est ainsi que l’Eglise commence sa prière.

Aussi bien est-ce la fin même du Mystère qui va s'accomplir : la joie et la jeunesse.

 

« Leur âme sera comme un jardin bien arrosé :

ils ne souffriront plus de la faim ;

et les vierges en chœur, se réjouiront, avec les jeunes hommes et les vieillards.

Et je changerai leur deuil en allégresse

- dit le Seigneur, en Jérémie –

Je les consolerai, et de leur douleur Je tirerai la joie. »

 

Et leur jeunesse, ajoute le Psalmiste, comme celle de l'aigle, se renouvellera. C'est de quoi nous rêvons tous. C'est pour cela que nous vivons : pour atteindre quelque chose de meilleur encore que le Paradis perdu, dont nous obsède le souvenir - quelque chose, justement, qui ne puisse se perdre, et que Dieu nous a promis.

 

Il l'a promis, et sa Parole ne fléchit point. - Mais sa fidélité ne garantit pas la nôtre. Entre les perspectives qui s'ouvrent au premier éblouissement de la foi, et l'étape que nous sommes en train de franchir, il y a l'abîme de nos défaillances possibles. Alors à quoi bon l'élan au départ, quand tant d'incertitudes enveloppent la marche ?

 

« Notre secours est dans le nom du Seigneur,

Qui a créé le Ciel et la terre. »

 

Si notre suffisance était en nous, notre perte serait assurée. - Mais notre impuissance est si évidente à nos yeux, que la Toute-Puissance nous a seule paru de taille à la combler. (Et l’œuvre, en vérité, est plus grande que le jaillissement des mondes, qu'il s'agit d'accomplir, pour situer notre âme au niveau de la vie divine). Et nous nous sommes démis de nous-même, et nous avons levé nos yeux vers les Monts, et nous avons dit : « Confiteor Deo omnipotenti... »

 

« Je confesse à Dieu Tout-Puissant » - qui peut faire de la lumière avec la boue –

« à la Bienheureuse Marie toujours Vierge » - qui couvre de son innocence chacun de ses fils –

« au Bienheureux Michel Archange » - qui, de ses ailes étendues, dissipe les rêves impurs –

« au Bienheureux Jean-Baptiste » - qui nous montre du doigt le Sauveur et le médecin –

« aux Saints Apôtres Pierre et Paul », - qui se glorifient dans leurs infirmités –

« et à tous les Saints » - qui savent quel est le mal et quel est le remède –

« et à vous mes frères » - qui oubliez trop, qu'étant de même argile,

                                 je suis faible autant que vous-mêmes –

« que j'ai beaucoup péché, en pensée, en parole, et en action,

par ma faute, par ma faute, par ma très grande faute... »

 

C'est ainsi que, défiant de sa prière même, ployé en deux devant l'Autel, le prêtre justement humilié, de la seule Charité attend l'allègement de ses fautes. Et le peuple fidèle - nation sainte, tribu sacerdotale ­auquel l'Amour, au bénéfice d'autrui, prête une confiance que pour soi-même il ne se sentirait point, fraternellement lui suggère d'espérer :

 

« Que le Seigneur Tout-Puissant vous fasse miséricorde,

en vous remettant vos péchés, et qu'il vous conduise à la vie éternelle. »

 

C'est à ce moment, seulement, que le prêtre, réconforté par ce souhait, se relève pour écouter, à son tour, la confession du peuple, et lui adresser le même encouragement. Puis, pour investir de la gloire du Christ l'indigence des autres et la sienne propre, il se signe, disant :

 

« Que le Seigneur, Tout-Puissant et miséricordieux, nous accorde,

avec son indulgence, l'absolution et la rémission de nos péchés. »

 

Et il s'incline encore - mais moins profondément que tout à l'heure, avec quelque chose de plus filial et de plus assuré - pour cette brève litanie, où demandes et réponses se succèdent ardentes et brèves : comme des javelots de feu, pour faire le siège du Cœur de Dieu :

 

« En vous tournant vers nous, mon Dieu, vous nous donnerez la vie

Et votre peuple en vous trouvera sa joie.

 

Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde,

Et donnez-nous votre Sauveur.

 

Seigneur, écoutez ma prière,

Et que mes cris montent jusqu'à Vous.

 

Le Seigneur soit avec vous !

Et avec votre âme aussi. »

 

Le prêtre alors se redresse, élève les mains à la façon des orantes antiques, et gravit les degrés qui conduisent à l'Autel en récitant cette vénérable oraison :

 

« Eloignez de nous, nous vous en prions, Seigneur,

nos iniquités pour que nous puissions, avec un cœur pur,

pénétrer dans le Saint des Saints.

Par le Christ, notre Seigneur : Ainsi soit-il. »

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Troisième conférence donnée au Cénacle de Genève par Maurice Zundel le dimanche 26 janvier 1975 (inédit).

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite". L'enregistrement audio est en deux partie, car une séquence est manquante. La fin de la première partie est de qualité médiocre.

 

Si Dieu est ce qu'il est, s'il est vraiment, comme Jésus en témoigne, s'il est cette communion d'amour, s'il est cette liberté infinie, s'il est l'Esprit au sens absolu au mot, nous avons conclu qu'il ne pouvait créer qu'un monde-esprit, un monde qui porte la trace de son intimité et qui subit l'attraction de cette intimité.

 

Que le monde soit esprit je le rappelait il y a quelques jours, que le monde soit esprit, d'une certaine manière cela éclate dans la naissance de la science. Si vous prenez un mot comme celui d'Einstein :

 « Le sentiment mystique est à l'origine de toute science véritable. Celui à qui ce sentiment est étranger et qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect est comme s'il était mort » nous rend immédiatement sensible ce contact d'esprit à esprit entre le savant et l'univers.

 

Il n'y aurait évidemment aucune raison d'éprouver du respect devant l'univers et de se sentir avec un profond sentiment d'humilité en face de l'intelligence supérieure s'il n'y avait pas dans la nature un vestige de Dieu, une Présence de Dieu qui devient immédiatement perceptible dans la lumière qui se lève dans l'esprit du savant.

 

Car ce qui est passionnant dans la science, c'est moins les découvertes auxquelles elle aboutit, qui sont toujours provisoires et qui seront toujours dépassées par d'autres découvertes, que ce jour qui est intemporel qui se lève dans l'esprit du savant. C'est cela qui fait de lui un savant et non pas un simple technicien : c'est qu'il fait jour dans son esprit, c'est qu'il s'élargit, c'est qu'il se libère, c'est qu'à travers les phénomènes de la nature, il entre en contact avec le centre mystérieux qui est caché dans son propre cœur.

 

"La joie de connaître" dont Pierre Termier a célébré avec un tel lyrisme la beauté et la grandeur, la joie de connaître – il ne dit pas connaître ceci ou cela, mais de connaître – se retrouve dans toutes les disciplines, qu'on soit un astronome, un mathématicien, un biologiste ou un botaniste, chacun peut, dans sa sphère dans son secteur, s'il cherche avec cet intense amour de la vérité que Jean Rostand célèbre magnifiquement à la fin de son livre "Peut-on modifier l'homme ?", qui est un véritable hymne à la vérité, chacun peut éprouver ce même sentiment d'être comblé par ce contact avec, au-delà des phénomènes, finalement une Présence qui se fait jour dans son esprit.

 

On ne comprendrait pas autrement avec quelle sévérité on juge un savant qui triche, comme il est arrivé quelquefois, qui prétend avoir obtenu des résultats qui ne peuvent pas être vérifiés et qui sont controversés. On admire au contraire, le savant qui se déjuge, qui reconnaît son erreur, qui après avoir soutenu une théorie avec une profonde conviction l'abandonne, parce qu'il s'est élevé à un autre palier, qu'il voit plus loin et plus profond.

 

Il n'y a donc aucun doute que, dans l'expérience humaine, il y a un contact spirituel entre l'homme et l'univers. Et toute la noblesse de la science est précisément de vivre ce contact et de produire des hommes, qui n'ont plus d'autre ambition, que d'entrer toujours plus profondément dans cette inépuisable lumière. Il y a bien sûr les artistes qui déposent dans le même sens, rendent le même témoignage. Leur intuition et leur sensibilité perçoivent dans le jeu de la nature, perçoivent cettePrésence et la restituent et la rendent sensible dans un matériau quelconque.

 

Une oeuvre d'art, c'est toujours finalement la suggestion d'une Présence infinie, que ce soit en creux ou en plein, au fond d'une tragédie abyssale ou dans l'exultation d'une mélodie joyeuse, c'est toujours la même Présence que l'on retrouve, qui nous met en état de silence et d'émerveillement et nous conduit à cette source de la liberté qui est le contact avec la beauté toujours antique et toujours nouvelle dont nous par saint Augustin.

 

Si vous vous rappelez ces vers de Keats qui sont si extraordinaires dans leur simplicité : « Alors glissa parmi les feuilles, sans bruit, un petit bruit né du soupir même que le silence exhale », vous sentez bien que le poète, sur cette colline où il se trouve debout, sur la pointe des pieds, vous sentez bien que, il a senti dans ce murmure des feuilles, il a senti une voix, une parole, une Présence ; et ce silence plein de voix s'est condensé dans ces vers prodigieux où l'on entend justement cette résonance, et où l'on est ramené à la source éternelle.

 

Et c'est vrai de tous les arts : si vous voyez Notre-Dame plantée, Notre-Dame de Paris avec ses deux lignes verticale et horizontale, avec une telle lisibilité, avec une telle simplicité, vous avez immédiatement ce sentiment de raccord du ciel et de la terre : elle est plantée dans la terre, mais elle monte vers le ciel.

 

La nature est pleine de voix. C'est donc qu'elle est pleine de Dieu, et le matérialiser ne vient pas du contact avec la nature. C'est, comme je vous l'ai dit bien souvent, une attitude de l'esprit. La matière de soi, n'est pas matérialisante. C'est l'esprit qui se matérialise quand il cesse de se donner, de s'offrir et d'aimer.

 

Nul ne sait aujourd'hui ce que c'est que la matière ! Une ride, un gonflement de l'espace-temps, on ne sait pas. On peut faire des recoupements. On peut obtenir des résultats. Mais quel est le fond du fond de cette réalité ? Ce n'est pas elle qui fuit, qui peut nous rendre matérialistes. C'est notre esprit de possession qui projette ses ténèbres sur l'univers et le rend imperméable à la lumière.

 

L'univers est esprit dans la mesure justement où nous pouvons dialoguer avec lui comme un esprit avec un esprit, dans la mesure où nous percevons en lui une présence personnelle qui suscite la nôtre. Mais, en arrivant jusqu'à nous, nous pouvons dire aussi : le corps, notre corps, est esprit et je crois que c'est là une affirmation d'une importance capitale : le corps est esprit.

 

Claude Tresmontant dans "Comment se pose aujourd'hui le problème de l'existence de Dieu" et dans cet autre livre qui s'appelle "Le problème de l'âme" insiste avec vigueur pour nier la distinction du corps et de l'âme. Notez qu'il s'agit d'un philosophe chrétien et spiritualiste, intensément.

 

Il a écrit un très beau livre sur Jésus-Christ où le croyant expérimente la foi et il montre que la distinction classique entre le corps et l'âme ne tient pas, parce que dit-il, tout être vivant est une structure subsistante, une structure qui se tient debout par elle-même en quelque manière, quels que soient les éléments d'ailleurs, qu'elle assimile ou qu'elle rejette, il y a dans le vivant qui ne cesse d'emprunter au milieu ambiant, à l'atmosphère, aux autres règnes : l'homme à tous les règnes : minéraux, aux végétaux, aux animaux, à l'atmosphère, il y a dans le vivant une architecture dynamique, une architecture vivante, une architecture créatrice, dès l'embryon, qui organise et qui est comprise dans cette organisation qui jaillit d'elle.

 

En sorte que le vivant est en quelque manière immatériel. Toute structure vivante est en quelque manière immatérielle dans ce sens précis que, tant qu'elle est vivante, tous les éléments qu'elle peut emprunter se convertissent en elle, ne visent qu'à maintenir sa structure et à l'exprimer. Et elle reste identique malgré le changement continuel de matière. Si nous perdons cinq cent millions de cellules par jour peut-être – enfin, je dis un chiffre approximatif – nous restons cependant semblables à nous-même. Ce renouvellement constant des matériaux que nous empruntons n'empêche pas notre structure d'être identique, de la conception à la mort. Donc elle n'est pas liée à ces matériaux au point qu'elle serait transformée par eux. C'est elle, au contraire, qui les transforme et qui les oriente vers sa propre subsistance, si bien que tous ces matériaux travaillent tant que l'emprise de ses structures garde son efficacité. Ce sont ces matériaux qui travaillent pour la structure, et non le contraire.

 

Si bien que l'homme est une structure vivante qui ne cesse d'organiser les matériaux qu'elle emprunte, qui les domine, justement parce que le changement continuel de ces matériaux ne la change pas, ne la transforme pas elle-même. Si bien que pour lui, la mort n'est pas la séparation du corps et de l'âme, mais la rupture de cette étreinte de la structure subsistante sur le matériau qu'elle emprunte à l'univers, ce que j'appelle la rupture du cordon ombilical qui nous relie à l'univers et nous permet de lui emprunter sans cesse, jusqu'au jour où cet emprunt devient impossible. Pour quelle raison ? On ne saurait le dire.

 

 [Repère enregistrement audio : 14' 55'']

 

Tellement que, pour Claude Tresmontant, comme pour tant d'autres penseurs, le cadavre n'est plus le corps. Le cadavre est un agrégat de matériaux en dissolution. Il n'y a plus de corps humain. Le corps humain, c'est cette structure elle-même, active et capable d'assimiler son matériau. Comme d'ailleurs cette structure est en quelque sorte immatérielle, il y a là pour Tresmontant, une raison d'affirmer la permanence de l'être humain.

 

Je crois qu'il y a un argument beaucoup plus fort, c'est que notre structure est capable de réfléchir, de se réfléchir, de se regarder, de s'estimer, de se peser, de s'orienter, de se transformer, de se choisir et de se libérer. C'est-à-dire que notre structure – c'est cela qui fait la différence entre notre structure et celle des animaux – notre structure est esprit. Elle l'est au point que c'est l'unique exigence de notre nature  car il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature c'est l'unique exigence de notre nature de nous faire homme, c'est-à-dire précisément de ne pas subir les données de notre naissance charnelle, mais de pouvoir nous ressaisir tout entiers de manière à faire de notre vie un espace illimité et immortel.

 

Dieu est esprit, comme dit notre Seigneur à la Samaritaine. L'homme est esprit puisqu'il doit adorer en esprit et en vérité et c'est ce terme que je préfère à celui d'âme qui me parait équivoque : nous sommes esprit. Mais nous le sommes tout entiers, nous le sommes tout aussi bien au bout de nos ongles qu'à la racine de nos cheveux, justement si l'on admet avec Tresmontant l'unité de l'être humain, sa structure vivante et créatrice, cette architecture interne qui s'exprime dans le monde visible et tout entière esprit.

 

Cela veut dire que nous n'avons à subir ni notre corps, ni notre sexe, ni notre époque, ni les préjugés de notre époque, ni les préjugés de notre classe, et de notre race, que nous avons à surgir continuellement dans une nouveauté de vie en refusant précisément toutes les préfabrications.

 

Si nous admettons cela, qui paraît si profondément conforme à l'expérience et à l'Evangile, que nous sommes esprit des pieds à la tête, il ne s'agit pas de confondre l'intériorité de nos viscères avec l'intériorité spirituelle ; l'intériorité de nos viscères qui sont recouvertes par notre peau qui nous empêche de les percevoir à l’œil nu, cette intériorité est tout à fait relative, puisqu'il suffit de faire une opération et d'ouvrir, pour rencontrer ces viscères. L'intériorité spirituelle elle est partout et nulle part, partout et nulle part : elle est dans le creux de votre main comme elle est dans le sourire de vos lèvres, comme elle est dans la clarté de vos yeux, comme elle est dans le mouvement de votre démarche, comme elle est dans le choix de vos pensées les plus intimes.

 

Ceci me paraît capital parce que la plupart du temps, selon une tradition très ancienne, la plupart du temps, justement parce que l'on oppose le corps et l'âme d'une manière indue, on imagine une espèce de déterminisme charnel insurmontable opposé aux aspirations de l'âme qui serait, elle, spirituelle. Mais non ! C'est tout l'être qui est spirituel, c'est tout l'être qui est esprit, c'est tout l'être qui est appelé à vivre éternellement !

 

Remarquez que saint Paul, dans l'Epître aux Corinthiens, la première au chapitre 6, lorsqu'il veut inculquer le sens de la pureté, lorsqu'il combat la fornication, il ne rappelle pas le Décalogue, il ne rappelle pas la Loi qui nous surplombe et sous le joug de laquelle vous n'avez qu'à courber la tête, il nous rappelle que nous sommes le Temple du Saint-Esprit et les membres de Jésus-Christ. Il s'agit de notre corps ; donc, il souligne la dimension mystique de notre corps, comme l'argument essentiel du respect de nous-même.

 

Nous entrons avec notre corps dans le mystère de l'esprit, dans le mystère du Christ, dans le mystère de la Trinité divine et notre corps vrai, authentique, notre corps proprement humain, nous est aussi inaccessible que notre pensée la plus profonde. Si nous ne percevons pas le corps dans cette dignité, dans cette grandeur infinie, nous ne le percevons pas dans son humanité et nous manquons de l'atteindre.

 

C'est parce qu'il y a cette dimension divine, infinie, parce que le corps est vêtu d'esprit, parce qu'il est esprit, que, il peut y avoir une exigence de pureté si grande. Parce que on n'a plus à faire à une chose, on n'est plus dans le rythme de l'espèce. On a à faire à une personne, le corps est une personne parce qu'il n'y a pas de séparation, parce que l'homme est tout un, parce que sa pensée, sa sensibilité sont indissolublement unies et que la seule manière d'atteindre, de nous atteindre nous-même intégralement, c'est de nous atteindre à travers cette immense nappe de lumière que Dieu forme autour de nous par le rayonnement de sa Présence en nous.

 

Il est clair que si vous ne voyez pas les choses de cette manière, la pureté n'a pas de sens parce que vous ne savez pas où la situer ; elle apparaît comme une requête absurde, sans objet ! Elle ne peut jaillir que de ce sentiment de la dignité infinie de l'être humain. Comment est-ce que vous éprouvez la dignité de l'être humain dans un autre qui vous est cher ou dans un autre qui est torturé et dont vous pouvez vivre la torture, fût-ce à travers des images, comment l'éprouvez-vous ? Vous l'éprouvez parce que, vous êtes vous-même une dignité, et que souvent, cette torture infligée à la dignité des autres, réveille la vôtre.

 

Et c'est d'une manière semblable que l'être délivré de lui-même vit son corps comme le Corps du Christ, vit son corps en esprit de désappropriation, vit son corps dans son unité : il n'y a pas une zone qui serait licite et une autre illicite. Il le vit tout entier dans son unité qui se rassemble, comme je le disais ce matin, à propos de l'eucharistie, qui se rassemble en un seul point. En un centre de lumière où justement ce corps se rattache à Dieu.

 

Dans le corps humain, l'amour est vêtu de Dieu, comme dit saint Paul aux Galates : « Vous qui avez été baptisés, vous avez revêtu le Christ » (Ga 3,27). Il ne s'agit donc pas de refoulement, ni de peur, ni de honte, il s'agit tout au contraire d'une dimension infinie à laquelle nous avons à atteindre aussi réellement que nous avons à nous créer. Donc c'est un "plus" infini et non pas un "moins".

 

Cela changerait toutes les relations humaines et [?] toutes les relations entre les deux sexes : si il y avait, cette vision, où l'on voudrait atteindre dans l'autre, l'infini précisément dont il peut être la source.

 

Il est clair que la lassitude, quand ce n'est pas le divorce, la lassitude qui frappe tant de mariages vient de ce que l'on a rencontré – et très vite – des limites qu'on n'a pas pu surmonter, en l'autre ou en soi, et qu'on est déçu parce qu'on avait misé sur l'amour comme sur la source même d'une vie inépuisable et on s'aperçoit que non. Il fallait autre chose.

 

Au fond, la relation véritable est une relation trinitaire, quand toute possession est exclue, qu'on n'est plus qu'accueil à l'infini que l'autre représente pour soi. Le secret des corps est l'esprit et on se fourvoie radicalement, si on le cherche ailleurs.

 

Il y a une espèce d'autonomie tragique donnée aux organes de la reproduction, une espèce d'autonomie qui fait qu'ils entraînent tout l'être, sans l'éclairer d'ailleurs sur lui-même. Il faut rompre cette autonomie, cette fausse autonomie d'une partie de nous-mêmes, car il faut réaliser l'unité d'une liberté divine, justement, en prenant conscience de ce rayonnement de Dieu à travers toutes les fibres de notre être.


*

*  *

*

C'est dans cette lumière sans doute qu'il faut envisager le problème de la mort. Le problème de la mort est un problème terrible pour notre sensibilité, parce que, elle semble radicalement absurde. Il y a quelque chose de si brutal, et en apparence de si injuste, à voir disparaître un être en une seconde. On était en dialogue avec lui; brutalement, c'est fini, et irrévocablement fini. Il n'y a plus qu'un cadavre qui est un agrégat. Il n'y a plus personne.

 

[Repère enregistrement audio: 29' 40'']

 

Sous cet aspect la mort est inacceptable. Elle ne peut que provoquer la révolte, la révolte parce que l'homme sait qu'il doit mourir. Les animaux ne le savent pas, et bien sûr que, l'homme peut désirer la mort quand la vie lui est à charge, mais ce n'est pas la mort qu'il désire, alors, c'est d'être délivré de sa charge, sans savoir d'ailleurs ce qui peut l'attendre au-delà de la mort. On comprend le geste du désespéré qui rejette son fardeau, mais ce n'est pas la mort qu'il veut, c'est la paix, c'est la tranquillité qu'il espère.

 

Mais, en dehors de ces cas, la mort ne peut pas ne pas être un scandale. Elle semble être une agression contre l'homme, et resurgissent à cette occasion toutes les objections que Nietzsche proposait justement contre l'existence de Dieu. L'homme peut se sentir violé par la mort. Enfin, il a conscience d'exister, il a rencontré en lui une intimité inviolable, il la défend contre autrui, il la respecte en lui-même, il sait que Dieu dans le Christ la respecte jusqu'à la mort de la croix !

 

Mais, s'il ne le sait pas, s'il ne connaît pas ce mystère de la croix où Dieu meurt de notre mort justement pour la dégager de la gangue du péché, comment pourrait-il accepter cette agression ?

 

L'homme qui peut voir derrière le mur, il ne peut pas ignorer ce qui se passe derrière le mur, et nous sommes dans cette situation devant la mort : nous pouvons regarder derrière le mur. L'animal périt sans savoir qu'il périt. L'homme le sait et il lui paraît injuste, je dirais même sadique, que il dispose d'assez d'intelligence pour voir au-delà du mur, donc pour prévoir, au-delà de sa mort, et d'être condamné à mourir, comme si on lui arrachait son existence en le séparant de tout ce qu'il aime, en suscitant d'ailleurs la même peine à tous ceux qui l'aiment.

 

Nous voyons que les morts subites se multiplient. Est-ce la pollution qui nous environne ? Le bruit qui nous agresse constamment ? Est-ce la fatigue extrême que l'on éprouve dans la vie urbaine ou l'on foule l'asphalte et où on ne respire plus les effluves de la nature ? Toujours est-il que les morts subites se multiplient et rendent le problème toujours plus aigu.

 

Pourquoi la mort ? Saint Paul nous redit, et cela est d'une grande conséquence, et d'une très grande valeur, que la mort est entrée dans le monde avec le péché, qu'en effet Dieu ne l'a pas imposée à l'homme, mais qu'il l'a subie, Dieu, par la volonté de l'homme. Et le Christ justement dans son agonie va vivre toutes les morts, toutes les agonies, toutes les séparations, tous les déchirements, toutes les ténèbres de la douleur, comme le répondant de cette humanité qui s'est séparée de la source dès le début parce que, dès le début Dieu est crucifié. Dès le début, Dieu est mis en question. Dès le début Dieu peut échouer – et il échoue effectivement – comme il échouera sur la croix, et éternellement, tant qu'il y aura un être qui se refuse à son amour.

 

La mort n'est pas de Dieu. C'est la vie qui est de Dieu. Mais quelle vie ? Justement, une vie éternelle, aujourd'hui, et c'est cela qui est capital de nouveau, c'est qu'en fait nous ne sommes des vivants ici, maintenant, des vivants, que dans la mesure où nous vivons de Dieu, que nous vivons de l'infini dont l'acceptation et le rayonnement fait de nous des personnes.

 

Quand nous ne vivons pas de cette vie, nous ne sommes pas des vivants humains, nous végétons ou nous sommes des animaux. Notre vraie vie, c'est cette vie divine qui circule en nous, qui nous éternise et qui nous permet de communiquer aux autres l'infini.

 

Voyez votre expérience : dans la mesure où Dieu est pour vous une réalité actuelle, vous rendrez sans doute témoignage à ce fait que vous devez à la rencontre avec quelqu'un qui était pour vous un espace de lumière et d'amour. C'est parce que vous avez vu - dans un être humain du présent ou du passé - que vous avez vu cette lumière divine en l'homme. Que vous avez rencontré l'homme dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté. De même que vous ne vous rencontrez vous-même qu'à travers cette Présence et celle de la beauté si antique et si nouvelle.

 

Il est certain que, ci-bas, la seule vie authentique, c'est la vie éternelle, ce que Mounier appelait la survie, ici, maintenant, une transcendance aujourd'hui. Et si on vie cette vie, si nous en vivions de cette vie éternelle, si nous étions libérés de, notre condition originelle, de nos déterminismes, physiques et mentaux, si nous étions libérés de tout cela, nous serions à jamais des vivants.

 

Et de fait lorsque, un être s'en va, qu'il disparaît derrière le voile de la mort, ce que nous cherchons à ressaisir en lui, ce sont les moments d'éternité, …

 

[Interruption de l’enregistrement - première partie]

 

…les moments où ils nous ont comblés, les moments où il a été pour nous une lumière qui demeure jusqu'à aujourd'hui. Et là s'actualisent alors toutes les présences dans cette rencontre avec le même Dieu vivant.

 

Le père Kolbe réalise cette vie éternelle dans une liberté suprême d'un homme qui a vaincu la mort et qui devient un grand vivant dans la mort. Pour un tel homme, il n'y a plus de mort, la mort ne l'arrache plus à rien, la mort est la condition même de son accomplissement : il porte la vie en lui ; cette vie est une liberté subsistante, une liberté par où il a émergé de l'enveloppe cosmique où il était inséré, cette liberté ne peut périr. Sinon l'univers serait plus fort qu'elle, il l'engloutirait, il ne serait plus l'univers-esprit que nous venons de considérer.

 

Quand la mort est libre, ce n'est plus la mort parce qu'elle ne peut être libre qu'en face de cette Présence intérieure à nous-même qui est la vie éternelle. Il y a simplement un changement de plan. L’homme n'habite pas un ailleurs ; il ne s'agit pas d'une espèce d'éloignement dans l'espace ou dans un ciel imaginaire : dès là que l'espace et le temps ne comptent plus, la présence des défunts, c'est-à-dire de ceux qui se sont accomplis selon la force du mot, peut demeurer en nous un ferment de vie.

 

[Début de l’enregistrement - deuxième partie]

 

 

C'est là le signe précisément que la vie a été authentiquement vécue, qu'elle puisse demeurer en nous un ferment de vie.

 

D'ailleurs, si l'on suit Tresmontant, il n'y a pas de raison de penser que la structure qui nous constitue, cette structure qui est un chiffre, cette structure qui est une mélodie, qui est une musique, qui est un rayon, un sourire, ce je ne sais quoi encore, ce rien qui fait que vous reconnaissez l'être au plus profond de lui-même, il n'y a aucune raison de penser que cela ne subsiste pas.

 

Au contraire, l'essence de la personnalité demeure, et pourrait éventuellement se manifester, se reconstruire un corps dont il est difficile de nous faire une idée puisque, selon Jésus, au-delà de la mort, il n'y a pas de mariage et il n'y a pas sans doute de besoins à satisfaire, il n'y a pas de nourriture à prendre, il n'y a pas de digestion à favoriser, il n'y à pas de désassimilation, il n'y a sans doute pas de respiration. Qu'est-ce que peut être le corps, c'est-à-dire l'être humain puisqu'on ne peut pas le diviser, qu'est-ce qu'il peut être dans une telle situation ?

 

Eh  bien ! Ce qu'il est justement quand nous le percevons dans sa grandeur et dans sa dignité où nous le voyons dans ce point central, où nous le voyons dans ce point central que j'évoque si souvent, où nous le voyons dans cette lumière qui nous pénètre et qui nous assure de la Présence qui nous est chère.

 

Il s'agit donc pour nous d'entrer toujours plus profondément dans l'authenticité de notre vie, de la vivre selon la dimension infinie qu'elle comporte dans tout notre être, et pour cela, de vivre dans un recueillement sans cesse reconquis, c'est-à-dire dans une attention d'amour à cette Présence qui est la respiration de notre esprit et de notre cœur.

 

Le Seigneur a voulu affirmer sa Présence à travers les siècles dans le silence de l'Eucharistie. Rien n'est plus émouvant – et on voudrait que on le sente davantage – rien n'est plus émouvant, quand vous entrez dans une église solitaire, de vous trouver face à face avec le Saint Sacrement, de voir clignoter la lampe qui vous indique les battements de son cœur. Le Christ est là, il ne parle pas, quel bonheur ! Il oppose justement à tous nos bavardages l'immensité de l'accueil de son silence. C'est cela qu'il nous faudrait : arriver à ce silence vivant, ce silence plein de voix, ce silence qui est la source créatrice de tout l'univers. Ce silence qui est le mystère même de Dieu, ce silence qui est au coeur de notre intimité, ce silence qui est la plus haute expression de l'amour.

 

Un silence, bien sûr, qui ne doit pas être un mutisme, mais qui peut durer et circuler à travers toutes les paroles quand demeure cette attention d'amour à la Présence qui est la vie de notre vie.

 

Vous voyez que, ce n'est pas un paradoxe de dire que le monde est esprit, que notre corps est esprit, que notre corps est esprit. Que c'est cette dimension infinie qui est la seule surface de contact entre nous et l'univers, entre nous et nous-même, entre nous et les autres, et entre nous et Dieu.

 

« Combien belle est l'humanité ! O beauties... » disait Shakespeare. Combien belle est l'humanité oui, quand elle arrive jusque là. Quand nous voyons un tout petit poupon qui commence à sourire, nous avons l'impression qu'enfin c'est arrivé, qu'un monde nouveau se lève et que cet enfant réalisera ce que personne n'a pu réaliser avant lui. C'est le signe de notre espérance. Nous savons bien que, il n'y a pas là une promesse infaillible et qu'il faut commencer par nous-mêmes.

 

En tous cas ce qu'il faut retenir, c'est cela, c'est que : nous sommes vêtus de Dieu, nous portons Dieu. Et que notre aventure, c'est de faire naître Dieu dans un monde qui croira éperdument en lui lorsqu'il verra son visage à travers notre vie comme le visage même de la liberté et de l'amour dans une dignité infinie.

 

 

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Homélie donnée à Beyrouth le 2 avril 1972 par Maurice Zundel. Publié dans "Vie, mort, résurrection" p. 139 (*)

 

Le Docteur Paul Nagai, médecin japonais, qui a été victime à petit feu, en raison de la leucémie qu'il a contractée lors de la mort des victimes de la bombe atomique qui a détruit Nagasaki, le Docteur Nagai raconte comment il a entrevu l'immortalité dans le dernier regard de sa mère mourante. Il faisait alors ses études de médecine. Il était matérialiste, comme la plupart de ses camarades. Et voilà que, devant ce mystère, devant ce regard si chargé de lumière et d'amour, il fut ébranlé jusqu'au fond de son être en se disant : « Il est impossible qu'un tel regard soit condamné à mourir. »

 

Alors, il prit contact avec les prêtres de la cathédrale, dans le voisinage de laquelle il habitait. Il embrassa la foi chrétienne avec une immense ferveur et Dieu devint pour lui, comme pour sa femme et ses enfants, la respiration de sa vie. Il avait compris l'essentiel : c'est que l'amour, comme dit le Cantique, « l'amour est plus fort que la mort. » (Cantique des cantiques 8:6)

 

Et c'est cela justement qui éclate au coeur du Mystère de la Résurrection, c'est que l'amour est plus fort que la mort. Car enfin, notre Seigneur est entré dans la mort uniquement par amour pour nous. Notre Seigneur est entré dans cette épouvantable solitude à laquelle fait allusion l'article du symbole : « Il descendit aux Enfers ».

 

Cela veut dire qu'il connut, seul, la plus épouvantable, la plus désespérante solitude pour nous en délivrer, afin que, désormais, nous ne mourions pas seuls, parce qu'il ne cessera jamais de traverser la mort avec nous. Et, quand on n'est pas seul dans la mort, quand dans la mort on est porté par la vie, quand dans la mort on est assisté par l'amour, la mort dans ce qu'elle a de plus inacceptable est vaincue et définitivement surmontée.

 

Quelle est cette puissance de l'amour ? C'est une puissance de dépouillement, c'est une puissance de libération. Celui qui aime ne se regarde pas. Celui qui aime se dépossède de lui-même. Celui qui aime devient un espace pour accueillir l'autre. Celui qui aime n'offre plus de prise aux voleurs, il n'offre plus de prise aux phénomènes, il n'offre plus de prise à la mort, comme saint François l'a si magnifiquement révélé dans sa propre mort qu'il a accueillie dans la jubilation et dans l'émerveillement, parce qu'il savait qu'il allait à la rencontre de cet amour qui l'habitait et qui était caché comme un immense secret au fond de son coeur.

 

Et ce secret, nous le portons nous-mêmes en nous, car Jésus ne nous attend pas seulement au moment de la mort, Jésus nous attend maintenant, à chaque battement de notre coeur. Jésus veut donner à notre vie les dimensions mêmes de la sienne. Jésus nous donne son cœur pour aimer, il nous donne ce pouvoir d'aimer infiniment car, comme dit l'Apôtre saint Paul : « La grâce de Dieu a été répandue dans nos cœurs par l'Esprit saint qui nous a été donné » (Rom          ains. 5:5) Or qu'est-ce que l'Esprit saint sinon la flamme d'amour qui joint éternellement le Père et le Fils dans le mystère adorable de la Trinité divine ?

 

Eh ! bien, ce mystère est devenu le nôtre : cette capacité d'aimer nous a été communiquée et nous pouvons dès ici-bas, nous pouvons dès aujourd'hui – parce que le Christ est vivant, parce qu'il est ressuscité, parce qu'il est la vie de notre vie – nous pouvons dès aujourd'hui aimer d'un amour infini.

 

Qui ne voudrait être aimé d'un amour infini ? Qui, lorsqu'il aime, n'espère rencontrer un amour sans frontière, sans égoïsme et sans retour sur soi ? Eh ! bien, c'est cela, notre capacité d'aimer en Jésus-Christ. Et, si nous sommes fidèles à cet appel du Seigneur, si nous respirons sa lumière, si nous lui rendons visite dans l'intimité de notre coeur, si nous devenons transparents à sa Présence, notre amour sera capable, chez tous les frères humains que la vie mettra sur notre route, de les délivrer de leurs limites et de les apprivoiser à cet amour éternel et de leur communiquer cette capacité de don qui est celle même de l'Esprit saint répandu dans nos cœurs.

 

C'est l'amour qui triomphe de la mort. C'est l'amour qui est plus fort que la mort et c'est cela, justement, notre acte de foi : c'est l'affirmation que l'amour est plus fort que la mort, à condition que l'amour soit totalement lui-même, à condition que l'amour ne soit pas un prétexte et un faux-semblant, à condition que l'amour aille jusqu'au bout de sa vocation et qu'il communique à l'autre et aux autres l'infini qui est sa source éternelle.

 

Paul Nagai, qui portait ces pensées dans son coeur, lorsqu'il se vit tout à coup enseveli à l'Université sous un amas de poutres et de gravats, lorsqu'il entendit les gémissements des blessés, lorsqu'il vit à douze kilomètres alentour un immense champ de ruines, lorsqu'il découvrit dans sa maison effondrée le squelette de sa femme, lorsqu'il se vit lui-même contaminé par la leucémie, ne perdit pas un instant l'espérance. Il savait que l'amour est le dernier mot de tout et il contribua un certain jour de Noël, immédiatement après la catastrophe, à redresser sur un palan les cloches de la cathédrale qui étaient tout ce qui restait de cet édifice soufflé par la bombe atomique. Ils les redressèrent et les firent chanter dans la nuit en s'agenouillant sur ce champ de ruines.

 

Et, comme sa maladie progressait, il écrivit ce livre si diaphane, si transparent, si émouvant : "Les cloches de Nagasaki" pour dire au monde entier : « arrêtez, finissez-en avec la guerre. Nous en avons fait l'expérience pour vous, elle est horrible mais nous n'en voulons à personne, parce que nous voulons que l'amour ait le dernier mot. » C'est cela que nous devons garder dans nos cœurs aujourd'hui, mais pour le vivre, mais pour lui donner une résonance, à chaque battement de notre cœur, dans toutes nos relations humaines. Pour que la paix règne dans le monde, il est urgent qu'aujourd'hui nous entendions ce message, qui est le message essentiel de la Résurrection. C'est l'amour qui aura le dernier mot, car « l'amour est plus fort que la mort. »

 

 

(*)TRCUSLivre «  Vie, mort, résurrection  »

Publié par les Editions Anne Sigier – Sillery.

Parution : septembre 2001.

164 pages.

ISBN : 2-89129-244-8

Conférence et méditation donnée par Maurice Zundel à Ghazir en 1959. Edité dans « Je parlerai à ton cœur » p. 240 (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Vous avez pu vous étonner ce matin que, après avoir parlé du mystère de l'Église où nous aboutissions à cette identification avec le Christ dont le mot de saint Augustin : « Nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais Christ... », nous soyons redescendus subitement dans ces abîmes de l'inconscient où nous avons abordé résolument la face la plus ténébreuse de l'Humanité et nous avons découvert que l'être conscient, c'est-à-dire l'être qui vit d'idées claires, n'est qu'une toute petite portion de l'être humain qui est compris entre l'inconscient d'une part, et toute sa vie souterraine, et le supra conscient de l'autre, qui représente le pôle surnaturel de notre existence.

 

C'est qu'en réalité, pour mesurer la portée de l’œuvre à accomplir, pour entrevoir dans toute sa vérité la mission de l'Église, pour prendre conscience de notre véritable champ d'apostolat, il fallait nécessairement prendre conscience de ce qu'est qu’en réalité un être humain. Car si on se trompe sur cette donnée fondamentale, si on ne sait pas ce que c'est qu'un être humain, toute la pédagogie, tout l'enseignement, toute la direction spirituelle, toute la prédication seront continuellement en porte-à-faux.

 

Et ce qui jaillit précisément de cette considération de l'inconscient où la psychanalyse nous a introduits avec des méthodes précises et une technique éprouvée, grâce d'abord à l'analyse des rêves et aux associations que permet justement l’analyse du rêves qui est, en regroupant certaines images, et en enchaînant les mots que ces images suggèrent, trouve peu à peu les centres d'attraction, on voit, qu’elles sont, dans un psychisme – c'est-à-dire dans une vie mentale – en voit quelles sont en quelque sorte les remous, les tourbillons, autour desquels la vie mentale s'organise.

 

Et on peut, de proche en proche, remonter toujours plus loin vers les origines et, finalement, parfois découvrir des traumatismes, des blessures infantiles qui ont été à l'origine d'une déformation.

 

Mais ce qui s'impose, d'une manière générale, d'une considération globale de toutes ces méthodes, si riches, si précieuses et aujourd'hui si indispensables, c'est que pour amener l'homme à lui-même, pour qu'il réalise sa vocation, et à plus forte raison pour qu'il accomplisse sa vie selon l'Évangile, il faut un changement de moi.

 

Un changement de moi, c'est-à-dire une refonte radicale de l'être à partir de ses racines instinctives. Il faut prendre la plante, si vous voulez, dans ses racines mêmes pour la tourner vers son soleil. Et si l'on va moins profond, tout l’œuvre entreprise avortera, précisément parce qu'elle laissera intouchées ses racines qui demeureront livrées à elles-mêmes.

 

Alors, l'inconscient livré à lui-même suivra ses propres voies, et à travers des formules édifiantes, à travers des prétentions à la vertu, on verra resurgir tout d'un coup la vanité, l'orgueil, l'ambition, la jalousie, car précisément, comme l'inconscient n'a pas été assaini, ordonné, équilibré, illuminé, transformé, assumé, il poursuivra son propre chemin souterrain et il resurgira à un certain tournant de la vie, en faisant tomber le château de cartes que l'on a édifié sous couleur de vertu et avec les plus sincères prétentions à la sainteté.

 

J'ai raconté le cas de cette prieure qui était un géant d'austérité, qui pouvait vivre l'hiver avec les fenêtres ouvertes, qui se réchauffait grâce à ce qu'elle appelait « l'exercice de la charité envers Dieu », qui parlait comme un livre des douze degrés d'humilité enseignés par saint Benoît à ses disciples, qui paraissait être arrivée à la plus haute union avec Dieu, qui était une contemplative, et dans le mot "contemplatif" faisait chanter tout le lyrisme : elle en avait la bouche pleine ! Et elle n'a pas pu supporter, elle n'a pas pu supporter le seul échec qu'elle ait éprouvé dans sa vie, à savoir d'être désavouée par sa communauté, cette communauté qu'elle avait fondée et dont tous les membres étaient passés par ses mains, lorsque cette communauté a refusé de la réélire comme prieure.

 

Et bien déposée de sa charge, rentrée dans le rang, elle n'a jamais accepté d’être démise. C'est qu'en réalité elle vivait sur un mimétisme de la sainteté. Elle avait pu épouser toutes ses formules, prendre toutes ses apparences, parce que c'était dans le domaine où il n'y avait en elle aucune résistance. Elle était naturellement dure à elle-même, elle avait un tempérament extrêmement robuste, elle était prodigieusement intelligente, elle avait une culture qui la maintenait dans un domaine spirituel, elle était exempte des tentations vulgaires qui sont l'apanage des petites âmes. Elle croyait qu'elle était arrivée, et tout le monde le croyait avec elle !

 

En réalité, elle n'avait pas commencé d'entrer dans la voie évangélique. Simplement parce que, elle n'avait pas de tentations vulgaires, on s'imaginait qu'elle avait atteint au sommet de la sainteté. Mais non, elle ne s'était pas dépouillée de soi et elle n'était pas née de nouveau, elle n'avait pas réellement revêtu le Christ, parce que jamais elle ne s'était heurtée à un obstacle qui lui aurait révélé, en elle, l'esprit de possession, dont elle ne pouvait prendre conscience puisqu'elle avait toujours été Supérieure. C'est toujours elle qui avait conduit, c'est toujours elle qui avait commandé, elle ne savait pas ce que c'était qu'obéir. Quand il lui fallut obéir, accepter la direction d'une autre, ce fut plus fort qu'elle, elle ne pouvait pas ne pas protester d'une manière ostentatoire.

 

Donc, ce monde de l'inconscient, il est présent partout, il est présent chez tous les êtres et, si on ne l'a pas discipliné, ordonné, il se manifestera un jour d'une manière catastrophique, et d'autant plus catastrophique qu'on l'a plus profondément ignoré.

 

C'est pourquoi, cette descente dans les souterrains de la vie inconsciente nous fait prendre conscience que, en réalité, il n'y a de transformation efficace que celle qui va jusqu'aux racines de l'être, et que précisément la seule expression qui rende compte de la profondeur même de cette transformation c'est celle qui rejoint le mot de notre Seigneur sur la nouvelle naissance et qui revient à ceci : « Il faut changer de moi. »

 

Saint Augustin a dit ce mot si juste dans les Confessions : « Amor meus, pondus meum : mon amour, c'est le poids qui m'entraîne », c'est l'aimant qui m'oriente, c'est le centre de gravité de mon être. Je vais naturellement dans le sens de ce que j'aime. Et avec quoi aime-t-on ? On aime justement avec cette pente essentielle qui résulte des impulsions les plus originelles, les plus profondes et les plus inconscientes. C'est donc cela qu'il faut atteindre, et nous ne serons vraiment les disciples de l'Évangile ou, pour être encore beaucoup plus proches de notre vie quotidienne, nous ne serons vraiment nous-même, nous n'accomplirons vraiment notre tâche humaine que lorsque nous aurons changé de moi.

 

Et avec quel moi nous échanger ? Cela ne peut être que le moi divin. Car on peut bien aimer un être humain, un homme sa femme, une femme son mari, une mère ses enfants, les enfants leurs parents, un ami son ami, un médecin ses malades, le Père Damien ses lépreux, le Père Lataste les filles tombées, dont il rêvera de faire des Religieuses, comme d'ailleurs saint Jean Eudes et toute l'Institution du Bon Pasteur, mais finalement, si on aime un autre, qu’aime-t-on en lui ? On ne peut pas l'aimer dans son animalité, on ne peut pas l'aimer dans ses limites, on ne peut pas l'aimer dans ses refus. Si on aime un autre, on l'aime toujours dans l'Himalaya qu'il peut devenir, on l'aime dans ce moi de valeur, dans ce moi créateur, dans ce moi qui est une origine, un espace, une source et une liberté. C'est- à-dire finalement, que dans un être humain, si il est encore médiocre et misérable, ce qu'on aime en lui, comme l'ami de Wilde qui a été pour lui le point de départ de sa conversion, ce qu’on aime en lui c'est ce qu'il peut devenir, c'est-à-dire finalement, ce qu'on aime en lui, c'est lui quand il aura changé de moi, quand il aura revêtu le moi divin.

 

Changer de moi, c'est toujours naître à Dieu ; c'est toujours, comme dit saint Paul, « revêtir Jésus Christ. »

 

C'est dire que les gouffres qui sont en nous représentent finalement tout l'univers, toutes les forces qui sont en travail dans la terre, dans les astres, dans les nébuleuses, ce sont toutes ces forces qui, à travers l'évolution, à travers le règne minéral, végétal, animal, aboutissent à l'homme, ce sont toutes ces forces qui sont en nous, qui constituent cet océan de l'inconscient.

 

Comment voulez-vous équilibrer toute cette puissance cosmique, en quelque sorte infinie, sinon par la lumière et la générosité du moi divin ? C'est bien parce que l'homme porte en lui tout cet univers de forces cosmiques, de forces obscures, de forces instinctives, de forces immensément puissantes, qu'il ne peut s'équilibrer qu'en revêtant le moi divin. Et plus ce gouffre est mieux connu, plus il apparaît impossible de l'éduquer, de l'ordonner, de le protéger contre lui-même, autrement que en l'amenant jusque-là : à la nouvelle naissance où il change de moi.

 

Et cela nous rend d'autant plus plausible le mystère de l'Incarnation. On voit qu'il y a une sorte de correspondance entre les abîmes de l'homme et les abîmes de Dieu. Dieu ne peut justement se communiquer à l'homme que comme son vrai moi. Et dans la Personne de notre Seigneur où justement la nature humaine est tout entière assumée par le Moi divin, on comprend que, on obtient par-là, par l'Incarnation et dans la Personne de Jésus, précisément la seule lumière, la seule force, le seul amour qui puisse ordonner l'Humanité en transformant tout cet océan obscur en lumière et en amour par l'aimantation, l’aimantation, l'attraction du moi divin, puisque le moi finalement c'est le pôle qui tout attire, qui tout aimante, qui tout ordonne, qui rassemble toutes les forces de l'être et qui les projette dans une certaine direction. Et, si ce pôle est un pôle animal, toutes les ressources de l'être, y compris celles de l'intelligence, iront vers la destruction et la ruine. Si ce pôle, au contraire, est un pôle de lumière et de bonté, toutes les forces s'intérioriseront, se concentreront, se recueilleront, pour créer la beauté, pour propager l'amour, pour réaliser l'unité sous l'égide et sous l'aimantation du moi divin.

 

[Repère enregistrement audio : 16’ 07’’]

 

Si ceci nous est devenu profondément sensible, si nous l'avons compris d'une manière vivante et vitale, nous comprendrons que le seul apostolat possible ce soit celui qui enfante l'être nouveau.

 

Il ne s'agit pas de distribuer des "notions", de faire des "œuvres" au pluriel, il s'agit exactement et uniquement d'arriver à transformer l'être humain dans ses profondeurs au point qu'il naisse de nouveau, qu'il devienne essentiellement un autre en revêtant la personnalité divine.

 

Et cela nous amène à envisager un débat infiniment douloureux, parce que c'est un nid d'équivoques : le débat qui concerne la laïcité. La laïcité, c'est un programme qui prétend fonder toute la société, et en particulier l'éducation, sans faire intervenir la religion. La religion est une chose privée, chacun pensera d'elle ce qu'il voudra, en adoptera une si ça correspond à sa sincérité, à ses besoins, à ses désirs, à ses rêves, à son tempérament, à son talent. Mais l'État, personnellement si l'on peut dire, l'État ne reconnaîtra aucune religion : il n'aura pas de religion officielle. L'État ne les combattra pas. Si nous prenons la laïcité telle qu'elle se réalise dans certains États occidentaux, l'État ne combattra pas les religions, mais il n'en adoptera, n'en protégera et n'en subventionnera aucune. De même pour l'École : l'État n'y propagera pas l'athéisme, mais il n'enseignera aucune religion. Les enfants, si leurs parents veulent leur donner une religion, iront la chercher ailleurs que dans les écoles d'État.

 

A quoi on oppose : mais non, mais enfin, pratiquement, élever les enfants sans leur parler de Dieu, c'est les élever comme si Dieu n'existait pas, c'est les habituer à penser qu'il n'existe pas, qu’il n’existe pas. Et constituer un État d'où Dieu est absent, c'est organiser toute la vie sociale, pratiquement, sur une base athée. Car, si on n'en parle jamais, c'est qu'Il ne compte pas ; s'il ne compte pas, c'est que la vie humaine peut s'organiser sans lui ; par conséquent, un état laïc, c'est un état qui est nécessairement l’ennemi de Dieu ; une école laïque c’est une école qui est nécessairement un foyer d'athéisme.

 

J'ai peur que ce débat soit de nouveau en porte-à-faux. Car les programmes scolaires excluent les leçons de religion. Dans les manuels de sciences, de physique, d'histoire naturelle, il n'est pas question de Dieu, pas plus que dans les manuels d'Histoire. La notion de Dieu n'est pas imprimée noir sur blanc, dans aucun de ces manuels. Est-ce à dire que les professeurs ne pourront pas, par le rayonnement de leur sincérité, par leur probité intellectuelle, avoir une influence spirituelle ? Ce n'est pas exclu ! Il est évident qu'un homme qui assiste aux leçons de Jean Rostand et qui est témoin de cette probité extraordinaire, de cet amour de la vérité héroïque, il est impossible qu'il y soit insensible. Il peut puiser justement, dans cette très haute sincérité le sentiment d'une Présence qui n'est pas nommée, mais qui est effectivement une Présence divine.

 

D'autre part celui, je veux dire l'homme d'Église qui proteste, qui propose de refuser l'impôt si l'État ne subventionne pas les Écoles chrétiennes, qu'est-ce qu'il veut ? Veut-il faire entrer la notion de Dieu ou la présence de Dieu ? Ce sont des choses bien différentes, ce sont des choses tellement différentes, que les Pharisiens qui avaient la bouche pleine de Dieu, ont crucifié le Seigneur ! Alors, qu'est-ce que l'on veut ? Faire entrer la notion de Dieu ou la présence de Dieu ?

 

Quand nous voyons Jules II à la tête de ses armées, en cotte de mailles, [vers 1510], se battant lui-même sur le terrain, lui, le vicaire de Jésus-Christ, qui a dans ses ennemis des fils qu'il doit amener à l'amour du Crucifié, nul doute que Jules II eut la notion de Dieu, et même toute sa politique, toutes ses batailles avaient pour but – quel but justement ? – mais de rétablir un équilibre entre l'empereur Allemand et le roi de France, de façon à les neutraliser tous les deux pour que l'État Pontifical ne fut grignoté ni par l'un ni par l'autre. Ce qu’il voulait, c’était sauver cet État Pontifical, menacé constamment par l'Empereur ou le Roi ou par tous les deux à la fois. Il voulait justement opposer ses deux adversaires l'un à l'autre pour tirer son épingle du jeu et que l'État Pontifical fût préservé. Il considérait qu'il fallait absolument que cet État Pontifical existe pour que l'Église fût indépendante des souverains temporels.

 

Mais à quel prix, à quel prix ! Voilà le vicaire de Jésus-Christ, lui-même souverain temporel, lui-même revêtu de la cotte de mailles, lui-même homme de guerre, lui-même répandant le sang de ceux dont il est le père en Dieu ! Il avait la notion de Dieu. Avait-il la présence de Dieu ?

 

Or, tout est là. Si nous faisons des écoles qui donnent la notion de Dieu sans donner la présence de Dieu, c'est du temps perdu. Non seulement c'est du temps perdu, c'est un contre-apostolat, parce que cette notion de Dieu donnera l'impression aux enfants qu'ils connaissent Dieu et que c'est profondément ennuyeux, que c'est ridicule et mesquin, que ça ne répond à aucun vrai problème de la vie, et ils n'auront plus l'idée de chercher une présence de Dieu que ces mots vides leur masquent. S'il s'agit de donner la présence de Dieu, à la bonne heure ! Mais alors, quel engagement, quel engagement !

 

A-t-on pris conscience, lorsqu'on défend l'Enseignement religieux qu'il ne s'agit pas d'un nationalisme religieux mais d'une présence réelle de Dieu, d'une éducation de la vie intérieure, d'une éducation de la vie mystique qui suppose de la part des maîtres une vie mystique authentique et rayonnante ?

 

Et a-t-on pensé lorsque, on veut que Dieu soit reconnu par la Cité, qu'il ne s'agit pas d'imposer le nom de Dieu et de faire porter les armes devant le Saint-Sacrement en interdisant de prêcher le véritable Évangile, comme me le disait un prêtre en Italie, sous le Fascisme : « On nous présente les armes et on nous défend de prêcher l'Évangile. Dès que nous parlons de la charité entre les peuples, c'est fini, nous apparaissons comme des ennemis de l'État qui veut porter la guerre et qui veut rétablir l'Empire romain pour la gloire du Duce. »

 

L'apostolat ne peut avoir qu'une seule visée : faire naître Dieu pour amener l'enfant, pour amener l'homme, le citoyen, à changer de moi. Et c'est pourquoi l'apostolat, finalement, ne peut être qu'une maternité, une maternité divine, où il ne s'agit plus d'une notion de Dieu, et il ne s'agit plus de parler de Dieu et de mettre son nom à toutes les sauces, mais de brûler de cette flamme, mais d'en être consumé, mais d'être surtout guéri de son moi, car si celui qui enseigne Dieu n'a pas changé de moi, il ne peut qu'enseigner une idole.

 

Et s'il a changé de moi, il n'a pas besoin d'en parler, parce que sa présence purifie, parce que sa présence illumine, parce que sa présence est un ferment de liberté, parce qu'à travers lui, on respire le Dieu vivant.

 

Toute vie chrétienne est appelée justement à cette transformation et il n'y a personne, qui dans son baptême, ne trouve cette vocation de revêtir Jésus-Christ, de changer de moi en étant revêtu du Moi divin : « Et maintenant ce n'est plus moi qui vis, mais c'est le Christ qui vit en moi. » (Ga. 2, 20) C'est le programme de toute vie chrétienne, à plus forte raison c'est le programme de toute vie monastique et religieuse.

 

Les ordres religieux ne peuvent pas avoir d'autre programme que celui-là, et leur consécration ne peut avoir d'autre sens que précisément d'établir en eux d'abord, et de faire éclore dans les autres, ce moi nouveau qui est le moi de Jésus-Christ.

 

Mais pourquoi existent-ils ? Pourquoi faut-il qu'il y ait précisément ces collectivités consacrées par les vœux de religion, si ces collectivités n'ont pas d'autre but, ne peuvent pas avoir d'autre but ni d'autre mission que d'accomplir la mission commune à tous les chrétiens et absolument essentielle à toute l'Humanité qui est justement pour discipliner, ordonner et faire fructifier ces forces océaniques de l'inconscient, de les conduire et de les assumer sous le moi divin ; pourquoi existent-t-elles ces collectivités consacrées ? Justement, parce qu'il y a des oeuvres collectives qui ne peuvent être accomplies qu'ensemble, dans une certaine direction et qui doit être précisément celle-là.

 

Et je prends un exemple qui ne vous est pas familier mais qui illustrera d'autant mieux ce que je veux dire. J'ai ici ce livre de Rostand, dont je vous ai déjà lu les dernières pages : "Peut-on modifier l'homme ? " Cet ouvrage porte sur le problème le plus délicat et le plus dangereux : "Peut-on fabriquer des hommes en bocal ?"

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 56’’]

           

Vous savez que la biologie, aujourd'hui, a pu mettre la main sur les éléments héréditaires qui sont dans les chromosomes qui affectent chaque cellule, et dans les chromosomes, des points tout à fait minuscules dont chacun répond à une fonction : il y a un chromosome de l’œil, un chromosome ou plutôt un gène – le gène étant cette particule infime du chromosome qui constitue le chapelet de ces petits nœuds qui sont au foyer et au point de départ de l'hérédité. Il y a donc un gène de la couleur des cheveux, un gène de la couleur des yeux, un gène de la longueur des ailes – s'il s'agit de la mouche à vinaigre qui est un petit insecte sur lequel on a fait une quantité innombrable d'expériences. Et l'on a vu que, en piquant avec une pince un de ces gènes, en les distribuant d'une manière différente, on peut, selon la volonté du biologiste, faire naître des ailes plus longues ou plus courtes ou même un insecte sans ailes, un insecte aux yeux rouges, aux yeux noirs, et ceci suivant le cas, parce qu'on a mis la main sur l'élément héréditaire.

 

On s'est donc demandé si, dans la cellule embryonnaire de l'homme, on ne pourrait pas justement saisir les éléments héréditaires, les gènes, et les combiner de manière à faire un surhomme, un homme de génie, un homme tel qu'on n'en a encore jamais vu. Si tous les savants, tous les biologistes s'y mettent, on pourra savoir quel est le gène qui correspond au maximum d'endurance, au maximum de courage, au maximum d'intelligence, au maximum de puissance musicale, et on pourra composer suivant le désir : un grand musicien, un grand biologiste, un grand astronome, un grand mathématicien, un grand alpiniste.

 

Et puisque, maintenant, on peut élever des jeunes animaux en bocaux, pourquoi pas des fœtus humains ? Pourquoi n'arriverait-on pas à prélever chez la femme tout simplement l'ovule, et avec les manipulations nécessaires, il n'y a même plus besoin du germe mâle : jusqu'à l'étage du lapin, on a pu obtenir des lapins sans le concours du mâle. Il suffit de prendre l'élément féminin et de le travailler. Pourquoi ne pourrait-on pas travailler ainsi le germe humain en bocal et fabriquer de toutes pièces des hommes ? C'est ce qu'on appelle l'ectogénèse, donc la fabrication de l'homme en dehors du sein maternel à partir du germe primitif, travaillé selon ses éléments les plus intimes qui sont les gènes, combinant les gènes de manière à donner un homme qui dépasse l'homme actuel, qui puisse prendre la relève de l'homme actuel, poursuivre l'évolution dans la direction du surhomme.

 

Voilà un problème qu'il est impossible d'éluder puisque nous avons dans le laboratoire des possibilités qui s'accroissent tous les jours et qui sont déjà en usage. Je connais une femme – c'est un exemple très lointain et c'est simplement pour dire comme les choses marchent vite – je connais une femme qui a deux enfants qui sont d’un père inconnu, puisqu'elle les a eus par insémination artificielle. Elle était très malheureuse dans son ménage, son mari aussi, il était seulement impuissant à lui donner des enfants. Comme elle ne vivait que pour avoir des enfants, elle a fait pratiquer cette petite opération et elle a deux très beaux enfants qui ne savent absolument pas que le monsieur qui est dans la maison n'est pas leur papa. Ils l'appellent " papa " et il en est très heureux d'ailleurs, car ça a équilibré tout le ménage parce que, on a pratiqué cette insémination artificielle d’un germe venu d'un homme absolument inconnu.

 

L'étape suivante, ce sera de provoquer la naissance sans le concours de l'homme. L'étape suivante, ce sera de cultiver en bocal le germe humain. Et l'étape suivante, ce sera de combiner le germe humain à partir du gène pour fabriquer un type d'homme selon un schéma concerté, étudié, pour arriver au surhomme. Tout cela est à la porte et, bien entendu, les Soviétiques ne se priveront pas : rien ne les gênera dans cet ordre. Et il est impossible que les biologistes, Rostand lui-même qui est un très honnête homme, qui voit tout le danger, le danger de cette entreprise, le risque formidable que l'on court : on peut très bien fabriquer un monstre, un monstre !

 

Enfin, nous avons ce pouvoir. Nous avons le pouvoir de la bombe atomique. Voulez-vous que l'Église soit absente du laboratoire quand l'avenir de l'Humanité se joue dans le laboratoire ? Non ! Il est bien qu'un Père Leroy, qui est un des amis du Père Teilhard de Chardin et qui, lui, est biologiste, il est bon de savoir que le Père Leroy est précisément un homme de laboratoire, qu'il étudie précisément tous ces problèmes, et qu'il y a un des ordres savants qui peuvent constituer des équipes de biologistes qui vont reprendre tous ces travaux, qui vont les vérifier, qui vont connaître toutes les chances et tous les risques, qui vont dénoncer les risques en même temps qu'ils vont reconnaître les chances et qui apporteront à l'Humanité le problème vu dans toute sa lumière, vu précisément sous l'angle du moi divin.

 

Il le faut absolument. Si l'on n'a pas une équipe de savants occupés à ces travaux et y consacrant leur vie, tout ce travail sera accompli par des hommes qui peuvent être étrangers au Dieu vivant. Je ne dis pas qu'ils le sont nécessairement. Rostand montre assez, dans ce livre, l'inquiétude que lui inspire ce pouvoir et l'impossibilité d'échapper au problème et a la tentation d'employer toutes les ressources de la biologie pour en faire sortir un être humain d'un type nouveau. Mais il est nécessaire que le chrétien qui comprend que toutes les ressources souterraines de l'être humain peuvent dériver tous ces pouvoirs vers la catastrophe. Est-ce que on n'a pas vu, on n’a pas vu l'année dernière, à l'occasion du spoutnik [le 4 octobre 1957], le satellite envoyé par les Russes dans l'espace, est-ce qu’on n’a pas vu devant cette réussite prodigieuse et magnifique - car enfin, quelle victoire pour l'homme, quelle affirmation de son intelligence ! Il n'est donc pas rivé à ses sens, ses sens qui ne voient pas plus loin que le bout du nez ! L'homme les a tellement dépassés qu'il a pu calculer l'univers, l'orbite de l'univers, et qu'il peut constituer de nouveaux satellites dans le système solaire : mais c'est prodigieux, il y a de quoi s'émerveiller de la grandeur de l'homme ! Et aussitôt, nous avons vu le jour même, les Américains blêmir d'épouvante et nous avons lu dans la presse que les Russes pourraient établir dans la lune un poste de bombardement contre l'Amérique.

 

Donc cette immense découverte – qui est en soi une libération prodigieuse – si elle n'est pas axée sur le moi divin, elle peut se changer en ceci : c'est que l'homme a quitté la terre pour installer dans la lune, et plus loin que la lune : sur Jupiter ou sur Saturne, les passions les plus basses du souterrain inconscient, afin de mieux écraser ses adversaires terrestres qui sont ses adversaires sur le plan de la biologie la plus animale.

 

Voulez-vous que l'Église soit absente de ces recherches ? Il faut qu'elle soit présente. Il faut qu'il y ait des Ordres savants qui s'occupent de ces problèmes qui les résolvent en équipes, avec toujours la même orientation. Il faut équilibrer les forces inconscientes, autrement les découvertes les plus magnifiques entreront immédiatement au service de la bête.

 

Voulez-vous un autre exemple ? Voici un jeune professeur de philosophie dans un Lycée. Il est professeur, il enseigne ce qu'il veut : pourvu que le programme soit accompli et que les examens soient réussis, c'est tout ce que les examinateurs officiels lui demandent. Or, comme il aime faire du panache, il aime – parce qu’il est très jeune encore, très infantile, lui aussi il a sa revanche à prendre sur une enfance humiliée, pour montrer qu'il est à la page, est-ce qu’il ne s'avise-t-il pas de préconiser, devant des gosses de 17 ou 18 ans, garçons et filles, les pratiques anti-conceptionnelles ! Dire que c'est très bien d'empêcher des enfants, qu'est-ce que ça a à faire d’abord avec le programme de philosophie ? Qu’est-ce que ça a à faire. Mais enfin, on ne peut pas l'empêcher de parler, on ne peut pas empêcher les enfants d'écouter. Voyez le désastre de cette classe de philosophie où les enfants, livrés à un professeur infantile qui, lui-même, est simplement en train de liquider de vieux complexes de son enfance, leur donne comme enseignement doctrinal, comme enseignement de philosophie, la consigne d'empêcher la naissance des enfants en bloquant les gènes par des pratiques anti-conceptionnelles. Voulez-vous que l'Église ne s'inquiète pas de cet enseignement ? Qu'il n'y ait pas des gens spécialisés dans la pédagogie ? Il le faut.

Il y a des hôpitaux, des hôpitaux. Dans les hôpitaux on peut tout faire : on peut faire des avortements en série, on peut tuer la vie, on peut surtout méconnaître la valeur de la mort. On emmène le mourant dans une salle de bain, et il claque tout seul, tout seul. Ou bien on le laisse au milieu d’une salle où il y a soixante hommes ou femmes qui hurlent, qui tapent le carton, qui jouent aux cartes, et il meurt comme ça, comme si c'était un chien qui crève. Mais un chien qui crève, on ferait beaucoup plus attention.

 

Vous voulez que l'Église ne soit pas là ? Il faut bien que, elle ait le souci de la vie, qu'elle ne la livre pas à tous ces charlatans !

 

Et je ne parle pas des cliniques psychiatriques, des cliniques de nerveux qui sont des               "poules d'or", où l'on cultive les riches et leur neurasthénie en leur soutirant des fortunes. C'est une mine d'or, une mine d’or que les maladies nerveuses, quand il s'agit de gens riches, bien entendu. Alors, on les cultive, on les cultive... Plus ça dure, mieux ça vaut !

 

Vous voulez que l'Église ne soit pas présente à cette psychiatrie, qu'il n'y ait pas des infirmières consacrées, des - religieuses qui soignent les malades, des spécialistes de la pédagogie qui enseignent ou qui contrôlent en tout cas, qui contrôlent l'enseignement, je veux dire qui "préconisent" – c'est la meilleure manière de contrôler – qui "préconisent" les vraies méthodes en les vivant, en les vivant.

 

Enfin voulez-vous, qu'il n'y ait pas un milieu divin constitué, un milieu divin où Dieu, je ne dis pas "se parle", mais "se respire", comme dans les Ordres Contemplatifs.

 

J'ai été à Paris aumônier des Bénédictines [en 1927], un certain temps et je me rappelle avec émerveillement comment dans cette chapelle des Bénédictines, on venait de tout Paris, de tout Paris pour participer à cette Liturgie où il n'y avait jamais de sermon.

 

Pourquoi venait-on de préférence ? Mauriac était un des assidus ; Mauriac, Clément Jacob le grand musicien, Maurice Veillant, des acteurs, des actrices, Jacques Rivière ou plutôt sa femme et ses enfants ! Il y avait tous ces gens, tous ces gens qui venaient, parfois de très loin. Pourquoi venaient-ils à cette messe ? C'est parce que on y respirait le silence. On y respirait le silence.

 

Ce n'était pas comme ces messes de paroisse, bruyantes, frémissantes, où il faut se hâter, se hâter parce qu'il y a dix messes qui se suivent : il faut remplir l'église et la vider en même temps, et le Suisse vient, le Suisse vient avec la quête : « Pour les âmes du Purgatoire ! Pour les oeuvres de M. le Curé ! » Enfin du commencement de la messe jusqu'à la fin, on est troublé, on ne peut pas se recueillir, on accomplit une consigne.

 

Chez les Bénédictines, le silence se respirait, le silence était Quelqu'un, le silence était une Présence. Il faut qu'il y ait ces réservoirs de silence. Il faut qu'il y ait ces jardins de Dieu, qui sont des prises d'air sur le Ciel. Il faut toutes ces communautés, les unes actives, les autres contemplatives, justement pour que la vie sociale, les grandes oeuvres collectives de recherche, de psychologie, de psychanalyse, d'enseignement, de sociologie, de psychiatrie, de médecine, que toutes ces grandes oeuvres collectives, qui ont tant de prise sur les hommes, ne soient pas livrées à l'inconscience de médecins, de savants, de professeurs qui sont eux-mêmes tout pleins de leurs complexes infantiles, qui sont eux-mêmes gouvernés par les forces obscures de l'océan souterrain et que toutes ces recherches justement soient aimantées dans le sens du moi divin.

 

[Repère enregistrement audio : 43’ 36’’]

 

C'est le sens de votre vocation d'hospitalières, d'enseignantes, de visiteuses à domicile ; mais vous l'avez compris, pour l'accomplir, il faut cet engagement formidable, formidable : il faut changer, changer de moi. Changer de moi ; si nous ne changeons pas de moi nous-même, la notion même de Dieu sera empoisonnée, et quand nous la transmettrons aux autres, ce sera une idole. Il faut aller jusque-là : changer de moi, revêtir le moi de Jésus-Christ, être purifié jusqu'à la racine de l'être, pour pouvoir aimanter les autres, les attirer, être un pôle de lumière, de générosité et d'amour.

 

Pour cela, il n'y a besoin de rien dire, ni de rien faire que d'entrer à fond dans le travail qui nous est confié, de le vivre en présence du moi divin, et de comprendre que toutes les fois qu'on est en contact avec l'homme, on est en face de cet océan souterrain, en face de ces impulsions qui montent du fin fond de l'univers, et qui font peser sur l'individu toutes les puissances qui ont construit le monde à partir du premier germe, du premier atome, de la première nébuleuse gazeuse. Et c'est tout cela qu'il faut équilibrer – et il est impossible de l'équilibrer sans être revêtu de Jésus-Christ.

 

Notre vocation s'enracine, comme vocation chrétienne, dans le moi divin. Mais l’œuvre commune que nous avons à accomplir, l’œuvre à laquelle votre Congrégation est spécialement consacrée, il est absolument impossible de la réaliser si justement cette œuvre elle-même, puisque elle veut réaliser dans une collectivité un résultat humain dans un contact avec des êtres humains, il est impossible de la réaliser, si elle n'est pas constamment recueillie, aimantée, dirigée, vivifiée par le moi divin en nous. Parce que, à travers tout ce que nous sommes, à travers tout ce que vous donnez à vos malades, à vos enfants et à vos pauvres, l'unique chose, l'unique réalité que vous avez à leur transmettre, finalement, c'est cette Présence divine qui seule peut faire d'eux des hommes, qui seule peut les protéger contre les soubassements de leur vie souterraine, qui seule peut établir en eux le règne de Dieu.

 

Le problème a été centré, je crois, de la façon la plus précise ; et nous comprenons mieux maintenant pourquoi la connaissance de ces abîmes océaniques en nous, appelle que seule la puissance divine peut équilibrer ces forces obscures, appelle justement l'avènement du moi divin dans l'humanité sainte de notre Seigneur qui n'a pas d'autre moi – et je dis à cause de cela ne peut que nous attirer, nous aimanter à travers son humanité, pour nous faire graviter à notre tour autour de ce moi divin qui est universel, qui est infini ; en sorte que, finalement, se réaliser, réaliser les autres, et accomplir l'unité humaine, et réaliser le Règne de Dieu, c'est une seule et même chose.

 

Car nous ne pouvons nous trouver qu'en nous perdant en Dieu, nous ne pouvons nous trouver qu'en le donnant aux autres, nous ne pouvons nous trouver qu'en assumant toute l'Humanité, et nous ne pouvons assumer toute l'Humanité qu'en la ramenant à ce foyer central, où chacun trouve en Dieu la révélation de lui-même, la délivrance de tout son être, la lumière qui va jusqu'aux racines de sa personne et qui le constitue comme un élan vers Dieu, ouvert à tous et à tout.

 

Il y a là une immense sagesse, à condition que nous la vivions et que justement nous soyons guéris de nous-même, et qu'à travers nous, Dieu se respire, et qu'enfin tout notre apostolat soit cette maternité divine qui fasse naître l'être humain à Dieu, qui fasse naître Dieu dans l'être humain, afin que ce soit Noël partout où nous passons, Noël par notre cœur, aujourd'hui.

 

(*) TRCUSLivre « Je parlerai à ton coeur »

Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 327 pages

ISBN : 2-89129-147-6

Conférence au Caire de Maurice Zundel, en 1969. Inédit.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Des fleurs qui sont dans un vase, des fleurs fraîches éclatantes, finissent toujours par se faner, par se flétrir. Elles sont d'ailleurs peut-être déjà mortes dès qu'on les a cueillies et ce qui est frappant, c'est que ce flétrissement, cette mort de la fleur est quelque chose d'immatériel dans ce sens que, les matériaux sont là : il y a la feuille, il y a la tige, il y a les pétales et puis, tout d'un coup, tout cela s'effrite, n'est plus qu'un cadavre. Où s'est retirée la vie ?

 

Comment s'est défaite la structure ? Cela demeure en quelque sorte invisible. On voit le résultat mais on ne voit pas le processus, on ne voit pas cette action mystérieuse et secrète du retrait de la vie. On peut donc dire, d'une certaine manière, que l'architecture vivante, la structure qui fait vivre une fleur est quelque chose d'invisible, d'impondérable et d'immatériel. Et cela est vrai, à plus forte raison, de notre structure à nous-même. Notre humanité, ce qui fait que tous les éléments matériels que nous absorbons par la nourriture, par la respiration, ce qui fait que tous ces éléments constituent en nous une vie unique, une vie qui comporte une unité indivisible, cette architecture vivante en nous est en quelque sorte immatérielle, impondérable, insaisissable.

 

Quand la vie se retire et qu'il ne reste plus qu'un cadavre chez un homme, on ne voit pas cette vie se retirer, on ne peut pas peser le cadavre et constater une différence de poids. Cette architecture vivante, justement, n'a pas de poids. On ne peut pas la saisir dans l'espace. On ne peut la saisir que dans le fait que les matériaux que nous prenons, que nous recevons de la nourriture ou de l'atmosphère, que ces matériaux sont vivants. Il semblerait donc que nous devrions avoir de nous-mêmes, de notre humanité, de notre vie, une perception immatérielle, une perception unique. Nous devrions nous saisir comme une unité vivante alors que, si souvent, nous nous percevons nous-mêmes dans nos organes comme des parties séparées les unes des autres.

 

C'est bien ce qui se passe en effet : la plupart du temps, nous ne percevons pas notre vie dans son unité intérieure, dans son unité spirituelle, dans son unité sacrée, dans son unité immortelle. Il y a des moments – ce n'est là qu'un exemple, mais c'est un exemple frappant – il y a des moments où nous saisissons la vie – chez les autres, en particulier – dans son unité, où nous saisissons la vie dans son unité : c'est lorsque cette vie est menacée. Chez un être qui est très malade, chez un être qui va mourir, nous percevons que toutes les fonctions, toutes les fonctions ont une valeur essentielle dans l'unité de l'être. Nous sentons que la vie tout entière a un prix infini et les fonctions ne nous intéressent plus que dans la mesure où elles concourent au maintien de la vie.

 

Mais, encore une fois, la plupart du temps, nous ne percevons la vie que dans les organes différents. La plupart du temps, nous ne percevons pas la vie dans son unité : nous sommes sollicités, nous sommes attirés par des besoins divers, des besoins qui nous concernent ou des besoins qui concernent l'espèce comme dans l'instinct [sexuel]. Il est très rare que notre vie soit harmonieusement unifiée dans une offrande de lumière et d'amour qui lui donnerait toute sa valeur et toute sa beauté.

 

Cette observation sur le caractère multiple de notre vie, sur le caractère multiple de la perception de nous-mêmes, cette expérience de la division en nous et de la dissonance et de la dysharmonie, cette expérience s'éclaire aussi lorsque nous pensons à l'universalité des hommes, lorsque nous pensons à l’œcuménisme.

 

Pour que les hommes soient un – j'entends tous les hommes vivant sur la terre – il ne suffit pas qu'ils soient rassemblés. Ce n'est pas parce qu'il y a cinq cent mille personnes sur une place ou un million de personnes ou deux millions, ce n'est pas parce que les spectateurs sont enfermés dans une salle à regarder un même spectacle qu'ils sont unis. L'unité des hommes, l'unité véritable, le véritable oecuménisme, il passe par un centre intérieur : c'est quand un seul homme dans son amour embrasse toute l'humanité que l’œcuménisme, que l'universalité se réalise. L'universalité authentique, elle ne s'accomplit pas par le dehors, elle s'accomplit du dedans, c'est-à-dire elle s'accomplit par le vide. C'est quand un être se vide de lui-même qu'il devient un espace capable de rassembler tous les autres dans la lumière de sa personne.

 

Et c'est bien cela, en effet, les deux termes qui le plus simplement nous permettent de faire la synthèse de ces observations : ou bien nous sommes dehors et notre être est divisé entre différentes sollicitations, entre l'appel d'instincts désunis et nous n'arrivons pas à nous rassembler, à nous recueillir : nous sommes la proie de désirs opposés et antagonistes. Ou bien nous sommes dedans et alors, en effet, tout notre être se recueille dans l'unité d'un même élan, d'un même amour, dans la générosité d'une même offrande.

 

Et il en est ainsi dans nos rapports avec les autres : ou bien nous les voyons du dehors comme des ennemis ou comme des proies, comme des objets que nous convoitons ou bien nous les voyons intérieurement comme des êtres dont la dignité nous est confiée, comme des êtres avec lesquels nous sommes unis par le centre constituant avec eux un seul corps mystique dans la Présence divine.

 

Ces notions que je viens de rappeler très brièvement ont une très grande importance parce que elles touchent aux racines mêmes de notre existence et que elles nous permettent de nous étonner de l'ignorance où nous sommes de nous-mêmes. Au fond, nous nous vivons très sourdement, nous nous vivons dans une confusion extraordinaire, nous nous vivons très instinctivement. Nous ne nous connaissons que très imparfaitement. Ce n'est que par intervalle, dans un bref éclair, que nous avons une connaissance authentique de nous-mêmes. Rien n'est plus grossier que la vision que nous avons de nous-mêmes. Nous parlons de notre corps, nous parlons de notre âme et ces deux notions sont aussi confuses l'une que l'autre. Mais de toute façon, la plupart du temps nous n'avons de nous-mêmes qu'une vision extérieure, parce que nous sommes justement en dehors de nous-mêmes. Nous subissons notre vie comme un objet et nous ne la créons pas, nous n'en sommes pas la source et l'origine comme des personnes.

 

Ce qui fait, justement, toute la différence entre nous et le Christ, c'est que l'humanité de Jésus-Christ est une humanité purement intérieure. Nous avons déjà fait cette remarque que les Apôtres se sont trompés jusqu'à la fin, se sont trompés jusqu'à la Pentecôte sur l'humanité de notre Seigneur parce qu'ils l'ont vue en dehors d'eux-mêmes et non pas au-dedans d'eux-mêmes. C'est pourquoi ils ont attaché à l'humanité de notre Seigneur leurs ambitions, leurs conceptions étroites et limitées, c'est pourquoi ils l'ont trahi, l'ont abandonné, c'est pourquoi ils ont espéré après la Résurrection et avant la Pentecôte, dans ce temps ambigu des apparitions de notre Seigneur, ils ont espéré que l'histoire allait continuer sur le plan même où elle s'était déroulée pour eux jusqu'ici et il a fallu cette purification radicale de la Pentecôte pour leur faire découvrir l'humanité de notre Seigneur comme un sacrement de la Présence divine, comme un sacrement que l'on ne pouvait saisir que du dedans. Mais ils n'ont pu avoir cette perception intérieure de l'humanité de notre Seigneur qu'en étant radicalement transformés par le feu de l'Esprit.

 

Cette intériorité de l'humanité de Jésus-Christ a une souveraine importance parce que, c'est en raison de cette intériorité que notre Seigneur a pu fixer dans l'histoire la Présence divine, cette Présence divine qui est toujours déjà là, qui est toujours donnée, qui est toujours offerte, qui nous attend toujours au plus intime de nous-mêmes, cette Présence, nous ne pouvons pas la fixer, nous ne pouvons pas la percevoir, elle nous habite sans que nous en soyons conscients, parce que justement, nous sommes absents, parce que nous sommes dehors.

 

[repère enregistrement audio : 14’42’]

 

Si l'humanité de notre Seigneur a pu fixer cette Présence dans l'histoire pour les siècles des siècles, c'est que l'humanité de notre Seigneur est infiniment présente, c'est qu'elle est totalement intérieure par ce vide infini qui s'accomplit en elle dès le premier instant de son existence du fait précisément que, elle subsiste dans la personnalité du Verbe de Dieu, qu'elle est donc vidée d'elle-même infiniment, comme le Verbe de Dieu est lui-même infiniment vidé de soi dans la relation éternelle qui le rapporte au Père.

 

Il y a donc dans l'humanité de notre Seigneur une Présence divine totale, infinie, universelle qui fait de l'humanité de notre Seigneur le ferment indispensable de notre Rédemption. C'est par cette plénitude de la divinité qui réside en elle du fait précisément qu'elle est entièrement vidée de soi en la subsistance du Verbe, c'est par-là que notre Seigneur est pour nous la source de vie éternelle, c'est par-là que l'humanité de notre Seigneur est le principe et l'origine de toutes les grâces et on peut dire que la grâce, c'est le rayonnement même de son humanité.

 

C'est dans la mesure où nous assimilons l'humanité de notre Seigneur, où nous entrons en contact vivant avec elle, où cette humanité nous envahit et nous purifie de nous-mêmes que nous sommes en état de grâce. Cet état de grâce, d'ailleurs, il ne peut s'établit en nous, cela va de soi, que dans la mesure où nous sommes vidés de nous-même.

 

C'est toujours le même principe : je veux dire que la liberté ne s'accomplit que dans une libération, la personnalité ne s'affirme que dans le don de soi. On n'est source et origine, on n'est présent à tout, on n'est vraiment une valeur universelle que dans la mesure où on est totalement vidé de soi.

 

Et c'est justement ce que signifie le mystère eucharistique. Si notre Seigneur nous invite à sa table, c'est pour réaliser en nous cette Rédemption, pour réaliser en nous cette libération, pour réaliser en nous cette universalité qui fera de nous tous, de tous les hommes ensemble vraiment un seul Corps Mystique dans le rayonnement de la Présence de Jésus.

 

L'Eucharistie, nous l'avons remarqué cent fois, l'Eucharistie couronne, exprime et réalise la suprême consigne de notre Seigneur : « Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés et c'est à cela qu'on reconnaîtra que vous êtes mes disciples si vous vous aimez les uns les autres comme je vous ai aimés. » L'Eucharistie achève le mystère du lavement des pieds qui lui-même incarne la suprême consigne : « Voilà ce que c'est que, de vous aimer les uns les autres, c'est être les serviteurs les uns des autres. » Mais la Charité ira plus loin, précisément elle ira jusqu'au bout, elle requerra, elle exigera l'unité des hommes, elle exigera qu'ils deviennent tous intérieurs les uns aux autres.

 

Et, en effet, c'est par-là que nous cessons d'être étrangers les uns aux autres lorsque nous devenons intérieurs les uns aux autres. Et cela suppose toute une transformation, cela suppose que d'abord nous sommes totalement unifiés nous-mêmes, que nous nous percevons dans la lumière de l'Esprit, dans la lumière de la Présence divine, dans la lumière de l'offrande que nous sommes devenus. C'est quand tout en nous est offert et donné dans un vide intérieur parfait, dans un espace de lumière et d'amour, que nous pouvons alors percevoir les autres dans une pureté totale sans les ramener à nous, sans les convoiter, sans les dominer parce que, étant devenus un espace capable de les accueillir, il y a entre nous et eux cette distance infinie de respect, cette distance virginale qui nous permet de les percevoir sans nous les approprier, qui nous permet de les percevoir en les offrant eux-mêmes par le plus intime d'eux-mêmes en ce centre unique où nous sommes tous un. C'est cela que l'Eucharistie, précisément, veut réaliser.

 

Et, bien sûr, notre Seigneur est toujours déjà là, il est toujours présent avec son humanité, il est toujours présent à notre humanité puisque toutes les grâces jaillissent de son humanité, puisque c'est lui qui fixe dans l'histoire la Présence divine dans sa réalité authentique. Tout ce qu'il y a de lumière dans le monde, tout ce qu'il y a de foi dans le monde, tout ce qu'il y a d'unité dans le monde jaillit de l'humanité de notre Seigneur.

 

Cette humanité tout intérieure est universelle : elle est présente à chacun de nous au plus intime de chacun de nous. Mais il ne suffit pas qu'elle soit donnée, qu'elle soit offerte à tout homme, qu'elle nous accompagne sur toutes les routes de la vie, il faut que nous soyons nous-mêmes présents, présents pour l'accueillir. Et justement, ce sera le sens de l'Eucharistie de nous rendre présents à notre Seigneur pour l'accueillir. Il est toujours déjà là. C'est nous que ne sommes pas là et qui avons à devenir présents ; et l'action eucharistique, ce mystère infini, l'action eucharistique a pour but précisément, au court d'une action infiniment silencieuse, a pour but de nous rendre présents à l'humanité de notre Seigneur pour que nous puissions, à travers cette humanité, nous enfoncer dans les profondeurs de la divinité.

 

L'action eucharistique prendra d'ailleurs l'aspect d'un repas, c'est-à-dire d'une action humaine qui est une action de partage. Il ne faut jamais considérer et vivre l'Eucharistie autrement que dans ce partage. L'Eucharistie n'est pas une chose que nous assimilons pour nous-mêmes. L'Eucharistie est un partage où nous sommes toujours ensemble en présence de toute l'humanité, de tout l'univers, de toute la Création, de toute l'histoire.

 

Et c'est bien ce que signifie l'appel du Seigneur dans l'Eucharistie, qui est une Cène, qui est un repas : Jésus nous convie à un repas pour que nous soyons ensemble et qu'ensemble nous partagions le trésor infini qui est lui-même. Il y a donc dans l'Eucharistie un rassemblement des hommes appelés à devenir un seul corps mystique dans l'Amour du Seigneur. C'est là la condition indispensable pour nous rendre présents à Jésus. S’il est là, il est là précisément dans son universalité. Il est là dans cet espace infini offert à toute la Création, à toute l'histoire, à toute l'humanité. Si nous voulons le joindre dans sa réalité, nous ne pouvons le joindre que dans une ouverture illimitée.

 

Nous avons donc à nous rendre universelle, tous et chacun, à nous rendre universels pour entrer dans l'universalité du Christ, pour qu'elle opère en nous, pour qu'elle rayonne à travers nous, pour qu'elle devienne par notre médiation, par notre seule présence un ferment d'universalité dans tous nos frères humains.

 

Il est donc impossible de participer à l'Eucharistie sans nous vider de nous-mêmes, sans faire de nous un espace pour accueillir toute l'humanité afin de correspondre à cette universalité du Christ et de pouvoir le vivre sans le limiter.

 

Nous avons déjà souvent remarqué que les paroles de la Consécration ne sont pas des paroles magiques. Elles sont des paroles sacramentelles et que elles ne peuvent obtenir leur effet que s’il y a dans l'humanité vraiment des hommes qui soient universellement ouverts et donnés et qui appellent le Seigneur sans le limiter. S'il n'y avait pas, du côté des hommes, s'il n'y avait pas dans cette liturgie qui est universelle par essence, s'il n'y avait pas l'appel de l'universel au cœur des hommes, la liturgie serait impossible, elle serait invalide parce qu'il n'y aurait pas véritablement de notre part une présence capable de correspondre à la Présence du Seigneur.

 

Il n'y a donc aucun doute que l'Eucharistie suppose de notre part un don proportionnel à celui que le Seigneur veut nous faire. Cela suppose de notre part un recueillement infini, un silence de nous-même total, une démission jusqu'à la racine de l'être, une présence aux autres dont personne n'est exclu.

 

[Repère enregistrement audio : 29’ 38’’]

 

C'est dans la mesure où l'Eglise, quelque part, en nous ou dans une âme inconnue de nous mais qui totalise précisément dans l'amour qui l'anime, qui totalise l'Eglise, qui totalise l'humanité, l'univers et l'histoire, c'est dans la mesure où cette présence humaine est réalisée que les paroles de la consécration acquièrent leur plénitude et que elles obtiennent leur effet. Alors ce Christ, qui est toujours déjà là, se répand dans l'humanité à travers les âmes qui l'on réellement appelé en se vidant d'elles-mêmes pour faire d'elles-mêmes un espace illimité où la Présence divine pourra se répandre et se communiquer.

 

C'est justement pourquoi l'Eucharistie a pris cette forme sacramentelle de partage, de repas qui suppose que tous les hommes sont unis dans une seule présence pour accueillir le Seigneur. L'Eucharistie est pour l'Eglise, et elle est par l'Eglise, mais elle est aussi indivisiblement avec l'Eglise.

 

La présence eucharistique ne se soutient, ne peut durer que, avec l'Eglise. Ce n'est pas une présence de chose, une présence matérielle, c'est la présence de ce qu'il y a de plus intérieur, de plus secret, de plus silencieux, c'est l'intimité même de Dieu à travers l'intimité de l'humanité de notre Seigneur qui appelle et répond à notre intimité.

 

C'est pourquoi on peut dire que la présence sacramentelle s'éteindrait immédiatement s’il n'y avait plus dans l'Eglise au moins une âme en état de vraie charité, en état de véritable amour, c'est-à-dire qu'à ce moment-là, il n'y aurait plus d'Eglise.

 

Cette lampe des vierges, cette lampe de l'amour est indispensable à la présence eucharistique. Elle est offerte heureusement à l'humanité rassemblée, elle est offerte à l'humanité devenue le corps Mystique de Jésus-Christ. Nous pouvons d'ailleurs l'éprouver au cours de la liturgie elle-même lorsque nous vivons cette Présence de Jésus, lorsque nous l'appelons, lorsque nous lisons les paroles de la consécration en rassemblant en nous toute l'humanité, toute l'histoire et tout l'univers et nous ne pouvons pas ne pas ressentir cette sorte de proximité de tous les hommes.

 

Le Corps du Christ rend présent toute l'humanité, il consacre toute l'humanité, il réalise toute l'humanité et toute l'humanité est transfigurée et sanctifiée par cet échange mystérieux de la dernière Cène. C'est là que la pureté au sens le plus profond a sa source. C'est vraiment le pain et le vin qui suscitent les vierges parce que c'est là que le corps, je veux dire c’est là que l'humanité trouve son unité, son unité la plus intime et la plus transparente. C'est grâce à l'humanité de notre Seigneur en effet, qui est tout intérieure, qui est un pur dedans, que notre humanité se rassemble, se recueille et s'unifie. On en a l'impression dans une église où tout le monde communie. On a l'impression pour un instant de cette unification, de cette unité de tous les hommes dans l'humanité de notre Seigneur.

 

Nous ne savons pas qui nous sommes. Nous avons une perception extrêmement confuse de nous-même et cependant, à certains moments, justement lorsque nous nous échangeons avec le Christ, à certains moments, tout est silence en nous, il n'y a plus les parties qui s'opposent les unes aux autres, des organes qui s'opposent les uns aux autres, il n'y a plus des passions divergentes et antagonistes : il y a ce recueillement total où nous ne sommes plus qu'un élan vers cette Présence qui est la vie de notre vie. Et l'univers y participe puisque les éléments du repas sont aussi les véhicules de la Présence divine, ou plutôt de la Présence de l'humanité de Notre Seigneur qui est le sacrement inséparable de la Présence divine. C'est tout l'univers finalement dont le dynamisme, dont les énergies se recueillent dans la Présence unique.

 

Bien sûr que tout cela dépasse les mots, tout cela ne peut s'entendre que dans le silence de l'amour quand nous devenons une présence réelle à la Présence réelle de Jésus.

 

Mais n'oublions pas aujourd'hui, où la présence eucharistique est remise en question, où l'on démystérise le mystère essentiel de l'Eucharistie, n'oublions pas que nous avons à le vivre plus intensément que jamais. Le prêtre qui passe 16 heures par jour devant le Saint Sacrement nous donne une leçon devant laquelle nous avons à nous agenouiller. C'est de là en effet que l'Eglise retrouvera, ou c'est par-là que l'Eglise retrouvera son éternelle jeunesse, quand nous vivrons la Présence du Seigneur, la présence eucharistique, quand nous la vivrons à fond, quand nous deviendrons nous-mêmes une vivante eucharistie parce que l'universalité, justement, elle ne vient pas du rassemblement matériel mais d'une présence personnelle.

 

C'est quand chacun de nous devient un universel que l'humanité se rassemble et non pas lorsque, on est coude à coude dans une assemblée que l'instinct seul réunit. Un peuple réuni par l'instinct n'est pas un peuple vraiment rassemblé. Ce qui rassemble les hommes, c'est l'universel intérieur, c'est ce vide sacré que l'on fait en soi pour accueillir toute l'humanité et toute la Création mais on apprend à faire ce vide précisément en s'accordant au silence de Jésus-Christ, en vivant le mystère de l'autel qui suppose et qui ne peut durer que par la présence de toute l'humanité devenue le corps mystique de Jésus-Christ.

 

Demandons à notre Seigneur qu'à l'exemple de ce prêtre, si nous sommes bien incapables de passer 16 heures devant le Saint Sacrement, que nous ayons tout de même le désir de le vivre toujours plus intensément et que les moments où nous sommes réellement devant l'autel, nous les vivions avec une telle intensité qu'ils rayonnent sur le monde entier.

 

Le mystère de Jésus est un mystère de libération infinie mais il n'y a d'autre libération que celle qui éclate au cœur de la Trinité dans le vide que Dieu fait en lui en la communion des trois Personnes. Un immense silence, c'est cela qui doit répondre à l'offre de Dieu, un immense silence en nous, un silence de nous-mêmes, un silence où se taisent tous les bruits, un silence où respire l'Amour.

 

 

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