- De janvier à mars 2013

Homélie à Lausanne, en 1960, pour le 4eme dimanche de Carême. Lecture de l’évangile de Jean chapitre 6 versets 1-15. Publiée dans « Ta parole comme une source » (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Pour l'écoute, affichez immédiatement le texte complet en cliquant sur "lire la suite".

 

Et nous sentons parfaitement dans l'Évangile que nous venons d'entendre, l'échec subi par Jésus dans cette manifestation qui semblait devoir tourner en sa faveur, et qui en réalité, aboutit à provoquer un mouvement qui compromet le sens même de sa mission. On veut le faire roi, on veut le porter en triomphe, on veut le faire entrer de force dans un messianisme national et revanchard, alors que son Royaume, il le dira bientôt à Pilate, c'est le Royaume de la vérité. Et précisément cet échec nous introduit dans la méditation de ce Royaume de la vérité qui nous oblige à nous faire de la Rédemption une idée profondément différente de celle à laquelle nous sommes accoutumés.

 

Le Royaume de la vérité, la vérité, comment s'établit-elle dans un esprit ? Nous le savons bien. Elle s'établit à la faveur du silence, de la transparence ; elle ne veut prendre racine que dans la lumière d'un regard purifié qui adhère à la vérité comme on adhère à la lumière de la flamme d'amour.

 

Si le Royaume de Jésus est le Royaume de la vérité, la Rédemption, que peut-elle signifier ? Est-ce que il s'agit d'un sacrifice offert à la majesté divine pour désarmer la colère de Dieu, ou s'agit-il d'autre chose ? Pour nous en rendre compte, il nous faut partir d'une expérience humaine qu'il est facile de saisir.

 

Une mère, une vraie mère, une mère parfaite, une mère désintéressée, une mère qui aime son fils pour lui-même. Il se peut que ce fils tourne mal – il y en a des exemples tragiques – ce fils quitte la voie droite, ce fils déshonore les traditions de sa famille, ce fils est déchu, et à mesure que sa déchéance devient plus profonde, si sa mère l'aime vraiment pour lui, il est clair que c'est elle qui ressent sa misère, qui éprouve sa déchéance au degré le plus intense. Lui, à mesure qu'il devient plus indigne de lui-même, il devient aussi plus incapable d'éprouver sa déchéance. Il faudra pour qu'il l'éprouve, pour qu'il en sorte, pour qu'il se surmonte, il faudra un réveil. Mais tant que sa conscience est assoupie et chloroformée, c'est sa mère, sa mère dans toute sa générosité, sa mère capable de s'identifier avec lui, c'est elle qui va éprouver sa déchéance.

 

Et plus cette femme est pure, plus elle est innocente, plus elle est parfaite, plus elle vit en Dieu, plus elle va être blessée dans son fils et pour lui, car elle ne va pas assister à la déchéance de son fils comme un juge implacable. Si elle perçoit sa misère comme personne, elle la perçoit avec un regard incorruptible, assurément. Elle est incapable d'être complice des désordres de son fils. Mais si son regard est un regard incorruptible, c'est un regard compatissant, c'est un regard qui souffre avec lui, c'est un regard réparateur. C'est un regard qui l'attend, qui l'appelle. Et autant que, elle le peut, elle est victime en lui et pour lui de sa déchéance et se substitue à lui pour la réparer. Elle forme de tout son amour un contrepoids de lumière et d'amour pour le rééquilibrer, pour l'appeler, pour le faire surgir, pour qu'il atteigne justement à cet éveil de conscience où il rechoisira de nouveau la voie droite et le bien.

 

Mais, nous le sentons bien, cette femme, cette mère parfaite qui aime son fils pour lui-même et non pas pour elle-même, si elle souffre en lui, elle souffre pour lui. Si elle est victime en lui, elle est victime pour lui et nous entrevoyons immédiatement que c'est ainsi que Dieu sera victime du mal en nous et pour nous.

 

Nous pouvons envisager encore une autre parabole, je veux dire méditer une autre expérience qui est la nôtre, cette expérience qu'il est si aisé de faire dans les discussions presque toujours stériles autour d'un problème quelconque.

 

Il est clair, quand nous sentons qu'un homme a tort, que le plus sûr moyen de l'enfoncer dans son obstination est de le pousser à la mauvaise foi, c'est de l'acculer avec de bons arguments pour lui prouver qu'il a tort et le contraindre à l'aveu de son erreur.

 

Il y a longtemps que j'ai renoncé à toute polémique parce qu'il est bien facile de se rendre compte que, si on aime la vérité, et dans la mesure où on l'aime, il ne s'agit pas de convaincre les autres de leurs torts et de les pousser à l'aveu de leurs erreurs, car plus on y tend, plus on les bloque dans une résistance, qui aboutit encore une fois, à la mauvaise foi. Car désormais, après s'être embarqués, embarqués dans une mauvaise argumentation, ils sont tentés de truquer, de fausser la balance de leur esprit et de se tourner définitivement contre la vérité.

 

Quand on aime la vérité et que, on sent la moindre résistance, on sent immédiatement aussi qu'il faut se retirer soi-même, qu'il ne faut pas insister, qu'il ne faut pas confondre, qu'il ne faut pas humilier, qu'il faut baisser les yeux comme Jésus devant la femme adultère, qu'il ne faut pas profiter d'avoir raison, qu’il faut désamorcer l'amour-propre bloqué contre le vrai, qu’il faut créer cette atmosphère de silence, de confiance, et d'humilité qui permettra à l'interlocuteur de revenir lui-même sur sa position, de découvrir spontanément son erreur et de se donner virginalement à la vérité dans un mouvement parti du fond de lui-même. Et on sent très bien que, si on le poussait dans ses derniers retranchements, on blesserait en lui la vérité. La vérité deviendrait victime de son amour-propre, elle serait piétinée par sa volonté de triompher et nous serions complices de cette défaite de la vérité en voulant profiter des raisons, des bonnes raisons qui peuvent être les nôtres.

 

Et c'est là que nous sentons justement, que pour remédier au mal, il faut payer de sa personne et que, il faut toujours faire contrepoids par son amour, aux sollicitations et aux dangers de l'amour-propre.

 

Eh bien, ce que nous éprouvons, ce qu'une mère parfaite réalise avec tant de générosité, il est impossible que Dieu ne le fasse pas ; et nous pouvons tout de suite envisager que la Rédemption, le sacrifice du calvaire, n'aura pas le sens d'une sorte de réparation offerte à la majesté divine pour désarmer la colère de Dieu, mais aura pour sens de désarmer nos résistances à nous, de désarmer notre amour-propre et notre mauvaise foi et justement de former cet immense, cet infini contrepoids de lumière et d'amour à toutes nos ténèbres, afin que nous surgissions dans un éveil de conscience, qui jaillit de la générosité divine, que nous surgissions à cette conscience toute neuve, où nous prenons conscience, où nous reconnaissons la vérité comme un visage, comme une personne, comme une Présence, comme la lumière même de l'éternel Amour.

 

Si Jésus est victime sur la Croix, en Jésus, c'est Dieu qui est victime sur la Croix. Et Dieu est victime de qui, sinon de nous ? Victime de nous et victime en nous, et victime pour nous, pour nous...

 

Dieu, dans l'innocence éternelle de sa vie trinitaire, Dieu dans le regard incorruptible où le Verbe s'échange avec le Père, Dieu dans cet Amour virginal où l'Esprit saint jaillit, de la respiration du Père et du Fils, Dieu sans doute ne peut rien perdre, puisque éternellement il a tout donné. Si Dieu peut être victime, c'est en nous, mais c'est aussi au même degré pour nous.

 

Il est donc nécessaire que nous apprenions dans la lumière même de l'échec de Jésus à quel point le mal est une blessure d'amour. Le mal, ce n'est pas la violation d'une volonté arbitraire, d'un règlement qui nous est imposé, le mal, c'est en nous cette vie divine saccagée, c'est en nous cette vie divine refusée, c'est en nous cette vie divine assombrie et interceptée ! Et c'est pourquoi le mal ne peut être réparé que par ce surcroît d'amour qui s'exprime dans le mystère d'identification du Christ avec nous, et du Christ avec Dieu puisqu'il est indivisiblement le Fils de l'Homme et le Fils de Dieu.

 

En regardant donc la Croix ce soir dans la lumière de la liturgie d'aujourd'hui, cette Croix dont nous voyons poindre déjà l'adorable et sanglante lumière dans l'échec de Jésus après la multiplication des pains, en regardant ce soir la Croix, nous n'oublierons jamais que la Croix représente, représente et exprime cette compassion maternelle de Dieu qui est victime de nous, en nous et pour nous.

 

Et nous verrons dans la Croix un appel à l'amour d'autant plus ardent qu'il est plus pur, qu'il est plus désintéressé, qu'il est plus maternel. Car dès qu'on retrouve ce visage d'amour, dès qu'on retrouve en Dieu ce visage de mère, dès qu'on voit dans la Croix cette compassion qui s'identifie avec nous, comment résister à l'appel d'une tendresse si proche, si intime, si passionnée, si diaphane, si brûlante ?

 

C'est donc avec bonheur que nous voulons saluer la Croix comme notre unique espérance, en regardant dans sa lumière, en contemplant, le visage adorable de l'éternel Amour, qui est le visage infiniment maternel d’une tendresse, qui ne cesse de nous appeler au plus intime de nous.

 

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

Homélie de Maurice Zundel au Caire, en 1957. (Semble inédit.)

 

Si vous vous tenez dans une gare et que vous voyez un train qui passe à une allure de 120 kms à l'heure, vous avez l'impression d'une masse unifiée par la vitesse dont la puissance de choc est davantage, si la vitesse est plus grande, et s'il y a déraillement la catastrophe est d'autant plus grande que la vitesse est plus forte. Ce mobile est l'image de chacun de nous.

 

Nous sommes tous un mobile, nous n'avons pas choisi de naître, notre hérédité, ni notre époque, toutes les influences se sont incrustées sur notre petite enfance. Nous avons été projetés comme le mobile par sa vitesse. Le temps de l'enfance est plus riche que celui de l'âge adulte. Il se passe des évènements innombrables de l'existence dans les deux premières années. L'enfant les a reçus sans contrôle. Lorsque nous avons commencé à dire je et moi, ces mot étaient déjà la résultante de toutes ces puissances héréditaires et de toutes les influences accumulées dans les deux premières années de notre existence.

 

Je et moi... Nous ne savons pas ce que cela veut dire, et qu'est-ce qu'il désigne parce que le Je et le Moi, nous ne les avons pas choisis et le paradoxe est que nous sommes accrochés à ce Je et Moi et nous défendons quelque chose qui n'est pas à nous, qui nous a été imposé et qui est complexe de passions infantiles. Il s'en faut infiniment que nous soyons d'abord une personne, c’est-à-dire un espace, une liberté. C'est pourquoi la plupart de nos personnes sont inauthentiques. Généralement, les déclarations des principes sont d'une inefficacité totale puisqu'elles n’arrivent pas à apprivoiser nos passions. C'est pourquoi les philosophes existentialistes et surtout Kierkegaard, ont insisté sur la nécessité : " Je m'aperçois tout d'un coup que Je et Moi m'ont été imposés. "

 

Toute cette biologie me tombe dessus et voilà que je ne veux pas passer comme un résultat, il faut que je fasse un choix. Il faut que je me choisisse moi-même. La première prise de conscience établit un recul infini entre moi-même et moi-même. Il faut donc nous récupérer, nous recréer ; un nouveau départ... ou bien passer par une seconde origine.

 

Mais choisir quoi ? Un nouvel univers, établir en moi des valeurs de liberté, de joie et de générosité. Autour de la table d'amitié, nous ne nous nourrissons pas seulement de pain et d'aliments, mais surtout de l'amitié. C'est un symbole d'une seconde origine, de cette adhésion à la nouvelle naissance ; être homme, c'est se choisir, harmoniser tout son être afin qu'il chante et devienne pour tous les êtres une source, une amitié. C'est une très grande chose de sentir que la prise de conscience nous appelle à transfigurer notre moi dans un appel de générosité et de liberté. Cela est vrai de tout notre être, de notre maison, de notre repas, de notre pensée. Et cela est vrai de notre corps.

 

Nous sommes habitués à faire une distinction simpliste entre notre corps et notre âme. La matière telle que nous l'expérimentons, nous ne la connaissons que sous la forme de passion. Einstein et Jean Rostand ne sont pas devant la vie biologique sans respect. " L'homme qui a perdu la faculté du respect devant la vie biologique est comme s'il était mort.  "

 

La joie de connaître pour le savant, c'est que la science est un dialogue avec quelqu'un qui inspire le respect. Rostand qui se croit matérialiste a la passion brûlante de la vérité. Le respect de la vérité est plus grand pour les savants que les soins donnés à leur corps et leur sécurité même, témoins ces savants qui travaillent au radium.

 

Il est donc clair que pour les savants, la matière n'est jamais une donnée brute, mais toujours traversée par une pensée. Dans l'univers, l’esprit trouve sa nourriture et la science ne cesse jamais d'être un dialogue. Et si nous regardons cette matière qui est notre corps, toute sa beauté, c'est une puissance de symbole. Une main que nous serrons, c'est tout un mystère où l’amitié trouve son symbole et c’est cela qui fait sa grandeur. De même les gestes de la danse : Isadora Duncan disait un jour pendant qu'elle dansait : " Ce n'est pas moi, ne me regardez pas, c'est l'idée. " Son corps était le symbole d'une idée.

 

La seule matière que nous pouvons connaître, c'est une matière en état de mouvement, de dépassement qui symbolise une présence. Chacun modèle son corps selon le choix qu'il fait de lui-même, car chacun rayonne dans le monde de la pensée et tout cela ne fait qu'un corps et âme : un élan vers l'invisible.

 

Nous avons à nous choisir ; donc tout entier : corps et âme. Nous avons à nous enraciner dans un monde nouveau. Le roseau pensant de Pascal en parlant de l'homme. Opérer cette transformation de ce point que nous étions dans l'univers, pour faire une polarité de lumière, de générosité et de joie. C’est par-là que nous rencontrons le courant de la mort. Il faut nous affran­chir aussi de la mort, car il y a une mort qui est libération où tout se transforme en lumière et amour, où la vie est une fusée qui jaillit vers l'éternité.

 

Il faut reconnaître la splendeur et la vocation du corps et nous ne pouvons nous transfigurer qu'en embellissant notre corps. Le sens de la mystique n'est pas d'avilir le corps, mais de reconnaître en lui une puissance infinie de symbole, le sacrement de l'esprit et de la divinité, car la première révélation de Dieu, c'est toujours un visage d'homme, et tous les textes seraient morts pour l’éternité s'ils ne vivaient à travers un visage d'homme, c'est-à-dire un corps divinisé. Nous avons donc à le recréer comme à recréer notre pensée. Introduire dans notre corps, contre la poussée de la mort, un élan de vie et d'amour.

 

Il n'y a aucun doute que notre corps est appelé à cette transfiguration, et toute la pureté veut dire  : attention ! Le corps est un mystère divin et sacré, ne l'abîmez pas, parce que toutes les fibres de votre être sont appelées à vivre de la divinité. Il faut le toucher avec des mains de lumière comme une eucharistie.

 

Alors, on comprend que dans cette ligne, la mort est vaincue, évacuée. Nous sentons bien que quand l'homme sauve seulement sa peau, il en crève. L'homme qui sacrifie sa peau : le martyre, le héros, il perd sa peau, mais il affirme la vie. Nous sentons qu'il est le grand vivant, il a choisi la mort parce qu'il a dominé la mort.

 

La fin de tout, c’est qu'il n'y a pas de fin, c'est que la vie ressuscite. C'est ici que doit aller la seconde origine ; on meurt d'une mort qui n'est pas dissolution, mais libération où elle est le dernier degré d'un amour où le corps est devenu le visage de l'homme, où il est prêt pour un nouveau commencement.

 

Le Christ entre dans la mort pour nous délivrer de la mort, parce qu'il a vaincu la mort, pour que nous ne la regardions que comme un dernier degré pour entrer dans la vie, car Dieu n'est pas celui des morts, mais le Dieu des vivants. Toute vie peut recommencer et aboutir à cette seconde origine.

 

Nous voulons, ce soir, nous souvenir de l'aube de la Résurrection et penser à l'aube d'un monde qui peut jaillir d'une nouvelle origine. Nous voulons garder ce sentiment que notre corps est appelé à la vie éternelle, qu'il est sacré et divin et qu'il faut le traiter avec un maximum de respect.

 

Le monde où le Christ ressuscité nous introduit est un monde transfiguré. PAQUES est le triomphe de la vie.

 

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Conférence de Maurice Zundel à Ghazir en 1959. Publié dans « Je parlerai à ton cœur » (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Comme on a dépersonnalisé le dogme, en faisant une chose tout à fait abstraite et lointaine, on a déshumanisé l'Évangile. C'est bien rarement qu'on se souvient que notre Seigneur, dans son agonie, a réclamé le secours de ses Apôtres. Que par trois fois il a imploré leur amitié de veiller avec lui et que, dans cet accablement infini où il se trouvait, il a eu besoin, lui aussi, d'une affection et d'une présence humaine.

 

C'est de la même manière que l'on est passé à côté du drame de saint Joseph, saint Joseph qui n'est pas encore entré dans le Canon de la Messe, qui n'est pas nommé au Confiteor, ce qui est un signe évident que son culte n'a pas été populaire !

 

On n'a pas compris la grandeur incomparable de cet homme unique qui a été l'époux de Marie et on l'a réduit presque partout, dans les temps modernes, à être le procureur, le procureur des biens matériels, comme s'il n'avait joué dans la sainte Famille que ce rôle extérieur de l'homme auquel on remet les tâches qui n'ont pas d'importance essentielle, qui n'engagent pas la personne et qui n'exigent pas les plus hautes vertus !

 

Heureusement pour nous, l'Évangile de saint Matthieu nous a gardé, dans des mots dont la résonance est infinie et qui sont étonnamment vivants, saint Matthieu nous a gardé la trace brûlante de cette tragédie où nous pouvons pénétrer jusqu'au fond dans la délicatesse unique de cet homme qui s'est trouvé devant le secret le plus douloureux et qui n'a pas ouvert la bouche pour essayer d'en avoir la clef.

 

Si l'on se place, en effet, dans la situation où se trouvait Marie lorsque, déjà, elle portait dans son sein les prémices de la vie de Jésus, si on se place dans sa situation au point de vue légal, cette situation a quelque chose de catastrophique. Elle était fiancée, ce qui impliquait, chez les Juifs, après l'échange du mahr qui était le prix, en quelque sorte, que le jeune époux payait pour sa jeune épouse, le contrat était en quelque manière définitif, et la fiancée était tellement liée à son fiancé que son infidélité la faisait considérer comme adultère et appelait, dans la loi, le châtiment de l'adultère qui était la lapidation.

 

Or, au moment où s'accomplit la déduction, c'est-à-dire où l'époux doit emmener sa fiancée, qui lui est liée en quelque sorte d'une manière indissoluble, dans sa maison, pour que le mariage soit définitivement accompli, au moment où Joseph doit accomplir ce transfert, il s'aperçoit de l'état de Marie.

 

Physiquement, l'évidence éclate, il est impossible de se dérober à cette certitude. Moralement, il n'y a pas de doute possible qu'elle est innocente. Comment joindre les deux bouts ? Comment admettre qu'elle soit innocente – et elle l'est infailliblement – avec cette situation qui, physiquement est également évidente ? Est-ce qu'il y aurait eu quelqu'un qui aurait porté atteinte à ce trésor ? Demander à ce sujet une explication est quelque chose qui est impossible, parce que tous les mots peuvent blesser et que, justement, Joseph a le sens le plus exquis des nuances les plus délicates. Il ne peut pas avoir l'air même d'effleurer d'un soupçon une vertu aussi inattaquable. Il est simplement blessé lui-même à mort, blessé dans son amour, blessé à la pensée que Marie aurait pu être outragée. Que faire ? Puisqu'il ne peut pas parler, il n'y a qu'une seule solution : c'est de ne pas la diffamer, c'est de protéger sa réputation, de la rendre secrètement à sa famille, pour que sa situation, à elle en tout cas, ne coure aucun risque.

 

Mais prendre une telle résolution, cela suppose dans un tel amour un déchirement infini. Et que cet amour soit en effet le plus profond qui ait jamais lié un homme à une femme, nous en avons la preuve, précisément dans le fait que ses lèvres sont scellées, que Joseph ne parle pas, qu'il prend ce parti héroïque du silence parce que c'est le plus délicat, celui qui peut faire le moins mal.

 

Et Marie, de son côté comment, dans son intuition infiniment profonde et généreuse, comment ne devinerait-elle pas ? Ce drame elle l’avait prévu. Elle avait pensé à cette rencontre ! Elle savait bien qu'elle ne pourrait pas parler, car enfin, ce qui s'était passé en elle, ce qui s'accomplissait dans son sein, c'était le secret de Dieu. Un secret tellement extraordinaire, tellement unique qu'il ne peut appartenir qu'à Dieu, et puisque c'était Dieu qui l'avait engagée dans cette voie, il n'y avait qu'à tout remettre à Dieu.

 

Tandis que dans l'âme de Joseph s'accomplit cet effroyable bouleversement qui aboutit à cette héroïque résolution, le sort de Marie se joue, humainement parlant. Elle a besoin comme jamais de lui, puisque humainement parlant, c'est lui seul qui peut être la caution et la garantie de son honneur. Car, s'il la rend à sa famille, elle ne pourra davantage parler.

 

Et c'est toute la nuit qui se passe, de chaque côté, c'est toute la nuit qui se passe, dans cette effroyable agonie où leur amour est mis en question, où l'honneur de Marie doit se décider ; et finalement, intervient ce songe, qui avertit Joseph que ce qui est en Marie est l’œuvre du Saint-Esprit, qu'elle enfantera le Sauveur du monde et que cet enfant, qui sera le fruit de leur double virginité, sera légalement aux yeux des hommes, son enfant.

 

Et le message, le message angélique est formulé de la façon la plus exquise et la plus délicate : « Ne crains pas de prendre Marie ton épouse. » C'est le sceau de Dieu sur ce mariage, qui est un mariage unique, au cœur de l'amour humain le plus profond, le plus authentique et, tout ensemble, le plus divin. Eh bien ! Un homme qui est capable d'une telle grandeur, il appartient à la race des géants. Il n'a dit aucune parole, mais son silence est infiniment plus éloquent que toutes les paroles parce que, justement, il a engagé son amour jusqu'à la mort. Il a accepté de se séparer de son amour pour ne pas infliger la moindre blessure à son amour.

 

Et Marie a accepté le risque de se séparer de son amour pour demeurer fidèle à ce secret de Dieu qui n'appartenait qu'à lui.

 

Si un grand tragique comme Shakespeare, avait pu mettre en scène un tel sujet, il aurait eu en effet la donnée la plus bouleversante qui puisse être illustrée par l'art le plus consommé. Car justement humainement, il n'y a personne qui ne puisse comprendre ce drame et le sentir, parce qu'il va au cœur de notre coeur, parce qu'en effet il atteint toutes les fibres de notre sensibilité et que, il nous permet de comprendre que le surnaturel le plus authentique est le comble du naturel. Jamais la nature n'est aussi parfaite, aussi exquise, jamais les sentiments humains n'atteignent à une telle profondeur, que lorsque la grâce de Dieu, les couronne d'une dimension divine.

 

Et nous retrouvons ici ce mystère de pauvreté qui est au coeur de tout le mystère chrétien. Il fallait que cet amour fût scellé dans la pauvreté, que Joseph et Marie le purifient jusqu'à la racine en en faisant une pure offrande d'amour. Et c'est par-là que ce mariage est entré en plein dans le mystère de la Rédemption, parce que c'est lui qui a introduit le Christ dans le monde sous le sceau de l'honneur.

 

C'est par-là que la vie cachée de notre Seigneur a été protégée. C'est par-là qu'il a pu vivre jusqu'à l'âge de 30 ans, inconnu, inconnu de ses plus proches, inconnu de sa parenté qui n'a jamais deviné en lui rien d'extraordinaire, justement parce que le silence de Joseph, l'héroïsme de son amour, avait couvert ce mystère adorable qui ne devait se révéler que dans la vie publique de Jésus, et encore sous le voile, sous le voile de cette confusion et de cette équivoque qui demeurera jusqu'à la fin, puisque ce n'est que dans le feu de la Pentecôte, quand le Seigneur aura définitivement disparu de l'histoire visible, qu'on saura enfin qui il est.

 

Il est impossible d'ignorer toute la part que Joseph a prise à ce mystère et qu'il est engagé à fond par sa Personne dans cette trinité humaine la plus parfaite, que constitue la Sainte Famille. D'ailleurs, il a eu sa plus belle revanche, sa plus belle canonisation qui n'est pas au Canon de la Messe et on ne dit pas son nom au Confiteor, il a été canonisé par Marie elle-même le jour du recouvrement lorsqu'elle a dit avec tout l'élan de sa douleur : « Ton père et moi, dans la douleur, nous te cherchions... »

 

« Ton père et moi... » En effet, plus qu'aucun père humain, il a mérité d'être appelé le père de Jésus, car justement il a été son père selon la personne. Lui aussi s'est engagé, dans son être tout entier, dans l’œuvre rédemptrice : il a donné la substance de sa tendresse et de son cœur, puisque il a accepté de sacrifier son amour. Mais justement, ayant accepté de sacrifier son amour, il lui a donné la suprême dimension, puisqu'il en a fait le pur échange de Dieu en la personne même de Jésus. C'est vraiment Jésus qui était la respiration de cet amour et qui l'a éternisé dans sa tendresse.

 

C'est pourquoi saint Joseph ne doit jamais être pour nous simplement le procureur des biens matériels. C'est le plus grand des contemplatifs, après la Vierge Marie elle-même, le plus grand des contemplatifs, le géant du silence, celui qui mérite après Marie, ou plutôt après Jésus et Marie, notre plus profonde vénération.

 

Et, puisque son drame est un drame d'amour, c'est à lui qu'il faut confier toutes nos peines de cœur ! Enfin, nous ne pouvons pas être humains sans avoir, nous aussi, nos affections ! Et malheur à nous si nous étions sans affections, puisque saint Paul nous a appris que la suprême infortune de ceux qui ont méconnu Dieu et qui n'ont plus pu reconnaître la Création dans sa dignité et dans sa grandeur, qui ont perverti toutes les lois naturelles et qui se sont livrés aux débauches les plus monstrueuses, que finalement leur suprême infortune, c'était d'être sans affections !

 

Il est donc impossible que nous soyons des vivants, il est impossible, si nous avons gardé toute la jeunesse de notre coeur, il est impossible si nous sommes entrés d'une manière concrète dans cette maternité divine qui est le coeur de notre apostolat, il est impossible que nous n'ayons pas nos amitiés comme notre Seigneur a eu les siennes. Un être humain a besoin d'un vis-à-vis ; comme le premier Adam, il a besoin de trouver dans un être humain le sacrement visible de la tendresse de Dieu. Chacun de nous cherche ce vis-à-vis où il puisse réaliser justement ce « Je est un Autre » qui est l'expression la plus pure de la plus haute sainteté puisqu'il s'agit de changer de "moi" et que, normalement, c'est à travers un être humain que nous ferons cet échange de notre moi avec le moi divin.

 

On redoute en général ces affections humaines, on les tient en suspicion et on les baptise de ce nom singulier d'amitiés particulières. Et pourtant, il est clair que, si nous cherchons une amitié, elle ne peut être que personnelle ! On ne peut pas avoir une amitié au sens propre avec tout le monde : on peut aimer tout le monde d'un amour de charité, d'un amour qui emprunte son motif suprême à Dieu, on peut aimer tout le monde en faisant crédit à la grâce et en espérant en l'avenir. Mais c’est impossible d’aimer tout le monde d’un amour d’intimité.

 

On ne peut montrer son visage, et dire les secrets de son âme, qu'à très peu d'êtres ! Et c'est déjà merveilleux si on peut les dire à un seul être ! L'amitié comporte nécessairement un choix, elle comporte nécessairement un visage unique qui devienne ce vis-à-vis à travers lequel nous puissions nous échanger avec Dieu.

 

Et les plus grands saints ont connu ces amitiés – et nous le disions hier – il y a souvent à l'origine des ordres religieux, un homme et une femme qui se sont compris, qui ont partagé les mêmes vues, qui avaient la même vocation et qui pouvaient, l'un chez les hommes, l'une chez les femmes, répondre à un besoin essentiel de la vie de l'Église. Et, en canonisant ces fondateurs et ces fondatrices, l'Église a canonisé ces grandes amitiés, comme Marie a canonisé l'amour de Joseph au jour du recouvrement. Mais naturellement, ces amitiés, surtout dans une vie communautaire, elles ne peuvent pas se faire jour sans une extrême délicatesse, pour ne jamais blesser les autres, pour qu'ils ne se sentent jamais de trop, pour que cette tendresse de choix devienne, comme toutes les vertus authentiques, un bien commun.

 

Car si on aime vraiment une âme, si on l'aime vraiment d'un amour d'élection, si on l'aime pour réaliser en elle le meilleur de soi, en l'aidant à réaliser elle-même le plus haut de soi, si on se sensibilise à toutes les nuances d'une âme dont on connaît plus profondément le secret, on ne peut pas ne pas être, n'est-ce pas, plus sensible aussi au secret des autres, à leur appel et à leur souffrance.

 

Et c'est pourquoi, s'il nous est donné d'avoir une amitié – car il est souhaitable que cela soit – pour que toutes les richesses de notre coeur puissent garder la plénitude de leur vie - il faut, et c'est là la mesure, et c'est là le critère, et c'est là la pierre de touche, il faut que ces amitiés soient un enrichissement pour toute la communauté ! Il faut que notre joie dans l'amitié soit une Fête-Dieu pour tout le monde et que personne ne se sente jamais ombré [?], c'est-à-dire assombri, parce que nous sommes en communication plus personnelle avec une autre âme. C’est justement le signe que notre amitié est vraie, quelle que soit d'ailleurs la personne qui en fait l'objet, qu’elle soit dans la communauté, hors de la communauté ; que ce soit un homme ou une femme, le signe que notre amitié est authentique, c'est que nous soyons prêts à la quitter immédiatement, je veux dire quitter un entretien précisément avec ce vis-à-vis qui nous est si cher, que nous soyons prêts à le quitter immédiatement dès que retentit l'appel d'autrui, comme Joseph était prêt à renoncer à Marie, et Marie à Joseph, pour sauvegarder, dans cet amour, ce qui en était la fleur la plus délicate.

 

Il est donc conforme à l'Évangile et à la révélation qu'elle nous fait de cette sainteté unique après celle de Marie qui est celle de Joseph, que nous fassions de Joseph le protecteur de nos tendresses, que nous ne lui confiions pas seulement nos soucis matériels mais cette part de notre coeur que nous donnons à l'amitié.

 

Lui, qui a su introduire dans son amour une générosité si délicate et qui a compris comme personne que la proximité absolue est dans la distance infinie, pour découvrir un être, il faut des abîmes de respect, et pour atteindre une âme, il faut échanger Dieu avec elle et, s'il a si bien compris le secret de l'amour, il nous apprendra à rentrer dans le secret de nos propres amitiés et à en faire vraiment pour les autres une Fête-Dieu.

Alors, notre coeur pourra se donner à des affections de choix. Notre coeur ne se desséchera pas dans un vieux garçonnisme ou dans un vieux fillisme, et il pourra jusqu'au bout répondre à cet appel humain sans lequel il n'y a pas de vertu authentique.

 

La surnature ne détruit pas la nature, elle l'ouvre simplement sur l'infini, elle assume tout cet élan de la passion pour la réaliser jusqu'au niveau du Cœur de Dieu. La vie est belle : celle que Dieu veut pour nous. Il n'y a rien en nous, il n'y a pas une fibre qui doive mourir, parce que tout vient de Dieu et tout doit retourner à Dieu en s'accroissant dans une plénitude infinie. Et c'est pourquoi il faut tout respecter en nous, tout réaliser et tout accomplir !

 

Nous demanderons donc à saint Joseph, qui est le gardien et le protecteur des vierges, qui est le père de Jésus selon toute sa Personne et qui est vraiment l'Époux de Marie, comme Marie est vraiment son Épouse, nous lui demanderons d'obtenir pour nous de savoir faire fructifier toutes les richesses de notre coeur, afin que notre sensibilité garde toute ses résonances et qu'en nous le surnaturel soit le comble du naturel et que notre sainteté, inconnue de nous d'ailleurs, si jamais nous atteignons à ce sommet ; que notre sainteté soit toujours humaine comme est celle, à l'infini, du Seigneur dont saint Paul nous dit : « Elle est apparue la bénignité et l'humanité de Dieu, notre Sauveur..» (Tt 3, 4)

 

 

(*) TRCUSLivre « Je parlerai à ton coeur »

Publié par Anne Sigier, Sillery, septembre 2001, 327 pages

ISBN : 2-89129-147-6

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en mars 1960. Publiée dans « Ta parole comme une source » (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Une très ancienne formule du mariage dans un rituel hindou, comportait, comme vous le savez, ces deux petits mots, très simples. Le fiancé disait à sa fiancée : « Tu es moi », c'est-à-dire : « je cesse d'être moi pour devenir toi. »

 

Il est facile de prononcer ces mots, mais il est évident que, pour les vivre, il faut un tel dépassement de soi – surtout pour les vivre toute la vie – car il ne suffit pas de les dire pour authentifier un mariage digne de ce nom. C’est que justement ces rapports mystérieux qui vont de l'âme à l'âme, de la personne à la personne, supposent un engagement, une présence, une vérité, un recommencement perpétuel, un don inépuisable ! Et on ne sait ce que ces mots veulent dire : « Tu es moi », dans un mariage authentique, que dans la mesure où on les vit.

 

Il en est de même, à plus forte raison, et à un niveau plus profond encore, de tous nos rapports avec Dieu. Il est impossible de s'en rapporter simplement à des mots et à des formules, comme si on parlait d'une chose et d'un objet !

 

Toutes les fois que il est question de Dieu dans l'Évangile, dans l'Écriture Sainte, dans les Conciles, dans la divine liturgie, dans les paroles de l'Église, quelles qu'elles soient, il faut toujours supposer un dialogue, une expérience, un engagement qui donne aux mots une valeur qui les dépasse et qui les fait vivre.

 

Cette semaine encore, un médecin parisien m'interrogeait et me posait cette question : « Mais, où situez-vous le péché originel ? Comment le placez-vous aux origines du monde et qu'est-ce que cela veut dire ? Nous sommes là dans la biologie ; au fond, cela veut dire, je pense tout simplement, me disait-il, que l'homme est imparfait, qu'il commence par des balbutiements et qu'il n'atteint que progressivement à l'âge de raison et à la perfection du savoir ! » A quoi je répondais : « Mais comment voulez-vous parler du péché originel, sans vivre une expérience ? Sans entrer dans un dialogue vivant avec Dieu ? Enfin, le péché originel, c'est une confidence que son Amour nous fait pour éclairer le nôtre. Il est impossible que vous, médecin, vous ne vous soyez pas heurté au problème du mal ! Il est impossible que le mal soit pour vous simplement un mot, une théorie, une abstraction ! Vous l'avez senti dans vos malades, vous avez été confronté avec la douleur, vous avez connu l'agonie de tous petits enfants, vous avez dû ressentir tout ce que Dostoïevski nous décrit dans les frères Karamazov et qui constitue selon Ivan Karamazov une objection si terrible contre l'existence et la bonté de Dieu ! Eh bien, si vous avez senti toute la puissance du mal, toute l'horreur, toute l'atrocité du mal, tout ce qu'il y a d'insoutenable dans la douleur des innocents, vous commencez à comprendre ce que signifie le péché originel ! C'est le cri de l'innocence de Dieu qui proteste qu'il n'est pas l'auteur de la souffrance, qu'il n'est pas l'auteur de la mort, qu'il n'est pour rien dans la torture infligée aux innocents, davantage : qu'il en est la première victime. Car justement, ce cri de l'innocence de Dieu qui éclate déjà dans le récit pourtant très imparfait de la Genèse, retentira d'une manière autrement plus déchirante dans le jardin de l'Agonie, et sur la Croix où Jésus expire ! Voilà la réponse de Dieu au problème du mal, au mystère du mal, à l'atrocité du mal ; c'est la Croix où il apparaît comme la victime déchirée, innocente, et qui proteste que tout cela il ne l'a pas voulu, et que cela lui a été imposé par une volonté mauvaise !  »

 

Mais si cela est une première lumière qui jaillit de cette expérience du mal telle que le péché originel peut l'éclairer, il est clair que cela signifie immédiatement que la création est une histoire à deux, que la création est un échange, que la création est un dialogue, que Dieu ne peut l'accomplir tout seul, parce que, elle est déjà elle-même un acte d'Amour qui s'adresse à notre amour, et qui ne peut prendre toute son efficacité et toute sa signification que par la réponse de notre amour.

 

On a noté – vous vous le rappelez – que dans les hôpitaux de Londres, on a noté que les petits enfants, les poupons, qui bénéficiaient du soin de leurs mères, dont les mères participaient par conséquent aux soins donnés par les infirmières, guérissaient deux fois plus vite avec les mêmes remèdes, les mêmes soins, les mêmes techniques, deux fois plus vite que les autres ! Parce qu'il y avait, justement, dans leur organisme, dans leur sensibilité quelque chose qui s'émouvait à l'appel de la tendresse de leurs mères, il y avait une réponse ! Ils ne subissaient pas les soins passivement, ils sentaient ce rayonnement de l'amour maternel, et toutes leurs énergies physiques étaient stimulées et accrues et leur guérison était beaucoup plus rapide.

 

La création, c'est justement un geste maternel. Elle jaillit du fond de la tendresse divine comme un appel qui s'adresse à la nôtre, et quand nous ne répondons pas, le monde, le vrai monde, le monde d'harmonie, le monde de beauté, le monde de la joie, ne peut pas exister ! Un physicien hindou a remarqué – et il a prouvé – par des études extrêmement précises, que les choses elles-mêmes ont un rythme. Un câble ne résiste pas à une traction brutale, que le fer se rompt si l'on ne respecte pas d'une certaine façon, d’une certaine manière, sa mélodie et son rythme.

 

Il y a dans toute la nature, dans tout l'univers, un certain rythme qui demande à être respecté, un certain ordre qui demande à être compris, un certain appel qui est toujours fait à notre respect, et à notre amour ! Et la création ne peut jamais être en équilibre, si nous ne sommes pas nous-même dans une relation vivante avec Dieu. Et que cela ne soit pas simplement des vues de poète ou de savant, nous en avons la preuve lorsque nous entendons cette admirable exégèse de saint Paul aux Romains (Rm. 8:19-22) qui nous dit que la création est dans les douleurs de l'enfantement. Elle pousse un grand cri de gémissement en attendant la révélation de la gloire des Fils de Dieu. L'univers est blessé, d'une certaine manière, comme Dieu est victime parce que une volonté mauvaise, une volonté avaricieuse, une volonté possessive s'est opposée à l'amour de Dieu.

 

Il est de la plus haute importance, disais-je à ce médecin, il est de la plus haute importance que nous soyons convaincus de l'innocence de Dieu. Il est de la plus haute importance que le mal ait cette dimension atroce qui révèle une blessure divine. Parce que s’il n'y avait pas en effet, dans la création, s'il n'y avait pas dans la fragilité d'un petit enfant, s'il n'y avait pas dans la sensibilité d'un homme ou d'une femme, une dimension divine, une présence de Dieu confiée à notre conscience et à toute conscience, le mal n'aurait pas cet aspect horrible qu'il a pris dans les camps de concentration, qu'il prend, par exemple, dans ce livre dont on a parlé justement d'ailleurs comme d'un grand livre, qui est Le dernier des justes (d'André Schwarz-Bart, Goncourt 1959). Si le mal peut nous inspirer une telle horreur, si la cruauté peut prendre un aspect si abominable, c'est justement parce que, il y a dans la création une dignité infinie dont le mépris, dont la méconnaissance, détruisent l'univers de Dieu comme ils transpercent son cœur et suscitent la Croix où tous les maux du monde vont être assumés par l'Amour de Jésus pour que l'ordre éternellement voulu par Dieu puisse être restauré.

 

Il est donc parfaitement clair que chaque fois que nous ouvrons l'Évangile, chaque fois que nous lisons la Bible, chaque fois que nous pensons au message de Jésus – ou au message de l'Église, c'est le même – il nous faut toujours entrer, pour le comprendre, dans le dialogue de la vie intérieure, dans le dialogue du silence, dans le dialogue de la générosité et de l'amour. Car c'est là seulement que les paroles du Christ, que les paroles de l'Église, deviennent intelligibles parce que nous sommes dans ce monde en Tu auquel fait allusion le vieux rituel hindou lorsque il fait dire au fiancé à sa fiancée : Tu es moi.

 

Et justement ce rappel que je viens d'esquisser du péché originel, en nous rappelant l'immensité de notre responsabilité, en donnant à notre liberté la Croix pour mesure, cette doctrine ou plutôt cette confidence admirable fait appel à toutes les énergies de notre esprit et de notre cœur pour tarir la source du mal. Et ce Carême où la pénitence corporelle est réduite à rien, doit nous solliciter d'autant plus de ne pas ajouter le moindre atteint à la douleur du monde, et de faire conspirer toutes nos forces à la diffusion de la joie de Dieu.

 

Le Carême ne doit pas prendre pour nous ce visage ravagé d'une pénitence que nous ne faisons pas d'ailleurs ! Il doit prendre pour nous le visage de la joie que nous offrons. Car chaque fois que nous nous retiendrons d'infliger aux autres une blessure, chaque fois que nous essaierons de prévenir une douleur, chaque fois que nous ferons naître la joie, là où il y avait de l'amertume, nous contribuerons à réaliser cette création qui ne peut être qu'une histoire à deux, où notre oui est absolument indispensable à la réalisation du plan de Dieu.

 

Ah ! Ce n'est pas une petite chose que Dieu nous propose ; il ne nous traite pas comme des étrangers, et comme des esclaves ! Il remet entre nos mains l'univers tout entier parce que justement il veut faire de nous des créateurs et qu'il attache à notre oui une importance tellement essentielle qu'il ne peut rien accomplir sans notre consentement.

 

Nous voulons donc, ce soir, mettre notre oui dans celui de Jésus qui va éclater dans le mystère de l'autel qui est le mémorial de la Croix, et nous demanderons à notre Seigneur de nous préparer au mystère pascal, en nous demandant chaque jour la joie que nous sommes capables de donner aux autres.

 

Nous pouvons nous avancer vers le mystère de la Résurrection en apportant au Seigneur cette gerbe d'amour faite de toutes les petites joies que nous aurons pu semer sur notre route au cours de chacune de nos journées, nous serons entrés dans l'esprit du Carême qui veut justement tarir avec notre concours la source du mal, afin de faire éclater l'innocence de Dieu et de réaliser avec le concours de sa Présence qui ne nous manque jamais, et de sa grâce qui nous est toujours donnée, cette beauté du monde que les poètes ont pressentie, que les musiciens ont chantée, que les savants découvrent, mais qui est loin d'être encore accomplie puisqu'il y a encore tant de douleurs et tant de blessures.

 

Mais justement, il nous appartient de travailler à panser ces blessures, à diminuer ces douleurs et à accomplir notre mission de joie qui est le testament du Seigneur, qu’il nous a laissée comme de ses dernières paroles : « Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn. 15:11 ).

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne, pour le 4ème dimanche de carême 1960. Textes: Gal. 4:22-32; Jn. 6:1-15. Publié dans « Ta Parole comme une source » (*)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte. Attention, les premiers mots ne sont pas sur cet enregistrement audio.

 

Ce temps de Carême, où nous nous trouvons, peut faire penser […] les jeûnes de Gandhi sont célèbres pour avoir fait reculer l'occupation anglaise et avoir acheminé l'Inde vers son indépendance ; mais il n'y a aucun doute que ces jeûnes répondaient dans l'esprit de Gandhi à quelque chose de bien plus profond encore : à une libération de lui-même qui l'entraînait constamment à cette victoire sur la biologie, qu'il a consacrée d'ailleurs par le vœu de chasteté, accompli dans la trentaine et observé intégralement jusqu'à sa mort à l'âge de près de 80 ans.

 

Ce grand homme qui est l'honneur de notre siècle savait que nous avons une vocation de dignité, de grandeur et de beauté qui exige la reprise en main de notre corps, selon d'ailleurs la prière de la liturgie d'aujourd'hui, dans la secrète, qui implore la sainteté, non seulement de nos esprits, mais aussi celle de nos corps.

 

Il y a là quelque chose qui nous émeut infiniment parce que, il est impossible de réaliser l'unité humaine, l'harmonie de notre existence, si l'on met le corps d'un côté et l'esprit de l'autre, et si on les établit dans une continuelle contestation et rivalité, comme s'il fallait nécessairement dévaloriser le corps et l'anéantir, pour exalter l'esprit.

 

Il est certain que certaines formules peuvent nous induire en erreur, comme celle que l'on attribue à saint Pierre d'Alcantara, d'avoir fait un pacte avec son corps, de ne jamais lui laisser la paix jusqu'à sa mort. Ces expressions excessives ne répondent pas à l'harmonie et à la beauté de la liturgie qui nous rappelle aujourd'hui que nos corps sont appelés à la sainteté comme nos esprits.

 

L'être humain doit constituer une parfaite unité, et il est esprit dans sa chair autant que dans sa pensée, et si justement la personnalité en nous doit imprimer sa direction à tout notre être, il faut que notre chair aussi puisse devenir musique ; ce qu'elle fait d'ailleurs si aisément, comme nous en avons tous l'expérience.

 

Notre sensibilité peut vibrer à la musique, et il n'y a pas de musique sans cette vibration ; comme elle peut vibrer à la peinture, comme elle peut vibrer au spectacle de la nature, et il n'y a pas d'émotion si notre sensibilité ne vibre pas ! Il y a donc dans notre chair une vocation spirituelle, une vocation d'éternité, qui prélude déjà à la divine résurrection. C'est dans cette perspective qu'il faut entendre le Carême dont les observances pénitentielles ont été réduites à rien, mais qui ne nous en appelle pas moins à cette discipline harmonisante, qui veut justement que nous établissions notre corps dans la liberté, dans la dignité, et dans la beauté.

 

J'étais frappé à une sépulture, à laquelle je prenais part un jour, à constater – je ne dis pas chez les parents du défunt, mais chez les sympathisants, chez les amis présents par convenance à cette cérémonie – de la laideur de certains hommes et de certaines femmes engagés, disons, dans la soixantaine ou au-delà, de l'épaississement, de la lourdeur, de la rigidité de leurs traits. Je me demandais pourquoi ils s'étaient laissés enlaidir à ce point ! Il est clair que, il y a une espèce d'offense à la Présence divine chez un chrétien, à laisser la biologie, chez lui, prendre le pas sur la liberté. Le témoignage que nous avons à rendre à Dieu, nous avons à le rendre dans notre corps tout autant que dans notre pensée, et il est absolument impossible que la beauté de Dieu, que la grâce du Seigneur, s'attestent dans un corps difforme par sa propre faute. Il ne s'agit pas de difformités physiques qui sont congénitales ou qui résultent d'une maladie et qui peuvent parfaitement comporter une immense beauté si la personne exerce sur tout l'être son rayonnement créateur. Car la beauté que nous avons à instaurer dans notre corps est une beauté qui jaillit du dedans.

 

Ce qu'on voit chez certains artistes comme Clara Haskil, qui sont tellement musique, qu'on ne voit plus en eux que la musique ; et s'ils sont tellement musique, c'est justement parce qu'ils ne pensent plus à eux, c'est parce qu'ils sont suspendus dans une contemplation qui les oriente tout entiers vers la divine Beauté, c'est parce qu'ils la respirent, c'est parce qu'ils en vivent, c'est parce qu'elle structure tout leur être, et que elle devient en eux leur unique visage.

 

Il est clair que la beauté humaine, c'est cette beauté-là : une beauté qui sourd et qui jaillit de l'intérieur, et qui imprime dans toutes les fibres de la chair la lumière pacifique et sereine de l'esprit.

 

Mais ceci est indispensable s'il est vrai que notre corps est appelé à la sainteté ; car la sainteté pour un chrétien, ce n'est pas autre chose que le rayonnement de la Présence même de Jésus-Christ. La sainteté pour un chrétien, c'est quelqu'un ! La sainteté pour un chrétien c'est la vie divine, c'est la vie éternelle qui s'imprime déjà maintenant en nous, qui s'enracine dans toutes les fibres de notre être et qui devient un témoignage lumineux de la Présence de Dieu.

 

Saint Paul nous donne à entendre que le mariage est un immense mystère, un mystère qui s'enracine dans l'union nuptiale du Christ et de l'Eglise. En donnant au mariage cette dimension mystique, il est clair que saint Paul, envisage cette conséquence qui a été tirée par une théologie très profonde, à savoir que les époux qui sont les ministres du sacrement, demeurent toute la vie l'un pour l'autre une source de grâce, et sont l'un par rapport à l'autre, une sorte de vivant sacrement. Et ils le sont, bien entendu, par tout leur être, par leur corps aussi qui a été sanctifié par ce sacrement et qui doit devenir pour l'autre une continuelle communication de Dieu. Et pourquoi pas ? Pourquoi, au lieu d'envisager toujours la chose par le plus bas, du côté de la biologie, pourquoi ne pas les envisager par le plus haut, du côté du sacrement et de notre vocation d'éternité ?

 

Il est parfaitement clair que nous avons à créer notre corps, que nous avons à créer notre personnalité et que c'est finalement une seule et même chose ! L'être humain a bien des racines biologiques, il naît bien d'une certaine façon – à la manière de l'animal et de la terre et de la biologie, et de l'espèce et de la race ! – mais cela n'est que le commencement ! il naît avec une vocation d'humanité, une vocation de dignité, de liberté, de beauté et de sainteté.

 

Notre corps ne peut pas nous être donné dans cette dimension divine, c'est à nous de l'instaurer en nous, de la développer et d'aller continuellement vers notre jeunesse.

 

Il n'y a aucun doute que le Carême, précisément parce que il nous ouvre sur la Résurrection, parce qu'il n'est que le prélude de cette commémoration éternelle de la victoire du Christ sur la mort, il n'y a aucun doute que, il veuille imprimer en nous ce sentiment que notre vie doit être chaque jour, et chaque jour davantage, une victoire sur la mort.

 

Le chrétien n’est pas quelqu’un – ne peut pas être quelqu'un – qui se morfond dans la méditation de la mort, en se disant qu'il est condamné à se réduire en poussière, c'est quelqu'un au contraire, qui est appelé chaque jour à se construire du dedans, à pénétrer les fibres de sa chair de la vie divine, à aller vers sa jeunesse immortelle, à aller vers sa naissance éternelle, de manière à ce que la mort ne soit plus la dissolution de lui-même, mais le dernier élan d'une vie unifiée vers la source éternelle.

 

Il y a quelque chose d'insoutenable et d'intolérable dans cette prédication de la mort, quand elle n'est pas axée, précisément, sur la Résurrection du Seigneur et qu'elle n'est pas – de propos délibéré – une invitation à triompher de la mort.

 

Dans une vie normale – je veux dire chrétiennement normale – la biologie devrait sans cesse être surmontée. La biologie devrait sans cesse être intériorisée, et les passions devraient être si bien harmonisées, que en atteignant leur plénitude au niveau du Cœur de Dieu, elles deviennent le clavier des vertus. Les saints sont toujours de grands passionnés, mais des passionnés, justement, qui se sont établi dans cette musique silencieuse qu'est la vie divine. Ils n'ont rien sacrifié de leur vitalité, ils l'ont simplement coulée dans le chemin de la grâce, ils se sont laissé emporter par l'immensité de l'Amour divin qui est la passion la plus brûlante qui soit, et qui consume éternellement le Cœur de Dieu. Et c'est dans cette passion divine qu'ils ont donné, à tout leur être, cette possibilité de devenir un témoignage, et qu'ils ont fait de leur corps un sacrement qui communique la Présence du Christ.

 

Le christianisme qui est contenu dans l'Évangile, qui la Bonne Nouvelle par identité puisque Évangile veut dire Bonne Nouvelle, est justement cet appel toujours nouveau à une nouvelle naissance, à la dignité, à la grandeur, à la jeunesse, à la beauté, à la victoire sur la mort, à la résurrection. Et il faudrait justement que notre idéal fût tout empreint de cette divine passion et que nous ayons ce désir de vivre avec une intensité toujours plus grande pour rendre témoignage à ce Christ qui est la vie, en qui tout est vie, et en qui la vie – comme dit magnifiquement saint Jean – devient la lumière des hommes (Jn. 1:4).

 

Ah ! Je comprends et j'admire cette femme, atteinte d'un cancer à l'estomac, qu'elle savait définitivement insurmontable, qui entrevoyait sa mort comme une réalité prochaine et qui refusait toujours de recevoir autrement qu'avec une blouse de soie, comme si elle était encore dans sa vie sobrement mondaine. Elle ne voulait pas, justement, laisser percevoir aux autres les stigmates de la maladie et voulait leur offrir jusqu'au bout la grâce et la lumière de son sourire !

 

Un chrétien ne doit pas vieillir. Si le vieillissement signifie justement le triomphe de la biologie sur la liberté, de la laideur sur la beauté, du laisser-aller sur la dignité, un chrétien ne doit pas vieillir. Parce que il est axé sur l'éternelle jeunesse de Dieu, et qu’il a à rendre témoignage à sa Présence dans son corps aussi bien que dans son esprit, qui d'ailleurs ne peut se communiquer aux autres qu'à travers son corps.

 

Le Christ, qui est le libérateur, le révélateur de notre liberté, est venu conférer la grâce à nos corps aussi bien qu'à nos esprits, et nous initier à cette jeunesse éternelle qui nous appelle chaque jour à résister à la pesanteur de notre biologie. Il faut porter remède à la racine du mal. Il ne faut rien s'accorder dans cette direction, car dès qu'on cède à ses humeurs, à sa fatigue, à son usure, dès qu'on étale autour de soi ses propres souffrances, on finit par se laisser dominer par sa pesanteur, et un jour vient où l'on donne ce spectacle : épaissi, alourdi, enlaidi, difforme, porté par sa biologie parce qu'il a refusé justement de l'assumer, de la porter et de la transfigurer.

 

C'est donc dans cette perspective qu'il nous faut envisager la suite de ce Carême - non pas du tout comme une pénitence dans laquelle on se morfond ; mais tout au contraire, comme une conquête toujours plus ardente de notre liberté, de notre dignité, de notre jeunesse et de notre beauté.

 

C’est par là que nous pourrons, sans même y songer, comme l'artiste qui est devenu tout entier musique ne pense pas à soi, ni à l'effet qu'il fait, mais justement agit d'autant plus profondément qu'il est tout entier perdu dans la Beauté, de même nous, si nous arrivons à cette harmonie de tout l'être, à cette unité musicale de notre chair accordée à notre esprit dans la respiration de Dieu, nous porterons dans le milieu où nous vivons, sans même y penser, le reflet de sa grâce, et la joie de sa lumière.

 

Je me souviens toujours, avec émotion, de cette nuit de Noël passée dans un grand monastère où il n'y avait pas assez d'autels pour que chaque prêtre pût célébrer la messe de minuit, et où ce privilège était réservé aux plus anciens. Alors c’étaient toutes ces têtes chenues, d’ailleurs tout illuminées par leur foi, qui s'en allaient, escortées par un frère portant une petite lumière, vers l'autel où ils allaient célébrer l'éternelle enfance de Dieu. Et je sentais alors toute la majesté qu'allait prendre, sur leurs lèvres, le mot qui nous initie au mémorial de la Croix qu'est la divine liturgie : "J'irai à l'autel de Dieu, au Dieu qui remplit de joie ma jeunesse " (Ps 43:4).

C'était juste ! Le choix était conforme à l'Évangile, c'était les plus anciens qui allaient célébrer l'enfance de Dieu parce que, normalement, ils en étaient tout près, parce que normalement ils avaient pu triompher de leur biologie et que ils allaient bientôt entrer dans leur éternelle naissance.

 

C'est cette joie que nous voulons recueillir dans la secrète d'aujourd'hui, en demandant justement la Sainteté de notre corps et de notre esprit, en formant en nous la ferme résolution de ne jamais nous laisser envahir par notre biologie, de ne jamais nous laisser vieillir, mais de remonter le courant de l'athérosclérose en gardant toute la souplesse de notre pensée et toute la jubilation de notre amour, pour entrer justement dans la perspective de ce Carême qui nous prépare à la Glorieuse Résurrection, en redisant le mot magnifique du psalmiste : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je chanterai la joie du Seigneur " (Ps 118:17)

 

 

(*) TRCUSLivre « Ta parole comme une source, 85 sermons inédits »

Publié par Anne Sigier, Sillery, août 2001, 442 pages

ISBN : 2-89129-082-8