-- De juillet à septembre 2012

Père Emmanuel Latteur, Monastère de Chevetogne,

Avec l'enregistrement direct en audio de cette conférence du père Latteur, une partie questions/réponses suit l’intervention, qui n'est pas reproduite dans le texte ci-dessous. Dans cette dernière partie, la qualité audio des questions du public est très médiocre ; cependant, les réponses sont plus audibles.

 

 

Introduction. 1

I) – Premièrement. La tentation de repli identitaire 1

II) – Deuxième aspect ou titre. La communauté ecclésiale est une communauté de communion 5

III) – Troisième aspect. La nouveauté du Christ 8

IV) – Quatrième aspect ou titre : " Il m’efface " 10

Conclusion. 12

Cinq petites remarques

Introduction

Merci infiniment pour ces mots aimables ; merci aussi de m’avoir tiré d'une modeste province de Belgique pour venir partager votre amitié Zundel qui je le sais, est aussi une passion ! De Dieu, passion du Christ ! Une passion de l’amour fraternel, et c’est certainement aujourd’hui pour nous, une occasion d’échanger, de faire circuler cette joie que nous avons de côtoyer un merveilleux penseur qui s’est éteint il y a 25 ans, et qui plus que jamais nous paraît actuel. Il me semble que c’est ce que nous découvrons tous les jours en le lisant. Je voudrais, si vous le permettez, parcourir cela. A propos de ce thème qui est celui de cette journée, " ensemble et seuls, pistes d'œcuménisme "

On ne peut tout dire bien entendu en quelques minutes sur un sujet aussi vaste et qui couvre finalement toute l'œuvre de M. Zundel. Si vous le permettez, je m'en tiendrai donc à souligner quatre aspects de sa réflexion sur ce thème. Je les intitule : premièrement La tentation de repli identitaire ; deuxièmement la communauté ecclésiale est une communauté de communion ; troisièmement la nouveauté du Christ ; et quatrièmement, ce mot que j’ai entendu avec vous au moment où je suis entré dans cette salle, " Il m'efface ".

 

I) – Premièrement. La tentation de repli identitaire

Dom Lambert Beauduin, le fondateur du monastère d'Amay-Chevetogne, a, selon un de mes confrères, connu trois grandes périodes dans sa vie. D'abord il était prêtre aumônier du travail à Liège, et s’est occupé des problèmes de justice sociale auprès des classes les plus défavorisées. Mais en approfondissant cette question, il s'est aperçu que la liturgie n’était pas suffisamment connue, et n’était pas suffisamment source de justice, de paix, de joie dans le peuple chrétien ; de vie spirituelle. Et s’étant rendu compte de cette coupure du peuple chrétien par rapport à la liturgie, il a décidé de se faire moine au Mont-César à Louvain. Où il est devenu un des pionniers du "mouvement liturgique". Mais – c’est toujours comme cela quand on travaille une question, on est entraîné vers d’autres - en travaillant la liturgie, il a découvert l'urgence de l'union des chrétiens, et il a fondé dans ce but le monastère œcuménique d'Amay-Chevetogne. Et je pense quatrièmement que s'il avait vécu plus longtemps – il est mort en 1960 – il aurait dû affronter une quatrième étape: celle de la crise de l'Eglise, et donc aussi de l'œcuménisme comme nous l’affrontons aujourd’hui. Et par là, il aurait rejoint M. Zundel dont nous allons montrer que ce fut une des préoccupations majeures des 20 dernières années de sa vie. Il aurait, comme lui, j'en suis persuadé, insisté sur l'urgence de la désappropriation et de l'union mystique au Christ pour la réussite du dialogue œcuménique. Si vous le permettez, je voudrais parcourir rapidement quelques étapes de sa réflexion, de ses accents, et des moments principaux de cette période de 1955 à 1974.

En 1955, il y avait l’homélie que vous venez d’entendre, à Lausanne, où il souligne les risques d’une religion communautaire trop fixée sur l’appartenance géographique et donc politique.

En 1959, au mois de juillet, au Liban, il dénonce le danger d’un faux messianisme comme celui dans lequel les apôtres ont si longtemps failli tomber ! Car ce n’est qu’en état de pauvreté que l’on peut vraiment rencontrer Jésus. On ne peut pas se l’approprier, et nous devons nous défier de toute ambition individuelle et nationale. Danger de la religion du groupe. Au mois d’août de la même année, il prêche une retraite aux franciscaines du Liban, qui est publiée dans " Je parlerai à ton cœur ", et il y a là un grand texte sur la crise du Liban, sur lequel nous allons revenir. Après le concile, nous allons voir s’accélérer sa préoccupation qui va devenir comme une hantise à cet égard. Il souligne que la raison de la contestation universelle dans l’Eglise, c’est surtout que l’on a situé Dieu à l’extérieur, dans un régime où la religion a été un événement collectif. C’est le thème de sa prédication en 1969 à Matarieh en Egypte.

En 1971, nous allons voir les choses s’accélérer, quand la confusion et les remises en question semblent atteindre leur sommet, il reproche aux chrétiens et aux prêtres de se ruer naïvement vers l’homme, en l’acceptant tel qu’il est et consacrant ses instincts.

En février 1972, c’est la retraite qu'il prêche au Vatican. Il faut voir cette préoccupation dont nous venons de parler comme étant l’arrière fond de cette retraite qu’il prêche au Vatican. " Quel homme et quel Dieu ", il signale les ravages produits par une conception trop extérieure de Dieu. Citation : « L'homme naît de ce dialogue silencieux avec l'Hôte mystérieux qui l'affranchit de soi, en le faisant passer du donné qu'il subit au don où il s'accomplit. » p. 25.

En mars 1972, à Beyrouth, il montre que la destruction du sens des valeurs, des absolus, des exigences morales est étroitement liée à une situation où tout serait fixé d'avance par un Dieu Maître tout puissant, qui a déjà décidé de tout, y compris de ceux qui sont damnés et de ceux qui sont sauvés.

En mai de la même année, au Caire, il donne de très longues conférences pour indiquer que « la crise de l'Eglise ne se serait pas produite si le mystère de l'homme avait été perçu et reconnu comme aussi profond que le mystère de Dieu ». La crise de l'Eglise tient avant tout à une certaine conception de Dieu situé dehors.

En août 1972, dans ses entretiens avec le Père Barbe, il n'a pas peur de déclarer tout bonnement : « nous nous sommes trompés de Dieu » ; car « si Dieu est Trinité », c’est important ce qu’il dit ici, « Il est totalement dépouillé… et cela change notre notion même du Dieu Créateur ». Et « Le tournant que l'Eglise a à prendre, c'est celui-là. » Or dit-il, « l'Eglise hésite… et elle est en porte-à-faux ».

L’année suivante, 1973, avril, à Timadeuc, il souligne que le désarroi des chrétiens est qu’ils ne savent plus dans quelle direction trouver l’homme et dans quelle direction trouver Dieu.

En janvier 1974, il donne à Maurepas, dans les Yvelines une très longue conférence sur le thème douloureux de la désertion des églises. A l’époque, à peine 700 personnes sur 18.000 habitants de Maurepas. Et il a l’audace, et l’enthousiasme d’un prophète, pour situer la solution au niveau de la compréhension de la pauvreté et de la générosité Trinitaire.

En 1974 encore, publié dans " Témoins d'une Présence " : « Si l'Eglise doit surmonter sa crise, elle ne le pourra que par cette voie : il faut retrouver le sens mystique du christianisme… et revenir à l'homme, … jusqu'à ce que Dieu circule comme la respiration même de la liberté, comme le sourire de l'Amour. »

En février 1974, ici à Paris, au Cénacle, il précise : « Notre dignité vole en éclats si elle ne repose pas sur la présence de l'Infini. »

Nous voyons, c’est toujours cette même préoccupation qui devient une hantise pour lui. Ensemble et seuls, sans collusion nationale et politique. Or nous sommes témoins aujourd'hui un peu partout d'un repli identitaire autour d'une religion mélangée de nationalisme, repli qui provoque plus que jamais rivalités, haines, guerres. Mentionnons simplement les événements récents d’Irlande du Nord, de Bosnie-Serbie, de Macédoine-Kosovo, de Palestine-Israël, problèmes de l'uniatisme un peu partout mais en particulier avec les différentes obédiences, les problèmes en Ukraine et en Roumanie. Situations souvent explosives! Et qui le seront sans doute de plus en plus.

Certains de ces textes de M. Zundel semblent avoir été écrits me semble-t-il pour aujourd'hui, par exemple celui de 1959, ayant trait à la crise religieuse et politique du Liban, souvent attisée par d'autres états, M. René Habachi nous le redirait. De tels textes ne demeurent-ils pas singulièrement actuels aujourd'hui dans la tentation que nous constatons un peu partout de repli inquiétant des communautés ecclésiales sur leur identité nationale, et souvent avec l'appui de l'Etat ?

Je me permets donc de vous citer un texte pris entre bien d’autres mais qui me paraît révélateur de cette actualité. Ecoutez ceci :

« Nous voyons bien aujourd'hui combien est tragique cette situation dans ce cher Liban… où nous sentons que ce confessionnalisme qui oppose tout le temps une religion à l'autre, et qui est une catastrophe pour le pays lui-même et une menace perpétuelle pour la religion, puisque, finalement, on n'est pas libre de la choisir, et que chacun est enfermé dans son groupe et, qu'il le veuille ou non, il est obligé d'y demeurer. Cette situation est tragique et absurde, absurde parce qu'elle oblige constamment les gens, des gens qui habitent le même territoire, … à dresser des barrières les uns contre les autres, à se considérer perpétuellement comme des ennemis les uns des autres. »

« Et vous savez bien quel est le terrible problème des réfugiés palestiniens. » Ajoute-il. « On sait très bien que, si on les absorbe, c'est fini; les musulmans auront une grosse majorité, les chrétiens se sentiront minoritaires et ils devront se refermer sur eux-mêmes, comme ils l'ont fait pendant des siècles sous le régime turc. Alors, ils se regardent, ils se pèsent les uns les autres, ils calculent les naissances des uns et des autres, parce qu'ils sentent que l'équilibre à chaque instant peut être rompu. Nous sommes encore dans ce terrible Moyen-âge où il y a des quartiers musulmans, où il y a des districts chrétiens, où, pratiquement, il est presqu'impossible aux uns d'habiter au milieu des autres… Et cette situation est effroyable, inhumaine, profondément anti-chrétienne ou anti-religieuse, puisque la religion devient un prétexte à la guerre civile, que la religion ne peut plus être un geste libre et qu'elle s'identifie avec le groupe, si bien que les prêtres eux-mêmes sont entraînés dans une politique qui leur fait perdre si souvent leur visage de prêtres de Jésus Christ, puisqu'ils sont obligés d'épouser la querelle de leur groupe et de prendre parti pour ou contre, au lieu d'ouvrir à tous le Cœur de Jésus Christ. Il est donc bien clair que cette religion du groupe devient un obstacle à la liberté, … Il ne faut pas s'étonner donc, que là où le groupe est religieux, comme là où il est anti-religieux, … on ait le sentiment que la liberté est asphyxiée. »

« …Alors la religion est comme un impôt à payer, comme elle l'était sous le judaïsme, comme elle l'était au temps de Notre Seigneur qui a été la victime de ce système et dont le procès a été monté sur cette donnée : Il est l'ennemi de la nation, parce qu'il n'observe pas les coutumes de la nation, parce qu'il introduit des idées nouvelles qui sont une menace pour la foi traditionnelle. »

« Il faut bien le dire, » continue Maurice Zundel, « l'Évangile introduit quelque chose d'entièrement nouveau, parce que l'Évangile va prendre l'homme de l'intérieur. Plût au Ciel que les chrétiens s'en fussent souvenus ! Si les premiers soins des empereurs chrétiens n'avaient pas été de faire de l'Église une police ! » Leur police… « Parfois on a vu, sur le même siège, grâce au jeu de la politique impériale, un évêque d'un type, puis le lendemain un évêque d'un autre, puis le surlendemain un évêque d'un autre encore, si bien qu'il y avait une multitude de hiérarchies qui se succédaient les unes aux autres et constituaient naturellement l'aliment de schismes qu'il était dès lors extrêmement difficile d'éteindre. Mais on n'a jamais eu l'idée de la liberté, qui est pourtant inscrite au cœur de l'Évangile. » Vous trouverez ce texte dans " Je parlerai à ton cœur ", p. 50-52.

Et j’aimerai conclure ce premier paragraphe par cette constatation navrée que le Père Debains a publiée dans " Un autre regard sur l'homme ", à la page 58, mais dont nous ignorons malheureusement la date. Citation : « Dieu apparaît alors comme un immense gouvernement... » Ailleurs il dira pyramidal; « et la religion où Il s'exprime sur la terre en est un autre, symétrique du sien. La Chrétienté (l'Eglise) est un immense camp retranché qui s'arme contre l'infidèle au-dehors, et contre l'hérétique au-dedans. Il s'agit d'obéir, d'être soumis, d'admettre la Tradition et d'être fidèle à toutes les prescriptions du gouvernement divin. C'est là le Moyen-âge dont il faut absolument sortir si le monde moderne, justement fier de ses découvertes, veut continuer à trouver en Dieu sa fin, son espace, sa lumière et sa joie. »

 

II) – Deuxième aspect ou titre. La communauté ecclésiale est une communauté de communion

Une telle communauté suppose que l'on dépasse le niveau de l'ordre biologique et défensif du “ groupe ”. « Il faut changer de niveau, il faut changer d'étage ! » Ne cesse de rappeler Maurice Zundel.

S’il reconnaît que « la religion communautaire, c'est une chose nécessaire évidemment, et à laquelle il faut être absolument fidèle, elle ne suffit pas ». Il conteste énergiquement que la communauté ecclésiale soit une communauté de " masse " où l'on agglomère, où on coagule des êtres réduits à des objets, et où on les manipule sans respect de la conscience et de la personne. Il s'agit au contraire d'une communauté de communion c'est-à-dire d'une communauté où on est à la fois " ensemble et seuls " dans un échange vivant, mystérieux, joyeux et vivifiant. Cela suppose que l'on dépasse de l'intérieur le niveau d'une communauté gouvernée par des impulsions jalouses, politiques, rivales, possessives, disons même animales et grégaires du " groupe ", où l'homme est, citation : « sans distance avec lui-même, … se cogne à l'objet qu'il ne peut être, fuyant le sujet qu'il voudrait être… » [[1]] Il faudrait donc que l'Eglise rejoigne chacun de l'intérieur en respectant et suscitant sa dignité.

J’aimerais citer ici un grand texte, semble-t-il de " Croyez-vous en l’homme ? " pages 61 et suivantes :

« L'Église, n'est pas un ghetto ou même un peuple élu ; où un peuple élu s'enferme dans sa bigoterie. Elle est sans frontière comme le Christ lui-même. Comment ne voudrait-elle pas parler à ceux qui se croient dehors » – il y a tout le thème de l’athéisme, finalement ouvert à Dieu – « et qui la confondent encore avec un pouvoir tyrannique, le langage de leur majorité humaine, dont la revendication est le cri de leur dignité blessée vers l'Amour qui en est l'éternelle et inviolable caution. Mais, comme il n'est de parole efficace que celle que l'on devient, ce langage ne sera entendu que si les chrétiens, clercs ou laïcs, engagent résolument toute leur vie dans un témoignage créateur de justice et de respect qui révèle Dieu comme le fondement, en chacun, de la dimension infinie que l'humanité moderne, éveillée par sa révolte au sens de sa grandeur, et, par la science au sens de sa puissance, entend donner à son effort et à son avenir. Il n'est d'autre méthode concevable, aussi bien, pour obtenir son attention, que de combler son attente. » Fin de citation.

En chacun de nous, la nature (notre appartenance au groupe, notre naissance, notre dépendance biologique, familiale, éducative, etc.) " précède " l'apparition de la " personne " qui ne se crée que par un constant " dépassement " de nous-mêmes, par la rencontre personnelle de la Présence. Ce " dépassement ", ce " décollement " Zundel ne cesse de nous montrer qu'il peut commencer par l'œuvre de la grâce divine qui nous travaille dans la vie de tous les jours à partir – comme vous l’avez entendu tout à l’heure – de la beauté, de l'art, de la science et de l'amour, car, citation : « L'esprit s'atteste en nous, … comme une puissance de dépassement capable de nous soustraire aux limites d'une biologie qui nous réduit à un pur donné ». [[2]]. Aussi ne cessera-t-il de souligner la " valeur " de tout ce qui nous arrache à nous-mêmes et favorise une désappropriation de soi dans le don de soi. « Ne craignons pas, » – écoutions-nous il y a instant – « de suivre les suggestions de l'art, de la musique, de la science, du sport et de la beauté sous toutes ses formes visibles ou invisibles, parce qu'il importe que tous les plans de notre être soient nourris, aimantés, séduits par la Présence et la Beauté de Dieu. » [[3]]

Aussi à cet égard, une des plus belles images, me semble-t-il, qui nous soit donnée de cet échange vivifiant que l'on devrait toujours trouver dans l'Eglise, entre " ensemble et seuls " est bien celle de la musique écoutée ensemble et "religieusement" dans un concert. Nous y faisons l'expérience de ce que " ensemble et seuls " ne sont pas contradictoires, bien au contraire ! Zundel recourt fréquemment à cette image lorsqu'il veut exprimer cette unité créée entre les nombreux hommes par une intériorité silencieuse, une unité de communion.

J'ai pu personnellement faire cette expérience de façon étonnante un jour à Rome, où Arthur Grumiaux était venu, et il accepta de donner le soir, dans une salle[?] semblable à celle-ci – un peu plus grande – une chacone de Bach. Il joua dans la pénombre du soir, les rideaux tirés et les lumières occultées. Et la communication fut telle, dans le recueillement de tous et de chacun, il y avait 150 moines environ, que lorsque l'artiste eut terminé, tous restèrent plongés pendant de longues minutes dans un silence tel, qu’il confinait à l'adoration de la Présence, personne n'osant rompre le silence. Et Arthur Grumiaux confia à un de mes amis, qu'il n'avait jamais connu un tel auditoire, un tel silence et une telle communion. Et l'on ressent en de tels moments combien chacun est responsable alors, de ce climat, de ce silence comme de la qualité du tout. Et effectivement on y touche mystérieusement un Centre infini qui nous plonge dans l'admiration, l'oubli de nous-mêmes et nous invite à nous donner à une mystérieuse Présence. Vous savez d’ailleurs combien est chère à Maurice Zundel cette définition de Dieu comme " musique silencieuse. " C’est si beau, tiré de Jean de la Croix. L'unanimité se fait alors dans le silence personnel où chacun se laisse déposséder de soi dans un " suspens " spirituel où l'on s'ouvre à une Valeur qui nous dépasse, à la fois commune et personnelle. A cet égard, combien de fois n'exprime-t-il pas le souhait que les assemblées liturgiques introduisent dans ce silence d'unité ! Si nos liturgies ne respectent pas assez cette dimension, comment naîtra alors le respect entre les Eglises ? L’Eglise orientale attend beaucoup de notre part à cet égard. Ici, trois petites réflexions si vous me permettez. D’abord,

 

1) Zundel estime absolument indispensable ce passage de la vie sociale " en masse ", à cet échange de solitudes devenues à la fois " personnelles " et " universelles ". Citation de " L'homme passe l'homme ", p. 172 (ex. dans édition Vieux Colombier 1948) :

« Dès que l'on renonce à ce charlatanisme déloyal qui spécule sur la faiblesse de l'homme animal, dès que l'on fait appel à sa pensée, en l'enveloppant d'une atmosphère spirituelle, pareille à celle qui se dégage, dans un concert, de la musique dépouillée des grands maîtres, cette masse anonyme disparaît. L'individu retrouve son âme, et il entre peu à peu dans la solitude mystérieuse où la vérité, silencieusement, se révèle à lui. Et quand l'auditoire tout entier écoute ainsi, intérieurement, une communion ineffable s'établit, lumineuse, impalpable, où chacun se sent d'autant plus uni aux autres qu'il est plus complètement envahi par son recueillement. Ensemble et seul, échange de solitudes sous les auspices d'une Présence invisible qui les fait coïncider : tout le secret du bien commun est là, personnel et universel à la fois. » Et nous voyons, c’est ce qui fait l’Eglise, sous cette réflexion.

 

2) Deuxièmement, alors chacun devient " centre " de la communauté, grâce à un état d'oubli de soi et de "silence créateur" où chacun devient un " bien commun pour tous ". Nous lisons dans " Témoin d'une Présence ", p. 19 : « La communauté des personnes, la communauté spécifiquement humaine passe par la solitude de chacun… Ce bien infini ne s'atteste que si je le deviens, que s'il s'enracine en moi, que si je fais le vide pour l'accueillir. C'est donc chacun, c'est chaque personne qui est le centre de cette communauté proprement humaine. » Quand le Père Damien par exemple, accepte librement et consciemment de fumer la pipe utilisée par les lépreux de Molokaï, c’est pas la pipe qu’il regarde, c'est le cœur de chacun et de tous qu'il regarde et qu’il rejoint… Ou bien, quand une maman attend silencieusement longuement l'œuvre de la grâce dans le cœur d'un fils dévoyé par le mari ivrogne, elle est par sa prière et "son silence créateur" au centre du cœur de son garçon. Celui-ci d’ailleurs finira par dire : « Maman, jamais, je ne serais revenu, si tu m'en avais parlé ! » "Vie, Mort, Résurection" p. 68s. Et " Croyez-vous en l'homme ? " p. 108ss.

 

3) Troisièmement, tout homme est susceptible de cette profondeur et cette profondeur de l'homme débouche dans la profondeur de Dieu. Et c’est la vocation précisément de l'Eglise et sa Mission, que de maintenir à l'horizon de son regard tout homme comme centre possible portant la totalité du bien universel. C’est notre foi. C'est tout le thème " d'Itinéraire " 1947, et surtout de " Croyez-vous en l'homme ? " 1955, contenant de magnifiques exemples de la naissance de " l'homme possible " et de son développement. Souvenez-vous, le cas de cette petite fille tombée dans un puits et autour de laquelle toute l'Amérique s'immobilise en suivant les efforts des sauveteurs; tous sont suspendus à l’existence d’un seul. Ou encore celui du marin opéré sur un navire immobilisé dangereusement en pleine mer, menacé par des sous-marins… Le salut d'un seul apparaît alors comme la valeur unique pour tous ! Chacun est arraché à soi, et suscité à un don de soi. Et c’est pourquoi à l'horizon du regard, il ne faudra jamais se résoudre à la perte d'un seul. N’est-ce pas tout le message de Jésus, à propos de la brebis perdue ? Il n'y qu'une chose à exclure à cet égard, c'est l'exclusion ! [[4]] Au niveau de l'intention du moins, c'est la tâche de l’Eglise ! Comme il dira dans " Ton Visage, ma lumière ", p. 83 : « L'absence d'une seule âme apparaît comme une lacune impossible à combler, en sorte que l'horizon du christianisme sera sous un aspect tellement communautaire, qu'il sera absolument inconcevable que l'on puisse s'approcher de Jésus sans prendre avec soi tous les peuples et tous les hommes, davantage : tout l'univers. » Ensemble et seuls.

La mission de l'Eglise et donc de l’œcuménisme va jusque là ! En effet, ce que nous pouvons éprouver dans un concert, c'est ce qui pourrait exister au niveau universel, si l'on pouvait trouver un être – un être – dont les vertus d'oubli de soi et d'universalité rejoignait chacun dans son individualité la plus profonde et personnelle. Zundel en pressent l'appel, on pourrait presque dire, le gémissement, partout dans la communauté mondiale. Permettez-moi ici de me référer à ce splendide texte de " Croyez-vous en l'homme " p. 68ss :

« Ce qui pourrait exister, c'est une solidarité pour la promotion de l'homme en chacun, que chacun éprouverait comme un bien qui ne peut subsister en lui qu'en se communiquant à tous. Mais qui représente une telle possibilité dans ces joutes diplomatiques, où des potentiels de guerre se jaugent dans la coulisse, tandis que la violence suscite presque chaque jour, dans le sang, des conflits locaux dont la violence multiplie les points de friction ? La vérité nue, c'est que chacun des plénipotentiaires assemblés autour du tapis vert est le mandataire d'une biologie collective, en quête du compromis qui sauvera le mieux ses intérêts. Aucun n'est la voix d'une conscience universelle dont tout homme pourrait entendre l'appel.

Pour être cette voix, d'ailleurs, il faudrait avoir dépouillé toute frontière et vouer à chacun des milliards d'individus qui s'agitent sur la planète, un amour capable de s'identifier avec lui : jusqu'à susciter en lui l'espace de générosité [ou de liberté], où sa liberté pourrait jaillir comme un don offert à tous, comme un bien dont chacun se trouve comblé et à l'égard duquel nulle rivalité n'est possible. Il y aurait quelque chose de tragiquement ridicule, en effet, à se poser comme le représentant de l'humanité, sans la porter tout entière en soi et au niveau même où elle doit se constituer : par l'éveil, en chacun, de l'homme possible où chacun se reconnaît, au delà de toute différence et de toute partialité. Mais pour opérer un tel rassemblement, et sur une telle base, il ne suffirait plus d'être un homme, il faudrait être l'homme en qui chacun vient à soi. » Que c’est beau cela ! « Il faudrait être l'homme en qui chacun vient à soi. » « Ce qui est peut-être une manière de dire : il faudrait être Christ ». [[5]]

 

III) – Troisième aspect. La nouveauté du Christ

Le Christ par sa Présence est venu apporter une dimension nouvelle à la Communauté. L'Eglise ne peut Le rejoindre qu'en épousant son universalité, et son ouverture à toute créature. En exclure une seule, c'est rompre le contact avec LUI. [[6]]

Mgr Antoine Bloom – sans doute que plus d’un parmi vous connait et chéri, à juste titre – raconte combien en s'inspirant des récits hassidiques de Martin Buber je pense, il raconte l'épisode d’un Rabbin polonais juif du 18e s. qui disait : « Quand quelqu'un vient à moi, je me sens percé d'une telle compassion que je descends échelon par échelon jusqu’au plus profond de sa chute; et ensuite, quand je suis arrivé aux profondeurs mêmes, j'attache la racine de mon âme à la racine de la sienne et conscient que nous sommes UN, je commence à pleurer notre péché commun et alors, il est emporté dans ma repentance. »

Et bien il existe un être personnel concret qui a réalisé cette démarche, à l’égard de toute l’humanité, qui a " assumé " (j’ai trouvé 126 fichiers chez Maurice Zundel sur ce thème) et " pris en charge " toute l'histoire du cosmos. Cet être existe ! C'est la plus profonde conviction commune des Eglises ! C'est le Christ, Fils de Dieu et Fils de l'homme venu établir le Règne de Dieu dans ce ciel intérieur qu'est le cœur de l'homme, devenu sanctuaire de Dieu.

Je me permets ici, petite anecdote, en 1968, à Chevetogne, revenait d’Uppsala l’archevêque orthodoxe de Philadelphie aux Etats Unis, et nous lui demandions ses impressions de cette grande réunion du COE, et je le vois encore dans la pièce de notre chapitre, frapper de ses deux poings avec une énergie extraordinaire la table – j’ai peur de vous impressionner avec ce micro – et s’écriant : « jamais nous n’avons atteint un tel sommet de paperasses ! Et il n’est pas possible d’aller plus loin, tant que nous ne croirons pas que l’unité vient d’en haut, vient du ciel, nous n’arriverons à rien. »

Et bien, je crois que là encore, Maurice Zundel était extrêmement actuel. Car il a bien vu que la grande nouveauté du Christ, c’est d’installer le règne de Dieu dans le ciel intérieur qu’est le cœur de l’homme devenu sanctuaire de Dieu.

Maurice Zundel ne craint pas d'appeler la scène de la Samaritaine rapportée par Jean « une des plus grandes dates de l'histoire, parce que c'est la frontière marquée d'une manière décisive entre la véritable religion de l'Esprit et de la Vérité et toutes les superstitions qui logent Dieu en dehors, qui le mettent sur une montagne et qui supposent qu'on ne peut avoir avec Lui d'autres rapports qu'en s'attachant à un lieu déterminé. » " Je parlerai à ton cœur ", P. 39-40.

Nous trouvons dans " Emerveillement et Pauvreté ", p. 53ss, un passage superbe montrant combien le message de Jésus est un " message œcuménique " qui suppose que dans la structure même de son être, il ait lui-même une dimension œcuménique par une totale communion avec Dieu et une totale communion à l'homme qui le fait s'identifier au plus petit d'entre eux. Ici Maurice Zundel comme toujours se réclame ardemment du Concile de Chalcédoine en montrant – on voit combien les dogmes sont précieux, et combien ils peuvent être relus de manière moderne – en montrant combien la communion à la Personne du Verbe, de la nature divine et de la nature humaine lui permet radicalement cette double solidarité et identification avec Dieu et avec l'homme, solidarité qui le conduira d’ailleurs à la Croix, mais qui le constituera aussi comme axe de l’histoire de l'humanité. Et le fera désigner par Saint Paul comme Second Adam. C’est pourquoi Maurice Zundel parfois s’indigne en disant : « non, Jésus n’est pas juif. Il est second Adam, il faut remonter plus haut. » Nous rejoignons ici le fondement de toute unité ecclésiale, et de toute intercession et de toute la sacramentalité liturgique. Lisez à cet égard " Emerveillement et Pauvreté ", p.53ss.

 

IV) – Quatrième aspect ou titre : " Il m’efface "

Vous avez entendu tout à l’heure cette charmante anecdote de la petite fille sortant de l'église où elle a fait sa première communion avec toutes ses amies. Et alors que chacune commente bruyamment les robes, les brassards disait le père Zundel, et les mille détails de la cérémonie, cette petite à qui on demande ses impressions, répond dans un soupir: " Oh moi, Il m'efface ! ". Oh moi, Il m'efface. Cet épisode a marqué si profondément Maurice Zundel qu'on le retrouve dans une vingtaine de ses œuvres. Cette enfant demeure un modèle d'union mystique au Seigneur mais on pourrait dire aussi je crois un modèle pour l'œcuménisme. Car si dans les échanges entre les Eglises, chacun arrivait à un tel degré de Présence divine, bien des mots, bien des formules, des prises de positions trouveraient alors la plénitude de leur sens et donc aussi à certains égards, leur relativité.

Car « Ce n'est qu'en état de pauvreté que l'on peut rencontrer Jésus… On ne peut se l'approprier… » Cette pensée de " Silence, Parole de Vie ", p. 132 elle est semée partout dans l'œuvre de Maurice Zundel et lui inspire, même s'il les respecte, une certaine réserve par rapport aux " discussions ". Que ceci ne nous empêche pas de discuter après notre entretien !

Citation, de " Ta parole comme une source ", p. 272s :

« Il y a bien longtemps que j'ai renoncé à toute polémique parce qu'il est bien facile de se rendre compte que, si on aime la Vérité, et dans la mesure où on l'aime, il ne s'agit pas de convaincre les autres de leurs torts, de les pousser à l'aveu de leurs erreurs, car plus on y tend, plus on les bloque dans une résistance qui aboutit, encore une fois, à la mauvaise foi. Car désormais, après s'être embarqués, embarqués dans une mauvaise argumentation, ils sont tentés de truquer, de fausser la balance de leur esprit, de se tourner définitivement contre la Vérité. Quand on aime la Vérité et quand on sent la moindre résistance, on sent immédiatement aussi qu'il faut se retirer soi-même, qu'il ne faut pas insister, qu'il ne faut pas confondre, qu'il ne faut pas humilier, qu'il faut baisser les yeux comme Jésus devant la femme adultère, qu'il ne faut pas profiter d'avoir raison. Il faut désamorcer l'amour-propre bloqué contre le vrai, il faut créer cette atmosphère de silence, de confiance et d'humilité qui permettra à l'interlocuteur de revenir lui-même sur sa position – lui-même – de découvrir spontanément son erreur et de se donner virginalement à la Vérité dans un mouvement parti du fond de lui-même. Et l’on sent très bien que, si on le poussait dans ses derniers retranchements, on blesserait en lui la Vérité. La Vérité deviendrait victime de son amour-propre, elle serait piétinée par sa volonté de triompher et nous serions complices de cette défaite de la Vérité en voulant profiter des raisons, des bonnes raisons qui peuvent être les nôtres. » Fin de citation.

[Non enregistré sur la bande (fin de piste) :] Il conviendrait de lire ici certaines…

[suite] …pages merveilleuses des " Entretiens d'Ecogia ", non publiés je pense, où il montre combien « Le Christ nous a donné une direction incomparable, non dans une formule quelconque, mais parce qu'Il nous a apporté le Jour de sa Présence, en nous apprenant, dans sa propre vie, qu'on ne peut pas faire le Bien, mais qu'il le faut devenir. » ; mais aussi, bien d'autres pages où notre auteur souligne le danger de se bercer d'illusions en imaginant une unité qui ne viserait qu'un accord selon les formules, fussent-elles dogmatiques. Dieu sait si Maurice Zundel a le respect du dogme, mais il ne cesse d'insister sur le fait qu'au-delà des mots, il y a la nécessité, l'urgence absolue de l'union personnelle de chacun à Dieu dans le silence. Chaque dogme, dit-il dans " Silence, parole de vie ", « Chaque dogme est le sacrement… nous conduisant à ce centre silencieux. »

Dans une retraite prêchée à des religieuses infirmières en 1973, il signalait courageusement que « l'œcuménisme risque d'avorter » s'il ne tient pas suffisamment compte de la " démission " qui est le signe de la véritable mission, car sans la conversion personnelle – Vatican II insistait beaucoup là-dessus – sans la conversion personnelle à la pauvreté du Christ, manifestée au Lavement des Pieds et à la désappropriation radicale de la Croix révélatrice de celle de la Trinité, nous risquons de ne pas rejoindre véritablement le cœur des autres.

Citation de cette retraite non publiée : « Notre Seigneur est l'œcuménisme en personne. L'œcuménisme est inscrit dans sa structure justement parce que son humanité n'a pas de frontières ». Fin de citation. Nous ne pourrons avoir de véritable activité œcuménique qu'en l'imitant, car, citation : « l'entente se fait par le vide, par le dépouillement, par la désappropriation, par le fait que chacun surmonte ses limites… Ce qui nous empêche de communiquer avec les autres, c'est notre esprit de possession: nous les voulons pour nous, nous les voulons à nous au lieu de vouloir être un espace illimité où ils pourront respirer l'air de leur patrie divine. Nous nous asphyxions mutuellement par nos limites parce qu'étant à l'étroit en nous-mêmes, nous sommes incapables de devenir un espace pour les autres. » Fin de citation. [[7]]

En 1963, dix ans plus tôt, dans " Emerveillement et pauvreté ", il avait déjà insisté sur le fait que la mission de l'Evangile est d'atteindre tous les hommes et l'homme dans toute son humanité. Et il avait cette phrase qui se révèle de plus en plus vraie je crois : « La solution chrétienne est la seule solution du problème humain. » Et pour nous c’est bon de le savoir, les chrétiens ont parfois un certain complexe aujourd’hui. Plus on entre dans Maurice Zundel – j’allais dire un complexe d’infériorité, – mais plus on entre dans Maurice Zundel, plus on voit que la clef de l’avenir (du christianisme), de l’humanité, elle est dans le Christ et le christianisme. « La solution chrétienne, est la seule solution du problème humain. Nous ne le disons pas parce que nous sommes chrétiens, mais parce que le Christ seul a touché au plus profond de l'homme en lui donnant une grandeur infinie dans l'humilité totale… L'œcuménisme n'est pas l' " union des chrétiens " mais l'union de tous les hommes, car le chrétien est celui qui prend toute l'humanité en charge. »

Dans le débat si pathétique aujourd’hui de l'œcuménisme, il y a des blocages, que l’on songe à certains blocages en Russie qui nous font souffrir beaucoup. « Il serait évidemment de la plus haute importance que l'on élaborât une théologie de la démission. Si l'Eglise ne peut accomplir sa mission que par une démission, il ne s'agit pas de savoir si une partie l'emportera sur l'autre, si un seul dominera l'autre, mais si tous, jusqu'à la racine de l'être, nous serons dévêtus de nous-mêmes pour être revêtus de Jésus-Christ. » Il faut donc « abaisser les barrières d'un langage inutile » lorsque c'est possible et « désentraver l'Evangile ». Maurice Zundel ira même jusqu'à proposer une nouvelle formulation de la Primauté, à laquelle il reproche d’être trop un langage de pouvoir. Et depuis lors, le pape Jean-Paul II a lui-même demandé aux théologiens de lui proposer des suggestions à ce sujet.

 

Conclusion

J’aimerais axer nos conclusions sur l’intercommunion.

Nous avons vu au cours de ces réflexions, l'importance pour Maurice Zundel de la découverte de Dieu comme " intérieur ", comme " Vie de notre Vie ", comme " transcendance ab intus ". L’intérieur. Nous avons vu son insistance sur l'union mystique au Christ à l'horizon de tout regard posé sur tout homme, sur toute chose et même sur tout l'univers. Tout est transparent du Christ pour celui qui l'aime vraiment jusque dans le moindre de ses frères, au point que Zundel a pu parler de " sociologie sacramentelle " ou de " sacrement-communauté ", " communauté-sacrement ".

Cela nous amène à une réflexion concernant l'intercommunion.

Dans Je parlerai à ton cœur, il fait une réflexion digne d'être retenue: Il dit : « il vaut mieux qu'une enfant communie une fois dans sa vie, mais qu'elle le fasse à fond, plutôt qu'elle n'enregistre des communions tous les jours, si, toute sa vie, c'est un geste automatique. »

Je crois que ceci est vrai aussi pour l’intercommunion. Aujourd'hui l'intercommunion sacramentelle apparaît à beaucoup comme l'idéal absolu de l'œcuménisme. Ne risque-t-on pas par une certaine impatience dans l'ordre de l'efficacité, d'oublier un autre accent, extrêmement important lui aussi et sur lequel Zundel a insisté dès ses premières heures ? Comme fait " Le poème de la Sainte Liturgie ".

Tout ce que nous avons médité nous fait voir l'exigence d'une condition spirituelle indispensable pour vivre la "communion eucharistique", à savoir : l'attitude préalable d'ouverture universelle à tout homme et à tout l'univers, qu'il faut porter, prendre en charge, assumer jusqu'à s'identifier à eux, sans exclusion aucun pour le placer dans son "Centre", le Christ ! On pourrait sans doute parler ici de l'antériorité nécessaire et constante d'une intercommunion d'intention et d'intercession par rapport à la communion sacramentelle.

 

Cinq petites remarques

1) Il s'agit là de plus qu'un acte personnel, c'est l'acte du Corps mystique tout entier. Citation du " Poème de la Sainte liturgie ". « Nous sommes peut-être trop tentés aujourd'hui de voir dans la communion eucharistique un acte qui ne concerne que nous et que nous accomplissons au gré de notre dévotion personnelle. La sainte Liturgie, sans méconnaître les droits inviolables de notre intimité avec Dieu, veut cependant nourrir en nous une sollicitude universelle. Son intention ne perd jamais de vue le corps mystique, dont la chair sacrée du Seigneur est l'aliment inépuisable. La communion, si nous sommes fidèles à son esprit, doit être un acte du corps mystique en nous, avant d'être le bien propre de notre âme; c'est dire, l'identification personnelle à laquelle nous aspirons sera d'autant plus intime que nous aurons plus parfaitement observé dans notre cœur la catholicité de la prière chrétienne. Comme l'accomplissement du devoir pascal serait plus aisé, et plus large et plus beau, si les fidèles étaient invités à communier en la " personne " de l'Eglise et pour toute la communion des saints ! »

 

2) Deuxième petite remarque.

Cette intercession, cette " intercommunion d'intention ", cette sollicitude universelle est pour Zundel, un préalable absolument requis pour l'authentique célébration eucharistique.

« L'Eucharistie est un banquet – dit-il – parce qu'elle suppose que tous les hommes soient rassemblés autour de la même table. » Tous les hommes. « Et cette convivialité à laquelle l'Eucharistie veut nous faire arriver suppose que nous communiions avec les hommes avant de communier avec Jésus, ou plutôt, ce qui est plus juste encore, cela veut dire que la condition de notre communion avec Jésus est notre communion avec toute l'humanité. » Ceci rejoint en filagramme n’est-ce pas, ce que Jésus dit à un moment : si tu te souviens qu’un de tes frères a quelque chose contre toi, va, laisse ton offrande, et va d’abord te réconcilier. « Dans la communion il s'agit de nous faire corps mystique, de nous faire Eglise, de nous faire universel. » Il faudrait aussi rappeler ici le magnifique texte qui a été édité tout récemment, du Kyrie eleison, venu de Jérusalem, et jouant un rôle réconciliateur entre Rome et Byzance.

 

3) Troisième petite réflexion. Toute exclusion d'un seul homme, fût-il notre ennemi. « L’amour est plus fort que la mort, et nous devons pouvoir nommer en esprit au Père qui aime tous ses enfants, ceux que les circonstances obligent d’être nos ennemis. » " Recherche de la personne "

Donc Toute exclusion d'un seul homme, fût-il notre ennemi, au niveau de l'intention et de la " mission ", briserait le contact mystique auquel nous tendons par la communion eucharistique. Citation de " Croyez-vous en l’homme " : « Pour être en prise sur Lui, ou, plutôt, pour lui donner prise sur soi, il faut, en effet, offrir au don infini qu'il est une présence ouverte à toute créature. En exclure une seule – au niveau tout au moins où elle peut être assumée – c'est, en se limitant, lui imposer des limites qui rompent le contact. » Quelle portée œcuménique dans ces mots !

 

4) Quatrièmement. Cela nous renvoie à l'exigence d'une authenticité de vie chrétienne dans le monde et donc à une constante conversion. La prière liturgique renvoie à l'oraison sur la vie et réciproquement ! « La seule expression où Dieu puisse se faire jour, aussi bien, dit Maurice Zundel, est une vie sans frontière; le seul témoignage valable est celui où tout homme peut se reconnaître autant que Dieu transparaître. Ce qui exige que l'on fasse de soi le noyau, le ferment, d'une transmutation par laquelle l'humanité, d'espèce biologique où les individus s'agglomèrent par leurs servitudes, soit promue au rang de communauté libre dont chacun est le centre, parce que le bien qui en est le lien – l'amour en personne – ne peut circuler qu'à travers le don que chacun lui doit faire de soi. Cette prise en charge de tous, à travers le bien confié à la conscience de chacun et que chacun n'assimile que par la saisie désappropriée – issue de l'intimité divine – où il s'universalise, est symbolisée et renouvelée par les sacrements, écoutez-bien ceci, je trouve cela magnifique : que l'on déracine de la vie dès que l'on cesse d'en percevoir l'horizon humain. »

 

5) Cinquièmement, et je terminerai par ceci mon exposé, en vous remerciant de votre patience. La Communauté chrétienne réunie en eucharistie jouera pleinement son rôle missionnaire et œcuménique et fera venir l'Unité tant désirée, car comme l'a dit encore Maurice Zundel : « L'Eucharistie nous universalise dans un œcuménisme authentique et fait de nous-mêmes une présence réalisée partout, à travers ce centre éternel où toutes les intimités humaines fusionnent et se rencontrent. »

Fin de la conférence.


[1] La liberté de la foi. Saint Maurice, Ed. S. Augustin, 1960, 1992, p. 95

[2] Morale et mystique p. 117 (dans édition Anne Sigier, 1995)

[3] Ton Visage Ma Lumière p. 86 (dans édition Desclée,1989)

[4] Croyez-vous en l’homme, p. 140ss

[5] Croyez-vous en l’homme p. 68 à 70 (dans édition CERF, 1992)

[6] Croyez-vous en l’homme, p. 140ss (dans édition CERF, 1992)

[7] Retraite aux religieuses infirmière de la Clinique de Bois-cerf à Ouchy-Lausanne


Landévennec 9-13 juin 1981

 

9ème Conférénce: LE PECHE ORIGINEL - LE MYSTERE DE LA CROIX


N.B. Il eût été possible, dans la perspective qui nous a re­tenus avec Zundel, d'aborder bien d’autres sujets:

. L'Eglise et les Sacrements, comme mystère d’humilité et de pauvreté;

  l'infaillibilité du Pape, dans une Eglise toute désappropriée d’elle-même, totalement pauvre pour laisser parler le Xst.

       - la Vierge Marie, annonce et porte de la transparence de Jésus, introductrice au Christ et nous révélant par sa féminité que Dieu est père et Mère tout à la fois (aide pour ne pas voir en Dieu que "le père” autoritaire, alors qu’il est aussi délicatesse). En­racinement de la féminité dans la Trinité, aussi important que l'en­racinement de Jésus dans la Trinité: tout en elle à voir à partir de Jésus. Elle est "fille de son Fils” (Dante). Son "oui” est pour le "oui” de Jésus. Exemple d'une procréation qui aboutit à une personne (alors que la maternité ordinaire se situe dans l’ordre de la nature) et sa maternité ne peut alors qu’être virginale, Car Jésus ne pou­vait naître que d’un "oui”, d'un “moi” oblatif. Comme l'a écrit Zundel Marie est "le rêve de Dieu réalisé par la femme”, et c'est par là que Marie engendre l'homme à la vie de la personne.


.la morale et la mystique; mort et immortalité, résurrec­tion des corps; respect des passions et secret de la chasteté: non refus mais dépassement, offrande, conversion de toutes ses puissances vers plus que soi;       

      . amour et sexualité,

        droit de propriété,

. Silence et joie,

= Mais revenons au problème du Mal et à ses conséquences.

Giacopone da Todi a écrit: "L’Amour n’est pas aimé”. Tel est le secret du Mal dans l'homme, son unique raison. La totale Al­térité de Dieu, sa gratuité, ne trouve pas en l'homme de réponse absolue. La relation de nous à Dieu est souvent en crise.

Dans cette condition, la réponse de Dieu ne pouvait être qu'un amour-victime: l'agonie et la crucifixion de Jésus. Des saints ont pleuré sur ce que la création n'a pas été, sur "l'amour qui n’est pas aimé”. François d* Assise, au bout de vingt ans de telles larmes en est devenu aveugle,

Il n’y a de mal que dans un refus d’exister et d’être. Mais en nous, en notre état de refus, il a une portée infinie, car il est le parasite de l’infini et l'on ne peut s'en délivrer que par la ren­contre avec l'infini. Là est le secret de la réconciliation: une réconciliation avec l'infini.

Le péché consiste à se river à son état d'individu, à se regarder soi, en se refusant à ce qu'il y a de plus profond en soi, Alors l'homme, qui n'est plus unifié par le dedans, est comme un na­vire démâté, livré à tous les orages du monde, au non-sens (il est in-sensé). A ce refus Dieu ne peut répondre que par une fidélité dé­chirée et déchirante jusqu'à ce qu'il prépare en l'homme une réponse, jusqu'à ce qu'à l'Amour réponde enfin l'amour»

C’est pourquoi tout péché de l'homme est péché originel, c'est-à-dire refus d'être origine. Le pécheur peut se décréer, refu­sant de devenir un moi-origine, un moi-source, et s'enfermant dans son moi préfabriqué. Inversement, chaque fois que l'on redevient un moi-source, on recrée l'univers. Cela signifie que le péché originel se recommence en chacun (ou que chacun le recommence en soi).

Théologiquement, en son sens le plus spécifique, le péché originel concerne le premier péché du premier homme libre dans l'u­nivers. Et ce premier mouvement de pensée est une entrée en liberté, donc en vérité avec la création. Ce premier mouvement de la pensée a une portee métaphysique, une responsabilité capitale, portant sur l'avant et l'arrière. Ce premier refus d'être origine, d'être créa­teur, a eu d'incalculables conséquences, car c'est une pensée qui n'est pas greffée sur l'univers, mais tramée dans le tissu même de cet univers, et si le coeur vient à défaillir, le tremblement s’en transmet à tout l'univers.

S'agit-il d'un acte du premier couple humain, ou d'un autre couple, est-il situé en un lieu précis ou a-t-il eu lieu en plusieurs points? Pour tout ceci, comme pour les discussions sur Monogénisme ou polygénisme, sur Monophylétisme ou Polyphylétisme, il s'agit d'hy­pothèses et de tentatives de la science. Et peu importe au fond; cela n'enlève rien au sens du péché originel. L'important est que ce soit l'éveil de la pensée. Cf Rm 5, 12: "De même que par un seul homme le péché est entré dans le monde et par le péché la mort... (de même) la grâce de Dieu et le don conféré en la grâce d’un seul homme, Jésus Christ, se sont-ils répandus à profusion...". "Un seul homme", donc un représentant de l'humanité.

Sans doute ne faut-il pas suivre de trop près la lettre du récit biblique de la Genèse: la manière de présenter l'acte créateur (qui n'a pas eu de témoin) pourrait nous induire en erreur dans no­tre manière de parler du premier acte de la pensée. Pouvait-il s'a­gir d’une “défense" de la part de Dieu - ne pas toucher à l'arbre du bien et du mal, que certains associent à la sexualité - Dieu se pré­senterait alors comme celui qui procède par interdits, comme un défi, qui aurait pour résultat de provoquer l'envie.

Là encore, il faut se reporter à la personne de Jésus, à la Croix. Celle-ci est une blessure d’amour, et donc le péché origi­nel ne peut être que blessure d’amour. Le péché originel est un pé­ché d'amour et non un piège que Dieu aurait tendu à l'homme. Ce ne pouvait être qu'un appel à l'altruisme, une réponse par un premier amour à un appel d'amour. "L'Amour n'est pas aimé”: cela est aussi le sens et le secret du péché originel. Il y a eu une trahison d'a­mour et c’est pourquoi dès le premier moment a commencé la passion de Jésus. "Jésus est en agonie depuis le début du monde”, a écrit Zundel adaptant la pensée de Pascal, qui, de son coté, avait raison de parler d'une agonie "jusqu'à la fin du monde".

Dans son respect de l'homme, Dieu a fait de lui I'arbitre de la création, et c'est l'homme qui a condamné Dieu. Il faut prendre la Création comme un risque et non comme un caprice génial. Dieu a couru le risque du refus de l'homme, c'est donc que la liberté humai­ne a pour Dieu un prix infini, une présence extraordinaire. Et si l'homme refuse, tout l'univers reste dans l'incohérence. Tel est le péché: l'univers devenu absurde pour Dieu, l'harmonie qui se prépa­rait étant mise en pièces.

     Mais l'absurde de notre expérience devient une preuve ir­réfutable de l’existence d'une transcendance. Celui qui dénonce l'ab­surde le fait à partir de l'expérience de l’harmonie. L'absurde pro­clame l'existence d'un méta-absurde, d'un trans-absurde. Dieu continue à aimer, à être en état d'amour. Et c'est pourquoi le Christ, révé­lation de la Trinité, devient pour tous les temps l'icône indélébile d’un Amour crucifié. La Croix est signe de la fragilité de Dieu. Le Tout-Puissant peut être terriblement atteint: cf. le Christ au Pré­toire, on veut dénuder un Dieu, aplatir dans le temps ce qui est éternel. Ce qui est désarmant, c'est cette fragilité de Dieu, cette humilité, dans sa compassion pour l'homme. Il éprouve le mal à tra­vers l'homme lui-même (cf. Mme de Sévigné: "j'ai mal à votre tête") il souffre compassion pour l'homme. Sur la Croix, Jésus souffre à la fois des limites imposées à Dieu et des limites imposées à la na­ture humaine, les unes et les autres imposées par l’homme lui-même. C'est cela la Passion. Jésus éprouve tellement le mal à travers la poitrine de l’homme qui est capacité d’infini, qu’il pose le geste qui scelle à jamais le secret: l’homme, égal à Dieu. Puisqu'il faut que Dieu donne sa vie pour un homme, pour rétablir le dialogue entre l’homme et Dieu, cela prouve que le désir de Dieu était de faire de l’homme un être de dialogue, en être égal à Lui. Et pour cela Dieu scelle les gestes indélébiles: sur la Croix Dieu donne en un homme toute sa vie de Dieu.

De ces gestes, nous avions des annonces dans l'Evangile: ainsi le lavement des pieds, Dieu agenouillé aux pieds de l’homme, pour enseigner à l’homme que, dans la dépossession de soi, il at­teint sa vraie grandeur.

Sur la Croix, l’équation est devenue totale, parfaite: l’homme = Dieu, mais par le moyen de la désappropriation parfaite. Par ce geste, Jésus rééquilibre tous nos manquements à l’amour. En versant dans le plateau le contrepoids, il nous donne également la chance de nous rédimer en lui, à travers ce contrepoids qu’il est, dans la mesure où nous accepterons de nous libérer en lui, quand tous nos refus seront tombés, que nous serons redevenus des personnes.

     C’est ainsi que la Croix est la suprême révélation faite par Jésus sur Dieu et sur l'homme: sur un Dieu qui attend tout de son intériorité et sur l’homme qui, devant la. Croix, saisit le prix infini qu’il représente aux yeux de Dieu, tout le poids d’amour qu'il pèse auprès de Dieu. Aussi la valeur de la Croix est-elle infinie pour tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, ceux qui le savent et ceux qui l'ignorent, car Jésus est l'homme total, sans frontière. La Croix englobe toute l’histoire, l’avant et l'après.

      Dans cette perspective, la Croix n’efface par le mal, car il est le fruit de l’homme libre, mais elle permet que le vide du refus de l'homme soit comblé par le "oui” de l’amour infini, d’un moi oblatif infini.

      La rédemption n’est donc pas le rachat d'une dette, envi­sagée sur le plan de la justice, comme fruit d’un calcul. Mais, com­me la création, elle est le fruit d’un altruisme parfait, de la pure gratuité, dans l’univers de l'Amour. Jésus pèse chaque homme au poids de sa propre vie à Lui. afin de le hisser au niveau de la Trinité» et c’est pourquoi il "se fait péché" (2 Co 5,21), s’identifiant à l'homme qui se refuse, identifié à l’enfer de l'homme, et rejeté par les hommes, traqué, en tant que Verbe incarné solidaire de Dieu, par tous Ies refus qui s'opposent à son amour et qui culminent dans sa crucifixion (cf QHQD,p, 148) .

     Aussi la mort de Jésus n'est-elle pas seulement le fruit des sévices qu’il a subis (on en a inventés; depuis, de plus atro­ces), mais c'est une mort du dedans, spirituelle. Au niveau de sa conscience expérimentale, Jésus est solidaire de tous les hommes. Mais au niveau de sa conscience prophétique, il est solidaire, res­ponsable de l'annonce de Dieu, qui est comme occultée. Et il est étiré entre les deux. C’est cette présence simultanée en Jésus de l'innocence parfaite et la culpabilité infinie qui provoque du de­dans sa mort, bien plus que les blessures de la, crucifixion qui la provoquèrent du dehors.

Quel homme quel Dieu, p.l48: "Jésus se sentit identifié avec le mal - dont il connaissait l'horreur dans la vision même de Dieu ~ devenu le répondant et comme le responsable de tous les reniements tellement envahi par leur épouvantable réalité que ses bourreaux lui semblaient peut-être moins coupables qu'il n'avait le sentiment de l’être, en l’anathème infini qui pesait sur lui"

Le poème de la sainte liturgie, p.225: "Il va mourir, de cette mort indicible qui vient du dedans, où l’âme est atteinte et bro­yée dans les plus intimes secrets de son être, avant même que le corps ait pu sentir ses blessures. Il va mourir de cette mort uni­que en son atrocité, où la mort mystérieuse de l'âme, crucifiée par le grand anathème et la foudroyante Absence, précipite l'ago­nie du corps suspendu et le livre à cette mort visible qui n’est qu’un reflet de la sienne."

Cette mort a une motivation surnaturelle, volontairement assumée comme une mission: elle est une mort "par substitution". Jésus meurt de notre mort; pour que noms ayons sa vie. Et c’est pour cela que la mort de Jésus est peut-être le plus grand miracle qui soit. L'immortalité lui est en quelque sorte connaturelle, et la mort est une sorte de miracle inversé.

En ce sens la Résurrection de Jésus - comme le miracle - ne fait pas problème; elle est logique, conforme à la nature de Jésus, et Zundel en parle donc peu. Pour trouver ce qui fait problème il faut remonter au mal à l’origine. Et c'est ainsi que l'on retrou­ve la Rédemption; tout homme qui s'ouvre à l'intériorité de Jésus ressuscite avec Lui. La résurrection est la respiration naturelle de Jésus, manifestation de son intériorité: et quand il apparaît à ses disciples, c’est son intériorité qui apparaît, sa suprême charité étant de prendre une extériorité qui puisse se reconnaître. Ainsi à Marie-Madeleine, infiniment délicate: "ne me touche pas.." mais pour Thomas, homme d'expérience, il accepte de se laisser toucher: respect du niveau d'intériorité de chacun. Un Dieu qui est pur altruisme, totalement désapproprié, on ne peut l'éliminer, le tuer, et lorsqu'il apparaît de nouveau, il ne fait que reprendre son inté­rieur et se laisse voir à condition que le regard soit capable de le rejoindre.

Jésus est donc vraiment la porte de la résurrection, le premier ressuscité. Et devant la Croix il faut non seulement s’api­toyer, mais aussi y déchiffrer ce témoignage de la grandeur de l’homme. Il fallait que l’homme fût vraiment grand pour que Dieu accepte de se faire mettre en croix pour l’amener à Lui.

Toute personne livrée à l’amour -en particulier les saint a l’intuition de cette grandeur. Et Nietzsche lui-même, sans savoir la valeur de ce qu’il affirmait (il parlait du lien de l’homme et de la femme), a pu écrire: ”Que votre amour soit de la pitié pour des dieux souffrants et voilés”. Zundel y voit l’intuition d'une bouleversante solidarité avec tous les hommes et avec le Christ (cf QHQD, p.190), "reconnaissance, en tout être humain, d’un Infini mystérieusernent captif et que l’amour devrait s’appliquer à délivrer".

Devant la Croix, il nous reste à mener une action concrète dynamique, pour empêcher l’univers de blesser Dieu, combattant le mal par l’ouverture totale de soi à l’Autre et aux autres. Là se situe son ultime grandeur. Nous avons à ”décrucifier” le Christ.

C’est ce que signifie le mot prodigieux de Graham Greene: "Aimer Dieu; c’est vouloir le protéger contre vous-même” (cité en QHQD, p.90).               (Fin de la conférence)

Deuxième conférence donnée par Marie de Hennezel au colloque de Neuchatel de 1997, année du centenaire de Maurice Zundel. (Le 25 janvier 1997)

 

Pour l'écoute de la conférence (quelques repères temporels sont entre crochets dans le texte) :

 

     Je viens en témoin. Je ne suis pas théologienne, et c'est à partir de mon expérience que je vais vous parler. Témoin du chemin parcouru par ceux qui vont mourir, témoin de moments particulièrement douloureux et en même temps si humains. Des moments où nous sommes confrontés à une impuissance radicale, puisque quelque soit l'amour que nous portons à quelqu'un, nous ne pouvons pas l'empêcher de mourir, nous ne pouvons même pas empêcher qu'il souffre moralement – comme l'on dit – d'avoir à s'arracher à lui-même et aux siens.

Des moments où nous nous sentons particulièrement démunis et pauvres. Mais c'est au cœur même de cette pauvreté que nous découvrons aussi la fécondité de ces derniers instants de vie. Qui peuvent être justement l'occasion d'échanges vrais, intimes, profonds ; l'occasion d'aller le plus loin possible avec l'autre. Des moments en fait d'une rare humanité.

     Une des premières fois où j'ai eu l'occasion d'accompagner quelqu'un c'était il y a 10 ans. J'avais été appelée à domicile par une infirmière auprès d'un homme qui était psychologue de son métier. C'est la raison pour laquelle elle m'avait demandé de venir, en pensant que je pouvais l'aider. Un homme qui était atteint d'un cancer des voies respiratoires, et qui était particulièrement en détresse. Mais quand elle m'a parlé de sa détresse, il était déjà très avancé dans la maladie ; la tumeur avait considérablement évolué ; et entre le temps où elle m'en a parlé et le temps où je suis venue, la tumeur avait pratiquement envahi les trois quarts du visage. Si bien que lorsque je suis entré dans cette chambre, et que j'ai vu cette personne allongée sur un divan bas dans le salon, j'ai d'abord été prise par une odeur épouvantable et je me suis demandé si j'allais pouvoir rester là.

Et puis je me suis approchée, je me suis agenouillée près de cet homme, dont les trois quarts du visage étaient recouverts par un pansement, et je me suis tout de suite aperçue que nous ne pourrions pas parler parce que les trois quarts de sa bouche étaient aussi atteints. Et là j'ai été prise d'un sentiment d'impuissance radicale, en me demandant ce que j'étais venue faire là. Je ne connaissais rien de cet homme, manifestement nous n'allions pas pouvoir parler. Et au cœur de ce sentiment d'impuissance j'ai pris la main de cet homme, et je lui ai exprimé ce que je ressentais. Je lui ai dit que j'étais démunie, que je ne savais vraiment pas ce que je pouvais lui apporter, que je sentais qu'il devait être vraiment las de cette maladie et que peut-être il avait vraiment envie de s'en aller. Et après lui avoir exprimé cela je suis simplement restée là en lui disant : « je crois que la seule chose que je peux faire c'est de rester là, près de vous, un moment, de vous donner la seule chose que je peux vous donner c'est-à-dire un moment de présence. »

Nous sommes restés dans ce contact silencieux, et là quelque chose d'extraordinaire s'est produit. Je ne sentais plus l'odeur. Et c'était aussi comme si cette vision assez horrible, au départ, de la dégradation physique de cet homme avait disparu. J'étais simplement dans le contact avec cette personne, je sentais sa présence vivante dans ma main, j'ai fermé les yeux. Je le sentais, il me sentait. Et il y a eu quelque chose de très doux et de très tendre, difficilement exprimable, quelque chose aussi de très paisible, tout à fait inattendu. Je ne sais pas combien de temps je suis restée là, parce que vous sentez bien – comme moi – que dans ces moments-là, on est un peu hors du temps. Et puis, je lui ai proposé de revenir ; il m'a serré la main très fort ; j'ai senti que c'était un acquiescement. Et je suis sortie, curieusement légère et pleine d'énergie.

 

     Ça été pour moi une expérience fondatrice. Parce que dans cette expérience, où je suis restée là au cœur de mon impuissance, il s'est passé quelque chose qui est de l'ordre d'une communion intime. J'ai senti qu'il y avait un lien entre l'acceptation de son impuissance, et la rencontre avec l'autre. Et ce jour là j'ai compris que la clé de l'accompagnement c'était d'accepter d'être nue devant l'autre. Alors hier soir j'ai voulu - je m'en excuse auprès des personnes qui étaient là hier – parce que vous aurez peut-être l'impression que je me répète, mais vous voyez, j'ai voulu lire quelques passages d'un texte de Zundel intitulé : « Présence aux autres, à soi, à Dieu » qui pour moi, lorsque je les ai lus, lorsque je les ai découverts, ont été un écho formidable à ce que j'avais vécu dans cette expérience.

Il dit cela : « il y a des moments incontestablement où en face d'un désespoir qui vous est confié, qui vient à vous comme à son dernier recours, il y a des moments où il est impossible de ne pas sortir de soi-même. On est jeté dans le cœur d'autrui avec une telle puissance qu'on s'identifie avec lui. […] C'est à ce moment là que s'établit incontestablement entre deux humains qui ont atteint le même degré de silence cette communion prodigieuse dont on perçoit ici et maintenant qu'elle est infinie et éternelle. […] J'éprouve alors clairement que nous ne sommes pas deux, que nous sommes un, que nous sommes identifiés dans un même centre. Il n'y a plus de distance sinon celle du respect. Toute la vie se concentre en un seul point qui est hors de l'espace et du temps. »[1]

 

     Alors je vous le disais tout à l'heure je ne suis pas théologienne, et je ne vais donc pas vous parler de Dieu ni sur Dieu, mais je pense que vous sentirez à quel point Il est présent dans mon témoignage. Car jamais je n'ai senti de manière aussi évidente ce que Zundel veut dire quand il parle de : donner Dieu, respirer Dieu, vivre Dieu, que dans les moments où je me suis retrouvée au chevet des mourants. Dans ces moments de communion silencieuse où ce qui s'échange, ce n'est pas des mots, ou si peu, mais plutôt une présence, un être-là ensemble.

 

[8 :27] Les situations de régression, où la personne en quelque sorte abandonne son corps aux mains des autres – vous savez, ces situations courantes, lorsqu'on approche des malades en phase terminale – des situations qui sont souvent vécues d'ailleurs comme des humiliations, parce que l'on perd tout ce à quoi l'on s'était identifié, la maîtrise de soi, le contrôle des choses, l'image aussi de son corps. Donc ces situations de régression sont des situations dans lesquelles se substitue au langage verbal un langage corporel. L'acuité décuplée de l’ouïe, la sensibilité extrême de la peau, on mesure alors l'importance du regard, du toucher, et même du rythme du souffle. Et tout cela devient autant de moyens de contacts et d'échanges avec l'autre.

 

     La découverte du texte de Maurice Zundel sur l'expérience de la mort il y a 10 ans, alors que je venais de commencer mon travail de psychologue dans cette unité de soins palliatifs, a été déterminante. Je n'ai cessé de puiser dans ce texte et de m'en inspirer. Je l’ai fait connaître à mes malades, aux soignants que je formais, car il y a un lien étroit entre ce que l'on appelle la démarche palliative et la pensée de Maurice Zundel. Le mouvement des soins palliatifs et de l'accompagnement considère que le mourant est un vivant. Or Maurice Zundel nous dit que le vrai problème n'est pas de savoir si nous vivrons après la mort, mais si nous serons vivants avant la mort. À travers des concepts comme le concept de qualité de vie, de soins de l’être, d'attention portée au soulagement de la douleur, ou aux soins de confort, les soins palliatifs – en fait – se proposent de privilégier la qualité du temps qui reste à vivre plutôt que sa durée. Il se donne pour objectif de respecter le temps qu'il reste à vivre et d'offrir un contexte, un climat, une écoute qui vont permettre à celui qui va mourir d'être en relation et vivant jusqu'au bout.

 

[11 :14] C'est parce qu’avec l'expérience l'on découvre qu'accompagner c’est avant tout une question de présence et de confiance dans ce qui est à l'œuvre dans les profondeurs de l'humain. Mais c'est parce que nous découvrons que c’est cette présence et cette confiance dans l'humain qui est importante que nous souscrivons entièrement à ce qu'écrit Maurice Zundel quand il dit : « les hommes ne peuvent pas être sauvés par des discours mais seulement par une présence. »

C'est pourquoi, avec les médecins, avec les infirmières de ce service nous avons senti qu'il nous fallait absolument approfondir notre qualité de présence, nos facultés d'accueil et de contact. Si vous voulez bien je vais vous lire un tout petit passage de mon livre dans lequel je parle justement de cette manière dont nous avons très concrètement travaillé à approfondir notre qualité de présence.

 

     J'écris cela : « il n'est donc pas superflu de sensibiliser les professionnels de la santé à cette dimension de la rencontre humaine qui inclut la rencontre tactile. De les aider à prendre conscience que ce qui est en jeu chaque fois que l'on touche quelqu'un, que l'on est touché par lui (prendre conscience de tout ce qui est en jeu chaque fois que l'on touche quelqu'un, ou que l'on est touché par lui). Soigne-t-on un pied, une jambe, un poumon, un sein, comme un objet partiel, objet des soins, objet d'intérêt médical, ou soigne-t-on une personne qui souffre en tel ou tel point de son corps et exprime par sa manière d'être la façon dont elle ressent cette souffrance. On n'attire pas assez l'attention des soignants sur la mimique des patients, sur le langage de leur corporalité. On ne les aide pas à être davantage présent à l'autre dans les soins. On sait à quel point la qualité d'une présence, la finesse d'une attention, peuvent changer la manière dont n'importe quel soin ou intervention médicale même les plus agressifs sont perçus par les malades.

Un bénédictin de Solesmes m'écrivait récemment combien, malade, il avait été sensible à la qualité du toucher des infirmières. Il pouvait reconnaître chacune d'entre elles a son tact, et certaines le laissaient entier – après les soins – tandis que d'autres le laissaient morcelé. »

 

     Dans un service de soins palliatifs, le sens du contact fait partie des valeurs de soins. Je raconte aussi comment, un après-midi justement, avec les soignants, nous avons cherché ensemble comment transformer en geste du cœur des gestes agressants.

« Bien qu'en soins palliatifs on les réduise au strict nécessaire, puisque l'objectif c'est de privilégier la qualité du temps qui reste à vivre, plutôt que sa durée, il n'en demeure pas moins que certains gestes restent inévitables. Au-delà d'un désagrément passager, on sait qu'ils sont destinés à apporter un réel confort aux malades. On pense aux mobilisations de patients grabataires ou paralysés, aux poses de sondes nasales ou urinaires, aux aspirations des gorges encombrées, de ceux qui n'ont pas la force de cracher, aux touchers rectaux des malades constipés. Brefs, tous ces gestes sont pour les soignants qui doivent les pratiquer de véritables tortures quand il s'agit de les imposer à des malades mourants ou affaiblis. Aspirant plus qu'à toute chose à la paix. On comprend qu'ils veuillent chercher la manière la plus humaine et la plus respectueuse possibles. »

 

[15:36] J'ai raconté ce jour-là à l'équipe, le moment que je venais de passer avec un patient atteint de sida et pour lequel les soins avaient été particulièrement douloureux et agressants. Patrick, c'était son nom, je dis : a cherché spontanément le contact et la sécurité de mes bras. Et de mon côté je me suis fait présente à lui. Mais aussi à l'infirmière qui a assumé une tâche aussi ardue.

« Un calme profond s'est installé dans cette chambre, au lieu des tensions qu'entraîne habituellement la rencontre des peurs, peur du malade de souffrir, peur du soignant de faire mal.

Alors est-ce que l'équipe peut s'organiser pour que deux personnes viennent ensemble faire un soin qui risque d'être douloureux ? L'une peut alors offrir simplement sa présence, chaude et attentive, tandis que l'autre, présente elle aussi à la personne, peut effectuer le soin nécessaire avec toute la compétence voulue. Quand trois personnes se trouvent ainsi réunies, avec le désir de s'appuyer sur la présence des deux autres pour faire face à un moment difficile, il se crée un être-ensemble aux effets proprement miraculeux. Les aides-soignantes, présentes, ont confirmé mon propos : oui, quand elles viennent à deux, faire une toilette délicate à une personne qui n'a plus la force de bouger, elles sentent combien le fait d'être présentes l'une à l'autre, et d'intégrer le malade dans cette présence, crée un contact tout différent. Les gestes qu'elles effectuent avec douceur pour soulever une jambe, et tourner un malade sur le côté se synchronisent d'eux-mêmes et s'enchaînent sans à-coups et sans heurts. »

 

[17:43] C'est ainsi que des gestes qui le plus souvent sont vécus comme blessants ou humiliants deviennent ici empreints de tendresse et de respect, l'occasion d'une rencontre.

On rencontre donc la personne à travers les multiples contacts tactiles qu’offrent les soins. On dépasse le corps pour rencontrer la personne avec la conscience de tout ce qui fait son unicité et son mystère. C'est ainsi qu'on lui rend sa dignité, au cas où elle aurait le sentiment de l'avoir perdue. C'est ainsi qu'on la confirme dans la permanence de son identité, dans son existence, mais aussi dans son essence, qui est divine – c'est ainsi et j'ose le dire – qu'on touche Dieu en elle. La façon dont nous approchons le corps de l'autre peut lui faire sentir qu'il ne se réduit pas à son corps. À ce corps qui est si souvent décharné et affaibli, mais qu'il est davantage un mystère vivant, une personne humaine. Et pour nous, être attentifs à la dimension spirituelle d'une personne, ce n'est pas lui tenir des discours sur Dieu, ni apporter des réponses extérieures. C'est simplement par la qualité d'une présence, la finesse d'une attention, la tendresse d'un geste ou d'un regard, lui signifier la conscience dans laquelle nous sommes de ce mystère infini de sa personne.

C’est être-avec ; c’est accorder nos souffles. On ne fait pas assez attention à cet aspect de la synchronisation des souffles. Le souffle de l'autre c'est son mystère. Ce souffle qui le traverse et qui à un moment donné ne sera plus là. C’est lorsque l’on est auprès de quelqu'un et que l'on se synchronise avec le souffle de l'autre, que l'on est dans cette communion intime. Et quand nous faisons cela nous contribuons en quelque sorte à créer un chez soi chez l'autre, au moment où précisément la personne se voit dépossédée d'elle-même. Étrangère à ce qui lui arrive, à ce qui l'entoure. C’est lui restituer, en quelque sorte, son intimité et lui permettre de s'habiter jusqu'au bout.

C'est bien parce qu'une grande part de la souffrance psychique des mourants vient des atteintes subies par le corps, vient de ce qu'il faut se détacher de ce corps biologique, que je me suis intéressée à tous ce que Zundel nous dit à propos du corps. Vous le savez aussi bien que moi, la maladie grave – souvent dans sa dernière phase – entraîne d'importantes altérations qui vont du simple amaigrissement ou affaiblissement avec la perte d'autonomie, assez invalidantes jusqu'à quelquefois des mutilations. Et l'impossibilité de communiquer verbalement. Donc ces atteintes corporelles, dans la mesure où notre corps porte en quelque sorte notre identité existentielle, sont vécues – je le rappelle – comme une atteinte à la dignité de la personne. Le corps est alors vécu en quelque sorte comme un ennemi, un adversaire. Et certains patients en viennent jusqu'à pratiquement le haïr, en quelque sorte ils se sentent trahis par lui.

Sous l'influence de la maladie, on peut finir par objectiver le corps ressenti qui devient alors tellement extérieur que l'on peut souhaiter s'en séparer. Et lorsque l'entourage confirme cette altération de l'image de soi, alors la personne n'a pas d'autre issue que de demander qu'on abrège sa fin ou bien de se replier sur elle-même et de refuser de communiquer avec les autres. Et la demande d'euthanasie, sous prétexte de mourir dans la dignité n'est souvent qu'une ultime demande d'aide, qu'une ultime tentative de communication.

 

     La question – je dirais – qui est cachée derrière cette demande, c'est une question pathétique ! C'est : ma vie a-t-elle encore de la valeur pour toi ? Ai-je encore conservé ma qualité de personne ? Si nous acceptions l'euthanasie nous confirmerions la non-valeur de sa vie. Quelqu'un disait que – en fait – on tuerait la personne deux fois. Réellement et symboliquement.

Alors que précisément le malade attend de nous que nous le rassurions sur la valeur de sa vie et sur la permanence de son identité. Je crois que nous ne mesurons peut-être pas assez à quel point une approche confirmante, juste et respectueuse, peut aider une personne à oublier qu'elle a un corps parce qu'elle est un corps, elle est une corporalité animée. Elle est un esprit incarné dans un corps.

 

     Alors comment peut-on aider une personne à s’essentialiser sans tomber dans le piège de paroles faussement rassurantes ? Est-ce que ce n'est pas justement dans la rencontre tactile ? Où l'on se sent confirmé dans son être essentiel. Mais pour cela, il faut changer notre regard sur le corps. Ne plus voir en lui un objet mais comme le dit Zundel, le clavier de l'esprit. Zundel nous dit que si nous sommes si profondément blessés dès qu'on nous traite en chose, et que l'on souligne nos déficiences corporelles, n'est-ce pas justement que nous avons le sentiment de n'être pas seulement – et je le cite – « une chose au milieu du monde » comme disait Sartre. En parlant du corps objet.

Nous avons un corps certes, mais nous sommes aussi ce corps. Nous sommes un sujet incarné dans un corps, nous sommes une corporalité animée. Zundel nous dit que ce corps est un corps ouvert ; il n'est pas lié à un contour ; c'est un corps qui peut sentir, percevoir au-delà de lui-même. Le corps que l'on a ne recouvre pas le corps que l'on est. Notre corps donc est un espace ouvert, pouvant se dilater au rythme des perceptions. Un espace de contact, de rencontres, d'accueil. Et nous le sentons bien – nous dit-il – chaque fois que nous sommes en contact avec la nature, la musique, la beauté. Chaque fois qu'une contemplation – que ce soit la contemplation d'un coucher de soleil ou la contemplation d'un ciel étoilé – chaque fois qu'une contemplation, qu'un geste, qu'un regard nous émeuvent et nous font retrouver le sens de l'émerveillement, de l'admiration, de la tendresse. Il fait référence à ces fameuses heures étoilées dont parle Sweig, où nous pressentons déjà ce que peut signifier l'éternité.

 

     À ce point de mon exposé j'avais envie aussi de vous lire un autre passage de mon livre qui là aussi montre : ce que vivent les personnes qui vont mourir, est un écho en fait de cette parole, de cette pensée de Maurice Zundel. C'est un passage dans lequel je rapporte ce que m'a raconté une femme qui travaillait dans une unité de soins palliatifs au Canada, à Québec, et il s'agit de la mort d'un jeune garçon qui était atteint de sida et qui s'appelait Jean. Jean, c'était un danseur. Il est arrivé ici avec un kaposi géant qui avait gagné ses jambes et tout le bas-ventre. C'était affreux à voir cette putréfaction ; et il souffrait. Bien sûr on arrivait à le soulager avec la morphine, mais il faisait un immense effort pour venir à table. Et une fois là, il nous racontait des histoires, il nous faisait rire, il avait une force morale incroyable. Je suis sûr d'une chose, c’est qu'il a donné du courage aux autres. Il leur disait : « allez les gars, nos corps foutent le camp, mais notre âme est libre ! » Il avait la joie de vivre. Juste avant de mourir Jean a appelé son ami, et lui a demandé de lui tenir ses mains et de danser avec lui. Il voulait rester jusqu'au bout le danseur qu'il était. Jean s'était légèrement soulevé, et de toute son âme, il faisait danser ses bras avec l'aide de son ami, qui pleurait toutes les larmes de son corps, tellement c'était émouvant. Danse, danse ! Répétait son ami tandis que leurs bras réunis se berçaient de gauche à droite. Et puis Jean a souri, un sourire magnifique, sublime, avant de s'effondrer sur l'oreiller. Il venait de rendre l'âme en dansant.

Il y avait dans la chambre plusieurs résidents, qui vont eux aussi mourir prochainement. Ils ont dit que la mort de Jean leur avait ôté toute inquiétude concernant le moment même de leur mort ; ils savent que s’il y a beaucoup d’amour et de tendresse autour d’eux, les choses se passeront comme elles doivent se passer. Simplement, peut-être même comme ils désirent au fond d'eux-mêmes qu'elles se passent. Mais cela, ils le disent avec pudeur comme si ce genre de conviction ne devait pas se crier sur tous les toits.

 

     Comment pouvons-nous aider quelqu'un à ne pas rester identifié au corps objet qui deviendra le futur cadavre ? Comment aider quelqu'un à s'en libérer ? Zundel nous parle d'humaniser le corps. Cette parole, lorsque je l'ai rencontrée, elle m’a beaucoup touchée et je l'ai portée très longtemps au fond de moi ; elle m’a habitée très longtemps. Et puis dans un article que j'ai écrit il y a deux ans, j'ai essayé de réfléchir sur cette manière que nous pouvons avoir d'humaniser le corps de celui qui va mourir, pour qu'il puisse se désidentifier du corps biologique et sentir ce qu'il est vraiment. Et cet article je l'avais intitulé : Corps, tendresse et spiritualité. Pourquoi ? Parce qu'il me semblait que c'est la tendresse qui est une des voies qui permet de relier le corps à cette dimension qui le dépasse qui permet précisément de l'humaniser.

 

     Alors qu'est-ce que c'est que la tendresse ? Que faisons-nous lorsque nous sommes tendres ? Quand je regarde avec tendresse, par exemples les petites pousses vertes qui sont là au printemps sur les branches des arbres, ou quand je regarde le visage d'un enfant endormi, ou bien quand je tiens dans mes mains la main d'un malade – comme dit Zundel, comme si on tenait dans ses mains un oiseau blessé, – qu'est-ce que je fais ? Qu'est-ce que je sens ? Je sens un élan du cœur qui se met en mouvement – souvent un mouvement vers le bas – un mouvement qui fait se pencher vers l'autre, je tends la main, je sens une ouverture, une dilatation en moi ; j'ai l'impression de me fondre dans quelque chose de plus vaste que moi. C'est un peu comme si dans ce geste de tendresse on perdait l'habitude de prendre, de se servir, pour être – ne serait-ce qu'un instant – au service de quelque chose. Et si on regarde de près le geste de tendresse on peut voir qu'il y a une tension ; cette main qui s'étend, elle ne semble pas seulement attirer, elle semble en même temps retenue. Comme si on pouvait avec un geste trop fort – ou trop vite – blesser. Comme si on pouvait justement détruire le rayonnement de quelque chose ou de quelqu'un. Qui est dû peut-être à cette ouverture, à cet abandon de la personne.

 

     Cette retenue – ce mouvement vers, et en même temps cette retenue – est-ce que ce n'est pas justement le vrai critère de la tendresse ? Un élan du cœur qui cherche la proximité et en même temps, avec sollicitude et respect, garde un bout de distance ? Cette distance d'amour, ne serait-elle pas justement le lieu spirituel de la tendresse ?

 

      La tendresse est spirituelle parce que dans cette double tension qui la caractérise – aller vers l'autre, tout en gardant une distance d'amour – cette tendresse respecte la frange de mystère de l'être. Elle est aussi une invitation à l'ouverture, une invitation au rayonnement. Vous savez comme moi que quand on approche une main tendre, d'une autre main ou d'un visage, il y a comme une invitation au rayonnement de l'autre. Et un geste ou un regard tendre peut véritablement transformer quelqu’un. Et dans ce sens là, la tendresse est créatrice.

 

     Récemment – et je l'ai raconté aussi dans mon livre – un de mes amis qui accompagnait un ami qui mourait aussi du sida, me racontait que cet ami était devenu si faible et si détérioré qu'il avait beaucoup de mal à rester là près de lui. Et il avait trouvé, pour pouvoir rester là, dans cette tendresse avec lui, il s'était fixé comme objectif à chaque visite de regarder un petit détail de la personne de son ami. Ça pouvait être la courbure d'un cil, ou bien le grain de la peau, ou bien il disait qu'il regardait l'œil de son ami et les paillettes d'or qui étaient au fond de son regard. Et dans ce petit détail, il retrouvait la totalité de son ami. C'était un petit peu comme sur le modèle de l'hologramme ou la partie contient le tout. Et de faire cela lui avait permis justement de rester là, dans cette tendresse, et de rester en quelque sorte fidèle aux sentiments qui le liaient à lui.

 

[34 :38] Dans la tendresse, on s'efface, on s'émerveille. Et c'est en fait une forme de contemplation. C'est comme poser son âme sur un être.

 

     Je raconte aussi dans le livre quelque chose qui concerne cette femme qui s'appelle Danielle, qui est totalement paralysée parce qu'elle est atteinte d'une maladie neurologique, la maladie de Charcot, qui fait qu'elle ne peut plus bouger du tout. Simplement elle avait juste une phalange qui lui permettait de bouger et d’écrire à travers un ordinateur. Mais cette jeune femme totalement paralysée, a eu dans les derniers moments de sa vie près d’elle, un garde-malade  avec lequel il y a eu un véritable échange d'amour. Et cet homme qui était près d’elle lui disait : « tu ne peux plus me toucher avec tes muscles, tu ne peux plus aller vers moi avec tes muscles qui ne bougent plus. Mais tu peux venir vers moi avec ton âme, tu peux me toucher avec ton âme. » Et en lui parlant comme cela il lui a fait sentir – alors même qu'elle était comme une sorte de mannequin pantelant – il lui redonnait toute la dimension de son être. Et elle a compris ce que cela voulait dire. Ça voulait dire qu'avec avec son âme, avec sa présence, elle pouvait aller à la rencontre de l'autre qui était là. Elle pouvait toucher l'autre.

 

     Alors, la tendresse, et je voudrais rajouter cela, ce n'est pas comme on le croit si souvent, quelque chose de mièvre. C'est intéressant de voir qu'en grec la tendresse se dit « storgè » et il y a la racine ster (stère) qui veut dire « solide ». La tendresse ça désignerait quelque chose de solide qui maintient solidement, qui soutient. Ainsi, « storgè » ce serait l'œuvre affermissante, l'énergie d'amour qui rend solide. Et nous sommes donc bien loin d’une tendresse amollissante et mièvre, débilitante, comme on le voit quelquefois. C'est donc une force qui rend solide.

 

     Alors, cette tendresse on la sent tout au long des textes de Maurice Zundel – il nous en parle tout au long – et j'ai souhaité au fond, cet après-midi, attirer votre attention sur cet aspect de la spiritualité qui se vit dans et à travers le corps, et qui a pour nom la tendresse.

 

[37:35] On ne mesure sans doute pas assez à quel point le seul fait d'être là, dans une présence disponible, dans le silence, la paix, la confiance totale dans la danse de la vie, peut aider une personne angoissée à trouver en elle-même la force de mourir. Car cette force là, celle de la tendresse, se communique de peau à peau, d’âme à âme, de présence à présence.

 

     Alors je terminerai simplement – ce que vous voyez être un témoignage, certainement pas une réflexion théorique – par un souhait. Si nous pouvions justement quand nous sommes auprès de quelqu'un qui va mourir, simplement ralentir notre rythme, nous poser là, nous asseoir, nous mettre à l'écoute, ouvrir nos antennes les plus fines, pour percevoir les attentes, les besoins les plus subtils de l’autre. Si nous pouvions mettre dans nos mains et dans nos voix la tendresse et le respect dont nous sommes capables, tout en étant conscients que ces derniers moments de vie d'une personne humaine qui s'apprête à mourir sont des moments culminant d'une vie ; ce sont donc que des moments extraordinairement précieux. Eh bien, si nous pouvions faire cela alors je crois que nous sentirions cette communion humaine dont nous avons la nostalgie et dont je disais hier soir que presque toujours nous la manquons.

 



[1] Maurice Zundel, Ta parole comme une source, 85 sermons inédits de Maurice Zundel, éd. Anne Sigier/Desclée 1987, pp403-405

 

 

Landévennec 9-13 juin 1981

 

8ème Conférence: LA CREATION - LE PROBLEME DU MAL

 

L'existence du Mal est l’objection la plus répandue contre l’existence de Dieu. Si Dieu est, comment se peut-il que l’on voie une création si mal réussie? Pourquoi tant de douleurs, tant de souffrances?

Accusation douloureuse pour Zundel: "J’enrage quand on me dit que Dieu permet le mal ou y est insensible, alors que Dieu est la première victime du Mal". C'est le mystère de la Croix qui révèle la profondeur du mal et ce qu'il appelle comme réplique. Et c'est cette profondeur qui fait comprendre ce qu'a pu, ou aurait pu, être la Création, et le rapport entre Dieu et la Création. C'est donc à partir de Jésus qu’on peut aborder la Création, le problème du Mal, la Rédemption.

 

La Création

Il n'y a pas eu de témoin pour la Création, et le récit de la Genèse est bien postérieur, et l'auteur y a mis ce que l'homme pouvait imaginer, oeuvre d'un homme ou d'une communauté. Il ne faut donc pas lire ce texte à la lettre, mais le déchiffrer à partir de la personne de Jésus. Or Jésus nous a révélé que Dieu est Amour, Esprit, Dieu est altruiste, Dieu est personnel. Comment donc le geste d'un Dieu personnel pourrait-il aboutir à une création impersonnelle? Ceci est impossible. Il faut donc situer ce geste de Dieu comme une relation interpersonnelle, entre une intério­rité et une autre (comme l'Alliance: alliance avec l’intériorité d’un peuple), tout le reste vient après. L’univers n'est créé que pour ce moment où enfin intérieur à lui-même il entre en re­lation avec Dieu. La création n’a de sens que par le dedans et non par ses retombées externes. Peut-être même le temps est-il la retombée d’un instant d'éternité qui pouvait être dialogue d'amour. C’est pourquoi le temps a commencé avec la Création.

       A envisager le Dieu créateur comme une sorte d'ingé­nieur suprême on achoppe aussitôt à l’objection: comment cela marche-t-il si mal? Pourquoi l'univers est-il si mal ajusté? Et comment l'homme peut-il se voir engagé dans une aventure qu’il n’a pas voulue, arrivant au terme d'un programme préétabli? Comme si la Création pouvait n’être pas une aventure d’une personne avec une Personne, qui attend que cette personne naisse et entre avec Elle en un contact intime.

On ne peut donc imaginer la création comme une grande mécanique. L’hypothèse "fabricatrice", qui conçoit Dieu comme un artisan qui crée un univers tout fait, dont tout le destin serait prédéterminé, est insuffisante pour rendre compte de la finalité de la création, qui est le face à face avec le Créateur. Elle voudrait expliquer par la causalité efficiente ou formelle, alors que c’est la cause finale la plus importante, qui est intentionnalité, intention d’amour.

Telle est en effet l'intention de la Création: une com­munication d’amour. Si Dieu est Esprit, Amour, la finalité est un rendez-vous d’amour entre Dieu et l’univers, et tout s'ensuit. Il faut situer la Création au niveau d’une communication person­nelle de Dieu. Dieu se révèle à l’esprit de l'homme, à son intériorité, l'invite à se construire à travers sa propre liberté. Il faut donc que toute créature soit appelée à participer à la respira­tion d’amour - et d’amour désapproprié - de l’intériorité divine.

       Le geste créateur n’est donc pas à prendre du dehors (le Créateur “faber”), mais du dedans. La Création est profusion gratuite, surabondance, de l’intimité divine, de sa gratuité. Dans ce mouvement d’amour Dieu se donne totalement, différent de ce que pourrait être un ingénieur créant un plan, tout en en res­tant indépendant. Et puisque le geste de la Création est un ges­te intérieur, où Dieu donne son être et s'engage tout entier, il est acte nuptial, dans la pureté d’un regard virginal: acte de chasteté fécondé qui instaure un régime nuptial entre Dieu et l’homme, dans une réciprocité de liberté et d'amour. Dieu crée en disant à sa créature le "Tu es moi” qu'échangent les fiancés hindous, et il attend que la créature lui dise: "Tu es mon propre moi". Alors se rejoint l'intention créatrice, inaugurant une aventure à deux, qui est histoire d’Amour à laquelle l'homme peut collaborer, en se créant lui-même.

       Mais l'homme peut aussi se soustraire à ce don, et donc au lieu de se créer, se dé-créer, empêcher l’action créatrice d’aller jusqu'au bout d’elle-même. Il y avait aventure à deux, mais comme toute histoire d’amour et de liberté, il peut y avoir un refus, l’autre peut glisser une fausse note, rompre l’accord. Or précisément cette histoire à deux est tout entière axée sur l’esprit, histoire imprévisible, genèse axée sur l’esprit, et dont le véritable seuil est la liberté, et c’est là que la création prend tout son sens, quand l'homme se libère, le point où il commence à converser avec Dieu, à entrer dans la "spiration" de la Trinité. Comme, parfois, le dernier mot d’un poème est ce­lui qui en donne tout le sens, sans lequel tout ce qui précède ne serait que chaos. La réussite de la Création est la réussite de notre liberté.

Il y a donc entre l’univers et Dieu une relation d'a­mour qui exclut toute domination, toute attitude tyrannique ou despotique. Qui peut parler d’un Dieu-tyran, et d’un homme ayant peu de liberté? alors que c'est Dieu qui attend toute cette li­berté et dont la joie est de voir enfin chez les hommes un acte de liberté, de gratuité. La Création est donc sans despote; en tout homme, la Création est toujours en train de se faire, elle s'oriente toujours vers sa fin, mais il faut qu’elle traverse les consciences humaines, que l'homme dise "oui", que les consciences humaines coopèrent. "La création ne peut aboutir en aucun sans qu'il y consente. A ce point de vue, qui est suprême, tout homme a une valeur infinie, et chacun des battements de son coeur est indispensable à l'accomplissement du règne de Dieu” (N.D. de la Sagesse,p.83). Tout instant compte pour l'éternité, il peut être empli d'éternité, mais pour cela il faut savoir dire "oui".

Du côté de Dieu, la Création est alors achevée. C'est du côté de l'homme qu'elle demeure ouverte, qu'elle attend d'ê­tre accomplie, et cela implique la liberté de l'homme. Pour s'é­pouser il faut être deux. Cela implique donc que, pour reprendre l'expression de Bergson, l'homme soit le co-créateur de l'uni­vers. On ne peut imposer l'Anneau d'Amour, et, en une certaine mesure, l’homme tient Dieu dans sa main, il est l'arbitre qui peut refuser le rendez-vous avec l'éternelle Pauvreté qui est l'éternel Amour. Telle est l'origine de la religion, et la di­mension religieuse de la vocation de l'homme! Relier l'homme à sa source, lui donner sa dimension réelle. Telle est la grandeur de l'homme, sa noblesse: chaque instant de sa vie est capital. Tout l'univers basculera chaque instant dans une conscience hu­maine. Pas un être humain qui ne soit nécessaire, car il lui ap­partient de transformer tout l'univers à travers lui en moi oblatif pour le remettre en contact avec sa source. Si on laisse pé­rir un enfant, c'est autant de chance de Dieu qui est déçue, une possibilité qui lui est retirée et qu’il lui faudra combler par un acte d'amour supplémentaire. Telle est l'origine du problème du Mal.

Le Problème du Mal

Le monde n'est pas préfabriqué. Il y avait un risque, et c'est celui de la liberté. C’est à partir de là que l'on peut comprendre le sens de toute la période qui précède l'homme: la liberté qui va vers sa maturité, un rassemblement dans l'intentionnalité. Tout l'univers tend vers la pensée.

C’est ici qu'il faut situer ce qu'il y a de valable, de scientifique, chez un Teilhard de Chardin: la complexité crois­sante et l'organisation du monde des cellules pour arriver à l'homme, qui peut passer au "Je", s'ouvrir à l'infini. Tout tend vers la vie et, que ce soit par un saut ou dans la continuité, il y a un changement qualitatif au moment du passage à la vie, avec ses diverses étapes (végétale, animale, humaine). Spiritualisa­tion croissante, qui vient du dedans. Tel est le sens de la créa­tion, de l'évolution: une montée vers la conscience humaine, qui est le reposoir de la liberté et de l'amour.

Ici se posent deux questions:

. Si l'évolution est suspendue à l'esprit, comment expliquer toutes les cruautés antérieures à la venue de l'esprit? Celles de la vie animale, de la vie avant l'homme: hiatus entre la vie infra-humaine et la vie de l'homme?

. Si toute l'histoire infra-humaine vient s'ancrer dans la pensée, s'achever dans l'homme, peut-on supposer que la décision de l'homme reflue avant lui, derrière lui, et y apporte tout le désordre que l'on voit dans l'univers?

Ces questions ne sont pas inutiles: elles nous écartent de plus en plus d'une vision mécanique de l’évolution, où l'homme arriverait au moment prévu par Dieu pour lui, mais sans lien avec tout ce qui l'a précédé (comme dans un décor voulu par le dramaturge). Elles nous montrent l'importance de l'homme à l'intérieur de l'évolution, de l'histoire du monde. S'il est responsable, c'est vis-à-vis de tout l'univers, et ainsi sa res­ponsabilité devient indéfinie. Peut-être même découvrira-t-il qu'elle devient infinie.

C'est ainsi que se pose le problème du Mal. Pour Zundel, comme pour beaucoup d'autres, il est évident que la création n’est pas dans l'état où elle devrait être, où elle devait être. La Création n'a pas réussi, à cause de l'existence du Mal.

Du Mal, on sait les définitions classiques. Elles sont toujours valables, mais il s’agit de les situer, de les prolon­ger. ‘'Privation d'un bien dû”, d'un bien qui devrait faire par­tie de l'essence d'une situation ou d'une personne (un enfant aveugle, un enfant né au sein d’une famille déchirée, un homme torturé...). Pour faire clair, Zundel distingue trois types de mal: mal physique, mal cosmique, mal moral.

. Mal physirque: privation d'un bien dû, au niveau de l’être physique et psychique: p. ex. handicap, démence, mort. Mais de tels maux ne sont pas tous irréversibles, et l'homme peut réagir. "Tous les maux ne se situent pas au même niveau et il se peut que certains d'entre eux soient réductibles au bien et puissent concourir à son épanouissement" (Je est un autre, p.36). P. ex. cas de Denise Legrix ("Née comme ça"), ascension spirituelle de bien des malades au travers de leur souffrance, la mort du P. Kolbe, etc. Miais alors demeure une question: à qui, à quoi est imputable l'apparition et l'existence de ce mal?

. Mal cosmique: privation d'un bien dû, au niveau de la nature Ainsi les séismes qui tuent des vies humaines, tous les ''ogres" de la vie animale, une vraie jungle, des crocs, des becs, des serres, capables de tuer non seulement l'homme mais l’oeuvre de son génie. "Comment pouvons-nous être enracinés dans un univers qui parait ignorer toutes nos valeurs?" (QHQD, p.104) • Aux sommets de la vie de l'esprit l'homme imagine en effet une nature harmonieuse. Isaïe (Il, 6-9) a écrit que "le loup gîtera avec l'agneau", François d'Assise parle aux animaux, Gandhi lui-même a appris à ses disciples à vivre avec les serpents.

Quel est donc le rapport de Dieu avec sa création? Le livre de la Genèse dit que "Dieu vit que sa création était bonne" Cela nous montre un Dieu qui ne peut vouloir le mal: ce mot de la Bible innocente Dieu pour toujours. Et pourtant saint Paul a écrit (Rom 8, 19-22): "Toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement".

Face à ce mal cosmique, on est amené à supposer qu'à un moment l'homme, appelé à collaborer avec Dieu, a manqué à l’appel. Mais comment l'homme peut-il être déclaré coupable de tout le mal du monde, à la fois du mal cosmique présent et du mal cosmique antérieur à lui, dans l’évolution animale en particulier? Il faut alors formuler ce que Zundel présente comme une hypothèse. Savoir ce qu'est un acte libre: acte métaphysique qui n’appartient pas au monde tout fait, mais au monde qui doit ce faire, et donc un au-delà, un au-dedans, qui transcende les conditions du temps, au point de contact entre le temps et l'éternité, appartenant au monde de l'esprit. Il accroche le temps, où il se situe, à l'éternité, il a donc un retentissement dans l'éternité, et peut donc avoir une durée qui rayonne en avant et en arrière de lui dans le temps (comme quelqu’un qui entre en prière peut sauver des âmes avant et après lui). Un acte li­bre élève le monde; il est promotion de l'univers. Et une défail­lance est une chute de tout l'univers. En ce sens, un acte libre peut créer le monde ou le décréer. Un acte humain peut être cau­se de désordres cosmiques antérieurs à l'homme, parce qu'il re­nonce à sa liberté. Ceci nous permet de comprendre le texte d'Isaïe montrant le loup qui gîte avec l’agneau: il était destiné à cela, il y avait harmonie possible, et il y aura peut-être un jour harmonie possible. Ainsi l'acte de l'homme se répercute rétro activement sur les durées qui le précèdent ou le suivent.

       Ce n'est sans doute qu’une hypothèse, mais très possi­ble, et en tout cas conforme à l'innocence de Dieu. Donc, pour Zundel, Dieu est créateur d'un univers qui n'est pas encore fait et n'a pas encore atteint sa pleine dimension. Hypothèse aventu­reuse et laborieuse, Zundel en est conscient. Mais elle vaut la peine d'être envisagée pour tenter d'expliquer comment la faute de l'homme peut se reverser sur les durées qui l'ont précédée. Car, si Dieu est innocent, qui peut être responsable, sinon l'homme (Donzé, p.178). D'où la, question qu’il se pose: "l'hom­me existe-t-il?”, et la reponse de Rimbaud: "Nous ne sommes pas au monde, la vraie vie est absente".

Je est un autre, p. 46: "Rien n'empêche d'admettre que le Dieu intérieur, caché en nous, soit aussi le Dieu créateur, mais d'un univers qui, pour l'essentiel, n'est pas encore, d'un univers qui n'a pas encore atteint ses vraies dimensions, d'un univers jusqu'ici embryonnaire et qui ne pourra s'ache­ver, en avant de nous, que si l'homme et les autres créatures (dans ce même univers) accomplissent leur vocation et ferment l'anneau d'or des fiançailles éternelles, en disant oui au Oui éternel qui est Dieu même.

Le Dieu intérieur, le Dieu sensible au coeur, comme dit Pascal, est le seul vrai Dieu, Rien ne s’oppose à ce qu'il soit le créateur de tout l'univers, à condition de voir dans la création une histoire à deux, qui ne peut s'achever sans le concours des créatures intelligentes, parce que le sens même de l’univers est l'Amour.

Et là où il y a refus d'amour, l'Amour qui est Dieu ne peut qu’échouer, sans évidemment cesser, pour autant, d’être Amour éternel­lement présent, éternellement offert.

C'est pourquoi, finalement, la seule réponse adéquate au scanda­le du mal, c’est l’agonie et la crucifixion de Jésus-Christ.

C’est en lui, en effet, que s'exprime, comme en un sacrement vi­sible, cette mystérieuse fragilité de Dieu, qui est certes tout-puissant dans l’ordre de l’amour, qui peut tout ce que peut l’a­mour, mais qui ne peut rien de ce que ne peut pas l’amour. Il ne peut donc jamais nous contraindre, nous humilier, nous blesser, nous rejeter".

Tel est peut-être le sens profond du sentiment de nostalgie. Il ne s’agit pas seulement d’un état de l’affectivité, mais, bien plus profondément, le sentiment d'une absence; la vraie vie nous manque, et cette vraie vie est "quelqu’un", c'est quelqu’un qui nous manque. La vraie nostalgie est métaphysique, théologique. C’est le poète Rilke qui a écrit: "Présence de Dieu, preuve; absence de Dieu, preuve de la preuve”.

Mal moral: quelque chose de bien plus grave: refus, trahison cons­ciente de la liberté et de l’amour, volonté de mutilation, auto-destruction de la liberté qui s’attaque aux racines de notre vie, veut empêcher l’homme d’exister en tant que tel, tuer sa liberté dans l’oeuf. L’univers concentrationnaire: torture des innocents. Et le cri d'Ivan Karamazoff: "une larme d’enfant est une négation irréfuta­ble de l'existence de Dieu; une vie éternelle ne saurait compenser la souffrance d’un enfant torturé”. Et Camus préfère nier Dieu plutôt que de lui attribuer la souffrance d’un enfant. On connaît l’adage: "S'il y a du mal , c’est que Dieu n’existe pas".

Mais si l’on s‘en prend à Dieu pour un tel mal, c’est que les témoins y trouvent un scandale absolu. Et s’ils éprouvent l’exis­tence d'un mal absolu, c’est qu'il se découpe sur la possibilité d’un bien absolu qui devrait pouvoir exister quelque part. Et si l’on en vient à nier Dieu à cause du mal, cela revient à affirmer la possibi­lité de Dieu, c'est au nom du Dieu présent en soi. Dieu apparaît dans le scandale du mal comme la première victime. Quand un homme se scanda­lise du mal, c'est que Dieu est passé du côté des victimes. Dieu est le premier à pleurer sur la mort d’un enfant, il est le premier en deuil quand nous sommes en deuil, le premier en désarroi quand l'huma­nité se dévore les entrailles.

L’hypothèse de Zundel n’est donc pas gratuite: la première preuve en est le fait de la Croix.

En vérité, "le Mal absolu, c’est que "l'Amour n’est pas aimé"

(Giacopone da Todi). Cela, les grands compatissants (François,Cath. de Sienne, Thérèse d'Avila, Jean de la +, Marguerite- Mie, Thérèse de Lisieux) l'ont compris et ils ont voulu assumer une part du fardeau divin..". "Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde (et depuis le commencement), il ne faut pas dormir pendant ce temps-là”(QHQD, 107).                 (à suivre)

 

Landévennec 9-13 juin 1981

 

7ème Conférence: LA PERSONNE DE JESUS

Rappelons-nous que le propre de Zundel est de déchiffrer la banalité, de partir de l'expérience humaine.

L'homme, en quête de son accomplissement, reste rivé à ses déterminismes. Et cela même dans ses rapports avec Dieu; il met du temps à découvrir que Dieu est amour: se rappeler le scan­dale des contemporains de Jésus.


Pour échapper à toute ambiguïté, il restait à Dieu de se révéler en une humanité parfaite, sans limites ni frontières, pour tous les espaces et tous les temps. Cette personnalité sera la ré­ponse définitive à la question de l'homme. Elle va donc se révéler en une certaine continuité (mais pas absolue) avec l’attente de l'homme, son élan. Et tel est l'intérêt de l'Incarnation. L'expé­rience de communication avec Dieu y atteint son sommet. Jésus, dans le mystère qu’il est, est au coeur des aspirations de l'homme.

Il naît personne, et l'homme a à le devenir. "Nous devons regarder Jésus comme notre accomplissement" (Berulle).

Mais il est plus facile de dire le pourquoi d'une incar­nation que d’en expliquer le comment, comment Dieu s'est fait homme. Avant d’y répondre, il faut prendre quelques précautions. Cer­tes, le Dieu qui va s'incarner n'a rien à faire avec certaines con­ceptions de l’homme, le Dieu tyran, le Dieu solitaire... Ce serait inconciliable. Il faut savoir aussi que pour certains théologiens protestants, les théologiens de la mort de Dieu, découvrant l'homme Jésus dans sa divinité, en font un sage chrétien, un super-homme (su­per-star! ), un homme en agrandi. Il faut aussi écarter l'idée des rapports entre Dieu et la création comme ceux d'un domi­nateur avec un dominé. C'est dans un rapport interpersonnel qu’il ce révèle, à l'intérieur (et il convient de chasser les images évoquées par "en haut, "en bas", de "descente"). Enfin, pour parler de Dieu incarné; peut-être est-ce remonter trop haut dans l’histoi­re que de chercher cette idée de Dieu antérieurement à Nicée, Chalcédoine, etc. Ces Conciles sont le prolongement de la révélation de Jésus dans l’histoire. La révélation est en marche dans l'histoire

       Il faut donc tourner le dos à toute extériorisation de l'idée de Dieu. Ne pas le chercher dans le cosmos, dans ses projections anthropomorphiques à partir de l'homme, mais du Dieu révélé en Jésus, tel qu'à la Samaritaine: ce n'est pas sur la mon­tagne qu’il faut adorer Dieu, mais en esprit et en vérité, au de­dans. Il jaillira comme une source d’eau vive. S.Grégoire a pu dire: «Le ciel, c’est l’âme du juste”, et S.Augustin, dans sa découverte de Dieu retrouve cette démarche: «Je te cherchais au dehors de moi- même, mais tu m'attendais au dedans". C'est à l'homme d'aller à Dieu, car Dieu est déjà là. Pour que Dieu fût reconnu, il fallait qu'une humanité monte au niveau de cette intériorité, de cette transparence de la divinité. S’il s'était trouvé un homme autre que Jésus de Nazareth, Dieu aurait peut-être pu s'incarner en lui, mais aucune autre humanité n'a eu la transparence de celle du Christ et cela dès sa conception.

Comment se fait l'incarnation? - Pour répondre à cette question, il faut s’en poser une autre. Qu'est-ce qui se passe en Dieu du fait de l’Incarnation? Il faut répondre qu’en Dieu il n'y a aucun changement. Tout se passe en l'homme, et cela se fait dans une "assomption" de son humanité en Dieu, comme l'exprime le Symbo­le dit de S.Athanase ("Unus autem non conversione divinitatis in carnem sed assumptione humanitatis in Deum" - Le Christ est "un, non par le changement de la Divinité en chair, mais par l'assomption de l’humanité en Dieu"). Dieu a uni à soi, d’une manière absolument nouvelle, la création.

       En quoi consiste alors le changement dans la créature? C’est que l'homme s’est libéré de toute adhérence à soi, a con­verti en totalité son moi possessif en moi oblatif, devenu un pur mouvement de don vers l’autre. Désappropriation radicale, l'huma­nité absolument incapable de dire "Je” pour son propre compte. Le "Je” est tellement "l'Autre” que c’est Dieu qui s'exprime à tra­vers elle. Sa personne est assumée par la Personne du Fils éternel. Il y a une telle "kénôse" (=évacuation de soi) de l’humanité du Fils qu’elle reçoit la kénôse même de la Trinité. Ainsi l'humanité de Jésus est totalement libérée, elle subsiste au niveau de la personnalité du Verbe qui l'investit totalement, sa nature humaine est comme prise dans la vague qui jette le Fils dans le sein du Père, dans l’aspiration de la Trinité. Sa, «pauvreté” est l'incarna­tion de la pauvreté trinitaire. Quand Jésus dit "je", c’est la pauvreté de la Trinité qui s'exprime» Il n'a pu nous révéler la Tri­nité que parce qu’il est l'incarnation de la Personne du Verbe, de son dépouillement.. C’est dire qu'il s'agit d’une humanité-sacre­ment , l’hostie à travers laquelle se donne la Trinité par la Personne du Fils en son humanité. Cette humanité est toute rela­tion à Dieu - elle ne peut plus dire "moi” - mais cette pleine ou­verture de l'humanité à la divinité ne conduit à aucune confusion de l'humanité avec la divinité. Sinon, si on avait en Jésus un Dieu revêtu d’une humanité d’emprunt, il y aurait annulation de l’homme, l'humanité ne serait plus sacrement de la divinité, et l’union à Dieu serait, finalement, impossible. Jésus ne serait plus médiateur.

Ce danger de confusion a existé - monophysisme, monothéisme, mono-énergisme, d’où l'importance de la définition de Chalcédoine: "inconfuse” - sans confusion.

Pour éclairer le problème de l'humanité du Christ, Zundel s’arrête à deux aspects! la conscience humaine de Jésus et la priè­re de Jésus.

? la conscience humaine de Jésus

On voit dans l‘Evangile des passages où se manifeste la personnalité divine souveraine de Jésus - Dieu parle en lui il légifère, commande, pardonne, ressuscite des morts; il se si­tue avant Abraham et à la consommation des temps, dans l’éternité. Mais ailleurs on le voit manifester sa subordination au Père: il dit son ignorance du Jour de la fin, ne dispose pas les places de ses disciples dans le Royaume, il passe par les ténèbres de Gethsémani et du Calvaire ; il est donc limité.

Cette deuxième série d’aspects est aussi révélatrice de la divinité dont il est sacrement. Son cri sur la Croix: «Père, pourquoi m’as-tu abandonné?” révèle à la fois tout le désespoir de l'homme et la pauvreté divine. C’est à la fois toute l’humanité qui appelle au secours, mais aussi la divinité qui appelle au se­cours. Le mystère de Jésus est fait de cette double tension. (Cf. "Quel-homme,quel Dieu?", p.148: solidaire du péché de l'homme dont il sait ne pas être coupable, immergé dans la nuit du péché et re­jeté par la sainteté divine avec ce péché, avec une impression d'a­bandon d'autant plus insoutenable que c'est précisément son obéis­sance à la mission reçue du Père oui l'érige sur le Golgotha... Une mort ”du dedans”), cf. aussi ibid. p.145

Pour parler de la conscience de Jésus, Zundel se réfère à ce moment extrême, en reprenant les vues du Père Mac Nabb o.p., répondant à des théologiens anglicans et qui distingue 4 degrés de la conscience de Jésus:

1/ conscience divine, car il est Dieu, il a conscience de sa divinité.

2/ conscience béatifique, le faisant vivre, au niveau de sa nature humaine, dans un perpétuel face-à-face avec Dieu. Dans cette vision, il lit le mystère du Verbe incarné, secret de sa propre vie.

3/ conscience prophétique car il a connaissance de sa mission qu’il doit proposer aux hommes dans un langage humain: nul doute qu’à ce niveau également il ait eu conscience d’être ce qu’il an­nonçait .

4/ conscience expérimentale, d ’ordre naturel et d'origine sensi­ble, pas de soi ordonnée à la perception claire et immédiate des réalités surnaturelles et qui l’ouvrait à la découverte du monde qui l’entourait, assimilant le langage et la culture de son milieu. C'est par elle qu’il vivait temporellement l’éternité en qui il subsistait et en restant sensible à la nouveauté d’événements qui, pour avoir été prévus dans une vision qui survolait le temps, n’en gardaient pas moins en s’actualisant la pointe vive du vécu qui s’accomplit. Et à ce niveau il n’est pas impensable qu’à certains moments cette connaissance expérimentale, habituellement irradiée par les autres, par suite d’un trop-plein de souffrance, se soit séparée des autres degrés de conscience, à cause de l'excès d’une humanité tendue à l’extrême, et donc que "précisément, dans cette zone expérimentale, il n’ait plus éprouvé le sentiment de son union hypostatique (en personne) avec Dieu” (Quel homme, quel Dieu, p.147) Ceci nous montre tout l’arc de la connaissance expérimenté par Jésus, (n.b. Zundel développe ceci, en remarquant que, dans notre propre connaissance, il y a différents niveaux, et une scission possible entre eux: ainsi tout homme se sait mortel, peut se sa­voir en danger, mais éprouve pourtant le choc de l'annonce de sa mort, qui reste souvent "un accident qui arrive aux autres”).

la prière de Jésus

Certains ont pu penser que Jésus n’avait pas besoin de prier, puisqu’il était Dieu. Et pourtant on trouve chez lui tous les registres de la prière humaines adoration, action de grâces, louange, intercession, obéissance, sacrifice. Et ce n’est pas seu­lement à titre “exemplaire”, pour nous enseigner, mais une prière réelle, instante. A chaque instant de sa vie, Jésus est en prière, à chaque instant son humanité s’ouvre à sa divinité; la prière est la respiration ininterrompue de son âme (PV,p.lCl). L’humanité de Jésus est offerte tout entière et parfaitement dans une oblation de louange et d’action de grâces à la Personne du Verbe qui l'assume et la revêt.

La Pierre vivante, p.97 : "Elle demeure agenouillée devant l’éclair divin qui la traverse en consumant le je-individu où elle aurait pu s’enfermer, dans le je-personne qui la dépasse infiniment, qui l'absorbe sans qu’elle l'absorbe, qui l'uni- versalise sans qu’elle puisse le restreindre, qui dispose d'elle, enfin, sans qu’elle dispose de lui".

C'est Dieu qui exauce Dieu par la, médiation de l'huma­nité du Christ, toute dépouillée de soi, plongée dans l’eucharis­tie incessante d’une infinie Présence (cf. Donzé, p.159).

La Mission du Christ

Si le Verbe s'est incarné, c'est en vue d’une mission. Quelle est alors la mission de cette humanité de Jésus toute dé­pouillée d’elle-même et ainsi prise, assumée, dans la Divinité, et sa place dans l’histoire?

Le Verbe s’incarne en Christ pour que celui-ci nous ré­vèle le vrai visage de Dieu et nous restitue le vrai visage de l’homme et de l’univers. Le N.T. en donne trois traits, trois titres.

Il est "Fils de Dieu”, Fils de l’Homne”, “second Adam".

"Fils de Dieu"

très clair, puisque suprême et définitif Révélateur de l'Amour divin, par ses paroles et aussi par son être même, tota­lement ouvert à l'infini de Dieu. Fils de Dieu, il nous révèle la clé du mystère de la Trinité en sa pauvreté. Mais il nous li­vre aussi la clé du mystère de l’homme, créé à l'image de Dieu, et appelé comme lui à s'unir à Dieu, à devenir sacrement de Dieu.

. "Fils de l'Homme"

pas seulement comme représentant du genre humain, mais comme "l'homme”, récapitulant en lui toute l’humanité en son uni­versalité, sans frontière, sans limite, dans l’absence totale de "je-individu", car, par cette offrande de soi qui définit l’homme et sa personnalité, Jésus est le sacrement de tout homme, en tout temps et en tout lieu. "Il est l'Homme avec l’ampleur illimitée que cautionne la pauvreté absolue de son Humanité, radicalement ex-propriée de soi pour être totalement appropriée par le Verbe de Dieu" (- Morale et Mystique, p.120-121). Reprenant le mot de Fénelon, Zundel écrit: "La différence (de Jésus), c’est de n’en avoir point".

Par sa situation ontologique, il est le révélateur de tout homme dans son accomplissement, qui passe par l’expropria­tion du "moi-propriétaire" et la nouvelle naissance à un "moi- oblatif", tout orienté vers Dieu: une désappropriation oblative.

Et, du même coup, il est:

 "Second Adam"

principe d’une nouvelle naissance de l'homme, d'une nou­velle création rassemblée par l' Amour. L'homme que nous sommes est le plus souvent absent à sa grandeur de pauvreté, à lui-même, pour retomber dans la multiplicité, la diversité des individuali­tés. Jésus rassemble en lui toute l’humanité, de tous les temps, en une contemporanéité absolue.

Zundel a eu le sentiment très vif de cette absence de l'homme à l’homme en visitant le cimetière chalcolithique de Byblos. Il s'est demandé quel lien pouvait exister entre un squelette qui avait vécu 5500 ans auparavant et lui-même, quel lien autre que biologique, quel lien fondé sur la dignité de la personne:

Quel homme, quel Dieu, pp.136-139: "C’est alors que la figu­re du second Adam m’apparut comme la réponse qui seule pouvait cautionner l’affirmation d’un lien personnel et toujours vivant entre les générations. Jésus en effet n'est pas un maillon de la chaîne formée par leur succession. C’est Lui, au contraire qui tient toute la chaîne et qui lui confère non unité, en l'ordonnant tout entière à l'accomplissement d’un même dessein, c’est pourquoi, justement, il naît hors série, si l'on peut dire, de la virginité surnaturellement féconde de la 2de Eve.

C’est en Lui que la succession des générations se fait contemporaine. Et c'est là que se situe le principe de l'universel­le solidarité. Elle naît d’en-haut, par l'humanité du Christ, qui contient toute l'humanité comme greffée sur une même source. Sens de notre capacité de sauver, par notre prière actuelle, même ceux qui nous ont précédés: ils ont pu recevoir avant leur mort la grâce que nous demandons pour eux.

Jésus n'est donc pas "un maillon de la chaîne", mais il "tient toute la chaîne"; il vit en chacun, contemporain à toutes les générations. Mais il ne peut assumer tous les hommes qu'en leur laissant leur liberté. Il ne peut les décharger de leur res­ponsabilité, les violenter, ce qui serait manque de respect. Et c’est pourquoi il porte déjà en lui l'ombre de la Croix, le poids de tous les refus qui seront prononcés par toutes les générations. Son amour infini va prendre l'aspect, la couleur de la souffrance, de la pauvreté offerte, vulnérable et blessée. Seul un Dieu peut mourir pour l’humanité, car il porte en lui l'humanité.

Cette réflexion va nous introduire au problème de la Création, du Mal, de la Rédemption.           (à suivre)