-- D'avril à juin 2012

 

 Landévennec 9-13 juin 1981

 

1ère Conférence: INTRODUCTION A LA PENSEE DE MAURICE ZUNDEL

Il s'agit d'une pensée qui sort de son expérience vécue, que l'on ne peut reconstituer de l‘extérieur, comme si l'on voulait "faire du Zundel".

Comme il le fait lui-même, il faut partir de l'homme , d'une anthropologie et non d'une théologie, qui s'avérerait vite inadaptée à la sensibilité, à l'intelligence du temps présent. L'originalité de Zundel ne vient pas de ce qu'il serait l'inventeur de notions, d'in­tériorité. Il puise surtout dans l'existentialisme, le Personnalisme, la phénoménologie, le thomisme le néo-thomisme » mais surtout dans la pensée de son temps.

        Comme par une nécessité interne, la dynamique de cette an­thropologie va de l'homme à Jésus et à la Trinité, et son regard sur la Trinité répond aux exigences les plus profondes de l'homme. Sa recherche est toujours animée d'expérience humaine, car il faut qu'elle parle à l'homme.

        S'il existe une Trinité, elle ne peut être le dernier jalon d'une découverte, comme la coupole d'un édifice merveilleux. Si elle existe, elle ne peut être que la texture même de la réalité, de l'ex­périence humaine, le contenu même de l'existence quotidienne. Ou bien la Trinité existe, elle est une vérité, et alors elle enveloppe le temps et l'histoire, appartenant au tissu de l'espèce en l'entraînant, ou bien elle n'est qu'un dernier jalon, extérieure à la vie, une cu­riosité extrinsèque, une pièce de musée. Ou la Trinité est, et elle est dans toute la vie ou bien elle n'est pas. Telle est l'étonnante originalité de Zundel.


        Tel est l'itinéraire qu'il nous faut suivre avec lui, pour aller de l'homme à Dieu, et revenir ensuite à l'anthropologie, pour ouvrir une éthique nouvelle, chrétienne

Physique et Métaphysique de l'homme

Il est nécessaire de donner des notions très précises pour entrer dans la pensée de Z*

A partir de quoi peut-on dire que, dans l'évolution, on voit apparaître l'homme?

Il y a trois manifestations qui désignent le surgissement d'une réalité nouvelle: trois expériences que personne ne peut refuser

  •  la conscience réfléchie.

Capacité de l'homme à se connaître du dedans? "je suis inquiet”, "je m'examine intérieurement", "je suis en train de..." Tentative de dédoublement intérieur en sujet-objet. Seul l'homme est capable de vivre une telle expérience de témoin-spectateur; il semble que l'a­nimal le plus perfectionné ne puisse vivre cela, sinon on en verrait des conséquences.

Cette expérience banale fait intervenir un autre univers dans l'univers spatial-temporel. Notre conscience est omniprésente dans notre corps: toute l'épaisseur du corps tombe d'un coup et, de l'intérieur, peut se mettre à distance d’elle-même. Mais le mot même de "distance" est insatisfaisant, à garder seulement comme image, car il n'y a pas de distance; ce dédoublement ne s'explique pas par les lois de l'espace. La totalité de moi-même observe la totalité de moi-même; cela n'existe pas dans l'espace. Nous sommes tous candidats à un "méta-spatial", ou, mieux, à un "intra-spatial".

Le mensonge, ainsi est déjà une richesse: possibilité de se dédoubler et de cacher quelque chose de soi (d'où, pédagogiquement, le fait de dire à l'enfant qui ment: "je vois que tu mens, c'est écrit sur ton front", l'empêche de découvrir cette faculté de dédou­blement). Mais beauté plus grande encore dans la sincérité, qui est volonté de dépasser ce dédoublement, la volonté de dire la véri­té alors qu'on peut ne pas la dire.

Il faut creuser en nous cette chance d'intériorité, et non la chosifier.

  •  le souvenir.

Il est distinct de la mémoire, qui est seulement rémanence, retour d'un passé. Le souvenir est le passé qui revient (mémoire),mais dans lequel je me regarde et puis me reconnaître: capacité de se re­connaître dans ce passé, A travers la succession, la durée du temps, je me retrouve semblable à moi-même; nous sommes victorieux de la suc­cession du temps, candidats à un méta-temporel ou à un intra-temporel. (De même que la conscience réfléchie était victoire sur l'espace, nous faisait candidats- à un intra-spatial).

(Ces deux expériences - conscience de soi et souvenir - sont vécues par le corps).

Un univers nouveau entre dans le temps, qui habite le temps du dedans. Ce souvenir peine encore : nous ne pouvons encore nous re­garder nous-même pleinement, la rencontre parfaite de nous-même est impossible, car il y a espace-temps dans notre épaisseur. C'est une porte vers l'expérience de la survie puisqu’il y a victoire sur la temporalité....

  • l'intelligence

littéralement capacité de "lire au-dedans” (intus legere, dé­couvrir des relations invisibles entre des objets visibles.

elle se manifeste dans un double mouvement:

- comprendre= rassembler, passer du multiple à l'un

- expliquer = redéployer, mouvement inverse en passant de l'un au multiple.

C’est comme la respiration de l‘intelligence, la victoire de l’un sur le multiple. Nous sommes candidats à cette victoire, à la méta-multiplicité, ou à l'intra-multiplicité,

Telle est la démarche du savant, par la théorie, la loi: ten­tative pour unifier le multiple, pour une application ultérieure.

De même l’œuvre d'art est aussi une tentative d'unité, quand couleur, forme, etc nous amènent à entrer dans le tableau pour le saisir du dedans.

Une vie s’est unifiée quand toutes ses étapes, ses aventures, renvoient à une unité intérieure, en y conduisant.

- On a ainsi trois expériences irréfutables, qui sont celles de tout homme, engagé dans l'espace et le temps, et vit pourtant au niveau de l'intra spatial, de l’intra temporel et de l’intra multiple.

L'homme est donc habité par une unité intérieure qui tra­verse l'espace-temps, qu'il faut chercher à l'intérieur, unité qui est toujours à reconquérir: Les choses, l'espace, le temps sont là, devant nous, c’est de "l'étalé", du déjà fait, alors que l’unité intérieure est du "se faisant" (cf. Bergson).  (à suivre)

Conférence de M. Michel Fromaget, à Strasbourg, le 24 avril 2009, à la demande de l'AMZ. Nous remercions vivement M. Michel Fromaget et l'AMZ de nous permettre cette diffusion.

 

Lorsque je lis les Pères de l’Eglise, par exemple saint Irénée, Origène, saint Augustin ou Denys l’Aréopagite…, je suis vite saisi par une évidence : si ce n’est toujours, du moins très souvent, leur pensée apparaît comme " illuminée de l’intérieur ". Mais il n’y a pas là qu’une apparence. La lumière en question n’est pas celle dispensée par les yeux du corps, ni par l’intelligence de l’âme, mais celle qui vient de l’esprit. Celle qui éclaire lorsqu’on sait regarder, comme le dit si bellement Saint Paul, avec " les yeux illuminés du cœur " (Eph.1, 18). A propos de cette lumière, de cette compréhension, de cette connaissance, vous connaissez le splendide adage proposé par le Livre des Proverbes : «  C’est une lampe de d’Éternel que l’esprit de l’homme » (Pro 20, 27). Or, lorsque je lis Zundel, je suis frappé par cette même " lumière intérieure ". Elle vient non pas de ce que cet homme improbable sut développer une puissance intellectuelle et acquérir des connaissances considérables – ce qui lui sera fort utile, mais qui est en soi-même insuffisant. Mais elle vient de ce qu’il resta, toute sa vie, d’abord, et avant tout, fidèle aux enseignements que lui prodigua, à la faveur de quelque " heure étoilée ", celui qui, avant même qu’il eut quinze ans, l’éveilla à la fécondité du dépouillement et du vide intérieur, alors que dans l’église rouge de Neuchâtel il était en prière devant une statue de la Vierge Marie. Cette lumière vient de ce qu’il demeura parfaitement fidèle à Celui qui par l’intermédiaire de la voix d’un camarade lui fit, peu après entrevoir l’insondable profondeur des Béatitudes. Fidèle à Celui qui, dans la paix de l’Abbaye d’Einsiedeln, lui révéla ce secret du silence, à savoir " qu’il est vraiment quelqu’un ". Fidèle à Celui qui, pour le consoler de cette  " théologie d’objet "  qui le crucifia quatre années durant au Séminaire de Fribourg, puis à l’Angélicum de Rome, lui fit apercevoir un matin de septembre 1926, dans la sacristie de San Lorezo, à Florence, devant le tombeau des Médicis de Michel Ange, la Beauté qui se tient derrière toute beauté et qui sait délivrer tout homme du fardeau qu’il est à lui-même. Fidèle, enfin, à Celui qui, à peu près à la même époque, en la personne de saint François d’Assise, le confirma définitivement dans la défiance toujours plus nette qui lui inspirait le Dieu dévoilé par la Somme Théologique de saint Thomas d’Aquin.

 

Oui ! Zundel resta toute sa vie fidèle à ces enseignements " étoilés "  qu’il ne cessa de méditer et d’approfondir et dont nous venons de recenser cinq grands moments : l’église rouge de Neufchâtel, une voix qui lit le " Sermon sur la montagne ", le silence d’Einsiedeln, la découverte de Michel Ange, la rencontre du Poverello. N’allez cependant pas croire que ces temps d’éveil furent les seuls car, de son propre aveu, nous savons de Maurice Zundel qu’il bénéficia de grâces d’émerveillement tout au long de sa vie. Mais l’important, pour nous aujourd’hui, une fois rappelé le fait de cette transparence de Zundel à sa propre profondeur, n’est pas l’étude chronologique, ou symptomatique, des manifestations d’un tel fait, mais le contenu même de l’enseignement sur la nature de l’homme et sur l’expérience possible de Dieu que Zundel en retira. Or, avant même de proposer quelques rappels essentiels, présentés dans cet ordre, concernant ces deux thèmes (ce sera là l’objet des seconde et troisième parties de cet exposé), j’aimerais qu’ensemble nous découvrions que Zundel n’a pu donner le jour à une théologie et une anthropologie qui, aujourd’hui, nous interpellent autant, sans avoir du même coup pris ses distances avec quelques  " idoles ". Notamment avec ces trois dont sa foi lui révéla bien vite les immenses dangers. Ces trois idoles sont : le " Dieu des nations, le Dieu guerrier  " de l’Ancien Testament, la " Cause première "  brandie par la Somme Théologique et cette dernière idole que j’appellerais volontiers   "l’homme des Droits de l’homme ». A la faveur de quelques citations, derrière lesquelles je m’effacerai, – elles parlent toutes seules –, ce sont ces trois idoles-là que je vous présenterai dans la première partie de cet exposé afin que nous gardions présent à l’esprit ce que Zundel lui-même en pensait exactement. Quant à moi, je vois dans cette démarche qui nous permettra de regarder ces trois objets comme à travers les yeux mêmes de Zundel – de les regarder avec ce regard qui est celui d’un chrétien d’une envergure exceptionnelle – la meilleure introduction à notre entretien de ce soir.

 

 

 

I – A propos des trois " idoles "

 

 

 

De ces trois idoles les deux premières sont " théologiques ", la dernière " anthropologique ". Il arrive parfois à Zundel de saisir les deux premières en un seul geste. Ainsi dans sa Seconde conférence au Mont des Cats de décembre 1971, à la faveur de laquelle il ne se fait pas faute de rappeler aux moines qui l’écoutent :

 

« La notion courante de Dieu est un amalgame de philosophie imparfaite et partiale, un mélange d’Ancien Testament mal digéré, où Dieu apparaît forcément comme extérieur, puisqu’il est le Dieu d’une nation… »

 

Mais le plus fréquent est, je crois, qu’il en parle séparément. Écoutons tout d’abord ce que Zundel a pu dire de ce Dieu vétérotestamentaire, au risque de passer pour un disciple de Marcion, cet hérétique du IIème sicle qui aperçut le monde qui sépare le Dieu d’Israël de celui de Jésus-Christ, mais qui en tira hélas ! des conclusions particulièrement erronées.

 

1 – Le Dieu unique et solitaire :

 

Dans Émerveillement et pauvreté (1933 p. 135), je lis :

 

«  On ne peut comparer un monothéisme solitaire à un monothéisme trinitaire. Le caractère incomparable de l’Évangile c’est que s’il manifeste Dieu comme un Dieu unique, il le révèle également comme un Dieu qui n’est pas solitaire. Dieu est unique, mais non solitaire ».

 

Cette remarque est d’un poids inouï. A ma connaissance, jamais personne avant Zundel ne l’avait faite. Et dans Le problème que nous sommes (2000, p. 40), le Maître suisse va jusqu’à oser écrire : « Jésus (…) nous a délivrés de Dieu ! ». Plus précisément, Zundel écrit : « Jésus, en nous révélant la Trinité, nous a délivrés de Dieu ». Or, l’identité de ce Dieu dont Jésus nous délivre ne fait aucun doute : il est bien le Dieu de l’Ancien Testament, ce Dieu dont Zundel dit qu’il est : "forcément extérieur ", puisqu’il est le Dieu d’un peuple, le Dieu d’une nation, ce Dieu qui dépossède les autres nations en faveur d’un peuple élu, donc un Dieu limité ». (Seconde conférence du Mont des Cats, 12/1971). Pour Zundel ce Dieu est un " cauchemar " qui est un Dieu d’esclaves. Et dans maints écrits, il martèle cette affirmation : la Trinité nous délivre de ce cauchemar. Elle nous délivre de cet " épouvantable cauchemar " (Emerveillement et pauvreté, p.24). Elle nous « délivre du cauchemar d’un Dieu qui limite, d’un Dieu qui menace, d’un Dieu qui punit, d’un Dieu qui dévalorise notre existence. » (Ibid., p. 31). Elle nous libère d’une conception «  qui fait de Dieu une caricature, une idole, et de l’homme un esclave et un mendiant » (Ibid., p. 31). Et Zundel, qui a ce Dieu en horreur – parce qu’il sait tout le malheur que le christianisme lui doit – sait aussi nous faire goûter les raisons de cette aversion :

« S’il n’était pas Trinité, Dieu serait impensable (…) Il ne pourrait que tourner autour de soi, se repaître de Lui-même, se louer Lui-même, s’admirer Lui-même dans un narcissisme épouvantable et monstrueux » (Émerveillement et pauvreté, p.24). Ailleurs, Zundel demande :

« Comment Dieu peut-il être l’amour, s’il est unique et solitaire ? Un être solitaire ne peut réfléchir que sur soi, que se replier sur soi, s’enivrer de soi, se complaire en soi ! Comment concevoir que la vie divine soit ce narcissisme à une échelle infinie sans éprouver de dégoût ? Comment imaginer un être qui se repaît de lui-même, un être qui ne vit que de lui-même, qui n’a besoin de personne, puisqu’il est censé être la source de tout ? (…) Il est évident que cette idole est intolérable ! Le monothéisme solitaire nous scandalise et c’est effrayant d’y penser seulement » (Vivre Dieu, 2007, p. 134)

 

Ce Dieu solitaire qui est celui de l’Ancien Testament, ce Dieu que Zundel appelait volontiers " le Dieu Pharaon ", Zundel le retrouva comme tel, et magnifié comme tel, au cœur d’une religion qu’il avait appris à parfaitement connaître : l’Islam. Mais bien qu’à différents égards l’oblat d’Einsiedeln éprouva pour cette religion une grande admiration, il ne sut faire autrement que d’être profondément horrifié par sa conception de Dieu. (in : F. Rouiller, Le scandale du mal , 2002, p. 45).

 

Voici, enfin, un dernier portrait de ce Dieu que des hommes tels Nietzsche, Marx, ou Camus, auxquels Zundel vouait une grande estime, ne purent que détester, ce dont il leur donnait entière quittance :

 

«  Une sorte de capitaliste transcendant, invulnérable, despotique et tout puissant, aux caprices duquel tout est soumis et à qui nul ne peut échapper, c’est sous ces traits de caricature, en effet, que beaucoup se représentent la divinité. Tout enivrée d’elle-même, occupée tout entière à se célébrer et ne faisant grâce qu’à ceux qui s’aplatissent devant elle, elle réalise à une échelle infinie le type du Narcisse mythologique (…). Toutes ces conceptions, qu’elles soient religieuses, ou anti-religieuses, gravitent autour d’une idole » (in : F. Rouiller, Ibid., p. 183)

 

Or, Zundel le sait de source sûre, lui qui fut vicaire de paroisse, aumônier d’écoles, aumônier de bénédictines à Paris, des assomptionnistes à Londres, des carmélites au Caire, accompagnateur spirituel autant à Genève qu’à Beyrouth, il sait ( et c’était là certainement pour lui un sujet d’immense d’affliction) que d’innombrables chrétiens, parce qu’ils restent incapables d’intériorisation véritable, continuent de s’agenouiller devant cette même idole, sans avoir bien compris la libération, la guérison, apportée par le Dieu Trinitaire de l’Évangile, ce Dieu dont Jésus révéla, pour reprendre le mot de Zundel, qu’il est " l’anti-Narcisse ", " l’anti-Pharaon " absolu (cf. :.Émerveillement et Pauvreté, p. 52)

 

Mais, certains d’entre vous l’ont peut-être remarqué, du moins s’ils ont attentivement écouté les citations précédentes, le procès ici si magistralement intenté n’est pas seulement celui du Dieu solitaire de l’Ancien Testament : il est aussi celui du Dieu " source de tout ", celui du Dieu " premier moteur ", de ce Dieu que Saint Thomas s’efforça de mettre en formules et équations, en questions et réponses, tout au long de ses " Sommes " monumentales. Écoutez, le vocabulaire ne trompe pas.

 

2 – Le Dieu du thomisme, le Dieu " contenu dans des mots " :

 

Dans Je est un autre (p. 101), Zundel fait cette remarque qui mériterait de figurer en exergue de tous les traités d’histoire des religions :

 « Tant que l’homme demeure à l’extérieur de lui-même, il situe Dieu en dehors de soi. A mesure qu’il s’intériorise, Dieu lui devient toujours plus intérieur. »

A la différence du Dieu de Jésus-Christ qui est "esprit " (Jn 4, 24), qui est un" Dieu intérieur ", un Dieu dont Zundel dira qu’il est "un pur dedans  ", le Dieu de l’Ancien Testament est un " Dieu extérieur ", un "Dieu logé derrière les étoiles" (Vivre Dieu, p. 130) et, en ce sens, un "Dieu objet". Nous avons vu que Zundel lui reproche aussi, mais c’est la même chose, d’être un Dieu solitaire, un Dieu qui n’a besoin de personne. Or, ces reproches d’extériorité, d’objectivité, de solitude et d’indifférence, le Dieu, à bien des égards si inquiétant que campe la Somme Théologique, ce Dieu les encoure Lui aussi, Lui "l’être absolument nécessaire", Lui "le premier moteur immobile", Lui « « la cause non causée », Lui "la cause première", Lui dont l’existence ne se perçoit nullement dans l’intuition immédiate, mais seulement par des arguments " allant des effets à la cause ". Toutes ces expressions et propositions sont très exactes : je les ai relevées dans la Somme théologique elle-même et notées pour vous, afin que nous comprenions mieux le jugement très ferme que Zundel – éclairé par sa propre expérience de Dieu – finira par porter sur le Dieu fabriqué par l’intellect insatiable de saint Thomas. A ce sujet bien peu de catholiques connaissent l’épisode, mais il est infiniment révélateur, puisque avec sept siècles environ d’avance, il offre au jugement zundélien la plus magnifique caution qui se puisse imaginer. En effet, à la fin de l’année 1273, quelques mois à peine avant sa mort, à la faveur d’une extase qui lui vint pendant la messe de la Passion, tout illuminé par cette même lumière qui échoit aux vrais mystiques, saint Thomas prit alors conscience que l’oeuvre à laquelle il avait consacré l’essentiel de sa vie, toute cette œuvre n’avait pas plus de valeur " que de la paille ". Ce sont là ses propres paroles. Il posa sa plume et n’écrivit plus un mot.

 

Mais écoutons ce que disait Zundel de ce Dieu en forme de théorème, de ce Dieu dont, selon toute vraisemblance, le Dieu de Jésus-Christ révéla à saint Thomas, lors de son illumination eucharistique, ce qu’il convenait de penser. Dans l’ouvrage Pour toi qui suis-je ? , (2003 p. 251), Zundel introduit au cœur du sujet en ces termes :

« Parlons-nous (…), d’un Dieu préfabriqué, d’un Dieu contenu dans des mots, ou bien d’un Dieu que l’on expérimente, d’un Dieu que l’on vit, d’un Dieu que l’on découvre (…), d’un Dieu qui dépend de nous ? »

 

Or, le Dieu enseigné dans les universités thomistes, et notamment à l’Angélicum de Rome, n’était pas celui-là. Dans les dernières années de sa vie, Zundel en brossa plusieurs fois le portrait. Ainsi en 1971, au Mont des Cats :

 

« On peut donc déduire une série illimitée de conclusions en maniant le syllogisme qui fera de Dieu un objet parfait. Il est totalement indifférent à ce qui peut nous arriver, comme nous pouvons être totalement indifférents à ce qui peut lui arriver, puisqu’il ne lui arrive rien. »

 

Et de ce Dieu qui, avant tout et au-dessus de tout, est du monde " la cause première ", lors d’une conférence donnée à Bois-Cerf, en mai 1973, après avoir rappelé qu’un " Dieu-cause-première " ne peut aimer les autres pour eux-mêmes, ni rien apprendre d’eux, car alors, il dépendrait d’autrui et cesserait ainsi d’être " la cause première ", Zundel a, à son sujet, ce raccourci fulgurant : 

 

« Si Dieu est cela, il est l’ennemi public numéro 1 »

 

Dont acte. Certains aiment à faire connaître la pensée chrétienne de Zundel en l’arrondissant, en gommant ses aspérités. Ceci, afin qu’il " passe mieux ", afin qu’il soit plus facilement accepté par une Église dont il ne faut pas oublier qu’en matière de doctrine saint Thomas demeure la référence ultime. Jean-Paul II le présentait, il y a peu encore, comme Apostolus Veritatis, « l’ Apôtre de la Vérité », dénomination suffisamment éloquente. Quant à moi, je pense différemment. Je crois même, au contraire, que la pensée de Zundel portera des fruits d’autant plus grands qu’on sera attentif à la restituer dans toute cette vitalité, cette vigueur, cette force qui lui a déjà permis d’ébranler tant de convictions et d’interprétations si contraires au christianisme véritable.

 

Mais tournons-nous maintenant vers cette anthropologie, vers cette conception de l’homme héritée de l’Humanisme de la fin du Moyen Age et de la Renaissance, conception avalisée par les temps modernes et les différentes déclarations des " Droits de l’homme ", conception dont ses grandes connaissances, ainsi qu’une profonde expérience des hommes et de la vie, enseignèrent bien vite à Zundel tout ce qu’elle a d’illusoire.

 

 

 

 

3 – L’homme des "Droits de l’homme" :

 

Il est bien sûr avantageux pour l’homme de s’imaginer qu’il existe. Or, de cette existence, l’abbé Zundel, allergique à toute idée reçue, à tout argument d’autorité, n’est pas a priori convaincu. Tel Diogène parcourant la cité antique, en plein jour, sa lanterne à la main, Zundel, habité de l’Esprit qui le révéla à lui-même, chemina lui aussi sur les sentiers de son époque. Or, la conclusion des deux philosophes, à plus de deux mille ans de distance est la même exactement : l’homme n’existe pas. Du moins pas encore. Certes, les propriétaires et les nantis, les intellectuels et les experts, pour se donner des droits et notamment celui de s’approprier leur vie et d’exploiter celle des autres et le monde en plus, affirment haut et fort leur humaine existence. Mais celle-ci est un leurre. Au stade où nous en sommes, dit Zundel, l’être de l’homme réside seulement dans " son pouvoir être " (in : Je est un autre, p.67). Au vrai, l’être lui manque. De cette béance viennent toutes les souffrances et les crimes qui grèvent notre temps. De là vient encore, ainsi que Zundel l’expose dans Croyez-vous en l’homme, (1996, p. 36), le caractère « tragiquement puéril de toutes les déclarations, des droits de l’homme » lesquelles supposent acquis ce qui reste, en réalité, à conquérir.

 

Sur ce sujet de l’inexistence de l’homme contemporain, deux passages, parmi tant d’autres de l’œuvre zundélienne, sont particulièrement frappants. L’un se trouve dans A l’écoute du silence (1997, p.49), l’autre vient d’une conférence rapportée par M. Donzé dans l’Humble Présence (1986, p. 19). Hélas ! Je ne puis vous en proposer ce soir que de seuls extraits. Commençons par cette appréciation :

 

« L’humanité de notre temps est un musée de cire. Nous voyons des groupes qui font des gestes, occupent des situations, tiennent des rôles,… mais il n’y a personne. Le monde est comme un grand cimetière, la maison des morts,… Il n’y a personne et c’est là la tragédie de notre époque. Les figurines que nous voyons nous intéressent jusqu’au moment où nous voyons qu’elles ne sont pas vivantes, leurs gestes, leurs attitudes sont immobiles. Il n’y a personne. »

 

D’autre part, dans A l’écoute du silence, nous pouvons lire :

 

« On admet que l’homme existe, que ses droits sont indiscutables, que sa dignité est inviolable, qu’il a atteint sa majorité et qu’il est capable de prendre lui-même toutes ses responsabilités. En fait, nous sommes dans le siècle des guerres ininterrompues, du génocide, de la torture, de la déportation, des dictatures, du racisme et du lavage de cerveau – et nous oscillons entre un univers concentrationnaire et un monde complètement déboussolé et dissolu. Le problème fondamental est donc : l’homme existe-t-il ? Il n’est par sa naissance charnelle, qui lui est imposée, qu’une miette d’univers, qu’un produit de l’évolution cosmique. Le monde physique et lui sont d’un seul tenant. La jungle de la forêt vierge se prolonge dans la jungle de son inconscient. Son moi est la résultante de tous les déterminismes internes et externes qu’il subit, de toutes les pressions du milieu, de toutes les sédimentations de son histoire infantile (…) La seule question qui reste ouverte est donc : attendu que l’homme n’existe pas naturellement, n’existe pas tout fait en vertu de sa naissance charnelle, attendu qu’il subit au plus haut degré le poids de ses préfabrications, attendu qu’avec tous les vivants, il ne peut subsister qu’en pillant tout l’univers (…) la seule question qui reste ouverte est : l’homme peut-il se faire homme ? »

Selon M. Zundel, l’individu qui demeure à ce stade de préfabrication, parce qu’il n’a encore rien engendré de véritablement personnel, lorsqu’il dit "je" ou "moi", ne désigne, à proprement parler, personne, puisqu’il n’existe pas encore en tant que personne. Et s’il choisit de s’enfermer dans cette condition, où il est seulement biologique, charnel – c’est-à-dire tissé de seules composantes physique et psychique, corporelle et mentale – alors il n’existera jamais. Pire même : il mourra avant même d’exister. Pour exister, il faut qu’il accepte de devenir celui qu’il est appelé à être de toute éternité, il faut qu’il accepte de se " décoller " de lui-même, de se " désapproprier ", de " se perdre de vue ". Il faut, dit Zundel, qu’il accepte de "naître une nouvelle fois". A défaut, il ne sera jamais vraiment humain. A ce propos, Zundel n’hésite pas à écrire :

 

« L’être qui refuse de se faire homme, reste en dessous de son humanité. Il n’existe pas en tant qu’homme (…), il devient un parasite de l’humanité et de l’univers. » (Un autre regard, p. 302)

 

Mais nous ne saurions mieux apercevoir l’importance exceptionnelle de cette " nouvelle naissance " sans mieux connaître l’anthropologie de Zundel, laquelle constitue justement l’objet de notre seconde partie.

 

 

 

II – La connaissance de l’homme

 

 

 

Un fait toujours me frappe, m’étonne et m’émerveille, lorsque j’étudie l’anthropologie de Zundel, c’est l’étroite parenté qui la relie, bien sûr à celle de l’Évangile, mais aussi à celle des philosophes antiques, notamment les stoïciens. Pour aujourd’hui, j’ai choisi de vous introduire à la connaissance de l’homme, qui est celle de Maurice Zundel, en vous montrant, grâce à ce que j’appellerais trois "marqueurs essentiels" qu’elle est strictement identique à celle du christianisme originel. Mais avant, à la faveur de quelques brèves citations, j’aimerais vous faire pressentir cette communauté si forte qui lie l’anthropologie de Zundel à celle de la philosophie antique.

 

1– Le regard de la philosophie antique :

 

Un thème fondamental de l’anthropologie zundélienne est la similitude de la condition naturelle humaine et de la condition animale. En fait, c’est selon lui la même. Écoutons Zundel :

 

« Le fonctionnement de nos cellules, de nos réseaux nerveux, de nos glandes endocrines, nous est imposé. Rien de cela n’est notre création. Nous sommes pareils aux cailloux, aux végétaux, aux animaux. Nous sommes un résultat, un produit. » (Ton visage, ma lumière, p. 71).

 

Ailleurs, le grand prédicateur note qu’à l’occasion nous savons même être " pire que les animaux " (Ibid., p. 58). Chez Zundel le mot "biologique" signifie la condition naturelle, biologique, non libérée, non transfigurée, de l’homme. Ce qu’il en pense est limpide : notre biologie « ne vaut pas plus que celle des punaises et des cafards » (A l’écoute du silence, p. 57). Et en rester à ce niveau biologique, c’est non seulement pour l’homme rester " en deçà de son humanité ", mais aussi nous l’avons dit se vouer à la mort (Ibid., p. 58).

 

Or, voici quatre brèves propositions qui, pour nous, remontent presque à la nuit des temps, mais dont le contour, l’esprit et le style, font qu’elles auraient pu être signées, hier, par Zundel. Les deux premières sont d’Epictète (50 - 130), le philosophe esclave. Les deux suivantes sont de Clément d’Alexandrie (175 - 225) et de Boèce (480 – 525) deux Pères de l’Église qui nourrissaient pour la philosophie antique une immense estime.

 

       D’Epictète, dans ses Pensées et Entretiens (L II, XIV) :

 

« C’est une honte pour l’homme de s’arrêter où s’arrête l’animal, il est de son devoir d’accomplir sa propre nature. »

 

« Car, vous tous qui ne vous occupez que d’argent, de terres, d’esclaves et de magistratures, il n’y a dans tout cela que du fourrage. »

 

De Clément d’Alexandrie, dans son Protreptique (exhortation) (II, 113, 34) :

 

« Si nous n’avions pas connu le Christ, si nous n’avions pas été éclairés par lui, nous ne serions pas en meilleur état que les volailles que l’on engraisse, qu’on tient dans l’obscurité et qu’on gave pour les tuer. »

 

De Boèce, enfin, dans La consolation de la philosophie (Garnier , p. 67) :

« Car le sort de la nature humaine est de ne dominer le monde qu’au moment où elle se connaît elle-même. Aussi s’abaisserait-elle au-dessous des bêtes, si elle cessait de se connaître car, pour les autres êtres vivants, s’ignorer est une loi de la nature, pour les hommes, c’est une dépravation. »

 

La " connaissance de soi " dont parle Boèce est à entendre dans sa signification forte de " naissance à soi ". C’est de la " seconde naissance " dont il est ici question. Or, cette compréhension ontologique, existentielle de la nouvelle naissance, avec la conception ternaire de l’être humain et la manière libre de concevoir son immortalité constituent, selon moi, les trois caractéristiques fondamentales, les trois "marqueurs essentiels" de l’anthropologie enseignée par Jésus-Christ et la Tradition apostolique originelle. Or, ces trois traits décisifs, que l’on chercherait en vain dans la doctrine catholique moderne, à la manière de trois fils d’or, tissent toute la conception zundélienne de l’homme. Si le cadre de cet exposé ne me permet pas d’éclairer ce fait autant que je le voudrais, du moins me permettra-t-il de vous en avertir. Ce que j’aimerais faire en piquant suffisamment votre curiosité pour, qu’ensuite, à la faveur de grandes lectures et de méditations paisibles, vous puissiez, par vous-même, prolonger cette étude.

 

2 – Le regard de la Tradition apostolique :

 

          L’Évangile connaît l’homme comme un être " à trois dimensions " : le corps, l’âme, l’esprit. Je dirais encore : à "trois demeures" : physique, psychologique et spirituelle.

 

Il le connaît comme un homme qui, pour s’achever, pour devenir homme fait, doit naître une nouvelle fois. Je vous renvoie à ce sujet, à l’enseignement donné par Jésus à Nicodème au chapitre 3 de l’évangile de Jean.

 

   Il le connaît, enfin, comme un être qui, loin d’être immortel par nature, ne pourra éviter la mort que s’il croit en Celui qui a envoyé Jésus-Christ. Autrement dit que s’il est né une nouvelle fois. Car, celui-là, seul, " est passé de la mort à la vie " (Jn 5, 24).

 

   Ces trois données capitales de l’homme évangélique sont, bien sûr, bien connues de la première Tradition qui sut parfaitement leur accorder leur juste place. Une unique citation, relative à chacune, saura nous convaincre.

 

     De saint Irénée de Lyon (130-208 env.), à propos de la composition   ternaire de l’humain. Dans ce passage la "Lumière des Gaules" parle des hérétiques. Il dit (Contre les hérésies, V, 9, 1) :

« Ils ne comprennent pas que trois dimensions (…) constituent l’homme parfait : à savoir la chair, l’âme, l’Esprit. L’une d’elle sauve et forme, à savoir l’Esprit. Une autre est sauvée et formée, à savoir la chair. Une autre, enfin, se trouve entre ces deux, à savoir l’âme… » (laquelle désigne, dans de telles énumérations, je le rappelle, uniquement la composante psychique, mentale, de l’être humain).

 

A propos de la seconde naissance par laquelle l’homme passe de sa condition naturelle et mortelle à sa condition spirituelle et immortelle, condition où il participe de la nature divine, Irénée interpelle ainsi les hérétiques :

 

« Comment, d’ailleurs, seras-tu dieu, alors que tu n’as pas encore été fait homme ? Comment seras-tu parfait, alors que tu viens à peine d’être crée ? Comment seras-tu immortel, alors que c’est dans une nature mortelle que tu n’as pas obéi à ton Créateur ? » (Ibid., IV, 39,2). Ailleurs, Irénée parle explicitement de la naissance naturelle comme une " naissance de mort " et de la nouvelle naissance comme une "naissance de vie ". (Ibid V, 1,3 ; IV, 33,4)

 

Les paroles précédentes d’Irénée en témoignent : si l’être humain s’en tient à sa première naissance, il meurt. Car l’immortalité n’appartient pas à sa nature, elle ne lui est pas congénitale. C’est là ce qu’explique de manière si vivante saint Théophile d’Antioche à la fin du IIème siècle, dans ce passage mémorable et pourtant bien oublié :

 

     « Mais on nous dira : « Mourir n’était-il pas dans la nature de l’homme ? » Pas du tout. « Etait-il donc immortel ? » Nous ne disons pas cela non plus. On va répliquer : « Il n’était donc rien du tout ? » Ce n’est pas non plus ce que nous soutenons. Voilà : par nature, l’homme n’était pas plus mortel qu’immortel. S’il avait été créé dès le principe immortel, il eut été créé Dieu. D’autre part, s’il avait été créé mortel, il eut semblé que Dieu fut la cause de sa mort. Ce n’est donc, ni mortel qu’il a été créé, ni immortel, mais capable des deux. »

 

Ce passage extrait des Trois Livres à Autolycus (II, 27) est si transparent qu’il ne nécessite aucun commentaire. Or, prenons bien de cela la mesure : Maurice Zundel jette sur le ternaire humain, la nouvelle naissance et l’immortalité exactement le même regard que ces Pères anciens dont on est certain qu’ils n’ont jamais transmis que la plus pure tradition héritée de Jésus par l’intermédiaire des apôtres.

 

 

 

 

 

3 – Le regard de Maurice Zundel :

 

                    Mais sans doute connaissez-vous mieux que moi l’essentiel de ce que ce regard aperçoit. En tout cas, concernant les trois particularités anthropologiques qui nous retiennent, voici.

 

          Quant à l’immortalité tout d’abord. La position de Zundel sur ce sujet ne fait aucun doute. Pour lui, conformément à ce que dit l’Écriture, et contrairement à ce qu’affirme le Magistère actuel de l’Eglise romaine, l’homme n’est pas de lui-même immortel : il a seulement, mais fondamentalement, à le devenir. Autrement, il meurt. Écoutez :

 

« … si nous nous ensevelissons dans notre biologie, nous sommes déjà morts, car nous nous livrons à la mort, en nous immergeant dans ces énergies physiques limitées dès le départ, qui se nivellent sans cesse, jusqu’au niveau étale de la mort. » (A l’écoute du silence, p. 58)

 

          Au vrai, précise M. Zundel, l’homme n’est que candidat à sa propre immortalité. Le passage suivant est particulièrement frappant :

 

          « L’immortalité n’est pas une rallonge mise à notre vie biologique dans la crainte de crever. Ce n’est pas du tout cela. L’immortalité est une valeur, une dignité, une vocation, une exigence : comme la personnalité et comme la liberté. C’est pourquoi, nous sommes candidats à notre immortalité. Elle ne peut pas nous être donnée toute faite, pas plus que notre personnalité, pas plus que notre liberté. » (Ibid., p. 58)

 

          Zundel a la même conception vertigineuse de la liberté que les Pères anciens, conception qui dit que la liberté caractéristique de l’homme est non pas de faire, mais d’être. Ou de ne pas être, si nous choisissons de ne pas actualiser cette liberté en libération effective de nous-même. Auquel cas, c’est la mort. C’est pourquoi Zundel lie si souvent le thème de la liberté et celui de l’immortalité : il va jusqu’à écrire de cette dernière qu’elle est " consubstantielle à notre libération " (Je est un autre, 1997, p. 167). Ce qui est dire qu’elle est consubstantielle à notre " personnalité ", à notre "humanité", mais celles-ci étant considérées comme une tâche , non pas comme une donnée.

 

          «… Nous faire homme authentiquement, c’est dans la même mesure nous immortaliser… » écrit Zundel (Ibid., p. 167).

 

          C’est là une tâche toujours à reprendre, jamais acquise :

 

          « Cette dignité, il faut constamment la reconstruire, comme la personnalité, comme la liberté, comme l’immortalité, c’est la même chose ! » (Le problème que nous sommes, p. 253)

 

          Oui ! C’est la même chose ! Et Justin Martyr, Tatien, saint Irénée, Théophile d’Antioche et, avant eux, Jésus, saint Jean, ou saint Paul ne disaient pas autre chose.

 

          Quant aux trois dimensions de l’humain, quant aux trois ordres de réalité auxquels elles appartiennent, ici encore le constat est sans ombre. Saint Paul, dans la finale de sa première lette aux Théssaloniciens énumère ces trois dimensions : le corps, l’âme, l’esprit. Le corps ouvre sur l’ordre sensible, l’âme sur l’ordre intelligible, l’esprit sur l’ordre spirituel, l’ordre des essences. Blaise Pascal, dans sa " Pensée 793 ", a présenté et illustré magistralement cette distinction des "Trois ordres". Certainement, Zundel la connaissait par d’autres voies, mais, lorsqu’il la présente, ce qu’il fait fréquemment, il aime en référer à Pascal. Cette distinction est pour Zundel absolument essentielle. Ainsi que le dit Claire Lucques, dans son portrait de M. Zundel (Esquisse d’un portrait de Maurice Zundel, 1996, p. 190), les trois ordres sont véritablement au centre de son " univers spirituel ". Lors de son séjour au Caire, Zundel leur consacra toute une étude que l’on trouvera dans l’Homme passe l’homme. De la « Pensée 793 » de Pascal, il affirme : « Ces mots sont d’airain, ils ne passeront pas » (p. 185). Mais, à ma connaissance, c’est à la faveur de conférences prononcées en 1927-1928 à l’intention des moniales bénédictines de la Rue Monsieur, que Zundel illustra et expliqua la tripartition de l’être avec le plus de délicatesse et de profondeur. Dans les notes préparatoires de ces conférences, à propos du regard « qui voit les choses dans leurs trois dimensions », à propos de ce regard dont il dit qu’il est une " vision sacramentelle ", qu’il est un regard qui, de l’univers, fait jaillir les "virtualités latentes " et donne " la plus haute lecture " qui se puisse concevoir, M. Zundel écrit ceci, qui est absolument capital et pénètre déjà au cœur même de la troisième partie de cet exposé :

 

          « Les créatures nous sont un écueil, non parce que nous les aimons trop, mais parce que nous ne les aimons pas assez. Si nous les aimions, plutôt que de les ramener à nous et de les resserrer (…) dans nos propres limites, nous voudrions qu’elles fussent, qu’elles atteignent leur plénitude (…) Et alors nous commencerions à les voir avec toute leur secrète profondeur, c’est-à-dire selon le schéma pascalien des Trois ordres, dans leur triple dimension : sensible, intelligible et mystique. » (A l’écoute du silence, p. 75) Puis Zundel déploie sa jolie méditation sur le brin de muguet lequel offre à nos sens corporels couleur vive, contact soyeux et parfum délicat, à l’intelligence rationnelle de notre âme maints sujets de réflexion et qui, en transparence de sa splendeur éphémère, laisse apercevoir à notre esprit, afin qu’il le contemple " un rayon de la Beauté première ".

 

        Or, à l’issue de cette méditation, Zundel donne cet enseignement qui, dans un premier temps, nous surprend. Il écrit (les italiques sont de Zundel) : «  La doctrine des Trois Ordres, cette vue de l’univers dans ses trois dimensions nous permet d’entendre la doctrine chrétienne du détachement. » (Ibid., p. 77) Et il explicite ainsi son propos :

 

        « En un mot, qui est tout le christianisme : Il s’agit d’aimer. Nous croyons aimer. Et c’est nous que nous aimons… Ramenant à nous l’objet qui nous élargit, faisant tenir tout l’univers dans les limites de ce moi où nous étouffons, nous rendons encore plus lourde notre captivité. Si nous aimions vraiment les choses, nous voudrions leur bien, nous leur rendrions justice et nous commencerions par les voir dans leurs trois dimensions. Alors, saisis d’un immense respect pour leur incommensurable grandeur (…) nous ne rêverions plus que de délivrer, par notre charité, l’Étincelle divine qui sommeille en elles. Non point ramener les créatures à nous – mais les rendre à leur véritable destin, leur faire atteindre leur plénitude, en les donnant à Dieu. » (Ibid., p. 78)

 

          Mais voir, soi-même et les autres, dans leur "trois manières d’être là", pour reprendre le joli mot de Jean Guitton, c’est déjà œuvrer à cette seconde et nouvelle naissance à laquelle Zundel accorde dans son œuvre une place véritablement suréminente. Et qui ne pourrait être moindre, puisque grâce à l’Évangile, et à la suite des Pères anciens, il fut donné à Zundel de comprendre qu’elle a pour l’être humain une signification décisive, très exactement « vitale ».

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          On a pu dire de l’œuvre de Maître Eckhart – et le mot vaut aussi selon moi pour Tauler – que toute son œuvre gravite autour du mystère de la nouvelle naissance. Or, il en va de même, et peut-être plus encore, de l’œuvre de Zundel qui n’eut de cesse d’explique le monde qui sépare le " moi objet " du " moi sujet ", qui sépare le " Je qui est moi", du " Je qui est un Autre ", " l’homme quelque chose ", de " l’homme quelqu’un ", " l’homme réel " de " l’homme possible ", " l’homme préfabriqué " de " l’homme créateur ", bref " l’homme biologique " de "l’homme source, origine et valeur "… Ceci afin que nous apercevions mieux ce chemin de la nouvelle naissance qui permet de passer de l’un à l’autre. Je ne connais guère moins d’une soixantaine de développements de Zundel concernant le mystère de cette naissance.

 

          Selon moi, l’un des plus marquants se trouve dans le premier chapitre de Je est un Autre. Voici quelques extraits de ce chapitre, extraits très brefs qui, s’ils ne disent pas tout, ont cependant le mérite de dévoiler l’essentiel.

     Après avoir expliqué l’importance capitale de l’expérience de l’émerveillement, à la faveur de laquelle nous entrevoyons notre libération et commençons à naître à nous-même, après avoir montré que cette expérience ne saurait être sans la rencontre intérieure d’une "Présence ineffable" qui, en nous aimantant, nous détourne de nous-même, Zundel écrit un peu plus loin :

 

          « Ou bien il n’y a pas d’homme (…), ou bien l’homme est possible (…). Et il est certain que la seule manière pour nous de nous faire homme (…) c’est d’offrir tout ce que nous sommes à cette Présence qui nous offre tout ce qu’elle est. (…) Et ainsi le visage unique, le visage qui nous attend au plus profond de nous-même (…), ce visage se révèle à nous comme un visage de don, de dépouillement, de silence et de pauvreté. Le seul chemin vers nous-même, le seul chemin vers notre liberté, le seul chemin vers notre dignité, notre personnalité, notre universalité : c’est Lui (…) Il est donc certain que la rencontre avec soi coïncide avec la rencontre avec Dieu, puisque pour saint Augustin, comme pour nous, « La Beauté antique et si nouvelle » c’est Lui (…) Mais, il faut noter, cela est capital, que c’est au même moment que l’on atteint à soi (…) et que l’on rencontre en soi « la Beauté si antique et si nouvelle » qui a ravi le cœur de saint Augustin. Il y a (…) une solidarité indissoluble entre ma libération et la rencontre avec cet Amour « plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même » (…) La quête de l’homme ne peut s’achever que par l’expérience de Dieu » (Je est un Autre, pp. 22-23-24)

 

          L’expérience de la Présence, de la Beauté, de l’Amour, de Dieu ! Nous y voici. Cette expérience est-elle à notre portée ? Si oui, comment ? Qu’enseigne M. Zundel au sujet de cette expérience dont son amour et sa vie portent un si beau témoignage ?

 

 

 

III- L’expérience de Dieu

 

 

 

                  La première et la plus simple expérience de Dieu, à défaut de laquelle aucune autre n’est possible, est celle de notre propre incomplétude, celle de ne pas être à la hauteur de ce qu’exige notre nature. « Nous sommes confrontés avec une exigence qui vient du dedans, une exigence d’être, d’être toujours d’avantage … » écrit Zundel (Je est un Autre, p.26). Cette exigence, cette " aimantation ontologique "c’est nous qui l’éprouvons certes, mais elle n’est pas de nous. Elle vient de l’Hôte mystérieux qui est en nous, elle vient de Dieu. Car ainsi que le formule admirablement Zundel dans un passage que je ne retrouve pas : « Dieu n’est pas l’objet de notre désir : il en est le sujet ». Si donc nous faisons l’expérience de ce " désir d’être ", qui est aussi indissociablement, " désir d’infini, de beauté, d’amour ", alors nous faisons déjà de manière tout à fait effective, une première expérience de Dieu en nous. Et plus nous nous mettons à l’écoute de ce désir, plus nous le laissons guider et éclairer nos choix, et nos actes jusqu’aux plus humbles – écrire une lettre, regarder le ciel, donner à manger au chien…– plus nous augmentons nos chances d’être conscients de sa présence en nous. Vous voyez, au fond, c’est très simple.

 

                 Nous devons aussi à Zundel cet enseignement formidable : à savoir que l’horreur de la souffrance, de la mort et du mal, notamment quand ils frappent des innocents, à savoir que cette révolte en nous, n’est pas tant de nous que de Dieu. Mais c’est là une dimension de l’expérience spirituelle selon Zundel que je ne développerai pas ce soir, ayant fait le choix de vous parler du caractère paradoxal de la mystique zundélienne, ainsi que des premiers enseignements qui en découlent.

 

                 Zundel désire et sait nous rendre présent à Dieu. Car ainsi qu’il aime le dire, ce n’est pas Dieu qui est absent, mais nous qui ne sommes pas présents. Ainsi, dans cette aimantation pour le Bien, et le "plus être", et dans cette répulsion pour le Mal, qui est toujours un « amoindrissement de l’être », sans doute ignorions-nous que Dieu était là. Nous le pensions absent. Or il est là. Contrairement au Dieu vétérotestamentaire, et sans doute à celui du thomisme, le Dieu de Jésus-Christ est un Dieu intérieur. Jésus le dit lui-même à la Samaritaine : « Dieu est esprit » (Jn4, 24). Zundel dira qu’il est " un pur dedans ". Mais il est aussi un Dieu qui jamais ne s’impose. Qui s’impose si peu que le plus fréquent est le sentiment de sa parfaite absence. Or jusque dans cette absence même, il faut que nous apprenions à découvrir un signe de sa présence. Souvenez-vous : Jésus lui-même, sur la croix, eut le sentiment d’être abandonné (Mt 27, 46). Or, il ne l’était pas, comme en témoigna sa Résurrection d’entre les morts.

 

                 Cette présence dans l’absence est un premier trait paradoxal qui, parce qu’il malmène nos attentes ordinaires, nous place déjà dans une attitude juste. Mais il en d’autres. Notamment deux, dont Zundel est particulièrement bien averti comme en témoigne jusqu’à la construction de ses phrases lorsqu’il traite de l’expérience de Dieu. Ainsi, dans A l’écoute du silence, il dit dans l’un de ses raccourcis lapidaires dont il a le secret : « Impossible de nous joindre sans le rencontrer. Impossible de le joindre sans nous transformer, sans nous libérer de nous-même » (p. 51). Traduisons : « Impossible de se libérer, sans Le rencontrer. Mais aussi et réciproquement : Impossible de le rencontrer sans nous libérer. »

 

                 Serait-ce donc que Zundel se trompe et nous trompe ? A moins qu’il nous avertisse que nous abordons ici un lieu mystérieux où ne jouent plus les lois de la causalité ordinaire ?

 

                 Mais écoutez encore. Zundel, vous le savez, afin de nous instruire de l’intériorité de l’expérience de Dieu aime à citer fréquemment ce passage des Confessions de saint Augustin :

 

                 « Bien tard je t’ai aimée, Ô Beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans de moi, et moi au-dehors. Et c’est là que je te cherchais (…) Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi… » (Confessions, X, XXVII, 38).

 

                 Or, Zundel, plus que quiconque, fut sensible à l’éternelle Beauté qui transparaît et rayonne à travers l’éphémère beauté des choses et des êtres. Sa sensibilité et son acuité en ce domaine étaient telles que nous lui devons quelques unes des meilleures pages qui ont jamais été écrites sur l’expérience de l’émerveillement. Il considérait ce dernier comme " l’expérience spirituelle par excellence " (Vivre Dieu, p. 35). Cependant, cette expérience, à la différence d’autres qui sont purement intuitives, est d’abord une expérience sensible. Alors, cette Beauté qu’elle fait apercevoir, est-elle intérieure ou extérieure ? Ce n’est plus la logique causale qui est mise à mal, mais celle de l’espace. Une fois encore : Zundel peine-t-il à bien comprendre les grâces qui lui échoient ? Se trompe-t-il ? Ou bien s’exprime-t-il de manière juste et, ce faisant, nous prépare-t-il de la manière la plus juste à cet état d’étonnement sans lequel nous ne saurions naître, ni à nous-même, ni à Dieu ?

                 Bien entendu, un Maître de la vie spirituelle de la lignée de Maurice Zundel – qui est celle des grands mystiques – ne se trompe pas. Quand il campe, sans nullement les lever, les trois paradoxes : de " la présence et de l’absence ", de " la cause et de l’effet ", de " l’intérieur et de l’extérieur ", il nous introduit à trois vérités.

 

                  La première est que si nous ne dépassons pas les enseignements de notre biologie, si nous restons repliés sur des attentes sensorielles – car la tentation est là, bien sûr, qui est de voir l’invisible, d’entendre l’inaudible…– si nous restons paralysés par nos concepts et raisonnements, si nous continuons ainsi de limiter la création à nous-même en lui collant des étiquettes et en la filtrant par nos attentes égocentrées, alors nous n’expérimenterons rien de Dieu : ni Beauté, ni Vérité, ni Bonté, ni Amour.

 

                  La seconde est que si l’homme ne peut actualiser sa liberté en libération de lui-même, s’il ne peut accoucher de sa propre humanité sans rencontrer au plus intime de lui-même Celui qui, de toute éternité, l’attend, il ne doit cependant surtout pas concevoir cette rencontre comme moyen de naître à son être essentiel. Car, Zundel le dit bien : sans cette naissance, cette rencontre, elle-même, est impossible. Car « seul le semblable voit le semblable  ». Pour rencontrer Dieu qui est Esprit, il faut soi-même « devenir esprit » affirme Zundel. En sorte que cette seconde vérité pourrait se formuler ainsi : « Nous sommes là sur un chemin sans chemin ». Je veux dire un chemin où les rapports " de cause à effet " et, notamment, ceux " de moyens à fin " ne jouent plus. L’expérience de l’Esprit ne se subsume pas . H. Corbin, le grand orientaliste, spécialiste de la gnose iranienne, disait pour sa part la chose ainsi : «  On ne pénètre pas par effraction dans le domaine de l’Ange ». Sainte Thérèse d’Avila la disait, quant à elle, en ces termes : « L’industrie humaine ne peut en aucun cas produire les états mystiques, ni faiblement, ni un instant. » Devons-nous cependant en déduire qu’il n’y a rien à faire ? Nullement : car si Zundel dit bien qu’il n’y a pas de libération vraie sans cette rencontre intérieure, tout en laissant entendre que cette rencontre est inconcevable sans une telle libération, il ne dit pas que l’on ne puisse se préparer à une telle libération, ni à une telle rencontre. Bien au contraire, et c’est là la troisième vérité, le troisième enseignement auquel Zundel nous convie.

 

                 Ce troisième enseignement se résume en trois mots : « Silence, Prière, Désappropriation ». Trois identiques sont : « Intériorité, Contemplation, Vacuité ». Si vraiment nous cherchons la Beauté, qui est « la splendeur de la Vérité », alors ces mots seront pour nous telles des lampes dans la nuit. A condition, cependant, de les bien entendre.

 

                 Il convient dit Zundel de savoir être silencieux. Ce qui non seulement demande de se taire, mais surtout de ne plus « faire de bruit avec soi-même » à l’intérieur de soi-même. Mille fois Zundel le dit et l’écrit : le silence intérieur – celui des pensées, des idées, des soucis, des projets, …– est la condition sine qua non de toute vie spirituelle. Non seulement parce que le langage de Dieu est un  " langage silencieux " (F. Darbois in : Oraison sur la vie, p. 34), parce que « le silence est le berceau de Dieu » (Vivre Dieu, p.47) mais parce que Dieu lui-même « est silence » (M. Donzé, Témoin d’une Présence, p.167). A des chrétiens souvent égarés par l’expression trompeuse de "Parole de Dieu", Zundel rappelle cette vérité dont il fit maintes fois l’expérience, notamment chez les Bénédictines d’Einsiedeln et plus encore chez les Bénédictines de la rue Monsieur : le silence est quelqu’un et ce quelqu’un est Dieu. C’est là pourquoi l’un des grands rêves de Zundel fut, de la même manière que sainte Sophie, à Istanbul est dédiée à la Sagesse, fut d’élever une église en l’honneur du Silence : Hagra Sigé (Notre Dame de la Sagesse, p. 58). Le silence donc, celui du corps et de l’âme pour accueillir cette Présence qui est " esprit " et qui est "silence ".

 

                 Or, le silence zundélien n’exclut pas la prière, puisqu’il est la prière à l’état pur. Puisqu’il est consubstantiel à la vraie prière qui, plus que de se dire en mots, s’exprime dans ces instants de contemplation et d’émerveillement où l’âme, s’ouvrant à la Présence, devient toute attention tournée vers elle. Car, dit Zundel : «  La prière n’est pas autre chose que cette attention d’amour, que cette attention à une Présence «  (M. Donzé, op. cité, p. 171). Attention qui peut se déployer aussi bien en écoutant une musique aimée, qu’ en se promenant dans un paysage de neige, ou en souriant à un enfant.

 

                 Dès l’âge de quatorze ans, nous l’avons rappelé au début de cet exposé, guidé par Marie, mère spirituelle de tout chrétien, Maurice Zundel fit une première expérience de ce " vide créateur ", de cet état de "désappropriation de soi ", hors duquel, il le comprit bien vite, on ne peut faire nulle expérience de Dieu. Ici M. Zundel retrouve toute la tradition mystique néo-platonicienne, celle de Denys l’Aréopagite notamment, aussi celle des mystiques rhénans comme Eckhart et Angélus Silésius dont Zundel parle très amicalement (F. Darbois, op cité, p. 142). Il est d’ailleurs symptomatique qu’il s’exprime sur la question du rapport liant Dieu et le vide intérieur précisément dans les mêmes termes que le dominicain Jean Tauler (1300 - 1369), premier et plus grand disciple de Maître Eckhart, Tauler qui, comme vous le savez, est né et a enseigné à Strasbourg. En effet, Zundel, dans l’une de ses conférences au Cénacle de Paris (1966), ira jusqu’à dire : « … On se remplit de Dieu quand on se vide de soi. » (F. Darbois, op. cité, p. 143). Or, je lis, dans un sermon donné par Tauler pour la fête de Noël :

 

                « C’est pourquoi tu dois te taire : alors le Verbe de cette naissance pourra être prononcé en toi et tu pourras l’entendre. Mais sois bien sûr que si tu veux parler, lui doit se taire. On ne peut mieux servir le Verbe qu’en se taisant et en écoutant. Si donc tu sors complètement de toi-même, Dieu entrera tout entier. Autant tu sors, autant il entre, ni plus, ni moins » (Sermons de Jean Tauler, Cerf p. 17).

 

                 Dans le langage de Tauler le détachement, le renoncement à soi, le vide de soi, est désigné comme une sortie. A l’inverse, Zundel peint ce même renoncement en termes de passage du dehors au-dedans, en terme d’intériorisation. C’est là la seule différence, qui n’est ici que de langage. Quant au message profond, il est le même exactement et il est fascinant puisque deux très grands mystiques occidentaux, à plus de six siècles d’intervalle, se retrouvent ce soir pour nous dire, de l’expérience de Dieu, exactement la même chose.

 

                 L’avons-nous bien entendue ?

 

                 A propos de cette chose, permettez-moi de clore cet exposé à la manière dont Jean Tauler aimait terminer la plupart de ses sermons, en vous disant d’elle :

 

 

« Qu’elle soit notre partage à tous,

Et qu’à cela Dieu nous aide ! »

 

 

 

 

 

 

Entre le 8 et le 10 juin 1935, en France, lors d'une retraite de Pentecôte.


            1- Dieu-Amour mendie notre amour

            A la base de tous les problèmes, il y a aussi celui de Dieu. Pourquoi y a-t-il des dissensions dans le monde, pourquoi la question sociale, pourquoi les guerres ?

La cause est dans le fait que les hommes se recher­chent eux-mêmes et ne s'élèvent pas jusqu'à Dieu. Ils voient dans les autres des quantités négligeables, des rouages d'un mécanisme et non des âmes destinées à l'éternité, des enfants de Dieu. C'est l'égoïsme humain qui a abaissé l'idée de Dieu au point d'en faire une idole, bien différente du vrai Dieu.

Le plus grand drame qui ce soit passé dans l'Histoire de l'humanité, est précisément ce conflit entre deux concep­tions du vrai Dieu : celle d'un Dieu tel que l'imaginent les hommes égoïstes et méchants, l'autre au contraire, qui conçoit un Dieu d'Amour, infiniment supérieur à l'homme.

 

C'est ce terrible conflit qui a causé la mort de Jésus-­Christ. Jésus a gardé le silence devant une telle condamnation, car il savait bien que seul, le cœur peut faire connaître le Dieu de toute bonté. C'est au nom de la religion que Jésus a été crucifié, et Caïphe, Grand Prêtre des Juifs, s'est montré moins digne de Dieu encore que Pilate qui, lui, était un athée, mais cependant reconnaissant l'innocence de Jésus.

Le grand mal, c’est que nous ne mettons pas tous la même signification sous le nom de Dieu. La plupart des croy­ants conçoivent un Dieu abstrait, lointain, qui nous demande des sacrifices et punit ceux qui transgressent ses lois. Rien d'étonnant alors à ce que les incroyants attaquent notre religion. Ce qu'ils critiquent, c'est une caricature de Dieu, une caricature de la vraie religion.

A quoi bon vouloir définir Dieu ? Ne le cherchons pas, il est tout près de nous. Tous nous portons en nous un idéal d'amour. Ceux qui attaquent Dieu attaquent seulement un Dieu qui ne correspond pas à leur désir.

Le bolchevisme, la déchristianisation de la France, n'auraient pas eu lieu, si nous avions montré aux autres ce qu'était véritablement le Dieu que nous adorons et qui est l'Incarnation du Beau, du Bien, du Vrai.

Demandons à l'artiste ce qu'est la beauté ; il ne nous le dira pas, car il n'en sait rien, mais ce qu'il sait bien, c'est qu'il la porte en lui et qu'il cherche à la réa­liser, à l'exprimer de son mieux dans ses oeuvres. De même le savant cherche la vérité, n'en recueille que des parcelles et pourtant, pour elle, il est prêt à risquer sa vie.

Ainsi Dieu est en nous. Il est l'Amour, la beauté, le désintéressement. Jésus a révélé à une humble femme de Samarie une pécheresse, le secret de la vie éternelle, secret qu'il avait caché aux savants et aux théologiens :

" Celui qui boira l'eau que je lui donnerai, n'aura plus ja­mais soif, et l'eau que je lui donnerai, deviendra en lui une source d'eau jaillissant pour la vie éternelle." (Jn.4, 14)

" Le Royaume de Dieu n'est ni ici, ni là, il est au-dedans de vous "- " Dieu est esprit et ceux qui l'adorent, doivent l'a­dorer en esprit." (J.4/23)

Tel est le secret de la religion. Elle est, avant tout, Amour et charité.

            Malheureusement, bien des catholiques l'oublient trop. On enseigne aux enfants des formules abstraites, durant les an­nées de catéchisme ; plus tard, ce ne sont encore que des ensei­gnements théoriques. Tout cela constitue une religion morte. Comme une monnaie dont l'effigie s'est effacée à force de cir­culer, les mots qui désignent les merveilles de notre religion ont perdu leur valeur. On connaît l'enseignement religieux, on n'en saisit pas toute l'ineffable beauté.

La vraie religion est un cri du cœur, elle jaillit d'une âme recueillie, qui a su écouter le Dieu vivant qui par­le au fond de son cœur. Saint Paul disait aux Corinthiens : " Je vous ai fiancés au Christ comme une vierge pure." (2 Cor.11, 2)

Si le mariage était présenté aux futurs époux sous la forme de code civil, personne ne voudrait embrasser cet état. Eh bien ! La Religion qui n'est autre chose qu'un mariage d’Amour, est la rencontre de Dieu et de l'âme. La créature hu­maine enthousiasmée d'amour pour son créateur, prononce le Oui à la prière du Dieu Tout-puissant, et ce Oui, lui ouvre les portes de l'éternité. Tous nos efforts doivent tendre à nous effacer, à nous oublier pour laisser Dieu transparaître à travers nous. Il faut que le monde sache que Dieu n'est pas un tyran mais un ami, un frère qui nous aime d'un amour filial, et que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous, qu'il faut l'adorer, non pas par des gestes tout extérieurs, mais en esprit et en vérité.

Et alors, si nous faisons cela, le monde reviendra à Dieu, car au fond, il le cherche et a un immense besoin de lui. Il le cherche et il ne sait pas que Dieu lui est plus intime que soi-même et qu'il mendie son amour.

 

2-Découverte toujours nouvelle de Dieu au-delà du voir

La source de la foi est au-dedans de nous. La reli­gion est la confidence d'un Dieu d'Amour à sa créature.

L'enseignement de l'Eglise se compose d'une suite de formules qui, prises de l'extérieur, ne signifient rien, mais qui s'animent et se transfigurent, lorsque nous mettons tout no­tre cœur pour mieux en saisir l'insaisissable beauté.

Il faut lire l'Evangile avec toute l'ardeur d'un cœur aimant qui doit vivre, à travers les lignes, celui qu'il aime. Comme un vitrail qui demeure sans éclat dans la nuit, mais qui resplendit, dès qu'il est illuminé par le soleil, ainsi les vé­rités de la foi deviennent-elles resplendissantes de grandeur et de beauté, lorsque l'Amour de Dieu les rend vivantes à mes yeux.

            Ne nous attachons pas à quelques détails des Ecritures qui pourraient nous choquer ; les imperfections de style sont l’œuvre des hommes qui ont pu légèrement déformer l’œuvre sublime de Dieu. C'est tout au fond de notre cœur que Dieu a ébauché la notion de ce qui est beauté, bonté, sainteté. Les vérités de la foi sont déposées en nous. Ce n'est pas notre rai­son qui les comprend, c'est notre cœur qui les découvre dans le silence et le recueillement, dans le dépouillement de son moi.

Saint Thomas d'Aquin a dit : " Nul ne peut dire ce que Dieu est, on peut seulement dire ce qu'il n'est pas." Il a essayé de le décrire, de le définir : son oeuvre est restée inachevée. Dieu nous dépasse tellement qu'il faut renoncer à en parler. Ceux-là seuls en parlent qui le connaissent le moins ; ceux qui l'ont entrevu n'osent aborder ce sujet, tant il est infiniment supérieur à ce qu'il est possible de dire. Ce n'est qu'au-delà du voir que l'on peut espérer commencer à connaître Dieu. IL est le Dieu toujours nouveau : celui dont on ne se lasse jamais.


            3-On ne pèche que par manque d'amour

Dieu ne veut pas que nous nous torturions l'esprit à cause de nos péchés. Il demande que nous y pensions, non pas après les avoir commis, mais avant. Les examens de con­science multipliés servent parfois notre orgueil. C'est Dieu qui doit être le centre de tout et non nous-même.

L'examen doit être un regard jeté sur Dieu, un retour vers Dieu, car, au fond, le seul péché est celui de ne pas as­sez aimer Dieu, c'est le " non " opposé à son appel d'Amour, c'est une distraction de la Présence de Dieu.

Pour remédier à nos misères, il faut les placer à la lumière de Dieu. Il faut faire craquer le moi, croire à l'A­mour de Dieu et s'abandonner à lui en toute confiance. Il faut laisser vivre Dieu au-dedans de nous, revenir vers lui si nous nous sommes écartés de son Amour. Ne craignons rien, Dieu est le pardon comme il est l'Amour. Si nous faisons un pas vers lui, il se précipitera au-devant de nous et nous ouvrira ses bras, comme le ferait la plus tendre des mères.

Le seul péché est le manque d'amour pour Dieu ; c'est aussi le manque d'amour pour nos frères, car c'est offenser Dieu que de ne pas aimer ses enfants comme il les aime.

Nous demander : Qu'est-ce que je suis pour mes frères ? Leur ai-je apporté le visage de fête du Christ ? Est-ce que je leur ai donné la paix, la joie, le bonheur ?

Nous le savons, le mystère de notre âme est incompré­hensible, à plus forte raison, celui de l'âme de notre prochain. Nous sommes des aveugles, quand il s'agit de juger nos frères. Nous ne saurions trop envelopper le prochain d’humilité, de res­pect. Chaque âme contient le mystère de Dieu, elle renferme une possibilité de naissance divine. Soyons donc source de lumière, de vie, de joie, et apportons aux autres le sourire du Christ.

Portons dans notre cœur, devant Dieu, toutes les âmes, les âmes de nos frères, celles que nous avons blessées, celles qui nous ont offensés, prions pour elles, et retournons vers elles, avec un plus grand amour et un plus grand désir de leur faire du bien.

 

            4-Etre, c'est se donner

L'un des premiers mystères que l'on enseigne aux en­fants est le mystère de la Sainte Trinité, le mystère de l'A­mour de Dieu.

            Nous avons une ébauche de ce mystère dans la vie de notre cœur. il aspire à se donner et à s'identifier à ce qu'il aime. L'Amour signifie altruisme dans l'identité. L'Amour de Dieu signifie altruisme éternel dans la parfaite identité.

           On a souvent représenté Dieu comme un égoïsme formi­dable. C'est une erreur profonde. Il n'y a pas d'égoïsme en Dieu, car il n'est pas un moi unique. Il tend vers la diffu­sion, vers l'éternelle communication. En Dieu, il y a un tri­ple foyer d'altruisme : le Père ne peut s'exprimer que dans son Fils, le Fils ne peut s'exprimer que dans son Père, le Saint-Esprit est le lien de feu entre le Père et le Fils. Chacune de ces trois Personnes n'est qu'un don. Pour Dieu, être c'est de donner. Dieu n'est qu'Amour.

            " Pour nous, dit saint Jean, nous avons connu l'Amour que Dieu a eu pour nous et nous y avons cru." (I Jn. 4,16)

Dieu est au-dessus de toutes paroles. Nous ne pour­rons jamais connaître ici-bas, tout ce qu'il est. Pour com­prendre les mystères de Dieu, il faut nous déposséder nous-­même, il faut être un élan d'amour vivant vers Dieu.

Dieu voudrait que nous n'allions pas à lui, les uns sans les autres : " O Père, que tous soient UN en Nous, comme Vous et Moi sommes UN "

Toutes les âmes sont un seul être en Jésus. Le vrai ciel des âmes, c'est le cœur de Dieu. " Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. " Tous sont vivants en lui, et par conséquent dans notre cœur, puisque Dieu est UN en nous.

"Nous tous, dit saint Paul, qui participons à un seul pain, nous sommes tous un seul être dans le Christ-Jésus. " Quel programme inouï ! Quelle vocation que celle du Chrétien ! Envisager les autres comme nos propres enfants, les enfanter à Dieu !

            La vie n'a de sens que parce que les êtres ne sont que des ébauches et que c'est nous qui devons les parfaire. Nous en­trons dans un monde nouveau où apparaît le visage de Jésus, son immense tendresse pour les hommes. A notre tour, nous devons nous dépouiller, nous déposséder, puis aller vers nos frères avec tout l'amour dont nous sommes capables, nous agenouiller devant eux et leur apporter les richesses du don de Pauvreté.

Oh ! Quelle belle mission que celle du chrétien, s'il regarde le monde avec un regard rédempteur purificateur ! Si nous avions en nous beaucoup d'indulgence et d'amour, les hom­mes devineraient à travers nous, la Charité du Christ


            5-La création : consommation d’un mariage d'amour par notre "oui", après celui de Dieu.

La Création répond à la nature même de Dieu : Dieu est Amour, la création est un acte d'Amour de Dieu. Etre une créature, c'est être aimé de Dieu. Il y a là une noblesse in­finie. La création n'a pas été faite dans le passé. Elle est un don continuel, infini, d'un Amour qui ne s'épuise jamais.

Dieu a créé l'Univers par Amour et pour l'Amour. Dieu ne peut pas être autre chose qu'Amour ; cela paraît étrange pourtant, dans un monde où l'on rencontre tant de douleurs, tant de mal, tant d'impureté ! Comment expliquer l'épreuve du monde ?

Eh bien ! Il faut faire un acte de foi. Puisque Dieu n'est qu'Amour, tout doit se résoudre dans l'Amour. Dieu ne pouvait faire autrement que de laisser la liberté aux créatu­res. Les obliger à répondre à son Amour eût été un acte de tyrannie. La création n'aurait pas eu de sens, si elle n'était que la béatitude. Il fallait l'épreuve qui permît à la créa­ture de dire " oui " ou " non " à la demande de Dieu. Il fallait que l'Univers collaborât à l'achèvement de l’œuvre de Dieu. Dès lors, nous sommes les arbitres de notre destin. C'est le sort de la création qui se joue entre nos mains. Dieu n'a rien voulu terminer sans notre amour.

Dieu s'est donné, il a été généreux jusqu'à se placer sous la dépendance de la créature. C'est là, la perfection de l'Amour, le mystère de la Pauvreté de Dieu.

Il s'est dépouillé pour nous. Sans cette épreuve, notre amour est factice ; avec cette possibilité de répondre li­brement à l'Amour de Dieu, l'Amour vrai, l'Amour réciproque est entré dans la création. Dieu a préféré ainsi courir un risque, celui de n'être pas aimé, celui de faire échouer son oeuvre magnifique de la création, plutôt que de violenter notre liber­té.

La créature qui consent à répondre à cet Amour, à se donner à son tour, à se déposséder, devient le berceau de la nativité de Jésus. C'est nous qui exauçons Dieu et non pas lui qui nous exauce. La prière est une ouverture de notre cœur à l'Amour de Dieu : c'est l'offrande de notre amour. La vraie prière, c'est l'acceptation de l'Amour de Dieu et cette prière-là, ne peut être qu'exaucée.

Les souffrances ne sont que les conséquences du mauvais usage que nous faisons de la liberté. Il ne peut pas y avoir de miracles toujours : Dieu ne peut pas renverser les lois de l'univers et supprimer la douleur. Il faut que celle-ci purifie. Elle est utile, bienfaisante parfois. Tout vient de l'Amour, tout existe par l'Amour.

Il est une religion scandaleuse : celle qui consiste à offrir le ciel en échange de bonnes oeuvres. C'est là un marchandage dont nous ne voulons pas. Michel-Ange, dans son Jugement Dernier, à la Chapelle Sixtine, a représenté un Dieu courroucé, rejetant dans sa colère les damnés en un en­fer éternel. La Vierge elle-même, est terrifiée. Eh bien ! Non, ce n'est pas notre religion, elle est infiniment plus belle. L'homme n'est pas jugé par Dieu, c'est exactement le contraire : Dieu est jugé par l'homme. Dieu se laisse cruci­fier par l'homme. S'il y a condamnation c'est celle de Dieu par l'homme. La Croix en est l’emblème.

Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde, pour ju­ger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. La Lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière. Mais Dieu condamné par les hom­mes, leur a pardonné, car il est Pardon, comme il est Amour.

La Révélation ne nous a pas renseignés sur l'au-delà : elle nous y prépare seulement. Le problème religieux consiste à savoir si nous sauverons Dieu ou si nous le condamnerons éternellement, s'il doit régner dans nos cœurs ou s'il doit en être à jamais banni.

On a détourné le monde de ce visage d'Amour. Les hommes se sont révoltés contre ce Dieu qu'ils croyaient être un tyran. Si tout s'effondre autour de nous, si l'état du mon­de est abominable c'est que la création n'est pas ce chant d'amour qu'elle devrait être.

Dieu n'a pas voulu toutes ces douleurs, tous ces cri­mes, toutes ces impuretés. Le monde est créé du côté de Dieu. Il faut qu'il le soit du nôtre. La tragédie de Dieu se joue dans notre vie. Quand tous les hommes auront dit " oui " à l’Amour de Dieu, alors nous comprendrons ce que c'est que la création, ce sera la consommation du mariage d'Amour.

Nous avons, comme Jeanne d'Arc, une magnifique che­vauchée à accomplir. Il s'agit de délivrer le Royaume de Jésus captif et de faire régner Dieu. Lorsque l'on relit l'Evangile dans cet esprit, sous cette lumière, on comprend véritablement quelle doit être notre action, notre apostolat.

Dieu est un enfant qui cherche son berceau dans nos cœurs. Il nous le dit lui-même : " Celui qui fait la volonté de Mon Père qui est dans les cieux, celui-là est Mon frère et Ma sœur et Ma mère " (Mt.12, 50)

            Etre la mère d'un Dieu d'Amour, telle est notre voca­tion.


            6-L'Humanité du Christ, mystère de Pauvreté

Le Christianisme n'est pas un système : c'est une Personne, la Personne de Jésus. Le mystère de Jésus est un mystère de sainteté, de vie intérieure, d'amour, de pauvreté. Il est un scandale pour l'intelligence.

           On a cherché à l'expliquer par la philosophie, la métaphysique ; on a voulu trouver un accord entre l'humanité et la divinité... Vaine illusion ! Il s'agit de tout autre chose. Il faut s'en approcher par des démarches spirituelles. Pour entrer dans les vérités de l'Amour, la raison ne sert de rien.

La vie religieuse tend vers le transfert de son moi en Dieu, vers le dépouillement total de soi-même, de telle sorte que ce soit Dieu qui prenne la place du moi. " Ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus qui vit en moi. " (Gal. 2, 20) Les mystiques, les saints, se sont efforcés, en effet, de sor­tir d'eux-mêmes, de se dépasser, pour s'unir à Dieu. En Jésus, s’accomplit cette parfaite dépossession de l'homme.

Les mots ne peuvent exprimer un tel mystère. Dieu n'est pas sur un trône, au-dessus des nuages. Il est Pré­sence partout répandue, il est don parfait, son Amour est la source de tout ce qui est. Dieu n'avait donc pas à devenir présent à sa créature, mais c'est la créature qui devait deve­nir présente à Dieu.

L'Humanité de Jésus n'est qu'un élan vers Dieu ; elle est entièrement transparente à la lumière de Dieu ; elle est un sacrement donné par toutes les fibres de son être. Par l'Incarnation, Dieu n'a pas changé ; il a seulement uni la cré­ature à lui-même. En Jésus, il ne faut pas considérer que la divinité ; en lui, il y a une humanité véritable.

L'Incarnation n'est pas une apparence, elle est la réali­té la plus magnifique que l'on puisse concevoir. C'est Dieu se communiquant aux hommes par l'humanité de Jésus, une humanité qui n'a plus de moi. Le moi qui retentit au travers d'elle, c'est le moi-même, de Dieu. Cette humanité s'ouvre à Dieu par tout ce qu’elle est, elle rend témoignage à Dieu. Qui compren­dra jamais le don infini fait aux hommes, en la sainte humani­té de Jésus ? En Jésus, se trouve un cœur humain, une intelli­gence humaine, une liberté humaine qui accepte.

Jésus savait bien que ses miracles ne convertiraient personne, qu'ils n'ouvriraient pas les yeux. Il ne veut pas que l'on vienne à Dieu à cause des signes extérieurs. Ce qu'il veut toucher, ce sont les cœurs. Il veut ainsi accomplir un geste de tendresse divine qui s'adresse à l'amour.

Il s'efforce de rendre attentives les âmes de bonne volonté, faire deviner son Amour, tel est son but. Dans son entretien avec Nicodème, Jésus dit : " Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils uni­que, afin que tout homme qui croit en lui, ne périsse pointe mais qu'il ait la vie éternelle." Il dit aussi : " Personne ne peut venir à moi, si mon Père qui m'a envoyé ne l'attire." La rencontre entre Dieu et l'âme, ne peut se consommer que dans le Royaume de l'esprit. Jésus a béatifié ceux qui croi­raient sans avoir vu, par un mouvement d'Amour.

Jésus a tenu à ce que le silence soit gardé autour de Ses miracles : " N'en parlez à personne ", disait-il. Les mira­cles portent la marque de l'ineffable humilité de Jésus. Il au­rait pu prouver qu'il était le Fils de Dieu ; il ne l'a pas vou­lu, car le Royaume de Dieu ne peut  se réaliser que par le don de nous-même.

C'est pourquoi les miracles sont mis au dernier plan dans l'Evangile. Le Royaume de Dieu est un Royaume d'Amour, de Charité, de Pauvreté. En Jésus, nous voyons confluer les deux pauvretés : celle de Dieu et celle de la sainte humanité du Christ.

Comme l'on sent bien que nous sommes là, au centre d'un mystère de sainteté que nous ne pourrons jamais épuiser. Ce mys­tère est écrit en lettres de sang dans la Passion du Christ. Jésus a porté le poids de nos refus : il a été fait péché pour nous. La nuit de la Passion, il a connu cette absence de Dieu, sans cesser toutefois de contempler le visage du Père. Il a eu véritablement là, le sentiment d'une culpabilité infinie. Un sentiment de ténèbres l'envahissait.

L'identité avec le péché était si vivante, l'angoisse si inimaginable qu'il s'écrie : " Mon Dieu ! Mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? " (Mat. 27, 45) Il n'ose même plus dire : " Mon Père " tant il se sent coupable C'est alors que ce cri jaillit : " Pardonne-leur parce qu’ils ne savent pas ce qu’ils font " Jésus du sein de son abandon, implore le pardon de l'humanité qu'il représente.

Nous sommes au sommet de la Pauvreté de la sainte hu­manité du Christ. Nous ne sommes pas encore au sommet de celle de Dieu. La pauvreté suprême est la traduction humaine de cette pauvreté de Dieu qui est infiniment plus grande. Elle est au­-dessus de tous les dépouillements de tous les sacrifices. La crucifixion de Jésus est un écho lointain du don éternel de Dieu. La Pauvreté divine est au-delà de toute parole. L'humanité de Jésus nous aspire, pour ainsi dire, afin de nous conduire en la divinité, en l'éternelle charité de Dieu. Sans doute, nous croyons de tout notre cœur en la divinité du Christ, mais ce mystère est tellement au-dessus de la raison humaine que nous n’arriverons jamais à l'approfondir. A mesure que nous le vivrons avec plus d'intensité, nous arriverons à mieux adorer Dieu, à mieux aimer notre frère dans le mystère d'une éternel­le Pauvreté.


 7-S'abandonner à la Présence aimante de Dieu

Un jour Dieu dit à saint François de Sales : Je ne m'appelle pas : celui qui damne, mon nom est Jésus, Sauveur." Dieu ne peut pas condamner, il ne peut qu'aimer. Le pardon de Dieu est acquis à qui le demande.

" Jérusalem ! Jérusalem ! Que de fois j'ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et tu ne l'as pas voulu ! " (Mat.23, 37)

            Telle est l'inépuisable bonté de Jésus.

            Nous avons un pouvoir formidable : notre rôle est d'enfanter Dieu par notre amour.

Il n'est pas possible qu'un homme qui, toute sa vie, a grandi dans l'amour, puisse craindre de mourir en état de péché mortel. Il ne faut donc pas s'arrêter aux petits acci­dents de la route. Prenons garde aussi, de porter des juge­ments sur autrui. IL y en a qui tombent après des années de lutte : on n'a pas le droit de les condamner. Il est toujours temps de les sauver. Un seul acte d’amour, un oui final à l'ap­pel de Jésus, suffit pour réparer, pour nous purifier de tou­tes nos fautes et nous rendre plus blancs que la neige.

Nos péchés sont parfois causés par le surmenage, la fatigue ; soyons patients avec nous-même. Se rappeler la Pa­rabole de l'homme couché qui, fatigué de la demande de son ami, finit par se relever et lui accorder 3 pains. De même notre journée ne sera pas perdue, si, sur la fin du jour, nous finis­sons par dire " oui " à Dieu.

Rappelons-nous la Parabole des ouvriers de la derni­ère heure. Ne nous lamentons pas de n'avoir rien fait : commen­çons ! La vie chrétienne est une source inépuisable de jeu­nesse. Pourvu que le mariage d'amour s’accomplisse, qu'importe l'heure à laquelle a été prononcé le " oui ". Abandonnons-nous à la Présence de Dieu. Donnons-nous. Ayons confiance. Adhérons à tout ce que Dieu est, à tout ce qu'il veut accomplir en nous.

Saint Augustin disait : " Seigneur donnez-moi ce que vous me demandez et demandez-moi ce que vous me donnez."

            Le premier mouvement, après la faute, doit être un élan d'amour vers Dieu, notre Père ; réfugiez-vous dans ses bras. Il n'est pas nécessaire de nous confesser immédiatement. Recevons d'abord le pardon d'un Père très aimant, puis humilions-nous devant le représentant de Dieu pour la faute commise envers l'hu­manité, car, elle aussi a été offensée.

Ayons envers Dieu une immense confiance : il faut souri­re à l'épreuve, aux devoirs, à ses frères.

Dieu ne nous demande pas toujours de donner notre vie d'un seul coup, mais, ce qui est d'ailleurs plus difficile, de la donner goutte à goutte, malgré les difficultés, les offenses, les contradictions. Accomplir par nous, cette Royauté d'Amour, nous retourner vers Dieu, dans un élan de jeunesse. Que notre devise soit " Le Seigneur est !”


8-L'Eglise, une mission : montrer le vrai visage du Christ

Dieu n'est pas le Dieu des morts, il est le Dieu des vi­vants. Il n'est pas non plus l'auteur de la mort : la mort est venue du péché, parce que l'Homme s'est absenté de Dieu. Mais Dieu, lui, ne s'est pas absenté de l'Homme. A regarder l'être qu'était Jésus, le Christ ne devait pas mourir. La mort fut, chez lui, une mort d'Amour. Le véritable miracle, ce n'est pas la Résurrection de Jésus-Christ, mais plutôt c'est sa mort. Il est passé par la mort à cause de nous.

Après la mort nous entrons dans une phase nouvelle ; le cœur des disciples est rempli de stupeur. Ils n'ont rien compris. Ils n'ont cessé d'attendre le rétablissement du royaume d'Israël : ils sont déçus. Les Apôtres n'ont pas été convaincus à la Résurrec­tion. Le Christianisme est né au jour de la Pentecôte.

C'est là qu’ils reconnurent le vrai visage du Christ. L'Eglise est née dans leur cœur, quand ils se sont sentis iden­tifiés à la Présence de Jésus. Il était là, comme une brûlure d'Amour, comme un acte de charité. Ce qui touche les cœurs, c'est la sainteté de Jésus. Le mystère de l'Eglise est aussi profond que celui de l'Incarnation ou de la Sainte Trinité : c'est un mystère d'Amour. Le témoignage du Christ et de l'Eglise n'en font qu'un.

Les Apôtres ont compris, après la Pentecôte, que l'Evan­gile qu'ils allaient répandre dans l'universe ce n'était pas leur parole, c'était celle de Jésus, c'était sa vie, c'était sa Sainte­té, c'était son Amour.

Ils acquirent alors la certitude invincible qu'ils sont désormais en Dieu et que Dieu est en eux. Ils n'agissent plus en leur propre nom, ils ne sont plus que des sacrements vivants. L'Eglise n'est pas une institution humaine. Il y a identité entre le Christ et l'Eglise, d'une part, entre le Christ et Dieu, d'autre part. C'est pourquoi Jésus a pu dire à Saul, alors qu'il persécu­tait les communautés chrétiennes " Je suis Jésus que tu persécu­tes. " (Ac. 9, 5)

            Le Dogme, c'est la Parole de Dieu qui retentit en nous, c'est le témoignage que la sainteté se rend constamment au milieu de nous. Se nourrir du dogme, c'est s'approcher de cette Parole vivante qui est le Christ lui-même. Ce n'est pas au-dehors qu'il faut chercher à comprendre le dogme. Il convient de s'agenouiller et d'écouter dans le silence, car il est l'expression de l'éter­nelle charité.

Le sacerdoce est un état de démission, de dépouillement. L'homme qui embrasse cet état sublime, n'est plus que le signe d'un autre. Il n'est plus lui-même, c'est Jésus qui parle par ses lèvres, par son cœur, par sa vie.

Si l'Eglise est immaculée, infaillible c'est parce qu'elle est Dieu, Dieu dans les Dogmes, Dieu à travers les hommes. Etre catholique, c'est être avec Jésus. Nous sommes unis à tous nos frères. La fraternité divine est issue de la paternité divi­ne. Dieu a voulu que toute la création participe à cette créa­tion nouvelle.. Il a tout béni, consacré, transfiguré. Partout nous reconnaissons l'immense Amour de Dieu. Avec notre sœur l'eau, berceau de notre naissance à la vie divine, notre frère le feu, instrument de notre purification, nous allons tous ensemble vers Dieu, en chantant le Cantique de l'Amour. Nous sommes ensemble dans le Cœur de Jésus. Chaque prière fait jaillir de nous quel­que chose de personnel.

On ne peut ouvrir les âmes que par l'Amour. Si l’Eglise a parfois été méconnue, c'est que ses représentants se sont mon­trés trop durs, trop sévères dans certains cas. Mais quoi ! pour­quoi se scandaliser de cela ! Les prêtres ne sont que des hommes : le sacerdoce ne les sanctifie pas automatiquement. Ils sont des hommes pécheurs, en route vers leur perfection. Dieu communique sa grâce par les prêtres. Mais l'Eglise, ce ne sont pas seulement les prêtres, ce sont aussi bien les fidèles que les prêtres. Nous portons tous nous aussi, l'honneur du Christ, la vie du Christ, la sainteté du Christ, le cœur du Christ.

Nous devons être les instruments de sanctification des prêtres, les sacrements de la prière de la bonté du Christ. Nous avons la mission de montrer à nos frères le vrai visage du Christ.

Il y a une multitude de gens qui ne connaissent pas ce visage. Avant de les combattre, reconnaissons que nous en sommes les premiers coupables. Nous, qui portons l’Evangile, avons-nous su toujours porter à nos frères ce message d'Amour ? Dès lors, pourquoi les blâmer si, s'arrêtant aux apparences mauvaises, ils n'ont pas su reconnaître le Cœur de Jésus.

Notre mission est de porter la lumière du Christ à nos frères, de faire rayonner Jésus à travers nous. Nous serons les ambassadeurs du Cœur de Jésus, non pas par des paroles - elles sont vaines - mais par le regard, par notre sourire, par notre patience, notre bonté envers tous.

On n'appartient véritablement à l’Eglise, que si l'on s'agenouille devant la Parole de Dieu. Si cette Parole condamne notre conduite, notre devoir est de nous soumettre. L'obéissance héroïque n'abaisse pas, elle nous délivre, elle ne nous rend pas esclave, mais disciple de la Parole de Dieu. L'Eglise est un mys­tère de Pauvreté. Il faut vivre dans une mort d'amour.


            9-Communier, c'est se dévêtir de soi pour se revêtir de Jésus et transfigurer l'univers

La vie de Jésus se termine par un échec. Il n'a conver­ti personne, pas même ses Apôtres. Le mystérieux triomphe de sa Résurrection ne consacre plus le succès de sa mission. Lui-même a dit :   "Il est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais pas, vous ne recevrez pas le Saint-Esprit. " (Jn. 16, 7) Quand il eût disparu, il leur apparut alors au plus intime de leur cœur, le jour de la Pentecôte. Sur la Croix, la divinité était cachée, mais ici, c'est l'humanité elle-même qui est voilée. Jésus n'a plus un visage d'homme, il n'a plus qu'un visage de chose. On ne saurait aller plus loin dans la Pauvreté. Dieu est le docteur du silence, ce silence qui est le refuge des âmes. Il corrige les maladresses de nos paroles.

Il faut aller communier, non pas à cause de nous, mais à cause du grand désir de Dieu de nous recevoir. Notre Dieu nous attend dans les abîmes de sa Pauvreté. On a voulu démontrer la Présence réelle. Il y a un nombre infini de manières d'être pré­sent dans quelque chose. Pour entrer dans ce mystère, il faut être, nous aussi, en état de pauvreté car le mystère de la Croix est enchâssé dans celui de l'Eucharistie.

Communier, c'est dresser la Croix dans son cœur pour mourir d'amour, c'est se dévêtir de soi-même -consécration pour se revêtir de Jésus -communion. Les deux actes sont infiniment unis. Il faut s'offrir comme une victime afin que Jésus puisse dire sur nous : Ceci est Mon Corps, ceci est Mon Sang." Chaque créature devient une hostie dans les mains de Dieu.

Hélas, beaucoup de personnes communient matériellement, mais ne sont pas transformées pour cela. Comment s'en étonner ? Elles se sont approchées du sacrement d'Amour, c'est vrai, mais sans se dévêtir d'elles-mêmes, sans aller jusqu'à l'expropriation de leur moi. L'acte est extérieur, mais n'a pas atteint les fibres du cœur.

La liturgie doit devenir le principe de notre vie. La messe est un mystère d'Amour. La mort de Jésus doit pénétrer jus­qu'au plus profond de nos cœurs pour s'y enraciner et établir en nous le règne d'Amour de notre Seigneur. L'hostie est le ferment de la fraternité chrétienne. Nous sommes tous un seul pain. Nous sommes tous prêtres, car il n'y a qu'un prêtre, c'est le Christ.

Etre chrétien, c'est vivre de la Personne de Jésus-Christ, c'est exprimer tout le jour, le Sacerdoce de Jésus-Christ, le sa­cerdoce universel, c'est faire descendre sur les âmes la charité de Jésus.

Alors, le mystère de l'Eglise sera la chose la plus passionnément belle. Notre vie sera transformée. Tout prend une signi­fication. Notre travail est orienté en vue d'opérer le Salut du monde, nos gestes, nos paroles, nos actes ont une portée divine. Nous nous effaçons devant la Présence de Jésus, nous regardons les êtres comme des hosties remises entre nos mains pour être consacrées. Tout le jour nous sommes dans la société du Christ.

Nous irons par le monde, enveloppant les âmes de respect, d'amour leur laissant deviner Jésus, à travers nous, afin qu'el­les se donnent à Dieu. Les processions, hélas ! ne passent plus dans les rues de la capitale. C'est à nous de laisser rayonner Jésus à travers notre visage.

Faire de l'Univers, un univers de beauté, de joie et d'amour, travailler à la transformation du monde, telle est la mission de tout chrétien.

 

 

Intervention du Père Patrice Sonnier à Paris le 15 octobre 2011 pour la journée d'amitié de l'association des amis de Maurice Zundel - France

 

L’institut religieux dont je fais partie : les Missionnaires Identès, est d’origine Espagnole. Il a été fondé en 1959 par un homme, Fernando Riélo qui était un laïc ; ce n’était pas un prêtre. Dans notre ordre il y a des religieux qui sont prêtres pour la plupart d’entre eux et des religieuses. Il y a 2 supérieurs généraux, un pour chaque branche, qui résident à Madrid, et un Président qui lui se trouve à Rome.

 

Notre mission commune consiste à témoigner, d’abord, dans notre vie fraternelle et missionnaire, de notre relation au Père céleste. Le charisme des Missionnaire Indentès est la filiation divine. Ce n’est pas le Christ ou l’Esprit Saint, qui est l’objet de notre vie consacrée, c’est la figure du Père : connaître et faire connaître la figure du Père, dans le Christ, par l’Esprit qui est à l’œuvre.

 

Nous avons deux axes pastoraux : le premier est le monde de la culture. Notre présence à St Pierre de Montmartre s’inscrit dans ce contexte de dialogue avec des écrivains, des poètes et des peintres. Le deuxième axe c’est la jeunesse. La catéchèse paroissiale est très importante mais notre mission, en particulier, est d’essayer de rejoindre aussi les jeunes qui n’ont pas encore entendu parler du Christ, et il y en a beaucoup.

 

Que signifie Missionnaires Identès : Idente vient de id : c’est l’impératif du verbe aller ; entés : en nous identifiant d’une façon permanente au Christ. Le rapport au Christ est vécu d’une façon permanente dans nos activités quotidiennes, à chaque instant.

 

 

Tout au long de sa vie, l’abbé Zundel a accordé une grande importance à l’Eucharistie et à la prière. Certains rappellent qu’il prenait du temps pour célébrer l’Eucharistie et l’importance qu’il accordait à l’écoute intérieure, au cœur même de la prière de l’Église, pour entrer dans ce dialogue, dans cette relation intime avec le Seigneur.


Cette particularité qui lui était propre lui était venue lorsqu’il était élève à l’abbaye bénédictine d’Einsiedeln. Alors qu’il était encore adolescent ou tout jeune homme, il avait été touché par la grâce qui se manifestait dans la façon de prier des moines. Même s’il n’a pas été Bénédictin, toute sa vie il a porté la robe monastique, et a gardé cette particularité de prier le Seigneur comme le font les moines.

 

Je voudrais donc, à partir de sa pensée, nous aider à découvrir ou peut être à approfondir, le sens de la relation à Dieu dans l’Eucharistie et dans l’Église. La rencontre du Seigneur Jésus dans l’Eucharistie, se fait aussi conjointement dans l’Église mais pas uniquement dans l’institution qu’est l’Église. Le plus souvent on n’en perçoit que les structures ecclésiales : le Saint Siège, les prêtres mais on ne se reconnaît pas d’emblée dans ce terme, Église.

 

Zundel, quand il s’est attaché à la décrire, à en parler, à la faire aimer, ne s’est pas contenter d’en décrire les structures établies, visibles de l’extérieur ; il a toujours voulu ramener l’Église à ses membres, c'est-à-dire aux baptisés, aux “personnes”. Pour lui c’était avant tout une communauté de personnes, réunies au nom du Christ et vivant cette foi au Christ.

 

Le premier élément pour définir et comprendre ce que représente l’Église pour Zundel, c’est ce rapport interpersonnel ; et c’est seulement pourrait-on dire, uniquement à partir de ce rapport interpersonnel, fraternel, dans le Christ, que nous sommes capables de comprendre la nature profonde de l’Église et de saisir le sens de ce mot Église.

 

La méthode que Zundel employait pour approfondir le sens de la vie humaine ecclésiale, était une méthode qui lui était propre à savoir la méthode inductive. Il ne partait jamais de notions abstraites, théologiques, mais toujours d’un contexte vécu : on part du général pour tendre vers ce qui est central, insaisissable par l’intelligence mais qui peut nourrir notre réflexion à partir de faits concrets.

 

Lorsque nous lisons les écrits de Zundel, lorsque nous écoutons ses conférences, nous voyons qu’il s’emploie à prendre des situations concrètes, des rapports entre les personnes, et dans cette réflexion, dans cette écoute du matériau propre à l’homme, il perçoit quelque chose. C’est un peu la nature et l’origine de ses “fulgurations”, pour reprendre le terme de Paul VI ; ces fulgurations venaient de ce contact particulier avec les personnes, avec son entourage.

 

La connaissance spirituelle qui nous vient de Dieu, nous ne pouvons pas nous l’approprier. Nous ne pouvons pas enfermer Dieu dans un concept qui vient uniquement de notre réflexion ; pour Zundel cette connaissance vient de ce contact interpersonnel. Pour connaître la nature de l’Église il faut nous mettre dans un rapport interpersonnel de dialogue, d’échange. C’est dans ce regard, dans ce face à face dans cette écoute que nous la découvrons.

 

L’écoute nous fait découvrir que les notions, les termes théologiques : les termes de l’Église, ont du sens, non pas simplement théologique et philosophique, mais un sens mystique, c’est-à-dire que cette définition, ce terme, est nourri, alimenté par l’Esprit de Dieu qui lui donne sens.

 

L’Eucharistie.

 

Pour Zundel, l’Eucharistie est avant tout une rencontre avec Celui qui se donne, ce n’est pas simplement un “objet” - et c’est une impression pour beaucoup de personnes – un objet que l’on présente comme une idole, que l’on place devant soi et que l’on maintient à distance. Pour Zundel, l’Eucharistie est le Christ en personne, qui vient à notre rencontre, qui vient se donner à nous. Le don Que le Christ fait de sa personne engendre, suscite dans la personne qui le reçoit ce même mouvement.

 

J’aborde un point, une thèse : Zundel, dans son rapport aux personnes : ce rapport interpersonnel ; dans l’échange qu’il avait à cœur d’entretenir, de nourrir à l’écoute de l’autre ; de faire silence, de lui dire une ou deux paroles ; cette thèse consiste à dire qu’il puisait dans l’agir même du Christ, la source, le moyen pour se donner, pour s’ouvrir.

 

Dans l’Eucharistie, le Christ est celui qui vient à ma rencontre : il me rejoint, il se donne afin de susciter en moi, dans l’esprit, le même don. C’est en se donnant à l’autre, au nom du Christ, que le Christ lui-même se donne, à travers moi, à cet autre.

 

Nous voyons ici un élément important pour parcourir cet espace, entre celui qui se place devant le Saint Sacrement en prière, et le Saint Sacrement Lui-même. Pour reprendre un terme zundélien, il y a une distance infinie entre moi et le Saint Sacrement exposé à l’autel, et il est important de saisir le sens de cette distance.

 

De même, il existe dans notre relation ecclésiale fraternelle, interpersonnelle une distance à parcourir. Quand je me mets en présence d’un être cher, d’une personne que j’écoute au confessionnal, que je rencontre dans la rue, que je salue ; il existe cette même distance que lorsque je suis dans l’Église devant le Saint Sacrement. Je peux me trouver au pied de l’autel sur lequel se trouve Jésus, Présence réelle ; je peux me trouver au fond de l’Église, la distance spatiale est certes différente mais il existe une même distance intérieure qu’il me faut parcourir.

 

Comment la prière contemplative, la prière devant le Saint Sacrement où se produit une rencontre effective, on peut dire performative, c'est-à-dire qui agit ; comment cette rencontre, cette distance parcourue peut elle m’aider à rencontrer celui ou celle qui se présente à moi ?

 

L’Église Eucharistie, l’Église qui se présente à moi pourrait-on dire, sous une forme liturgique, avec des principes et des règles : l’institution ; comment cette Église se retrouve telle aussi présente dans mon rapport inter personnel ? Cette distance à parcourir, nous ne la parcourons pas avec notre corps, nous ne pouvons rejoindre l’autre avec un petit (a) ou un grand (A) corporellement. Ce contact visuel, ce contact auditif, ce contact physique, c’est la base qui me permet d’aller plus loin.

 

Nous retrouvons ici, dans la pensée de Zundel, cette méthode inductive. Il part d’un fait concret : un contact physique, visuel, auditif, mais ces fulgurations émanent de ce contact premier. De même, lorsque je suis devant le Saint Sacrement, si je crois, si je suis baptisé et que je reconnais que ce baptême est une clé qui me permet d’entrer en relation avec le Christ, je suis conscient que ma présence devant le Saint Sacrement, qui est d’abord une présence physique, débouche sur quelque chose d’intérieur. Il y a un contact qui s’opère au plus intime de moi-même. Il y a, par exemple, un signe visible, concret, perceptible qui est celui de la paix. Lorsque l’on entre dans un édifice religieux, habité par cette Présence réelle du Christ, le signe perceptible mais insaisissable c’est la paix.

 

Ce que nous trouvons dans notre rapport à l’Eucharistie nous le retrouvons aussi dans ce rapport que nous avons avec les personnes qui nous entourent, l’Église que nous formons. Il nous faut dépasser ce contact premier, ne pas rester à la périphérie d’une rencontre. Lorsque nous lisons Zundel ou que nous l’écoutons, nous voyons qu’il nous invite à quitter la périphérie des éléments, des évènements, pour rentrer plus profondément dans ce qui fait la nature de la personne humaine ou ce qui fait la nature de l’Eucharistie : ce que représente le Corps du Christ. On pourrait prendre aussi dans le rapport à l’homme une épaisseur à dépasser. C’est franchir l’épaisseur du créé, pour pouvoir pénétrer plus profondément dans ce qui constitue l’être.

 

Ce mouvement, dans le langage théologique, est un passage qui se fait des réalités visibles aux réalités invisibles. Cette distance à parcourir qui ne se réalise pas avec notre corps ou notre intelligence seuls, est parcourue en reconnaissant l’importance du passage à opérer ; et qui dit passage, dans le langage classique, fait référence à la passion, la mort et la Résurrection du Christ.

 

Pour rejoindre le Christ, et en allant plus loin, pour rentrer dans cette communion au Père, pour entrer dans le cœur de la vie, ce qui donne sens à l’être, il faut opérer ce passage : passer des réalités visibles, dépasser la périphérie des éléments c’est à dire le contact premier que j’ai avec la réalité, pour aller plus loin et entrer, dans le Christ, dans cet espace, pour être saisi par cette réalité invisible qui se présente à moi.

 

Si nous reprenons l’image de la personne agenouillée devant le Saint Sacrement ou de la personne qui rencontre une autre personne et qui l’écoute, cette distance à parcourir se réalise, s’actualise dans ce passage de la vie humaine à cette mort à moi-même qui me permet d’entrer dans le Christ, dans la Vie ; de saisir et de comprendre que l’homme est habité par la Présence de Dieu, qui lui confère cette dignité d’être enfant de Dieu. Il y a donc ce beau passage à réaliser dans mon rapport à l’Eucharistie et dans mon rapport avec ceux et celles qui sont avec moi.

 

La désappropriation. C’est un terme qui revient très souvent, Zundel a voulu vivre ce dépouillement. A travers l’expérience de St François d’Assise, dans cette rencontre avec celui qu’il considère être comme le plus grand des théologiens, s’inscrit précisément cette genèse, ce déploiement, ce développement, ce passage. Partir, certes, et d’abord des réalités visibles, ne pas donner en premier lieu une importance aux notions, aux termes, mais avant tout prendre soin de ce contact physique et éprouver le besoin de vivre cette pauvreté, ce dépouillement, cette désappropriation.

 

C’est à la mesure de cette désappropriation que je suis capable d’accomplir ce passage, de parcourir cette distance. Il me faut renoncer à l’emprise de ce moi préfabriqué, à ce moi possessif qui définit de prime abord l’être, la personne humaine. Tant que je demeure dans ce rapport à l’autre avec ce moi possessif, je demeure incapable d’aller plus loin, de rencontrer l’autre, de franchir cet espace, de réduire cette distance, de dépasser l’épaisseur de la vie. Il me faut donc consentir au renoncement, à cette désappropriation.

 

Pour Zundel, la désappropriation n’est pas le fruit, me semble t-il, d’une grâce qui m’est faite sans ma participation. Il y a l’intervention de mon intelligence et de ma volonté pour, non pas rejeter ce “moi” possessif, ce “moi préfabriqué” mais pour lui redonner sa dignité. Pour Zundel, ce “moi” qui me définit comme une personne, en retrouvant sa nature authentique dans le Christ, prend le mot d’oblation : le “moi oblatif”. Ce moi oblatif lorsqu’il est rendu visible, permet à la personne de ne pas être uniquement un individu mais une personne authentiquement image / ressemblance de Dieu.

 

Tant que dure notre vie en ce monde, le moi oblatif ne peut jamais définir pleinement la personne. Il y a dans cette désappropriation un travail sur nous-mêmes : renoncer à soi et vivre de ce don. Le Christ qui rejoint l’homme dans cette quête, intervient, participe, purifie, sanctifie pour que la personne s’inscrive dans ce mouvement de don qui est aussi mouvement de sacrifice : mourir à soi-même pour renaître dans le Christ. Nous passons d’un “moi préfabriqué” qui saisit, à ce “moi oblatif” qui s’ouvre et qui se donne.

 

Cette distance que l’on parcourt s’opère à travers cette transformation, on pourrait dire cette “transfiguration”, pour reprendre un terme commun au langage théologique : c’est un “moi transfiguré”. En cela, Zundel nous montre comment nous pouvons entrer dans cette relation au Christ, en connaître le sens, la saveur ; comment rencontrer l’autre moyennant le passage de ce moi possessif au moi oblatif.

 

Il y a en l’homme, déjà présent au fond de lui-même, cette capacité de vivre cette transformation et de passer de ce moi possessif au moi oblatif. Dieu donne à tout être humain la possibilité d’entreprendre ce travail. Si cette capacité ne lui était pas donnée par Dieu, cette transformation du “moi” serait le produit de l’orgueil : « Je suis seul capable de céder et de vivre ce don de moi-même. » Il y a donc dans le cœur de tout homme cette capacité donnée par Dieu.

 

Le silence est l’un des aspects importants de la vie spirituelle qui rend possible cette transfiguration : le silence habité. Autour du thème du silence, il y a un autre aspect important pour la vie de Zundel : c’est la parole. Le verbe, le langage, l’expression se trouvent présents au cœur de l’homme : cette Parole de Dieu est déjà inscrite dans son cœur ; cette Présence de Dieu, dans le christianisme, est une présence qui parle. Le christianisme nous révèle que Dieu se rend compréhensible, se fait connaître par la parole, et ne se fait pas connaître autrement que par la parole.

 

Cette parole ne se limite pas uniquement à ce que nous en connaissons, le sens, les mots que nous prononçons. Zundel dira pour nous éclairer sur le sens de la parole : « Ce qui importe le plus ce n’est pas ce qui est dit, c’est ce qui ne se dit pas. » Autrement dit, avant que je formule un mot, une prière ; que je conçoive dans mon intelligence une pensée, une idée ; ce mot, cette pensée, cette idée, cette prière, qui me permet de rentrer en relation avec l’autre, trouve son siège dans mon cœur C’est dans l’intimité du cœur de l’homme ou de l’esprit que naissent les paroles. Si mon cœur est habité par la Présence de Dieu, si la Parole de Dieu habite en moi, la parole que je prononce est une parole qui exprime, ou qui laisse s’exprimer ce que je porte au-dedans de moi. Donc, pour rejoindre les personnes qui sont avec moi, autour de moi, en Église ; pour rejoindre le Christ au Saint Sacrement, pour réduire cette distance il faut laisser cette Parole de Dieu se dire.

 

Chose extraordinaire dans notre religion chrétienne, Dieu continue à se faire connaître par l’intermédiaire des hommes, des baptisés qui forment le corps du Christ qu’est l’Église. Pour que cette parole de Dieu remonte à la surface - pour reprendre l’image du puits et de la vigne - il me faut ce silence : un silence habité. C’est un élément à prendre en compte pour découvrir, dans l’enseignement, dans la prise de parole de Zundel, cette réalité : l’importance de ce silence habité.

 

Mais ce silence habité ne peut être perçu que dans la mesure où je m’inscris dans ce mouvement propre du Christ qui est de se donner. Je fais silence, j’écoute, non pas pour saisir ce qui se cache ou ce qui se révèle à moi ; ce silence cette écoute, m’invitent à rejoindre le mouvement de la parole : la parole qui se donne : c’est en se donnant, en vivant de ce moi oblatif que Dieu se donne à moi et aux autres.

 

Voila comment nous pourrions présenter la pensée de Zundel dans un contexte théologique, ecclésial, autour du thème de l’Église et de l’Eucharistie. L’intérêt des théologiens, des penseurs n’est pas tant de nous offrir une pensée originale mais aussi, et c’est un peu le but de l’Association, de donner du sens à ce que nous connaissons, par exemple de l’Église. La pensée nous aide à exprimer plus profondément, la nature des choses, des éléments, des concepts que nous avons l’habitude de fréquenter, d’écouter.

 

Pour comprendre la pensée de Zundel, je terminerai en rappelant quelques mots importants, d’abord sa méthode inductive : toujours partir d’un fait concret, rencontrer la personne, la saisir certes avec mes mains et mon intelligence, non pas pour la posséder mais pour initier un mouvement : le mouvement du don ; m’ouvrir, me donner, laisser le Christ qui m’habite rejoindre l’autre qui est là : « l’Amour, la Charité. » C’est à cette condition que cette distance qui me semble parfois infranchissable, infinie se réduit. Une distance où ce n’est plus moi qui saisit mais qui, au fur et à mesure que cette distance diminue, me permet d’être saisi, du moi possessif au moi oblatif si je suis saisi.

Père Patrice Sonnier

 

A Ghazir, le Père Zundel s'adressait aux Franciscaines de Lons le Saunier entre le 3 et le 10 août 1959.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

Dans un hôpital de Paris, des femmes sont couchées les unes à côté des autres, une soixantaine de lits qui se touchent. L'immense majorité de ces femmes n’est pas chrétienne, c'est-à-dire est détachée de toute religion, vit plus ou moins dans la boue, échange entre elles des propos obscènes : c'est à qui dira les choses les plus énormes et les plus scandaleuses.

Et parmi ces femmes, il y a une chrétienne, une chrétienne admirable qui souffre le martyre dans cette promiscuité, qui garde son âme d'ailleurs profondément unie à Dieu et qui a demandé la communion. Elle a écrit ce petit billet qu'il faut écrire, dans les hôpitaux de l'État, ce petit billet qui permettra à l'aumônier de pénétrer dans la salle et de lui donner les sacrements.

                Elle a communié. Naturellement, toutes ses compagnes s'esclaffent, se moquent, quoiqu'elles n'osent pas devant l'aumônier échanger des propos injurieux. L'aumônier a à peine tourné le dos, la porte s'est refermée sur lui, que la voisine de lit de la femme qui vient de communier prend son pot à eau et l'inonde pour voir la tête qu'elle va faire. La femme qui a communié lui dit simplement ces mots : " Je te pardonne parce que tu ne sais pas ! " Je te pardonne parce que tu ne sais pas !

Voilà un mot qui porte infiniment loin, puisque, il représente dans l'âme de cette femme pauvre, qui est de la même condition sociale que les autres, le sentiment que, elle est entrée, par la grâce de Dieu, elle est entrée dans un monde absolument inconnu de ses compagnes. Et c'est justement parce que, elle vit dans ce monde inconnu de ses compagnes, c'est parce que elle est entrée dans un univers qui leur échappe totalement qu'elle comprend qu'elles ne puissent pas comprendre. Elles sont là devant un monde absolument étranger, qui leur paraît absurde, irréel, chimérique, idiot. Le monde qu'elles connaissent, c'est le monde épais de la chair, de la sensualité, de la misère. Elles ne peuvent pas soupçonner qu'il y en a un autre.

La femme chrétienne, qui vient de communier, qui sait tout ce que représente pour elle la venue du Christ, elle se sent tellement comblée par ce privilège de la foi que, très aisément, elle leur pardonne et exprime, justement, ce pardon dans cette formule si humble, si généreuse : " Je te pardonne parce que tu ne sais pas ! "

Voilà justement ce qui nous permettra de comprendre pourquoi Dieu peut prendre des visages si différents suivant la qualité du regard. Il y a des êtres auxquels il échappe totalement comme Marx, pour qui il est une absurdité qui empêche l'homme de vivre sa vraie vie, qui l'empêche d'atteindre à sa liberté. Il échappe même à des théologiens, comme les Pharisiens qui ont condamné Jésus. Il se voile dans l'âme de certains religieux qui ne retiennent plus que certaines formules et qui ne voient pas, comme la femme qui vient de communier, Dieu comme un univers qui est intérieur à nous-même. Il est reconnu, comme par le héros du Nœud de vipères, il est reconnu après un très long détour parfois, par des âmes qui, enfin, se reposent dans son Amour.

Mais il y a des quantités de gens pour qui c'est une lettre morte, qui ne peuvent pas imaginer ce qu'il signifie, qui ont l'impression qu'on leur raconte des histoires, c’est une, c’est une espèce de croque-mitaine qu'on a inventé pour faire peur aux enfants : " Je te pardonne parce que tu ne sais pas !... "

Une petite fille qui avait trois ans et demi, qui se trouvait en très grande intimité avec sa mère, lui dit un jour “: Maman, Maman avec quoi est-ce que je t'aime ? Avec quoi est-ce que je t'aime ? " -" Mais tu m'aimes avec ton cœur, voyons ! " -" Mais où est-ce qu'il est mon cœur ? " - " Mais il est là. " -" Non, maman, c’est pas avec ça que je t'aime. Où est-ce qu'il est mon cœur avec lequel je t'aime ? " Et la petite fille sentait très bien que, il y avait dans son cœur, ce cœur avec lequel elle aimait, tout un mystère, et que ce cœur avec lequel elle aimait sa maman, ce n'est pas le cœur qui bat, ce n'est pas du moins seulement celui-là, qu'il y a autre chose... Et la mère ne parvenait, parvenait pas à lui faire comprendre, parce que la mère elle-même ne comprenait pas. Et la petite fille sentait beaucoup mieux que sa maman qu'il y avait en elle tout un mystère que les mots ne pouvaient pas exprimer.

                L'immense majorité des hommes, à commencer par Marx, restent à la surface des choses. Ils raisonnent à la surface des choses. Au fond, ils n'ont jamais découvert l'homme, ils ne se sont jamais rencontrés eux-mêmes. Ils ne peuvent pas imaginer qu'il y a en eux un secret, un mystère, des profondeurs insondables et c'est faute, justement, d'être entrés dans ce mystère qu'ils sont, que Dieu leur demeure complètement étranger.         

Il y avait un chameau, un chameau qui est en train de manger sa nourriture, qui consistait en " bersime ". Il était là tout occupé à manger, quand un petit enfant s'est amusé à lui enlever la part qui lui était destinée. Le chameau est entré dans une violente colère, il s'est jeté sur cet enfant, l'a piétiné et l'a tué. Les chameaux, comme vous le savez, ont de grandes colères et il ne faut pas les provoquer.

Eh bien ! L'immense majorité des hommes sont comme ce chameau. Pour le chameau, tout l'univers est dans son bersime, cette sorte d'herbe, d’herbe d'un vert intense qui pousse en Égypte. Pour eux, l'univers, c'est ça ! C'est leur bersime, c'est la part qui doit répondre à leurs besoins physiques. Si on leur enlève ce, si on leur enlève cette part, on leur vole tout leur univers et, naturellement, ils se défendent, comme le chameau, jusqu'à piétiner ceux qui leur disputent leur nourriture.

D'ailleurs l'immense majorité des gens sont rivés à ce qu'ils ont ! Ils ont leur corps, qu'ils ne connaissent pas d'ailleurs, pas plus qu'ils ne connaissent leur âme. Ils ont leur corps, ils ont les passions qui habitent ce corps, ils ont les habitudes dans lesquelles ce corps s'exprime : boire, manger, dormir, faire l'amour ; un certain nombre de choses qui leur appartiennent : des bijoux qu'ils peuvent exhiber, une maison, s'ils en ont une, un logement quelconque avec des images, des images de vedettes ou d'autres images qui correspondent à leurs goûts. Ils ont leurs préjugés : leurs préjugés de race, leurs préjugés de classe, leurs préjugés de religion, avec tout un petit monde, enfin, qui leur a été donné à leur naissance, auquel ils n'ont rien ajouté, auquel ils sont cramponnés comme le chameau à son bersime.

Si on touche à ça, ils sont perdus. Si on touche à ça, ils sortent leurs griffes, ils le défendront jusqu'à la mort, ils piétineront les autres, s'il le faut, pour garder leur petit espace, parce qu'ils n'ont que ça : c'est ça la réalité et ils ne veulent pas lâcher prise.

On le voit chez les enfants, chez les enfants qui sont jaloux de tout ce qu'ils possèdent : la grande sœur qui empêchera sa petite sœur de prendre des jouets, dont elle n'a pas besoin, dont elle n'avait pas justement envie, mais parce que sa petite sœur y touche, elle va se précipiter, monter toute une bagarre pour défendre son bien, son univers, sa part de bersime !

Et, tant que l'homme ne connaît pas autre chose, il ne peut pas agir autrement. Et, justement, ce qui oppose l'immense majorité des hommes à la religion, c'est que, ils croient qu'on va leur enlever leur part de bersime, on va leur toucher ce petit univers avec lequel ils s'identifient et qui est tout ce qu'ils connaissent de la réalité.

D'où vient ce Dieu dont on leur parle ? Ils soupçonnent qu'il y a derrière ce Dieu un mensonge, qu'on va les tromper, qu'on va profiter de leur ignorance ou de leur crédulité, qu'on va leur demander de l'argent pour l'Église, que les curés ou les pasteurs vont exploiter leur naïveté, que, de toute façon, on va leur voler quelque chose qui leur appartient et à quoi ils tiennent essentiellement parce que, justement, ils n'ont pas autre chose.

Ils ne peuvent pas soupçonner que, il y a en eux, précisément, tout un univers, tout un mystère, tout un monde prodigieux, merveilleux, inépuisable et que c'est justement de ce monde-là qu'il est question, d'un monde qui est en eux, d'un monde qu'ils ont à devenir et que c'est là que, on, on veut les conduire.

Justement, on veut les conduire à leur véritable personnalité, à leur véritable univers, à leur véritable réalité, à leur véritable personnalité, à leur véritable moi. Mais ils ne le connaissent pas, ils ne se connaissent pas eux-mêmes, il y a entre eux-mêmes et eux-mêmes une distance infinie. Mais c'est justement cette distance à soi-même, c'est parce qu'ils sont tellement loin d'eux-mêmes qu'ils ne peuvent pas imaginer qu'il y ait en eux-mêmes une découverte à faire, une découverte à faire - et qui est admirable - qui les comblerait de joie, si justement, ils l'avaient déjà faite. Mais ils ne l’ont pas faite, ils ne la soupçonnent pas et c'est pourquoi ils sont en défiance à l'égard de quiconque vient leur parler de Dieu.

J'entends du vrai Dieu. Ils admettent parfois un dieu, mais un dieu qui fait partie de leur petit univers, un dieu qui ne les dérange pas, un dieu avec lequel mille combinaisons sont possibles. Il y a un, un certain nombre de pratiques, un certain nombre de superstitions, un certain nombre de gestes à faire qui font partie de ce même petit univers. Mais, hors de là, tout ce qui peut s'y ajouter pourrait être un danger, pourrait menacer précisément cette propriété, pourrait menacer ce petit monde qui est leur monde.

Pascal, le grand Pascal, a mis le doigt sur la difficulté, lorsqu'il a dit dans le Mystère de Jésus : " Tu ne me chercherais pas, tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. " Toute la difficulté est là, cette espèce de cercle que l’on retrouve à tous les tournants de la vie : pour comprendre de quoi il s'agit, il faudrait déjà, il faudrait déjà avoir trouvé...

Les gens qui n'ont pas trouvé, ils ne peuvent pas s'imaginer qu'il y a quelque chose derrière ce mur qui entoure leur petit monde, ils ne peuvent pas imaginer qu'il y ait autre chose que ce qu'ils ont immédiatement sous les yeux et c'est pourquoi ils se défendent, parfois avec une violence inouïe, quand on vient leur parler d'autre chose, parce qu'ils, ils s'imaginent que c'est là une tromperie, un mensonge, un abus de confiance et qu'on va leur arracher l'unique réalité qu'ils possèdent.

Oscar Wilde, dans Le Portrait de Dorian Gray, de Dorian Gray, Oscar Wilde, il nous fait connaître une jeune fille qui s'appelle Sibyl Vane. Sibyl Vane qui est une actrice dans un théâtre de faubourg, une actrice, une actrice tout à fait inconnue dans un petit théâtre de faubourg et qui a été découverte un soir par Dorian Gray, précisément. Dorian est un jeune garçon très beau, qui vient de découvrir, justement, qu'il est très beau, provoqué par un vieux débauché, un vieux débauché qui a été frappé de la beauté de ce jeune homme, qui l'a rendu attentif à sa beauté et qui lui a fait comprendre que, avec cette beauté toutes les portes s'ouvriront devant lui.

Et voilà que Dorian Gray s'égare un soir dans ce théâtre de faubourg, il découvre cette jeune actrice qui joue à son gré divinement bien. Il en devient amoureux - du moins il le croit - et, tous les soirs, il est à la représentation. Et il a plein la bouche de cette jeune fille, il en parle à tous ses amis, il célèbre son talent, son génie, il veut absolument que tout, tout le monde vienne la voir jouer.

Ses amis se font tirer l'oreille, un soir, enfin, un soir après avoir longtemps résisté, ils se rendent au théâtre, et ce soir-là, Sibyl Vane joue comme un pied. Comme une pensionnaire, elle récite son rôle d'une manière complètement idiote. Le théâtre se vide après le premier acte. Les amis de Dorian se retirent discrètement et, à la fin de la représentation, Dorian, furieux, bondit sur le plateau, il foudroie Sibyl Vane de son regard méprisant, parce que, justement, elle vient de l'exposer au ridicule : il l'avait montée en épingle, il en avait fait, il en avait fait un bijou dont il se parait, il voulait que ses amis l'admirent, lui, d'avoir découvert ce génie et, tout d'un coup, c'est elle qui manque au rendez-vous, c'est elle qui le couvre de ridicule. Il ne peut pas le lui pardonner, parce qu'au fond, ce n'est pas elle qu'il aimait, c'est lui-même à travers elle. Il en avait tellement parlé qu'il s'imaginait, finalement, que c'est elle (lui ?) qui l'avait créée, c'est elle (lui ?) qui lui donnait du génie et il voulait que, à travers Sibyl Vane, on admire sa profonde intelligence qui avait discerné et découvert ce talent encore inconnu.

               Alors, Sibyl Vane pour se défendre, lui dit ce mot admirable qu'il ne comprendra pas. Il ((elle ?) lui dit ce mot admirable : " Tant que je ne connaissais pas l'amour, je pouvais jouer le rôle de l'amour (puisqu'elle jouait le rôle de Juliette dans la pièce de Shakespeare Roméo, Roméo et Juliette ). Tant que je ne connaissais pas l'amour, je pouvais jouer l'amour. Maintenant que je le connais, je ne peux plus le jouer. "

Eh bien, ce mot admirable nous fait sentir le passage. Tant qu'elle n'aimait pas, elle ne pouvait pas connaître ce monde de l'amour, elle ne pouvait pas imaginer que l'amour pouvait être dans un cœur quelque chose d'immense et d'infini et qui change toute la vie. Maintenant qu'elle le connaît, c'est une dimension absolument nouvelle et merveilleuse qui a surgi en elle : alors, elle ne peut plus s'amuser avec des fictions, elle ne peut plus jouer un rôle, elle ne peut plus que vivre de son amour.

Je me rappelle d'ailleurs une femme dont le fiancé était à la guerre. Il était officier dans la dernière guerre. Il était donc exposé continuellement dans la bataille à perdre la vie, à perdre la vie. Lorsque je rencontrai cette femme après la guerre, avant même de me dire bonjour, elle me dit : " Il vit, il vit, il vit. " Donc, pour elle, toute la guerre, ç'avait été : " Il, il. " Tous les événements se résumaient dans ce mot : " Il, il vit ", parce que elle vivait dans son amour et que tous les événements, elle les appréciait en fonction de son amour.

Eh bien, c'est exactement la même chose - et bien plus profond encore - dans cette découverte de Dieu. La femme qui l'a rencontré ("Je te pardonne parce que tu ne sais pas ") elle sait que, il y a tout un monde, tout un monde qu'elle connaît, que les autres ne connaissent pas et c'est ce qui fait toute la différence.

Quand la Femme adultère rencontre le regard baissé de notre Seigneur, c'est tout un univers qui se révèle à elle. Comment ? Il était là tout à l'heure. C'était une pauvre femme. Elle avait cherché dans ce qu'on appelle le péché... Qu'est-ce qu'elle avait cherché ? Peut-être d'échapper à l'enfer de son ménage... Une goutte d'amour, peut-être, pour rafraîchir ses lèvres... Et voilà, elle avait été surprise en flagrant délit et on avait instruit son procès, et on allait la lapider.

               Et ceux qui sont les plus empressés à la condamner, qui sont peut-être ceux d’ailleurs qui ont abusé d'elle, veulent se servir de cette malheureuse pour mettre Jésus au pied du mur : Qu'est-ce qu'il va dire lui, qu'est-ce qu'il va dire lui dont on dit qu'il est un prophète ? Qu'est-ce qu'il va dire lui qui ne parle pas comme les autres. Qu'est-ce qu'il va dire devant la Loi de Moïse, qui est formelle ? Est-ce qu'il va se mettre contre Moïse et contre la Loi ? Quelle bonne occasion de le jeter dans l'embarras ! Justement, ils ne connaissent pas l'univers, l’univers que Jésus-Christ vient révéler au monde...

               Le Christ, lui, sent immédiatement, il sent immédiatement qu'il ne s'agit pas du bien, qu'il ne s'agit pas de vertu. Il s'agit de quoi ? Il s'agit uniquement de lui tendre un piège, de lui tendre un piège, et il en a la nausée ! Il a la nausée de penser qu'on se sert de cette misérable, de cette pauvre femme, dont il devine la détresse, pour lui tendre un piège. Il a le dégoût de se voir, de ces hommes qui sont probablement mille fois plus sensuels que cette femme elle-même, il a le dégoût de les voir jouer avec leur conscience à eux, qui est souillée autant que celle de cette femme, et de jouer avec la conscience de cette femme, simplement pour le mettre, lui, dans l'embarras.

Et il comprend la honte de cette femme, il comprend sa détresse et, pour ne pas ajouter à sa honte, il baisse les yeux devant elle. Il baisse les yeux, il ne la regarde pas. Il rougit, il rougit de honte pour eux et pour elle. Il s'incline vers le sol. C'est lui qui est embarrassé, c'est lui qui éprouve de la honte pour leur lâcheté et pour sa misère. C'est lui. Et ils le pressent de questions : " Maître, que dis-tu de ce cas ? Maître, es-tu d'accord avec la Loi de Moïse ? Maître... "

Il, il leur répond simplement, en lisant dans leur conscience : " Que le premier d’entre vous qui est innocent lui jette la première pierre ! " Alors, cette voix qui jaillit du fond de leur conscience, cette voix, ils n'y peuvent résister, et ils s'en vont, à commencer par les plus vieux.

Et maintenant, il peut se redresser, il peut regarder cette femme, parce qu'elle a changé. Elle est devenue tout à fait autre qu'elle n'était dans ce respect qu'elle rencontre pour la première fois, devant ces yeux baissés qui ont voulu épargner sa honte, devant cette voix qui a jailli du fond de l'éternelle Vérité.

Elle est autre. Elle n'est plus la femme adultère, elle est la femme virginisée, la femme qui a rencontré au-dedans d'elle-même ce monde merveilleux qu'elle allait cher.. qu’elle allait chercher au-dehors et, à travers cet Amour qui est venu à sa rencontre, elle est délivrée, elle est sauvée, elle est purifiée.

Et Jésus n'a plus, plus rien à lui dire que ceci : " Où sont ceux qui se, où sont ceux qui te condamnaient ? Il n'y a plus personne ? - Non, il n'y a plus personne - Alors, va, va et ne pèche plus. Va, c'est fini. "

               Le monde merveilleux est né en elle. Elle a compris, enfin. Elle a reconnu ce visage imprimé dans son cœur -- et qui nous attend, qui nous attend tous et chacun au fond de notre cœur