-- De janvier à mars 2012


Au Monastère du Mt des Cats, le 8 décembre 1971.


 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

 

           Comme notre moi est fermeture le plus souvent, comme notre moi signifie séparation, vie privée, recluse sur elle-même, comme notre moi est rarement un moi universel, il nous est difficile d'envisager ou plutôt de pénétrer le mystère d'un moi qui est pure ouverture, comme est le moi divin.

 Cette pure ouverture d'ailleurs éclaire notre problème ; bien entendu, elle suscitera notre guérison, elle nous amènera à un affranchissement mais enfin il, il est clair que, il nous est difficile, tant que nous ne sommes pas des saints, d'envisager un moi comme le moi divin qui est relation pure, comme le moi qui revêt l'humanité de Jésus-Christ. Il est difficile de le concevoir précisément parce que nous ne sommes pas encore libérés et que notre moi est avant tout un moi possessif et non pas un moi oblatif.

De toutes manières, il nous est impossible de contempler le mystère de Jésus sans voir dans ce mystère un mystère de liberté infinie précisément parce que l'humanité de notre Seigneur subsiste dans le moi divin qui est relation pure. Jusqu'à quel point d'ailleurs cette liberté dans le Christ, jusqu'à quel point cette liberté devient-elle pour lui une expérience ? Jusqu'à quel point est-ce que cette liberté pénètre toute sa vie et toute son action ?

Nous voyons de la façon la plus claire que notre Seigneur maîtrise la nature. Nous voyons que il peut répandre cette liberté qui est en lui sur les éléments cosmiques, qu'il peut réaliser en quelque sorte la vocation dernière de l'univers qui est précisément d'accéder à la liberté, de se prêter aux jeux de l'Esprit et d'exprimer la présence de l'éternel amour. Nous voyons que notre Seigneur a prise sur les éléments, qu'il a prise sur les maladies, qu'il a prise sur la mort elle-même. Nous voyons Jésus se transfigurer et donc manifester dans sa propre chair une liberté souveraine. Comment cette liberté s'articule-t-elle sur sa mission ? Car il a une mission de rédempteur, toute grâce est une mission. Si l’humanité qui est née dans le sein de la Vierge, cette humanité qui a commencé d’exister par l’œuvre du Saint Esprit, si cette humanité est couronnée de grâce infinie, si elle est assumée à la personnalité divine, c’est en vue d’une mission qui comprend, précisément, l’admiration de tout l’univers et qui va l’engager dans ce combat effroyable contre le mal dont, en apparence, cette humanité, je veux dire l’humanité de Jésus Christ, va être victime. Donc, le point difficile et le plus émouvant, c’est comment s’articule cette liberté souveraine de l’humanité de Jésus Christ, comment elle s’articule avec sa mission ?

Nous pouvons profiter d'une étude qui a été faite en Angleterre entre les deux guerres par une section moderniste du clergé anglican. Vous savez que l'anglicanisme comporte toutes les nuances et que, on peut y soutenir toutes les opinions, pourvu que, on soit dans une certaine norme et qu'on observe le Prayer Book, qu'on s'en serve dans la liturgie, quitte à l'interpréter d'ailleurs comme on veut. Il y avait donc une section - il y a toujours une section moderniste parmi les " churchmen " d’Angleterre - et cette section moderniste du clergé anglais s'était posé le problème : "Did Jesus-Christ have the consciousness of his divinity ?" - Est-ce que Jésus-Christ avait conscience de sa divinité ? Et ce problème a été résolu d'une manière négative par ces "modern churchmen". Ils ont conclu que, il n'était pas sûr, d'après les documents, en particulier synoptiques, il n'était pas sûr que Jésus-Christ eût ou eût toujours conscience en tout cas, de sa divinité.

            Le Père Mac Nabb, dominicain, qui était un très saint homme, un homme de Dieu et qui avait un regard mystique sur la vie du Seigneur et sur tous les événements de la chrétienté, le Père Mac Nabb, que j'ai eu le privilège d'entendre à Londres, le Père Mac Nabb entra en lice, il reprit cette question avec un immense respect et il déclara que, en réalité ce problème comportait quatre questions : est-ce que notre Seigneur avait conscience de sa divinité ?

          On pouvait se poser cette question en face de, de la divinité elle-même. Si l'on se place en face de la personnalité divine de notre Seigneur, demander si cette personnalité, cette personnalité divine avait conscience de sa divinité, c'est répondre évidemment " oui ". Oui, au point de vue de la personnalité divine, nul doute que notre Seigneur eut conscience et toujours de sa divinité.

           Mais si, maintenant, on se tourne vers l’humanité de notre Seigneur, si on se demande ce qui se passait dans la conscience de Jésus-Christ, dans sa connaissance humaine, est-ce que notre Seigneur, au point de vue de sa science humaine, avait conscience de sa divinité ? Et là, de nouveau, dit le Père Mac Nabb, selon d'ailleurs une tradition très ancienne, au regard de la science humaine de Notre Seigneur, il faut distinguer la science béatifique, car notre Seigneur était, comme on dit traditionnellement, non seulement " viator " mais " comprehensor", c'est-à-dire que, au sommet de son âme, il avait la vision béatifique.

            Il était toujours en face du Père. Donc, si on se place au point de vue de la connaissance béatifique dont était douée l'âme de notre Seigneur, nul doute que, à cet égard, il eut conscience de l'union en lui de la divinité et de l'humanité.

Mais il y a en notre Seigneur une autre science humaine qui est sa connaissance prophétique - car la connaissance béatifique est une science intemporelle qui ne peut pas se monnayer dans le langage humain.

Comme notre Seigneur avait être, avait à être le Docteur de l'humanité et qu'il avait, en particulier, à enseigner à l'humanité que " Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné son Fils unique afin que quiconque crut en lui eût la vie éternelle ", nul doute que, au regard de sa connaissance prophétique, il eut connaissance de l'union en lui de l'humanité, de l'union personnelle en lui de l'humanité et de la divinité.

Mais il y avait en notre Seigneur, ajoute le Père Mac Nabb, il y avait une autre connaissance qui était la connaissance expérimentale. Notre Seigneur était doué aussi d'une connaissance naturelle qui s'alimentait dans le monde sensible, qui utilisait les impressions qui pouvaient l'émouvoir, l'enthousiasmer et l'attrister et qui pouvait donner lieu d'ailleurs à toute une progression sensible dans la découverte du monde phénoménal.

Or cette science, cette connaissance expérimentale qui est, de soi, une connaissance naturelle n'était pas, par elle-même, au niveau des mystères surnaturels. Il se peut donc que, au regard de cette connaissance expérimentale - connaissance sensible, naturelle, connaissance qui se nourrit de l'expérience, d'ailleurs toujours variable, de l'expérience sensible, il se peut que, à certains moments, au regard de cette connaissance expérimentale, notre Seigneur n'eut pas conscience de sa divinité.

Il se peut donc que, au regard de cette connaissance expérimentale, connaissance sensible, connaissance naturelle, connaissance qui se nourrit de l’expérience, d’ailleurs toujours variable, de l’expérience sensible, il se peut que, à certains moments, au regard de cette connaissance expérimentale, notre Seigneur n’eut pas conscience de sa divinité. Il se peut donc que, dans les moments particulièrement douloureux, ceux justement où il devait entrer au cœur de sa mission rédemptrice, il se peut que, dans ces moments, une obscurité se soit répandue sur lui et que, il se soit senti comme exclu, comme rejeté ainsi que nous le voyons dans les scènes de l'agonie.

Cela veut dire, en résumé, que, il peut y avoir, et il y a eu certainement dans l'âme de notre Seigneur plusieurs niveaux de conscience, comme il y a en nous-même. Nous savons très bien que nous mourrons, nous en avons la certitude absolue abstraitement et théoriquement. Cela n'empêche pas que le, le jour de notre mort et l'instant de notre mort, si nous en sommes conscients, nous surprendra parce que nous en ferons alors l'expérience concrète et que cet événement décidera précisément de notre destin.

Tant que ça reste intemporel et que nous n'en sommes pas affectés, nous pouvons considérer tout cela d'une manière assez lointaine et sans en être autrement émus. De même, nous avons la certitude que les êtres que nous aimons le plus sont destinés à mourir. N'empêche que le jour où nous recevons la dépêche de leur mort imprévue, cet événement nous atteint au plus profond de nous-même, quelle que soit d'ailleurs la connaissance théorique et la certitude abstraite que nous ayons pu avoir de cet événement.

            De même, si vous le voulez, l'homme qui pèche concrètement, il garde, théoriquement et abstraitement, abstraitement, il garde les normes du bien. Il sait très bien que l'acte qu'il commet est mauvais mais il le sait théoriquement et d'une manière abstraite ; concrètement, c'est le mal qu'il choisit peut-être parce qu'il se trouve en accord avec sa sensibilité. De même, le scrupuleux, pour prendre un exemple aussi courant, le scrupuleux peut avoir la certitude abstraite que, il n’est pas coupable, il ne saurait jurer, en effet qu’il l’est, et cependant il a le sentiment que il l’est, coupable, concrètement et il le ressent très douloureusement dans sa sensibilité.

           Donc notre Seigneur a pu connaître cette sorte de partage. Il a pu, au sommet de son être, connaître la vision béatifique et vivre dans cette certitude intemporelle qu'il était totalement innocent et cependant, au plan de la sensibilité, éprouver une culpabilité infinie.

Quand saint Paul nous introduit au coeur de la passion de Jésus-Christ, il nous dit ce mot indépassable : " Celui qui était sans péché, Dieu l'a fait péché pour nous afin que nous devenions par lui justice pour Dieu. ( 2 Cor. 5, 21 ) Il est impossible d'aller plus profond dans la méditation de la passion du Seigneur, que de voir en lui la culpabilité totale.

Notre Seigneur a dû en effet, parce que telle était sa mission, parce qu'il avait à faire, il avait à faire contrepoids par le don de lui-même, il avait à faire contre-poids à tous les refus d'amour parce que, il était universel, parce que, il était chez lui à l'intérieur de chacun, parce que, il était identifié avec toute l'humanité, parce qu'il portait toute l'histoire, parce qu'il était seul capable d'en assurer l'unité, parce qu'enfin il était solidaire infiniment de toute l'humanité, il avait donc à porter les fautes de tous et de chacun et, comme le dit saint Paul, à " devenir le péché vivant. "

Et c'est sous l'aspect justement de cette connaissance expérimentale mise en relief par le Père Mac Nabb, c'est sous cet aspect que nous pouvons concevoir, en effet, le déchirement ineffable qui s'empare de l'âme de notre Seigneur et cette prière qui jaillit du fond de sa détresse : " Que ce calice s'éloigne de moi... Cependant que ta volonté s'accomplisse et non la mienne ! " ( Mc 14, 36 )

Il y a donc un jeu extrêmement mystérieux entre la liberté souveraine de Jésus-Christ et les exigences de sa mission qui font de lui le péché vivant. Et cette contemplation de cette sorte d'antinomie entre la liberté souveraine et les exigences de la mission rédemptrice nous amèneront à concevoir que notre Seigneur n'est pas mort de sa propre mort, mais qu'il est mort de notre mort. En effet, si son humanité était contenue tout entière dans la personnalité divine, si le moi divin irradiait dans toutes les fibres de son être, s'il était, comme dira magnifiquement saint Pierre " le Prince de Vie ", ( Act.3, 15 ) comment est-ce que la mort a pu avoir prise sur lui ?

          La mort est entrée dans le monde par le refus de l'amour infini. C'est en se séparant de la source de vie que le premier couple a introduit la mort. Mais Jésus est au coeur même de l'union de l'humanité avec Dieu. Il subsiste en Dieu, il est uni personnellement à Dieu, il est donc à la source même de la vie. Comment la mort peut-il avoir prise sur lui ? Cela ne pourra être évidemment qu'en vertu de cette solidarité absolue entre lui et nous.

Et saint Paul nous donne en effet, en effet la possibilité de comprendre comment la mort s'est emparée de la personne de Jésus, alors que Jésus avait déclaré que personne ne lui ôtait sa vie, qu'il la donnait de lui-même et qu'il pouvait la reprendre, saint Paul nous conduit à l'intelligence de cette mort par identification avec nous-même.

En effet, si Jésus a été " fait péché ", si, il s'est senti le grand coupable, si, il a eu le sentiment que ses bourreaux étaient infiniment plus innocents que lui-même lorsqu'il a prié pour eux, si, il est entré dans cette ténèbre infinie, alors on peut concevoir qu'il n'est pas mort d'une mort physique, qu'il n'est pas mort d'abord de ses blessures, mais qu'il est mort de cette mort intérieure, qu'il est mort de cette coexistence en lui entre l'innocence infinie dont il avait conscience au sommet de son être et la culpabilité infinie qu'il ressentait dans la zone ténébreuse de sa connaissance expérimentale. C'est probablement le voisinage et l'antagonisme de cette innocence absolue et de cette culpabilité infinie qui a déterminé la mort de notre Seigneur.

Notre Seigneur est mort de notre mort. Il est mort d'une mort d'identification avec nous et c'est pourquoi sa mort constitue une sorte de miracle. Le problème de la Résurrection va de soi en quelque manière : si Jésus est le prince de vie, il porte en lui la source de vie ; le vrai miracle, ce n'est pas qu'il soit ressuscité, c'est qu'il soit mort !

           Et il semble bien que, si nous suivons les indications données par le Père Mac Nabb, il semble bien que ce soit, en effet, d'une mort intérieure que notre Seigneur soit mort, cette mort où son âme a été brisée, a été déchirée par la coexistence de la suprême innocence avec la suprême culpabilité et que sa Résurrection représente quelque chose de tout à fait différent de la résurrection du Lazare ou du fils de la veuve de Naïm ou de la petite fille du chef de la synagogue.

          C'est autre chose : comme la mort de notre Seigneur n’est pas une mort ordinaire, comme la mort de notre Seigneur est unique, comme la mort de Jésus est une mort du dedans, une mort intérieure, sa Résurrection est aussi une réalité du dedans, c'est l'exigence même de son être qui se réactualise. Le prince de vie ne pouvait pas être livré à la mort, il ne pouvait mourir que d'une mort d'identification avec nous.

Le Père Mac Nabb, d'ailleurs, conclut cet exposé, il conclut cet exposé des quatre plans de conscience de Notre Seigneur, il conçut, il conclut cet exposé en disant à ses amis anglicans : " Si on se place au point de vue de la connaissance expérimentale, on peut admettre en effet que Notre Seigneur, à certains moments, n'eut pas conscience de sa divinité, en sous-entendant bien entendu que, au point de vue de la connaissance béatifique, prophétique et, à plus forte raison, au point de vue de la connaissance divine, il avait toujours parfaitement et totalement conscience de sa divinité. "

            C'est un des exemples les plus admirables de la charité dans les rapports entre théologiens que celui que nous donne le Père Mac Nabb qui entre à fond dans le problème qu'il éclaire à partir d'une tradition infiniment profonde, qui en distingue tous les aspects, qui donne raison autant que l'on peut le faire à ce qui parait purement négatif et qui nous permet ainsi de contempler dans un merveilleux équilibre les différents niveaux de conscience de l'âme de notre Seigneur.

Il me paraît d'une extrême importance pour nous, si nous voulons entrer dans le mystère de la Rédemption, il apparaît d’une extrême importance que nous vivions ce mystère sous cet aspect d'identification avec nous et que nous voyons la mort de notre Seigneur non pas comme une chose qu'il subit en vertu de la décomposition, en quelque sorte, de son humanité, mais comme une réalité qu'il assume en pleine liberté pour faire contrepoids à tous nos refus d'amour, pour nous axer de nouveau sur la vie infinie qui doit jaillir en nous du cœur de Dieu qui bat dans le nôtre.

Nous voulons donc essayer de retenir cette admirable distinction pour nous rendre compte toujours plus profondément de cette sorte de dialectique entre la liberté infinie de Jésus et les exigences de sa mission rédemptrice. Plus nous nous enfoncerons dans ces ténèbres, plus nous serons saisis par la puissance de l'amour de notre Seigneur, plus nous verrons en lui quelqu'un d’infiniment fraternel qui a porté notre fardeau, qui l'a porté infiniment plus que nous ne sommes capables de le porter puisque, il avait une connaissance du mal qu'il puisait dans la lumière infinie de son innocence.

Il a connu le visage du péché comme nous ne le connaîtrons jamais et il l'a porté. " Il a été fait péché pour nous " et c'est justement pour nous une raison de l'aimer sans mesure et de lui demeurer d'autant plus fidèles que, il a été crucifié par tous nos refus d'amour. Et c'est d'ailleurs à cela que, finalement, doit aboutir toute contemplation du mystère de la Rédemption : à une volonté de faire de Jésus en nous le Seigneur vivant et Ressuscité.

                                                         

 

Avec l'amabilité de Monsieur Antoine SCHÜLE, nous publions la transcription de la conférence qu'il a donnée à Notre dame de Grâce Rochefort du Gard, le 13 mars 2012.

 

Plan de cet entretien de carême 2012 :

Intention

Brève biographie de Maurice Zundel

Quel Dieu ?

Quelle Eglise ?

Conséquences et « conclusion » !

 

Intention

De pouvoir partager avec vous les réflexions de Maurice Zundel sur des questions fondamentales de la Foi est pour moi une double joie : faire connaître la pensée d’un théologien, premièrement, et de celui qui a été et demeure mon compagnon spirituel, deuxièmement.

L’année dernière, j’avais souligné l’importance qu’accorde Zundel au fait de découvrir la présence de Dieu à l’intérieur de nous-même et des autres : chacune et chacun devant devenir un vivant reflet de Dieu, être non pas un verre opaque mais tel un vitrail, laissant filtrer la lumière de Dieu, avec toutes les nuances et diversités propres aux couleurs du vitrail !

Deux questions sont étroitement liées : Quel Dieu ? Quelle Eglise ? Ce titre peut paraître provocateur mais finalement une vision fausse de Dieu conduit à une perception erronée de l’Eglise, de même qu’une connaissance imparfaite de l’Eglise provoque un rejet de Dieu. Ces deux questions intéressent aussi bien les croyants que les non croyants : car, et cela vous surprendra peut-être, des croyants, de bonne foi, peuvent diffuser de fausses images de Dieu qui expliquent, du moins partiellement parfois, le rejet de Dieu des non croyants (dans la mesure où ils ont eu des témoignages de croyants). Il est donc nécessaire de se donner un temps de réflexion sur ces deux questions, en cette période de carême. Je ne donnerai que quelques considérations pouvant éveiller en vous des réflexions diverses, voire des questions, et je ne prétends pas épuiser le sujet en quelques minutes.

Mes propos seront le plus simple possible et ne nécessitent pas de grandes notions théologiques. Le plus souvent, je me contenterai de donner la parole à Maurice Zundel. Parfois, je vous signalerai le fait que je vous propose une lecture qui m’est plus personnelle : ceci par honnêteté intellectuelle.

Zundel aime nourrir la réflexion, non pour donner des réponses péremptoires, mais pour que chacune et chacun puisse se former, en toute liberté, sa propre opinion en confrontant ce que disent les uns et les autres : la seule référence qui prédomine étant les Evangiles. Cela passe bien souvent par cette étape décisive qui est celle de se poser les bonnes questions, chacun devant trouver ses réponses, à la lumière du Nouveau Testament, des Evangiles.

 

Maurice Zundel (1897-1975) : brève biographie

Il est né au monde le 21 janvier 1897 et sa naissance à Dieu s’est accomplie le 10 août 1975.

Maurice Zundel est un prêtre suisse, original et plus connu après sa mort que de son vivant. Sa culture littéraire est grande : il aime citer des auteurs anglais, français et allemands qui se sont interrogés sur la dignité humaine (valeur qu’aimait à souligner Jean XXIII dans ses écrits) et sur le sens à donner à une vie pleinement humaine.

Il est aussi une philosophe comme le démontre sa profonde connaissance de tous les courants de pensée qui ont influencé son temps : Camus, Sartre, Nietzche entre autres. Il ne partage pas leurs conclusions, bien sûr, mais il comprend les démarches intellectuelles qui les conduisent dans des impasses, vers le Néant, voire encore vers une déshumanisation de l’humanité. Oui, comprendre ne signifie pas à approuver !

Il est un théologien et sa particularité est de récuser le thomisme, enseigné froidement comme une sorte de machine doctrinale, mais il est un admirateur des écrits de Saint Thomas.

Il est surtout un mystique réaliste et non sous une forme éthérée et absconde. Pour Zundel, l’Eglise est le Corps mystique du Christ dont chacun(e) de ses membres, selon les dons reçus, devrait laisser transparaître Dieu comme un vitrail, la lumière.

Il a commencé à être connu du grand public à partir du moment où il fut invité par le pape Paul VI, en 1972 (soit 3 ans avant sa naissance à Dieu) à prêcher la retraite au Vatican, publiée dans le livre ayant pour titre : « Quel homme et quel Dieu ? ». Sa pensée est construite, vécue selon sa lecture des Evangiles et des Pères de l’Eglise.

Qu’elle est sa particularité ? Zundel développe une théologie de l’incarnation s’inspirant de la pensée des Pères de l’Église : « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant, et la vie de l’homme, c’est la vie de Dieu » (saint Irénée). Alliant une relation vivante avec Dieu et une connaissance de l’art, de la science et de la société, la pensée théologique de Zundel propose une réflexion sur la vocation de l’homme qui prend conscience de sa liberté intérieure et de l’emploi que l’homme fait de cette liberté.

L’homme ne peut exister que dans la mesure où il ne reste pas enfermé dans des déterminismes, pouvant être culturels, sociaux, familiaux, etc., et que dans la mesure où il consent à s’accomplir à l’écoute de cette Voix intérieure qui rend possible sa relation à Dieu, au cœur de son activité humaine. Ainsi, Zundel donne une définition mystique de l’homme à partir du Nouveau Testament : grâce à la Parole de Dieu qui libère à partir du moment où l’homme, sur les pas du Christ, ne colle plus à soi mais se donne aux autres.

La lecture de Zundel permet de relire avec profit le Nouveau Testament (et l’Ancien Testament en fonction de ce que révèle le Nouveau Testament, et non l’inverse[1]). Il traite de tous les grands problèmes de la Foi. Pour des personnes voulant redécouvrir leur Baptême ou pour le catéchisme des adultes, il est un précieux compagnon spirituel sur le chemin de la Foi.

Son art réside dans sa façon subtile à faire que chacun(e) trouve les réponses au regard de la Foi chrétienne, par lui-même, en se mettant à l’écoute de la Parole de Dieu dans le silence de son cœur et en restant capable d’émerveillement devant les créations de Dieu. L’homme est une création de Dieu appelée à retourner à Dieu lors de cette naissance qu’est la mort qui n’est pas une fin mais un commencement : notre résurrection commence dès que nous vivons notre Foi, c’est ainsi que commence l’éternité dans l’Amour de Dieu. Voilà déjà tout un programme de vivant !

L’enfer existe : c’est le refus de l’Amour de Dieu, de sa Miséricorde qui est offerte à tout homme à partir du moment qu’il se convertit, c’est-à-dire qu’il se tourne vers Dieu. Pensez au bon larron, pensez à la femme adultère ou à l’enfant prodigue. L’enfer, c’est le refus d’aimer son prochain, de s’engager pour la dignité de l’homme, c’est le refus d’un Dieu qui peut s’incarner dans l’homme dans la mesure où cet homme y consent car grande est la liberté de la Foi et grande, aussi, la responsabilité de La transmettre afin que tout homme puisse faire véritablement son choix !

L’enfer, nous l’avons tous connu en un moment ou l’autre de notre vie soit en le subissant, soit –malheureusement- en le faisant subir à d’autres, nos prochains : jalousie, envie, convoitise, orgueil, fausses certitudes pénalisantes et tout cela se résume à un refus d’amour de son prochain !

Zundel en confession n’aimait pas l’étalage des fautes : il gardait le silence face à ce qui était une prise de conscience de la personne qui exprimait par des mots sa demande de réconciliation avec Dieu. Je vous livre un témoignage vécu où il m’invitait à me présenter devant le Tabernacle pour suivre son conseil : « Fais le silence en toi ; ouvre ton cœur et écoute-Le et fais ce qu’Il te dit de faire. ». De cette pratique, il survient des changements dans une vie : c’est une façon d’enterrer le vieil homme pour devenir cet homme neuf. Cette formule –enterrer le vieil homme- peut choquer mais il ya une grande vérité : chaque jour nous mourrons un peu de l’homme ancien. Nous avons tous été un bébé, un enfant, un adolescent, une personne d’âge mûre pour devenir ce que la vie a fait de nous et, quant à quelques-uns, pour ce qu’il voulait faire de leur vie ! Chaque renoncement est un peu la mort de quelque chose pour faire naître autre chose. Pour que cela s’accomplisse, laissons parler les Evangiles en soi. Il faut le silence, être à l’écoute : Dieu demande à nous rencontrer à tout instant et il suffit de le vouloir et de le reconnaître pour qu’Il demeure en nous ! Notre cœur devient ainsi son tabernacle ! Quelle exigence, quelle mission : il faut bien une vie pour y arriver.

 

Quel Dieu ?

Actuellement, l’Europe vit une grave crise spirituelle en plus des diverses crises financières, économiques, sociales et politiques. Nous vivons des temps, et ce propos n’engage que moi, où toute révolution est possible, même dans nos pays dit démocratiques. Ceci nous conduirait vers des réflexions géopolitiques où trop souvent la spiritualité est occultée: cette force qui a pourtant permis, par exemple et entre autre autres, aux peuples soumis à la dictature soviétique de conserver sa force morale et de survivre à bien des persécutions que nos mémoires occidentales ont une tendance bien troublante à oublier. Je m’arrête donc là.

Pourquoi vivons-nous une crise spirituelle ?

Dieu est devenu pour une grande majorité de personnes, dans les pays occidentaux, un mythe, une légende à reléguer au musée des Antiquités. Pourquoi ce refus de Dieu ? Pourquoi cet athéisme moderne ? Cette question sera envisagée sous deux aspects, celui du croyant et celui se déclarant athée. Je souligne le fait que l’athéisme est aussi une croyance !

Dieu vu à travers les croyants

Sans vouloir culpabiliser qui que ce soit, Zundel établit un constat qui doit nous laisser réfléchir, je le cite :

« Dès qu’on parle de Dieu, sans Le vivre, on Le trahit, on en fait une idole, un mythe absurde et abjecte, on en fait une limite et une menace, et on devient athée ! »[2].

Des Pères de l’Eglise ont souvent écrit : plutôt que de parler de Dieu, gardons le silence. Oui, Dieu est indicible et il faut le silence pour découvrir sa Présence, en soi et dans les autres. Je devrais donc m’arrêter de parler et vous laisser dans un grand silence ! Cependant, je ne le ferai pas car votre silence risquerait d’être envahi par ces faux bruits sur Dieu. Il convient de les identifier pour laisser parler Dieu en soi dans ce silence qui révèle sa Présence et non pour être une caisse de résonnance passive de messages mal compris.

Dans les années 60, Zundel écrivait ce qui est encore vrai en notre temps :

« Le plus grand danger aujourd’hui, c’est l’absence de vie mystique, l’absence d’union avec Dieu, l’absence d’une expérience authentique de Dieu, chez ceux qui en parlent.»[3].

Pour se faire connaître, Dieu a besoin du libre consentement de chacune et chacun d’entre nous et c’est dans ce sens là que l’Eglise prend tout son sens :

« Aujourd’hui plus que jamais Dieu peut être le rassemblement de tous les hommes, la guérison de toutes leurs blessures et l’unité de toutes leurs différences. Et, il s’agit de Le révéler en nous et par nous car, si on ne Le voit pas, s’Il n’est pas une Présence sensible, alors l’homme restera seul avec ses angoisses, ses égoïsmes, avec sa biologie individuelle ou collective, seul avec tous ses fanatismes qui tuent l’autre et soi-même.»[4].

Ainsi, nous avons, nous croyants, à nous interroger sur l’image que nous donnons de Dieu dans notre vie de tous les jours : à nous-même pour commencer (ce qui nous conduit à un examen de conscience honnête et normalement comme en toute logique à nous purifier de nos péchés), avec notre famille (comment exercer l’autorité parentale, par exemple ?), nos proches (qui seront les premiers à percevoir si nos actes correspondent à nos propos[5]), dans notre vie professionnelle (quelle conscience mettons-nous dans l’accomplissement de nos tâches ? Simplement pour un salaire ou pour être au service des autres, cela de la fonction la plus humble à la fonction la plus haute), associative (respectons-nous le travail bénévole des autres sans se laisser aller à l’orgueil d’exercer une fonction ? Ou, pire, en croyant l’exercer alors que cela n’est pas le cas….) et avec toutes les personnes qui sont amenées à croiser notre chemin de vie (a-t-on encore cette capacité de s’émerveiller du simple fait d’avoir rencontré à un moment précis de notre vie, telle ou telle personne ? d’avoir été écouté par quelqu’un ou d’avoir pu lui parler utilement selon ce que disait le cœur et avec les mots justes en des circonstances pouvant avoir de graves conséquences ?…).

Se mettre à l’écoute de Zundel nous met au contact des réalités de notre pâte humaine et nous sommes bien loin de doctrines éthérées !

Zundel a scandalisé certains de ses contemporains lorsqu’il soulignait cette liberté accordée par Dieu à l’homme, écoutez plutôt :

« Dieu a fait de nous les arbitres de sa Présence au monde. Il ne peut se manifester comme liberté qu’à travers notre liberté. Chacun de nos actes conscients Le concerne et peut Lui ouvrir ou Lui fermer la porte de notre histoire. »[6].

Ainsi Dieu s’offre à nous : cela a choqué celles et ceux qui voyaient un Dieu despotique. En effet, Zundel démontre que, je cite :

« Dieu ne nous domine pas, Il nous attend. »[7] Dieu est une rencontre au cœur de nos vies.

Oui, Dieu a parlé au peuple d’Israël par les Prophètes, dans l’Ancien Testament, Dieu a parlé à toutes les Nations et à chaque homme, dans le Nouveau Testament. Jésus Christ démontre un Dieu qui s’incarne en chacun d’entre nous dans la mesure où nous y consentons, dans la mesure où nous nous laissons convertir à Lui. Souvenez-vous de ce qui vous est dit lors de l’imposition des Cendres : Convertissez-vous et croyez en la Bonne Nouvelle. Notre réponse devrait être : Parle, ton serviteur écoute et, ensuite, à agir en notre homme et conscience selon les dons reçus. Découvrir Dieu c’est Le rencontrer !

Se convertir ? Que cela signifie-t-il pour nous qui avons été baptisés ? Recevoir le baptême, faire sa communion, voire sa confirmation, faire bénir son mariage et se rendre à la messe en quelques circonstances exceptionnelles pour réjouir des parents ou se faire voir !! Non, cela n’est pas se convertir totalement. Il faut encore la conversion du cœur qui, chaque jour doit devenir comme un tabernacle de Dieu ! La Foi n’est pas un habit qui nous enveloppe mais doit être chaque jour cette flamme intérieure qui rayonne l’Amour de Dieu, en brûlant les scories de nos refus de Dieu, pour réchauffer les autres comme soi-même.

Se convertir est un travail quotidien : le mot travail, vient du latin tripalium signifiant tourment, supplice donné à l’aide de trois pieux. Ce travail n’est donc pas de tout repos : c’est le grand problème du choix. Notre liberté est totale pour choisir le chemin que nous voulons suivre, celui de nos seuls instincts, pas si faciles à dompter, ou celui de Dieu, exigeant mais libérateur. C’est d’ailleurs ce choix qui donne toute notre dignité d’homme, cet homme qui est à se créer chaque jour qui nous est donné de vivre. Se convertir exige des efforts, de la vérité, des remises en question, des renoncements selon une volonté libre d’agir ou de ne pas agir selon ce Dieu qui parle en nos cœurs. Voulons-nous entendre Sa voix et Le suivre afin de connaître les joies de l’Amour de Dieu ou refusons-nous pour nous replier sur notre moi, égoïste et possessif afin de satisfaire des pulsions ou des ambitions humaines ?

Dieu vu par les athées

De façon constante et à de nombreuses reprises, Zundel s’est interrogé sur les motivations de ce refus de Dieu par une grande part des intellectuels de son temps. Il reconnaît leurs talents d’écrivain et de penseur et démontre leurs erreurs d’analyse. N’oublions que cet athéisme du XXe siècle a existé en grande partie en raison des horreurs de deux Guerres mondiales, de l’avènement de dictatures (Hitler et Staline, sans oublier Mao et tous les massacres dus à cette idéologie qui a trouvé des défenseurs au sein même parfois de l’Eglise… Il y a eu aussi deux bombes Hiroshima et Nagasaki, lancées par un pays, les Etats-Unis, dit phare de la civilisation occidentale et symbolisant les vertus de la liberté et de la démocratie alors que les Indiens ont subi de véritables génocides au XIXe s. déjà, par ce pays qui proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !).

Cela vaut la peine de s’y intéresser dans la mesure où inévitablement, dans des conversations se voulant sérieuses sur Dieu, les arguments reviennent à chaque fois les mêmes : Pourquoi Dieu a-t-il permis cela ? Et au lieu de considérer ce mal produit par l’homme, certains se défaussent pour l’attribuer à Dieu. C’est un vrai scandale ! N’attribuons pas à Dieu le mal provenant du mauvais usage que nous, les hommes, faisons de cette liberté qu’Il nous a donnée ! Je le cite en ouverture de ce deuxième aspect que je soumets à votre attention :

« Tout l’athéisme moderne refuse Dieu ! Tous ces grands talents, Marx, Sartre, Camus[8] refusent Dieu !

Parce qu’ils Le voient sous l’image de Pharaon, comme une limite à l’homme, comme un interdit, une défense, une barrière ! Ainsi que l’écrit Sartre dans ce raccourci terrifiant : « Si Dieu existe, l’homme est néant. ». Ils ont tous le sentiment très fort que, si l’homme doit se tenir debout, s’il veut être un créateur et courir une aventure qui en vaille la peine, il ne doit plus que compter que sur soi et ne plus faire appel à ce Dieu qui nous dispense de tout travail et effort créateur puisqu’Il a tout fait, puisque le sort en est jeté, puisque notre destin est éternellement prédestiné ! Et c’est au nom de l’activité humaine qu’ils revendiquent leur athéisme, c’est pour que l’homme soit pleinement lui-même, pour qu’il atteigne à toute sa grandeur, et pour qu’il soit vraiment un créateur ! »[9].

Cet athéisme se comprend car il est construit sur une fausse image de Dieu, issue d’une mauvaise lecture de l’Ancien Testament, trop souvent accréditée autrefois et durant de longs moments, au sein même de l’Eglise. C’est pourquoi Zundel dit à tous les athées, je cite :

« Nous sommes absolument d’accord avec ce monde moderne qui ne peut plus penser à Dieu en Le voyant sous cet aspect de grand pharaon ; nous ne pouvons plus admettre que Dieu soit un Narcisse à une échelle infinie ! Et, si déjà chez un homme, l’adoration de lui-même nous répugne et nous semble être une condamnation, à plus forte raison ne pourrons-nous pas imaginer la perfection divine comme une gravitation autour de Lui. Si Dieu était – comme le pensait Nietzsche dans sa révolte – une puissance dont nous dépendons radicalement et qui nous impose sa volonté sans être engagée d’aucun manière avec nous, si Dieu était un être solitaire, qui se repaissait éternellement de Lui-même, si Dieu n’avait que soi et rapportait tout à soi , on ne comprendrait pas pourquoi n’ayant pas de différence qualitative avec nous puisque fixé comme nous dans un moi qui se repaît de lui-même, on ne comprendrait pas pourquoi il serait Dieu plutôt que nous-même ! »[10].    

Se référant aux Evangiles et à saint Jean plus particulièrement, Zundel dit et redit que Dieu est Amour comme le proclamait déjà saint François d’Assise. Mais encore faut-il dire ce que cela signifie. Je cite :

« Il faut que nous réformions complètement nos idées sur Dieu…: Dieu est Amour et rien qu’Amour, Dieu se donne et il ne peut rien faire d’autre que se donner.

Etre Dieu ne signifie plus dominer et avoir le pouvoir d’écraser les autres, être Dieu signifie se donner sans mesure, se dépouiller éternellement….C’est parce que Dieu ne garde rien, parce qu’Il est tout Amour, parce que la respiration de son être est la générosité, que la Création surgit et qu’elle constitue à la fois un secret inépuisable et un appel infini à l’amour. »[11].

Lorsque nous disons dans le Credo « Je crois en Dieu tout puissant », ce n’est donc pas la puissance d’un despote, d’un Jupiter jetant des sorts sur les hommes depuis l’Olympe : non, c’est un Dieu tout puissant d’Amour. Retrouvons cette source essentielle : la Miséricorde divine qui nous est offerte à tous les instants et que nous avons la liberté de recevoir ou de refuser. Chaque fois nous pouvons dire dans notre cœur « Je crois en Dieu tout puissant d’Amour, … » : pensons au Christ au lavement des pieds ! La plus belle démonstration qui ait été faite - par le Fils de Dieu - de la dignité de l’homme et même de ceux qui auront peur, qui renieront… Belle preuve de la confiance que Dieu nous accorde ! Sachons en rester digne.

Ainsi, pour révéler la Présence de Dieu en soi, il faut se dépouiller de soi-même pour se donner à l’autre : une mère au foyer renonce à des activités, voire à une vie professionnelle gratifiante, pour se donner à sa famille dans les tâches les plus quotidiennes, les plus humbles. Un père de famille se donne à son travail non pour lui mais pour les siens et pour faire de son activité un don à la société. Un responsable se donne à sa fonction non en autocrate, bouffi d’orgueil, mais au service des autres pour une mission reçue pour tous et non pour soi ou un culte personnel.

Ainsi, chacun d’entre nous peut révéler la Présence de Dieu en soi :

« A la racine de l’être on doit être donné pour être soi et on ne peut être soi que par cette offrande de soi, de même que Dieu n’est Lui-même qu’en et par sa parfaite offrande dans l’éternelle Trinité.»[12].

Trinité : voilà un mot qui a perdu son sens chez trop de Chrétiens occidentaux. Parmi eux, il y a déjà ceux qui ne croient plus en la Résurrection - je l’ai constaté avec stupeur lors de l’accompagnement de famille en deuil - mais la Trinité leur paraît une chose étrange dont il vaut mieux ne pas parler. Aussi, parlons-en ! Car c’est essentiel pour celui qui se signe de la croix mais qui ne sait parfois plus du tout ce qu’est la Trinité.

La Trinité passe pour certains comme quelque chose d’incompréhensible et d’autres, comme les Musulmans, disent que cela est tout simplement du polythéisme ! A travers deux citations de Zundel, que je relirai deux fois, première lecture pour vous laisser surprendre par les propos, deuxième lecture pour peser ce qui est dit, je cite :

« La Trinité, cela veut dire que Dieu n’est pas quelqu’un qui se regarde et tourne autour de soi, qui se gargarise de Lui-même, mais au contraire Quelqu’un qui se donne. Cela veut dire que Dieu n’est pas solitaire, qu’Il ne fait pas face à un visage avec lequel Il se répéterait dans un épouvantable narcissisme. »[13].

« Dans la Trinité le Père fait face au Fils, le Fils au Père dans le baiser de l’Esprit Saint. Cela veut dire que Dieu est une communion, une respiration d’amour, un dépouillement, une enfance éternelle, une naissance inépuisable, une nouveauté qui jaillit sans cesse, enfin une Pauvreté indépassable comme François l’a si bien deviné. »[14].

Relisons ce texte en prenant en compte que nous sommes tous appelés à être fils de Dieu par le baptême et par ce que nous célébrons lors de la plus belle fête pour les Chrétiens après Noël : la Pentecôte. C’est cela qui fait que nous sommes sœurs et frères dans la Foi et que nous formons en l’Eglise le corps mystique du Christ. Cet Amour de Dieu doit nous unir, nous Chrétiens, plus que ne peuvent le faire les liens du sang : et cela vaut pour tous les hommes, pour toutes les Nations. Il n’y a plus un peuple élu, chacun est élu par Dieu qui se laisse accepter ou refuser car il a le respect de notre liberté de conscience : c’est le total don de Dieu à cet homme qu’Il veut libre.

Je terminerai cette partie qui n’épuise pas la question posée : Quel Dieu ? par cet extrait des propos de Zundel :

« Tout devient lumière à partir de la Trinité.

Tout s’explique dans cette confidence unique que nous fait Jésus-Christ et qui nous délivre de ce Dieu Cause première de tout, de ce Dieu dominateur et écrasant, de ce Dieu maître et propriétaire qui laisse tomber pour nous quelques miettes de Sa table, et qui nous punit du moindre pas fait en avant. Ce Dieu-là est un faux dieu ! C’est une idole !

Et désormais, enfin, nous pouvons respirer parce que Dieu, le seul vrai Dieu, ne vient pas à nous autrement que comme l’Amour, l’Amour qui ne nous touche que par son Amour, Amour si grand et infini que nous ne pouvons L’atteindre nous-mêmes que par notre amour. »[15].

Dieu ne veut pas le mal : il est le premier à souffrir du mal comme une mère souffre devant son enfant qui a mal.

« Comment peut-on penser que l’amour de Dieu soit moins maternel que l’amour d’une mère, alors que tout l’amour de toutes les mères, y compris celui de la Sainte Vierge elle-même, n’est qu’une goutte dans cet océan de la tendresse maternelle de Dieu. »[16]

« Dieu ne veut pas le Mal. Il en est la première victime ! Et s’il y a du mal, c’est dans la mesure où Son amour n’est pas reçu, où Son amour est méconnu et refusé, car le monde – dans son harmonie et sa beauté – ne peut se constituer que dans ce dialogue d’amour où Dieu s’échange avec nous, et nous avec Lui. »[17]

Dieu nous invite à naître chaque jour un peu plus à Son Amour afin que notre dernier instant terrestre soit celui de la naissance complète à Dieu : c’est cela l’éternelle jeunesse ! Je me souviens d’avoir rencontré des religieux et des religieuses comme des pratiquantes âgée dans de hautes vallées de montagne : elles et ils avaient une jeunesse de cœur qui effaçait les rides de l’âge ; ils avaient cette flamme intérieure qui se percevait dès qu’on les rencontrait. Tout simplement, on sentait la Présence de Dieu en eux et comme cela est bon ! En les rencontrant, nous percevons la divine Présence en eux ; cela se communique. En ce sens-là, ils sont des saints !

 

Quelle Eglise ?

Depuis les origines de l’homme jusqu’à nos jours pour toutes les civilisations, aussi bien à travers l’Ancien Testament comme les Evangiles et l’histoire de la Chrétienté, la grande question est ce rapport existant entre l’individu, la personne, avec les diverses collectivités que sont la famille, l’école, la cité, la nation, la profession et, bien entendu, la religion.

Tout homme se situe par rapport aux autres :

« L’homme est à ce point un être social […] qu’il ne cesse se référer à l’image que les autres se font spontanément de lui ou à celle qu’il ambitionne de leur imposer. »[18].

L’homme agit dans son quotidien en fonction de valeurs généralement reconnues par les autres et dans l’espoir du crédit qu’il en retirera auprès d’eux. Le conformisme est un phénomène frappant de notre temps : le non conformisme étant aussi un conformisme très prisé, « très classe » comme diraient certains. Parfois des passions ou des pulsions trop fortes lui font rejeter ses valeurs : à notre époque, il y a toujours des experts et des « spécialistes » pour justifier l’injustifiable, le plus souvent en déresponsabilisant l’homme pour culpabiliser l’autre, la société par exemple ! Que c’est pratique ! Cela ressemble à ces propos de cours récréation scolaire lorsqu’un enfant fait une bêtise : « Ce n’est pas moi ! C’est l’autre ! ». Et vous avez des gens, dit sérieux, qui ne font mieux à l’âge adulte ! Nous vivons à travers le regard des autres trop souvent : cela peut nous empêcher d’être vraiment homme et de laisser parler notre cœur. La peur du jugement d’autrui, la peur de se voir rejeter pour oser une pensée différente de ce temps, même dûment motivée selon sa conscience. Nous vivons dans une société de timorés préférant se laisser aller au gré des opinions prédominantes du moment, sans se soucier de vérité et de ces valeurs qui rendent l’homme humain et non une simple machine à produire !

Certain s’émancipent de leur famille pour retrouver une bande ou des amis ; d’autres se réfugient dans leur vie professionnelle et ne connaissent rien d’autre que leur travail qui seul compte ; d’autres se réfugient dans des paradis artificiels quand ils en ont les moyens et il y a encore des solutions plus extrêmes. Il y a différentes formes de fuite mais toutes traduisent une fuite de soi-même. C’est là où nous devons nous interroger sur ces passions individuelles.

L’histoire offre des cas plus tragiques encore lorsque l’individu est enchaîné dans ces grandes passions collectives : pensez à l’URSS, à la Chine et à certains Etats sud américains qui ont fait des ravages et en font encore, dans une certaine indifférence de l’Europe et pour ma part, avec ce que je considère comme sa complicité tacite : ce qui me heurte et me choque.

Pensons à toutes les révolutions qui ont marqué les peuples du monde et comment elles ont été vécues :

« Une révolution peut mordre encore plus profondément sur la conscience que l’individu prend de soi. Dès qu’elle triomphe, […] tout est retourné : les juges sont jugés, les condamnés condamnent, les subordonnés commandent. Les valeurs de la veille sont imputées au crime et l’idéologie du jour s’impose comme l’unique critère de légitimité. La moindre «déviation » peut rendre suspect et mobiliser l’opinion contre les « fauteurs de complots », tandis que l’on arrache à ceux-ci des aveux, qui attestent la vérité absolue de la « ligne » imposée par les hommes au pouvoir. »[19]

Ceci vaut pour toute révolution qu’elle soit légitime ou non, de type stalinien ou de type hitlérien : peu importe. Ce qui nous intéresse est le conditionnement social de cet homme qui se croit libre mais ne l’est pas. La société dispose de sa vie (le soldat envoyé au front sans que l’on demande son avis), de ses biens (avec les impôts plus ou moins justes ou même encore l’absence totale de propriété) et impose des opinions ou des choix, sans respecter notre liberté de conscience. Cas pratique : les impôts que chacun paye d’une façon ou d’une autre finance parfois des actes, des projets que nous refusons en notre âme et conscience. Quelle liberté avons-nous donc ? Nos résistances légitimes sont ignorées de façon délibérée et le simple fait de penser différemment déchaîne des passions hostiles, de la part bien souvent de celles et de ceux qui proclament la liberté de parole mais qu’ils accordent seulement quand cette parole leur donne raison ! Notre autonomie se voit réduite et nous devenons de plus en plus un simple rouage d’un organisme collectif qui nous dépasse ! N’y a-t-il pas de quoi s’inquiéter ?

Dans ce contexte réaliste que souligne Zundel avec force dans ses écrits, propre à son temps, nous remarquons que ses propos sont d’actualité. Je dirai même que cela a empiré, il convient de s’interroger sur la mission de l’Eglise.

L’Eglise a une longue histoire et qui n’a pas toujours été exemplaire lorsqu’elle s’est éloignée du message de l’Evangile. Mais là, de nouveau, ne confondons pas l’Eglise du Christ et les défaillances d’hommes d’Eglise. Que les défaillances de quelques-uns ne fassent pas oublier les merveilleux et multiples bienfaits que l’Eglise a pu, peut et pourra assurer dans le monde entier et dans la longue durée. Face à l’histoire de l’Eglise, il convient de rester objectif et de refuser un certain « culpabilisme », de bon ton dans les milieux mondains, à se déclarer Chrétien ou Catholique. Certains ont des motivations idéologiques pour ne voir que le négatif dans la vie de l’Eglise : c’est leur choix ! Ne tombons pas dans ce travers. De même ne croyons pas que tout a été ou est parfait : cela serait tout aussi idiot ! Pour ma part, en tant qu’historien, sur le plan personnel bien sûr et pour avoir accompagné des familles en difficulté(s), j’ai souvent constaté tout ce qu’a apporté la Foi de façon bénéfique

La naissance du christianisme révèle des femmes et des hommes qui ont choisi la Parole de Dieu en toute liberté et souvent en subissant des persécutions ou des rejets. Par contre, le christianisme a été parfois récupéré, comme de nombreuses autres religions, par les détenteurs du pouvoir de l’Etat. Cette situation officielle a compromis parfois son image mais a aussi parfois permis d’humaniser certaines institutions : prenez le cas de la naissance du christianisme en France et de sa conversion qui a permis une magnifique Moyen Age et une contribution précieuses à la Renaissance européenne (qui doit tant aux universités médiévales car culture et foi n’ont pas été opposées en ce temps-là et contrairement à ce qui est instillé dans les esprits de nos jours pour des raisons évidentes). Quelques responsables de l’Eglise se sont refusés parfois à un engagement personnel et mystique pour préférer être des fonctionnaires au service du pouvoir civil : cela a troublé l’image de l’Eglise mais personne ne peut La considérer à travers eux. La séparation des pouvoirs civils et religieux a mis du temps à se pratiquer. De même que maintenant, il est toujours aussi difficile de séparer les divers pouvoirs d’un Etat et du parti politique responsable du gouvernement en fonction qui ne devrait pas influencer les nominations de la magistrature, des haut fonctionnaires, des administrateurs de sociétés… et j’en passe !

Aussi n’oublions pas des Athanase[20] ou des Chrysostome[21] qui ont su s’opposer aux puissants en place ! Le christianisme a été au minimum, au cours de son histoire, une tutelle morale capable de protéger l’individu contre lui-même en endiguant ses instincts : ce n’est déjà pas si mal. Plus d’une loi est un des fruits du christianisme ; la Déclaration des droits de l’homme est un des fruits du christianisme. Pourquoi ne pas le dire ? Les guerres, dites de religion, ont révélé les mauvais usages que les hommes ont pu faire de la religion : cela ne discrédite pas le message du Christ, cela démontre tout au plus la surdité de l’homme à la Parole de Dieu. Ce qui n’est pas la même chose ! Oui, demain encore, certains utiliseront la religion pour leur idéologie et leur soif de pouvoir. Aux Chrétiens, d’être vigilants à ce que cela ne se reproduise pas ! Je pense à la façon dont les Etats-Unis utilisent si facilement Dieu dans des causes où ce n’est que d’étendre un pouvoir, une zone d’influence, une puissance économique qui motivent réellement leurs actions. Dieu, démocratie, liberté deviennent des mots pouvant couvrir les maux !

Par contre dans toute la vie de l’Eglise, nous avons régulièrement, même aux heures les plus sombres, des hommes de Dieu qui révèlent Sa Présence dans nos vies : je pense à tous les saints connus auxquels il faut ajouter ceux qui nous sont restés inconnus, qui ont agi dans la discrétion, dans l’humilité sans rechercher la reconnaissance ou les honneurs. Oui, il y en a eu et il y en aura encore. Dieu soit loué ! Ajoutons la masse des Chrétiens qui n’ont pas cessé de mettre leur vie dans le pas du Christ, avec des chutes parfois, mais combien de belles semences de Foi ils ont distribué !

En quoi cette Foi que défendent les dogmes[22] de l’Eglise libère-t-Elle l’homme ? Elle ne met aucune frontière entre les hommes. Elle s’adresse non à un peuple élu mais à toutes les Nations. Elle nous ouvre à cet amour illimité de Dieu. Elle nous affranchit de toutes les servitudes des conditions sociales : la Foi parle au riche, au pauvre, au maître, au serviteur, au savant, au simple. Cette Foi ne nous réduit plus à être un objet, un statut, évacue notre moi-possessif pour devenir un moi-oblatif : mon individualité est au service de l’Autre, « en revêtant le Christ » comme dit Saint Paul.

Le Christ nous apprend à nous décoller de soi pour retrouver notre vraie nature d’homme qui s’exprime par la générosité, le don de soi, en s’arrachant de nos convoitises, de nos besoins de possession, de ces biens qui sont terrestres. Pensons au Christ au lavement des pieds : les apôtres présents ne comprennent pas sur le moment la force de cet acte. Le plus merveilleux dans cette scène que nous devons graver dans notre cœur est cette joie du don de soi qui est le bonheur de Dieu.

« C’est en vivant Jésus dans notre être que nous assimilons la lumière qu’Il est. » [23]

« Qui ne décolle pas de soi au contact de Jésus ne peut prétendre L’avoir rencontré et se trompe sur l’essence même du témoignage apostolique qui porte sur une personne à vivre »[24] et non sur une conception de l’univers à commenter, une doctrine philosophique parmi d’autres...

Etre avec Dieu, c’est une rencontre avec Lui dans nos vies et cela peu importe ce que nous faisons professionnellement, peu importe notre statut social, notre rang : c’est ainsi que nous formons le corps mystique du Christ, appelé Eglise. Ainsi devenir chrétien, c’est se faire Eglise, se faire universel : c’est le sens même du mot catholique ! Nous nous devons de refuser les particularismes qui veulent diviser le Christ comme saint Paul le souligne dans sa lettre aux Corinthiens.

« L’Eglise, par sa structure même, pourrait montrer le chemin si elle recouvrait en chacun de nous son vrai visage, si nous renoncions à être des parasites[25] pour devenir des créateurs, si nous croyions vraiment que le Royaume de Dieu est, en chacun, l’espace de générosité – qu’il faut préserver à tout prix - où passe l’axe de l’univers dont nous avons la charge et d’où sourd l’hymne la joie. »[26]

Ainsi l’économie serait au service de l’humain ; la liberté ne serait pas dans une liberté sexuelle avilissante, seule liberté qui paraît essentielle de nos jours, mais dans cette chance de se libérer de soi au profit de tous ; la société permettrait à chacun de se faire vrai homme dans une solitude, indispensable mais ouverte à l’autre, oblative et inviolable tout à la fois, permettant une communion universelle. Ce serait retrouver le lien véritable entre l’individu dans le respect de son intériorité et la société qui deviendrait comme la respiration d’une communauté appelée Eglise.

Eglise sacrement communautaire : le Christ ne cesse pas de parler d’amour à l’Eglise, son corps mystique. Chacun des sacrements nous le révèle : ces sacrements sont gestes et paroles.

Au baptême, Christ nous donne la vie, désaltère notre soif et nous lave de nos péchés. A la confirmation, Christ nous assure de sa Présence permanente et nous donne cette audace à proclamer notre Foi. Je souligne que nous Chrétiens manquons trop souvent d’audace dans l’affirmation de notre Foi. Dans l’Eucharistie, Il nous dit « Voici mon corps livré pour nous. ». Il est nourriture pour notre âme et Il s’offre au plus profond de notre être, cet être intérieur et pas seulement un paraître. Avec le sacrement de réconciliation, Christ nous témoigne de la Miséricorde de Dieu. La tendresse de Dieu apparaît dans le sacrement du mariage exprimant la tendresse des époux qui ne veulent pas posséder l’autre mais s’offrir l’un à l’autre, sans mesure et sans limite. Le sacrement de l’Ordre, Dieu se donne encore à travers ses ministres qui se mettent au service des hommes. Dans le sacrement des malades, Christ nous accompagne dans nos souffrances, mieux encore, Il souffre avec nous, à travers nous. Comment notre cœur ne pourrait-il pas être touché devant tant d’amour ?

Il faudrait avoir un cœur de pierre dure pour ne pas percevoir sa Présence et soyons joyeux de vivre dans l’amour de Dieu qui a vaincu la mort. Réjouissons-nous d’avancer chaque jour vers cette éternité qui nous est promise et qui, au final, est de se fondre en Dieu : notre véritable et définitive naissance à Dieu qui se prépare à chaque instant de notre vie.

 

Conséquences

Les conséquences de cette pensée de Zundel sont grandes et il ne m’appartient pas de vous les formuler : Zundel ne se le serait lui-même pas permis. Par contre, chacun(e) d’entre vous a la possibilité d’y penser en ce temps de carême.

Conclusion

Ce mot est excessif pour ce que je vous propose car ma conclusion ne clôt rien mais voudrait plutôt ouvrir une discussion, une réflexion.

Faites silence ! Ecoutez ce Dieu qui est à l’intérieur de votre cœur et qui nous parle par les Evangiles ! Ensuite, c’est simple : faites ce qu’Il vous dit ! Soyons ce que nous sommes appelés à être en laissant enfanter en nous le Christ ! Sachons témoigner de notre Foi en laissant transparaître la lumière Dieu.

Je suis à votre disposition pour des questions ou tout simplement une discussion.

Antoine Schülé

La Tourette

F-30 200 Saint-Gervais.

Tél. : 09 53 14 25 86

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[1] Source de bien des confusions et de fausses images de Dieu.

[2] Maurice Zundel : Un autre regard sur l’homme. Paroles choisies par Paul Debains. Sarment éd. du Jubilé. 2005. 380 p., p. 39, ci-après cité ARH D.

[3] ARHD p. 42

[4] ARHD p. 41

[5] Une image illustre ce type de personne : le poteau indicateur qui, en effet, montre le chemin mais ne le suit pas !

[6] ARH D p. 46

[7] ARH D p. 48

[8] Zundel a correspondu avec Camus et porte un regard chrétien sur son œuvre : Dieu ne crée pas le mal ou la souffrance, Dieu souffre avec celui qui souffre et de celui qui fait le mal, la crucifixion renouvelée de Dieu.

[9] ARH D, p. 67

[10] ARH D, p. 68

[11] ARH D, p. 73

[12] ARH D, p. 74

[13] ARH D, p. 76

[14]ARH D, p. 76

[15] ARH D, p. 79

[16] ARH D, p. 238

[17] ARH D, p. 239

[18] Maurice Zundel : Hymne à la joie. Ed. Anne Sigier. 1992. 156 p. Ci-après cité HJ. P.117

[19] HJ p. 119.

[20] Au concile de Nicée en 325, qui a déclaré le Père consubstantiel au Fils (c’est-à-dire le Père de même nature que le Fils), Athanase s’est opposé à Constantin (détenteur du pouvoir politique) qui a voulu suivre les Chrétiens orientaux qui affirmaient le Père au-dessus du Fils car le Père est inengendré alors que le Fils est engendré. Pour cette raison Athanase a été proscrit par le pouvoir temporel !

[21] Il s’agit de Jean et non de Dion, bien sûr : en 405, refusé par le pouvoir civil et religieux, il a été déporté, est mort dans un fossé pour être réhabilité plus tard. Il y en a eu d’autres…

[22] Zundel offre des réflexions très utiles sur les dogmes.

[23] HJ, p. 125

[24] HJ, p. 125

[25] Sous-entendu de la Parole de Dieu.

[26] HJ, p. 131

Réflexions sur la Vie biologique, les difficultés du jugement critique, et la vie spirituelle

Manuscrit déchiffré. Genève, 1961 ?

 

La vie biologique

Les historiens allemands de la pensée philosophique ou théologique ont exprimé les relations des idées avec la vie. L'essentiel est de pouvoir se situer par rapport à la vie. "Sitz im Leben" (1).

• Corps : cordon ombilical par lequel nous sommes en prise sur l'univers et l'univers en prise sur nous. Nos pieds collent à la terre. Nous serions trop légers sur la lune, en vertu de la gravitation. Nous serions écrasés par la gravitation solaire. [...] Notre corps serait autre si nous vivions sur une autre planète. Il deviendrait impuissant si nous voyagions avec la vitesse de la lumière.

• Notre corps est relatif à notre habitat. Il est aussi relatif à nos coutumes et ressources alimentaires, rythme ; relatif aux climat, induction, température, pigmentation, réduit aux seules analyses-éléments assimilables - vie physique, système digestif, relatif à nos canons esthétiques (cf. Stéatopyges. (2))...

• Notre corps nous enracine dans l'univers. L'univers nous fournit au départ une quantité d'énergie qui constitue notre vie physique et dont l'épuisement - que nous pouvons hâter par des abus ou des accidents, ou retarder par une sage économie - entraine la mort physique.

La mort physique est, en première approximation, comme l'extinction des énergies reçues passivement à notre naissance, qui peuvent être débordantes chez un criminel, débiles chez un génie, qui font de nous "une chose au milieu du monde" comme dit Sartre. Mais nous ne sommes pas que cette chose au milieu du monde. Concevoir un monde et nos rapports avec lui, nous construit un corps instrumental pour quitter la terre en triomphant de la gravitation, et notre puissance de dépassement peut faire échapper notre corps a l'atmosphère, en nous faisant véhiculer par les énergies nucléaires, arraché à la matière désintégrée, pour survivre en des conditions normalement impossibles. Ce résultat prodigieux de la connaissance et des pouvoirs qu'elle nous confère, nous rend sensible une puissance illimitée de dépassement qui nous permet d'entrevoir qu'il est dans la nature de l'homme de dépasser sa nature c'est à dire l'équipement qu'il tient de sa naissance.

 

Est-ce à dire que nous atteignons déjà à l'esprit

et que nous pouvons reconnaitre en nous un corps qui nous rive à la terre ?

 

Comme un cordon ombilical dont la section entraîne la mort - et un esprit qui peut nous affranchir de la terre et de toutes nos dépendances cosmiques. Les choses ne sont pas si simples. (Significations ambigües susceptibles d'une double interprétation).

 

Les difficultés du jugement critique.

Et il nous faut souligner ici une redoutable ambivalence. Le lavage de cerveaux est devenu depuis quelque 30 ans une technique scientifiquement élaborée. C'est à dire que des idées enchâssées dans un contexte passionnel, sont martelées dans l'affectivité, sont imprimées de force dans le psychisme, en réveillant des impulsions infantiles et en neutralisant tout jugement critique.

Ainsi l'intelligence est traitée comme une chose au milieu du monde, comme un instrument au service des fins pour lesquelles on entreprend de la doper. Les idées-passions qu'on lui impose sont d'autant plus opposées à l'esprit qu'elles prétendent lui inculquer des conceptions scientifiques.

L'idée ici n'est que pour le ressort verbal d'une servitude viscérale (d'un mouvement des tripes) qu'il s'agit simplement de déclencher.

Les idées-choses qui ont tout le poids de la chair et du sang. Voilà la première ambivalence. La seconde est heureusement de sens contraire.

La parole comme la musique, comme la couleur est une vibration physique matérielle, matériellement enregistrable. Mais le plus intime de nous-même en peut être illuminé et réjoui. C'est souvent par la parole, la musique, la couleur que nous sommes ramenés à nous-mêmes, que nous retrouvons notre intériorité. Le sourire d'un visage, la respiration d'une présence discrète et attentive sont encore plus efficaces et plus indispensables.

Et tout cela : parole, musique, couleur, sourire, rayonnement d'une présence, tout cela d'une certaine manière est corps, passe par le corps, ne peut se manifester sans lui, et pourtant tout cela nous délivre du poids de la chair et du sang, tout cela nous affranchit des impulsions de la brute et des servitudes de la tribu, tout cela éveille en nous les nuances les plus délicates de l'émerveillement, les espaces les plus vastes de la liberté, les touches les plus exquises de la tendresse et de la générosité.

Les mains d'un pianiste peuvent être des mains de lumière, comme les pseudo-idées de Rosenberg et de Hitler étaient les marteaux-pilons d'une tyrannie démentielle.

Cela veut dire que notre corps n'est pas seulement le cordon ombilical qui nous rive à l'univers, mais qu'il peut revêtir une dimension humaine où s'exprime et se communique toute la puissance de dépassement qui nous rend apte à devenir sujet, centre de signification et d'action, comme Tchekhov désirait l'être et se désespérait de ne pouvoir l'être. Ce terme de sujet s'oppose à " la chose au milieu du monde " qui nous définit comme des objets.

 

La vie spirituelle.

• Personne n'accepte d'être traité purement et simplement comme un objet. Goetz dans " le Diable et le Bon Dieu " refuse d'être identifié avec sa peau de bâtard, et s'il devient virtuose dans le mal, c'est simplement pour faire éclater l'offense faite à sa dignité méconnue. Comme le Marquis de Sade enfermé à la Bastille fait passer sa fureur dans les tortures de volupté que son imagination inflige aux victimes dont il rêve.

• Le miracle de la Fille du Marais de Selma Lagerlöf est de faire sentir à un peuple de pharisiens toute la majesté du sujet dans une fille séduite qui renonce à réclamer la pension qui fera vivre son enfant, pour sauver son séducteur du parjure où il va se précipiter.

 

Changement d'étage : être source, être libre, espace, valeur, bien commun.

 

• Gandhi en prison nous montre un être traité comme objet qui révèle avec d'autant plus de puissance qu'il est privé de sa liberté de mouvement, sa dignité de sujet qui impose le respect jusqu'à ses ennemis contraints finalement de reconnaître son innocence et de le libérer.

Ici, incontestablement, nous sommes en face de l'esprit, mais nous voyons que cette qualité d'être origine, d'être valeur concerne tout l'homme et enveloppe ce que nous appelons le corps autant que l'intelligence et la volonté. C'est à ce niveau que l'homme devient lui-même. Créateur de lui-même dans sa dimension propre, créateur de l'univers où cette dimension humaine peut s'épanouir dans une sorte d'aséité qui est le sceau de son inviolable intimité.

S'il se résigne à être objet en se soumettant à ses instincts, s'il accepte cet esclavage consciemment, nous pouvons parler d'une mort humaine qui précède la mort physique. Et la plupart des vies sont justement des cadavres d'humanité remorquées par les énergies physiques données à la naissance et qui s'épuisent jusqu'au nivellement de la mort physique.

 

Et c'est pourquoi la vraie question - comme nous l'avons dit souvent -

n'est pas de savoir si nous serons vivants après la mort mais avant la mort,

vivants, cela s'entend, de notre vie humaine

et non simplement animale, organique et biologique.

 

Il n'est pas question de réclamer l'immortalité pour notre biologie prise comme telle, mais pour notre vie humanisée, devenue source et origine et ayant conquis son aséité en passant du dehors au dedans.

Le phénomène humain est irréversible, si l'homme n'est pas contenu tout entier dans sa biologie native enracinée dans l'univers. S'il doit couper le cordon ombilical qui le rive à la terre, s'il doit se faire sujet pour devenir lui-même, cela veut dire qu'il peut et doit vaincre la mort biologique qui mettrait fin à son existence s'il était réductible tout entier aux énergies physiques et organiques empruntées au monde qui s'épuisent peu à peu et s'éteignent finalement.

L'au-delà de la mort est un au-delà de la biologie qui est en réalité un au-dedans. Mais cette vocation d'immortalité concerne tout l'homme, ce que nous appelons le corps autant que la vie mentale, qui ne se manifeste que par lui.

Ce que j'ai de plus profond : ma peau, disait Valéry, dans une boutade qu'il voulait peut-être cynique. Oui, ma peau, à condition que la chair se revête de la dimension humaine, qu'elle soit promue a la dignité de sujet, qu'elle soit le visage et le sacrement du moi-nouveau que nous avons à devenir en passant par la nouvelle naissance qui consumera le moi-possessif, cf. le moi-biologique, le moi préfabriqué, dont nous ne cessons d'être encombré.

J'ai déjà dit mon étonnement de voir que la plupart des hommes ne mettent pas en question leur moi. C'est pourtant dans cette refonte radicale que s'accomplit la transfiguration, ou plutôt, la transmutation qui nous arrache à la mort et qui prélude à notre résurrection.

 

(1) "Sitz im Leben", terme allemand sans véritable équivalent, dans le contexte sociologique de l'ancien Israël, il signifie "situation vitale", "situation dans la vie", "milieu de vie".

(2) arrière-trains volumineux - augmentation génétique de volume du tissu adipeux de la région fessière.

A Caluires (Lyon), entre les 23 et 28 septembre 1959, lors d'une retraite aux Oblates de l'abbaye Bénédictine St Joseph de la Rochette, ces notes étaient prises...


Le Père Festugière, un des premiers hellénistes de notre temps, résume l'évolution de l'humanité dans un article de la Revue Biblique à peu près en ces termes : " Les hommes se sont sentis dès le commen­cement environnés de forces inconnues. Ils ont eu peur de cet inconnu et ils ont essayé de l'apprivoiser, d'entrer en relation avec lui. C’est l'origine de toutes les religions. Comme les dieux romains ou grecs ne répondent pas, on s’adresse aux dieux asiatiques. On est toujours déçu... et on croit toujours. " Ces vues pessimistes, qui étonnent sous la plume d'un homme si cultivé, correspondent au " dieu-trou ". On ignore quelque chose et on remplace ce trou d'ignorance par le mot " dieu ".

            Les hommes ont senti dès le commencement les dangers de la liberté et ont posé des " tabous ". La religion ainsi comprise est une forme de police qui a barre sur la conscience humaine. L'individu se sent guetté, surveillé par la divinité. Il est malheureusement vrai que les Etats qui tiennent à la religion y tiennent à cause de son rôle policier. Avec un pessimisme terrifiant, le Père Festugière affirme qu'une certaine présentation du Christianisme a aggravé la chose par sa conception du péché et de son châtiment effroyable.

Or la religion chrétienne, la vraie, nous délivre du Dieu bouche -trou, du Dieu-police, du Dieu-sanction qui est finalement l'ennemi de l'homme, par le Dieu Amour qui nous veut libres. Le Christ nous introduit dans cette intimité nuptiale, dans cette réciprocité du " oui " de Dieu au nôtre, qui scelle ce mariage d'amour dont parlent les mystiques lisant le Cantique des Cantiques. Le chrétien est engagé dans une mystique infiniment plus exigeante que toutes les morales du monde. C'est toute la différence entre le travail de la servante et celui de l'épouse. Exté­rieurement, ce peut être la même besogne, mais la servante travaille pour son gain, tandis qu'à l'épouse on demande l'amour, l'engagement de tout son être. C'est l'échange de personne à personne qui constitue la pierre d'angle du foyer : chaque travail, si humble qu'il soit, permet à l'épouse d'exprimer son amour.

C'est de cela qu'il s'agit entre Dieu et nous. Il n'y a pas à " faire " mais à " être ". Les pharisiens faisaient une foule de choses, mais ils ne se donnaient pas eux-mêmes. La sainteté chrétienne se réalise par l'enga­gement de toute la personne. Il n'y a qu'une seule faute, celle de man­quer à l'Amour. Puisque Dieu est Amour, il attend de nous l'amour. Il s'agit d'aimer du matin au soir et du soir au matin en faisant de toute action l'expression de l'amour. Ce qui importe, c'est l'ouverture de l'esprit et du cœur à la Présence d'amour de Dieu. Un tel élan d'amour ne peut jaillir que du désintéressement. Notre vrai moi est en Dieu : " Si je vis, ce n'est plus moi, mais le Christ qui vit en moi. " (Galates 11, 20)

            Il ne s’agit pas d'un calcul, mais d'un don où l'on s'efface pour n'avoir de regard que pour le Christ. Dieu, comme la musique, comme la vérité, nous prévient toujours. Dans cet échange, on peut dire que c’est Dieu qui risque quelque chose : c'est l’Amour qui meurt de notre absence, de notre perpétuel retour sur nous-même. Dieu est victime de l'homme, victime de notre absence et de notre indifférence. Il faut redouter non d'être condamné, de " manquer notre salut ", mais d'exiler Dieu. " Qui croit en lui n'est pas condamné ! Qui ne croit pas est déjà condamné parce qu'il n'a pas cru au nom du Fils unique de Dieu. Et le jugement, le voici : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière parce que leurs oeuvres étaient mauvaises. " (Jean 3, 18-19)

C'est le jugement des hommes, leur préférence des ténèbres à la lu­mière, qui jugent Dieu. Inspiré par son talent et non par sa foi chré­tienne, Michel-Ange a peint dans la Sixtine un Jugement dont la valeur plastique est incontestable, mais la valeur chrétienne nulle.

La vraie scène du jugement, il faut la voir à Notre-Dame de Paris où Jésus montre ses plaies et affirme qu'il aime jusqu'à la mort. S'il y en a qui se perdent, c'est que ce sont eux qui condamnent le Christ, qui le crucifient. L'enfer est la crucifixion de l'Amour dans une âme qui refuse le Dieu d'Amour. C'est de cet enfer qu'il faut sauver Dieu. Tout ce qui est précieux est fragile. On peut dire que Dieu est infini­ment fragile, parce que désarmé, désarmé comme l'amour, comme la musique. Un dictateur peut écraser sous sa botte. Un maître de génie n'impose rien à son élève. La vérité ne peut nous envahir que du dedans et devenir au cœur de notre intimité le soleil qui l'éclaire. Dieu ne nous menace pas. Il n'est pas au tournant de la route pour nous prendre en faute. Il est au-dedans de nous pour nous aimer.

C'est la tragédie divine de Dieu risquant le refus d'amour - jusqu'à la Crucifixion - qui nous fait surmonter et donner tout son sens à toute tragédie humaine. Aucune situation humaine ne peut se comparer au drame de l’Amour crucifié.

Graham Greene, dans La Puissance et la Gloire montre comment un prêtre, après quelques détours, apprend à connaître le vrai Dieu. Il finit par comprendre qu'aimer Dieu, c'est " vouloir le protéger contre nous-même ". Toutes nos absences éteignent en quelque sorte sa Pré­sence en nous. Notre liberté arbitre le dessein de Dieu.

            Jésus s'est remis lui-même entre nos mains. Le Père de Condren a formulé ce retournement : " Il faut aller communier à cause du grand désir que Jésus a de venir en nous ". Jésus nous apporte le seul message digne de Dieu et digne de nous, celui de cette amitié réciproque et toute gratuite, de l'amour qui est seul l'unique bien et l'unique valeur.

            Il est intolérable qu'une certaine religion dévalorise, rabaisse l'homme, l'appelle " néant ". Jésus n'aime pas qu'on bafoue la dignité de l'homme car, de tout homme, il a dit : " C'est moi. " Nous ne sommes pas néant devant Dieu comme s'il ne nous avait rien donné. Le sens du Christia­nisme n'est pas de poser des limites à la condition humaine, mais de rendre la vie de l'homme illimitée dans toutes les directions. Il y a une fierté chrétienne indispensable. Dieu nous veut libres et fiers : Que ferait-il d'esclaves, lui qui est l'éternelle liberté ?

La mystique chrétienne est un continuel appel à notre générosité. Nous ne sommes pas devant un arsenal de défenses, mais devant Quelqu'un à aimer. C'est pourquoi la contrition de nos fautes n'est pas l'amour-propre blessé, désenchanté, déçu de soi, mais le regret d'une blessure faite à l'Amour. Tout péché est un manque d'amour et ne peut se répa­rer que par un plus grand amour.

Nous ne saurons jamais assez reconnaître la liberté que Jésus nous a apportée. Lui seul a pu axer toute notre vie sur l'exercice le plus par­fait de notre liberté. On ne peut être libre devant un Dieu vengeur. C'est pourquoi Dieu se présente à nous, à notre liberté, comme désarmé, comme la pure générosité. Toute conscience humaine porte en elle le destin du Dieu vivant. Je pourrais être indifférent à " rater " mon propre destin s'il n'engageait que moi, mais il engage Dieu et tout l'univers. C'est pourquoi " l'homme est l'espérance de Dieu ".

Notre Seigneur nous a donné la mesure de la réciprocité d'amour entre Dieu et nous dans les termes les plus bouleversants et les plus confon­dants quand il a dit : " Voici ma mère et mes frères. Quiconque fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère et ma sœur et ma mère. " (Mc 3, 35 et cf. Mt. 12, 50 et Lc 8, 21)

            Comme Marie, par le " Fiat " de l'Annonciation, est devenue la Mère de jésus, en toute âme qui accomplit la volonté divine, il y a une naissance de Dieu : c'est une conscience humaine qui devient le berceau de Dieu. Toute âme est appelée à devenir de cette manière la Mère de Dieu afin que Dieu puisse encore comme se faire chair et habiter parmi nous dans un Noël qui doit s'accomplir aujourd'hui. Claudel s'est converti un soir de Noël : en face de l'appel du Dieu d'Amour qui se veut désarmé devant la liberté humaine, il a pris conscience de " l'éternelle enfance et de la déchirante innocence de Dieu ". Dans le même sens, le poète an­glais Patmore disait : " Qui est Dieu ? Celui qui tient l'homme dans sa main. Et qui est l'homme ? Celui qui tient Dieu dans sa main ".

            Le vrai Dieu est souvent souffrant et voilé au cœur de l'homme. Il attend que l'homme déchire ce voile et laisse la lumière divine se communiquer. Nous sommes jetés dans cette immense aventure où Dieu veut avoir besoin de nous, ainsi que la musique a besoin de l'artiste et que l'amour a besoin de l'autre...

L'humanité qui a soif de sa majorité ne se trompe pas, car toute gran­deur humaine trouve sa véritable mesure dans la Croix du Christ. Chacun est appelé, comme dit saint Paul, à atteindre la stature du Christ. Jésus ne veut pas faire de nous des " rabougris ", des escla­ves, des mineurs sous tutelle... mais il nous appelle à être créateurs avec lui de ce monde nouveau qu'il remet entre nos mains.

C'est à travers notre visage que Dieu veut révéler le sien. L'Evangile est la Bonne Nouvelle, aux antipodes d'une religion de servitude et de calcul. Dieu ne peut suivre sa carrière dans l’Histoire, établir son Royaume qu'à travers chacune de nos vies qui sont chargées de le porter et de le révéler au monde. L'image de saint Christophe est émouvante, car elle signifie que le Christ, dans le mystère continué de son enfance, traverse l'humanité, porté sur nos épaules ou mieux : vécu dans notre cœur.

Qu’est-ce que le mystère ?

Le mystère chrétien se révèle au cœur, ce n’est que dans ce lieu qu’il prend forme et se dessine, qu’il prend sens raisonnable au-delà de l’imaginable… Le mystère n’est-il pas le lieu des vraies réalités ? Ne faut-il pas sans cesse tendre vers cet élément quintessence ?

 

 

Avec la Révélation nous sommes dans une lumière inexprimable,

et c'est cela le mystère,

car le mystère n'est pas l'incompréhensible

qui se dresse comme un mur contre notre intelligence.

Mais le mystère, c'est l'inexprimable et l'insondable

que l'on n'épuisera jamais,

qui fait craquer les mots et les idées,

qui comble l'esprit par son infinité,

et qui l'illumine merveilleusement,

bien que le regard de l'esprit ne puisse le fixer

à cause de l'éblouissement qui en résulte

dans notre condition présente.

 

(M. Zundel, manuscrit de la bibliothèque de Neuchatel)

 

 

Le mystère de Jésus,

en raison même du dépouillement qui le constitue,

n'est finalement accessible

qu'à celui qui entre en état de pauvreté,

qu'à celui qui s'assimile la béatitude de la pauvreté,

qui se fait une âme de pauvre,

qui est à l'écoute de Dieu,

qui disparaît à ses propres yeux et s'efface.

 

 

(M. Zundel, La Rochette, septembre 1963)