-- D'octobre à décembre 2011

Dans la nuit de Noël 1965, à Montolivet, Lausanne.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Il faut, il faut que j'évoque ce champ de fouilles de Byblos, au Liban, où sept à huit millénaires se superposent. Nous atteignons jusqu'au 5ème millénaire avant Jésus-Christ et dans ce site incomparable, il y a un cimetière qui date de 3.500 avant Jésus-Christ où des squelettes sont enfermés dans des jarres.

Rien n'est impressionnant comme ces squelettes qui ont épousé la forme du jarre et qui semblent attendre dans le sein maternel une reprise de la vie. Et devant ce cimetière, devant une outre éventrée où le squelette apparaissait dans une position d'attente et d'espérance, je me demandais quel lien y a-t-il ? Quel lien entre ces hommes et moi ? Plus de cinq mille ans nous séparent, cet homme a vécu ici, au bord de la Méditerranée. Il la regardait, il l'a écoutée, il s'est enchanté de toutes les nuances qui se déploient sur la mer, des couleurs et des sons, il a pensé qu’il était moderne, que le monde commençait avec lui, il s'est senti le possesseur et le maître de l'univers, comme chacun de nous le peut le faire, et voilà plus de cinq mille ans qu'il attend dans cette jarre. Quoi ?

Et voilà que nous nous rencontrons. Et quel lien entre lui et moi, combien de générations entre cette époque chalcolithique et l'humanité d'aujourd'hui, combien de générations ? Et pourtant ce n'est qu'un très bref intervalle de temps si l'humanité existe depuis des millions d'années ! Que d'hommes ont disparu et sont devenus une poussière anonyme qui s'est mêlée à tous les éléments de la terre et dont il est impossible d'identifier la moindre parcelle.

Quel est notre lien avec toutes les générations disparues, quel est notre lien avec ces milliards de morts qui n'ont pas laissé de traces dans l'histoire ? Est-ce que l'histoire ne mène à rien ? Est-ce qu'elle n'a aucun sens ? Est-ce que une génération qui passe est simplement engloutie et l'autre lui succède sans aucune continuité ou bien est-ce que vraiment toutes les générations constituent une seule histoire, une seule histoire qui a un sens unique, parce que elle est parcourue, elle est portée par un seul dessein ?

Et voilà ce que je me demandais à Byblos. Quel est le lien ? Qui fait le lien entre ce squelette et moi-même, entre l'époque chalcolithique et l'époque d'aujourd'hui, entre ces milliards anonymes qui n'ont pas laissé de traces et nous-même ?

Si nous constituons tous une seule histoire, s'il y a vraiment une humanité qui est portée par un seul dessein, ce n'est pas moi qui en constitue l'unité, ce n'est pas nous, ce n'est pas vous.

Qui est-ce donc ?

Y a-t-il quelqu'un qui puisse vraiment recueillir toutes les générations, les rendre contemporaines, les rassembler en un seul moment intemporel et leur révéler qu'elles forment en effet, qu'elles constituent une histoire unique ? Et alors je pensais spontanément à cette figure du second Adam que nous trace saint Paul : Jésus-Christ, le second Adam. C'est-à-dire celui qui recommence, celui qui récapitule, celui qui tient toute la chaîne, qui la porte, qui lui confère, qui lui donne son unité : Jésus-Christ.

Non pas un homme seulement, mais l'Homme, - l'Homme, l’Homme qui contient tous les autres, - l'Homme qui est intérieur à chacun de nous, - l'Homme qui peut vivre notre vie comme la sienne.

Qu’est-ce qui nous sépare les uns des autres sinon justement ce moi propriétaire, ce moi possessif, ce moi dont nous sommes prisonniers, qui crée ces murs de séparation, qui nous enferme dans nos frontières, qui nous empêche de voir au-delà, qui nous dresse les uns contre les autres dans une rivalité folle et absurde, comme on le voit dans les compétitions cosmonautiques où les plus belles réussites de l'humanité finissent par tourner en querelles de village entre deux empires, entre deux colons militaires.

Voilà comment le Christ, voilà comment Jésus entre dans l'histoire. Voilà comment il nous saisit au plus profond de nous-même, voilà comment il répond à une question insoluble qui fait l'unité du genre humain qui rassemble toutes les générations, qui les porte, qui les saisit dans un seul dessein et dans un seul Amour, qui peut les rendre contemporaines, qui peut les rassembler dans un amour unique qui les éternise, Jésus-Christ, le second Adam, l'homme qui n'est pas contenu dans la chaîne des générations comme un maillon qui disparaîtrait après avoir transmis une vie éphémère, mais celui qui porte au contraire toute l'humanité, qui recommence en lui une nouvelle carrière, et qui à travers lui, trouve son unité divine.

Mais, si Jésus-Christ est cela, si Jésus-Christ est le second Adam, si Jésus-Christ triomphe de l'espace et du temps, si Jésus-Christ nous permet d'être contemporains, si Jésus-Christ nous apprend à aimer tous ceux qui étaient devant nous, avant nous et tous ceux qui viendront après nous et de les considérer comme de notre famille et de communier avec eux au Banquet de l’Eucharistie... Qui est Jésus-Christ ?

Comment cela est-il possible ?

Comment un homme peut-être, peut-il être l'Homme, comment un homme peut-il contenir tous les autres ? Il faut pour que il y parvienne, il faut pour qu’il contienne toute l'histoire, qu'il la porte et qu'il lui donne un sens, qu'il vive en lui, un vide, un vide, un vide infini... il faut qu'il ait fait de lui-même ou qu'il soit constitué dès son origine, comme un espace, un espace immense, un espace illimité, un espace où chacun peut être accueilli, comme chez lui.

Et c'est bien cela en effet, le mystère de cette nuit, le mystère éternel de cette naissance, c'est bien cela, le bienfait incomparable.

Jésus-Christ, le second Adam, introduit dans le monde... Il introduit la Présence de la pauvreté. Non pas seulement la pauvreté matérielle qu'il faut surmonter - il faudra bien un jour l'éliminer de la terre - mais d'une autre Pauvreté plus profonde, celle qu'il a béatifiée dans la première béatitude : " Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre " (Mt. 5, 3). C'est cette pauvreté-là qu'il apporte. Il n'a rien. S'il peut nous conduire tous, ensemble, et chacun, personnellement, c'est qu'il est complètement désapproprié de lui-même.

Si vous songez à la peine que nous avons à porter, à porter, simplement un des membres de notre famille, à le porter toujours et jusqu'au bout, à porter ce soir la douleur du monde, à porter ce soir la douleur de notre cher aumônier de Montolivet qui souffre cette nuit très particulièrement et pour lequel nous devons prier de toutes nos forces, afin que il recouvre cette espèce de liberté de respiration indispensable à l'espérance !

Si déjà, il nous est si difficile de porter un seul être toujours et continuellement, comment est-il possible que Jésus-Christ ait pu porter tous les milliards d'hommes du commencement du monde à la fin ? C'est qu'évidemment en lui le vide en lui était réellement infini, infini. Et pourquoi et comment, ce vide était-il infini ? C'est que justement en Jésus-Christ se révélait la divinité du Verbe, la divinité en personne, la divinité qui est précisément, en personne, une éternelle Pauvreté.

Car qu'est-ce que cela veut dire la Trinité ? Cela veut dire que Dieu ne possède rien, cela veut dire que la vie de Dieu est une communion d'Amour, cela veut dire que Dieu n'a prise sur son être qu'en le communiquant. Et c’est juste…, c'est là justement, dans cette nuit de Noël, la Révélation adorable, unique, incomparable, à travers l'humanité de Jésus, cette humanité universelle, présente à tous les hommes et capable de les contenir tous... Cette humanité, elle est belle, elle est universelle, elle est si souverainement désappropriée et libérée d'elle-même, que parce qu'elle est revêtue du moi de la personnalité divine qui elle-même, qui est par excellence une infinie Pauvreté.

En Jésus éclate cette nuit le règne de la divine Pauvreté et nous apprenons à travers l'humanité de Jésus-Christ, nous apprenons que le Dieu qu'il annonce, le Dieu qu'il incarne, le Dieu qu'il communique, le Dieu auquel il nous initie et dont il va nous dire qu'il est la vie de notre vie... ce Dieu là n'est pas un Pharaon qui nous domine, il n'est pas un propriétaire qui nous possède. Il est un Amour qui se donne éternellement, un Amour qui n'est rien que l'amour, un Amour qui n'a rien, un Amour qui est éternellement vidé de soi, et dont la personnalité dans cette multiplicité relative de la Trinité, dont la personnalité est un pur élan d’amour.

Cela c’est prodigieux : dans cette nuit, nous changeons de Dieu. Je veux dire : nous apprenons à connaître un autre visage de Dieu et un autre visage de l'Homme, car si Dieu n'est plus un Pharaon, si Dieu n'est pas un dominateur, si Dieu n'est plus un maître, il apprendra à l'homme le chemin d'une autre grandeur ; non pas la grandeur de celui qui domine, de celui qui veut faire des esclaves... Il nous apprendra, à nous, une grandeur, la sienne, une grandeur qui est une grandeur d'Amour où il s'agit simplement de tout donner.

Et nous sommes là au cœur d'une sagesse extraordinaire ; nous sommes tous nés sans l'avoir voulue, nous avons été jetés dans le monde sans l'avoir demandé et nous nous sommes rencontrés avec nous-mêmes, enfermés dans une nature dont nous étions captifs.

Comment sortir de là, comment ne pas éprouver une immense révolte devant cette nécessité d'exister et voilà que Jésus veut nous apporter la libération... Il veut nous apprendre ce que nous pouvons faire de tout ce que nous sommes, de tout ce qui nous a été imposé, de toute cette nature que nous disons humaine et qui l'est si peu : nous pouvons la recueillir, la ressaisir, nous pouvons en faire un élan d'amour, nous pouvons nous en dess.. dessaisir pour en faire à Dieu un don merveilleux en réponse à celui qu'il a fait.

Et nous voyons, en effet, qu'il en est ainsi dans toute la personnalité, je veux dire dans tout le domaine de la personnalité, il en est ainsi, on arrive à la liberté, on n'est vraiment, on est vraiment une source et une origine que l’on si.. que si l'on se donne totalement ; et c'est justement parce que Dieu se donne infiniment, qu'il est Dieu ; c'est parce qu'il fait ce vide éternel, c'est parce qu'en lui, il y a une coïncidence absolue et originelle entre ce qu'il est et ce qu'il donne ; et c'est finalement la même chose qui n'est que le don d'un éternel Amour. C'est à cause de cela qu'il est Dieu et qu'il est en nous une source de lumière, un espace libérateur et qu'il nous apprend à devenir nous-même des personnes, à devenir des illuminateurs en faisant de notre vie un don, sans reprise.

Il y a dans cette nuit la naissance de l'homme, la naissance de l’homme à sa dignité de personne. Il y a dans cette nuit la Révélation de Dieu dans sa Pauvreté éternelle. Il y a cette rencontre prodigieuse entre ce visage de l'Homme qui aspirait vers sa libération et ce visage de Dieu imprimé dans nos cœurs qui est notre libérateur, il y a cette rencontre, il y a cette découverte en Jésus-Christ.

Ce n'est pas un conte de fées, ce n'est pas une histoire pour amuser l'imagination d'enfants qui rêvent, les enfants sont plus sages que nous dans cette œuvre, ils vont au cœur du réel, et le réel c'est cela, le réel c'est l'Amour qui n'est qu'amour. Le réel, c'est la pauvreté de Dieu qui ne s'atteint lui-même qu'en se donnant dans la communion trinitaire. Et Noël, c'est cela : un monde nouveau, une humanité nouvelle, un Dieu tout neuf, une histoire qui commence, dont l'unité se fait jour en celui qui est capable de l'unifier en un seul dessein, en la pénétrant du même souffle de l’éternel amour.

Il est nécessaire que nous quittions le monde des mythes, il ne s'agit pas d’imaginer, il ne s’agit pas de s'émouvoir d'une manière sentimentale et artificielle. Il importait, il est essentiel de situer Jésus-Christ dans l'activité humaine la plus brûlante. Et il faut savoir justement que la réponse qu'il est, c'est une réponse à une question qui se pose à nous d'une manière tangente et quotidienne. Comment les milliards que nous sommes, les milliards derrière nous, les milliards devant nous, les milliards à côté de nous, comment est-ce que nous formons une unité, comment sommes-nous une seule histoire, comment pouvons-nous nous aimer sans grimaces et sans mensonges ? Eh bien, la seule réponse, c’est que justement il y a au cœur de notre histoire, le cœur de Dieu, qui bat, dans cette humanité sacrement, dans cette humanité essentiellement dépouillée de soi, qui est l'humanité de Jésus-Christ.

Et c’'est à travers ce cœur de Dieu qui est présent à chacun de nous, qui est intérieur à chacun de nous, que nous pouvons nous rejoindre, nous reconnaître et nous aimer.

Il n'y a vraiment une seule histoire et nous en avons l'assurance parce que Jésus-Christ est avec nous dès l'origine et jusqu'à la fin de l'histoire, car c'est lui qui étant l’Homme, contient tous les hommes, comme celui que nous allons rencontrer tout à l'heure, et que nous voulons écouter maintenant, chacun au plus intime de nous, pour apprendre à travers lui, à devenir vraiment universels... Pour être présents ce soir à toutes les douleurs, à toutes les souffrances, à toutes les famines, à toutes les détresses, à toutes les solitudes, à toutes les infamies, à toutes les misères morales, à tous les crimes et aussi heureusement à toutes les enfances, à toutes les joies, à toutes les espérances, à toutes les tendresses, à toutes les Résurrections... Alors nous commencerons à renaître et à revivre, et c'est ce qu'il faut.

Il ne s'agit pas, il ne s’agit pas d'arrêter l'histoire, il ne s'agit pas de regarder dans le passé... Jésus-Christ n'est pas dans le passé. Jésus-Christ est aujourd'hui et à jamais. Jésus-Christ est au-dedans comme le cœur de notre cœur, et c'est à travers lui que nous pouvons embrasser toute l'humanité et nous considérer les uns les autres comme les membres d'un seul corps animé par un seul souffle, porté par un seul amour, du moins c'est ce qui devrait être. C'est que nous demanderons, c’est ce ce que nous demanderons à Dieu : que commence à s'ébaucher dans nos cœurs, afin que Jésus-Christ, cette nuit, ne trouve pas la porte fermée et que, aussi médiocres que nous sommes effectivement, aussi limités, jaillisse cette flamme comme une réponse :

Seigneur vous venez, c'est vrai ! Seigneur, vous êtes là ! Seigneur me voici, je vous attendais. Je ne savais qui vous étiez, mais maintenant, je reconnais votre visage. Seigneur, prenez-nous ! Seigneur, entraînez-nous ! Seigneur, faites que tous ensemble, nous devenions une humanité enfin humaine, et que sans bruit, dans la vérité, dans l'authenticité de chacune de nos journées, nous apportions à tous nos frères humains, la lumière adorable de votre visage, Seigneur, ce visage imprimé dans nos cœurs qui est le visage que nous attendions, le visage après lequel soupirait toute la terre, le visage de l'éternel Amour.

Le 27 janvier 1974 au Cénacle de Genève.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Je me suis demandé au cours de cette semaine oecuménique : au fond, sommes-nous chrétiens ? Avons-nous le même Dieu ? Parlons-nous du même Christ ? Avons-nous la même conception de l'homme ? Et il me semblait que, il y a dans l’œcuménisme beaucoup d'incidents de frontières. On se pose la question, en particulier, de l'intercommunion, mais sommes-nous d'accord sur le fond du problème ? Sommes-nous d'accord sur Dieu ? Sommes-nous d'accord sur l'homme ? Avons-nous pris conscience que le Christ nous a révélé l'homme en nous révélant Dieu dans les profondeurs de la Très Sainte Trinité ? Est-ce que nous sommes d'accord sur cette vision de Dieu comme d'une liberté infinie en raison d'une désappropriation éternelle ? Est-ce que nous avons pénétré dans ces régions du silence où l'homme se trouve, précisément, quand il cesse de s'écouter, où l'homme se rencontre quand il cesse de se regarder ?

Et c’est donc, c'est au cœur de cette démission que l'union pourra s'accomplir, non pas en discutant sur des compromis possibles, mais en nous plongeant au centre et en retrouvant, ou en découvrant ce visage de Dieu imprimé dans nos cœurs, ce visage de l'éternelle pauvreté qui ravissait le coeur de saint François et qui l'a entraîné sur toutes les routes de la terre pour proclamer ce message de la pauvreté divine.

Il est sûr que si le Christianisme était envisagé comme cette immense source de liberté ; comme de la solution même du problème de l'homme et la révélation de ce problème puisqu’on ne peut pas le poser, finalement, quand on n'a pas entrevu l'humilité de Dieu, si nous étions d'accord là-dessus, nous serions tous dans l'état de Jésus au lavement des pieds et notre profession ecclésiale, notre affirmation de l'Eglise serait, précisément, la présentation de ce visage d'amour, non pas dans les mots, mais dans la démission de nous-mêmes.

C'est par notre pauvreté selon l'esprit, c'est-à-dire par cette assimilation de la vie trinitaire au plus intime de nous-même, que nous rendrons témoignage à l'Evangile et non pas par des discours sur l'unité.

Il est certain que, on a abusé immensément des discours. Et que l’on n'a pas suffisamment souligné la dimension mystique de toute vie spirituelle. Mystique c'est-à-dire, fondée sur un mariage d'amour ; mystique c'est-à-dire, affirmée par une transformation de soi, par une libération de soi. Comment défendre des croyances, si ces croyances sont simplement un tissu de notions qui ne deviennent pas un événement dans la vie ?

Si Dieu est la suprême réalité, il faut qu'il soit un événement de la vie. Si Dieu est la suprême réalité, il faut et que la vie en soit transformée. C'est dans la mesure de cette transformation que sa Présencedevient irrécusable. On ne peut pas refuser Dieu, on ne peut pas nier Dieu s'il est un événement de la vie, s'il éclate au coeur même de l'expérience humaine.

Nous manquons terriblement de cette dimension mystique. Et cela se comprend d’une certaine manière par le fait que la religion a d'abord été, comme je l’ai dit si souvent, un phénomène collectif, c'est-à-dire une manifestation de la vie du groupe et il n'y a rien à redire à cette situation. Elle était inévitable.

La vie humaine est difficile, et ce que l'homme a toujours redouté ; témoin la police qui est un des éléments indispensables à la vie de toute cité. Ce que l'homme a toujours redouté parce qu'il n'avait pas la solution de ce problème, c'est sa propre liberté, c'est ce pouvoir d'initiative qui peut, tout d’un coup surgir comme un élément d'anarchie.

Prenez, si vous le voulez, cet exemple très connu : le procès de Socrate en 399 avant Jésus-Christ. Ce procès de Socrate, c'est quoi ? Socrate n'observe pas les lois de la Cité, Socrate obéit justement à un démon intérieur, à une divinité, si vous voulez, intérieure. Socrate n'honore pas les dieux de la Cité, c'est du moins l'accusation que l’on porte contre lui, et la Cité se sent menacée par celui qui n'honore pas ses dieux, car ses dieux pourraient l'abandonner, ses dieux pourraient se venger contre la Cité qui ne les honore pas. Le citoyen donc qui n'honore pas les dieux de la Cité met en danger la Cité et, pour protéger la Cité, il faut supprimer ce citoyen anarchique, ou anarchiste, qui fait obstacle à l'unité de la Cité, qui introduit justement cet élément imprévisible qui est l'initiative d'une liberté dont on ne sait jamais ce qu'elle fera.

Et on peut bien penser que les hommes, dès qu'ils ont vécu une vie de groupe, dès que ils se sont sentis solidaires les uns des autres au point de ne pouvoir subsister les uns sans les autres, ils ont perçu ce danger bien avant de pouvoir définir la liberté et d’en avoir une idée claire. Puisque nous-mêmes nous n’avons pas une idée claire. On comprend bien la difficulté pour eux, la difficulté qu’aurait été de définir cette liberté mais ils la sentaient avant tout comme un pouvoir anarchique, comme une initiative qui pourrait tout compromettre en livrant la biologie collective finalement à la mort. Et cela était d'autant plus redoutable que, en effet, l'humanité primitive était dépourvue d'instruments techniques, qu'ils avaient à faire face à une nature non encore conquise, à une nature sauvage qui mettait constamment en péril son existence.

Alors, que la religion ait pris cette forme, rien n'est plus naturel et disons-le rien n'est plus légitime : il fallait subsister. Et nous savons bien que, il y a toujours eu collusion, il y a toujours eu une espèce de symbiose, de communauté de vie entre le groupe et la religion, disons en termes modernes, entre l'Etat et l'Eglise.

Nous voyons cela avec éclat lorsque, dans l'Empire romain, les chrétiens sont livrés au pouvoir des empereurs païen. Nous l’appelons tel, quoiqu'ils fussent religieux ils avaient leur religion et précisément c’est au nom de cette religion qu’ils persécutaient le christianisme. Parce que, pour eux, la religion des dieux, la religion de Jupiter Capitolin, la religion de l'Empereur, la religion de Rome enfin, c'était l'appui indispensable à la solidité de l'Etat : il fallait grouper toutes ces populations d'origines très diverses qui n'avaient aucune tradition commune. Il fallait les grouper dans une religion d'ensemble qui fût l'affirmation même de l'unité de l'Empire.

Les chrétiens apparaissaient comme des dissidents qui introduisaient un coin dans cet édifice et qui le conduisaient à sa ruine.

Quand l'Empire est devenu chrétien, le même jeu était joué en sens contraire : les empereurs chrétiens ont persécuté le paganisme, ils l'ont interdit formellement jusque dans la vie privée, en vertu même, du même principe que l'Etat avait besoin de cet appui qui était la religion qui se trouvait être maintenant la religion chrétienne. Il fallait donc la protéger et empêcher les dissidences, et empêcher en particulier la survivance du paganisme qui apparaissait maintenant anachronique.

Et nous ne sommes pas encore guéris de cette alliance qui était inévitable, nécessaire, disons dans la même mesure légitime, avec ce caractère évident que une telle alliance ne comportait pas un élément mystique. Un Etat qui confesse la divinité, que ce soit la Suisse avec sa constitution qui commence par l'évocation du tout-puissant, un Etat qui reconnaît Dieu ne peut le reconnaître finalement que comme une puissance dont elle attend la protection. Il ne s'agit pas d’un rapport nuptial, d'un mariage d'amour, mais d'une soumission respectueuse à une puissance dont on attend la protection.

Si bien que la religion a pu devenir une manière de bienséance, une manière de politique, une manière disons de police, au sens que l'on donnait à ce mot au 17ème siècle, c'est-à-dire un instrument de la civilisation. Et nous savons bien que, un Maurras par exemple, voyait précisément dans l'Eglise, un ferment de culture, de culture gréco-romaine, un remède, comme il disait, à l'anarchie de la Bible. Il voyait donc, dans l'Eglise, avant tout une structure qui garantissait la survivance de la civilisation gréco-romaine.

Pour se déprendre de cette religion équivoque, dont il ne faut pas médire encore une fois, ce n'est pas moi qui donnerai le coup de pioche à la tradition dans un village où tout le monde va à la messe, sous prétexte que, ils y vont mon Dieu, en troupe et que ils y vont sans conviction ! Ils y vont parce que tout le monde y va, parce que, on serait montré du doigt si on n'y allait pas ! Mon Dieu, ces contraintes sociales peuvent avoir leur bon côté. Comme la plupart des hommes sont des moutons, autant qu'ils aillent dans le sens d'une ascension plutôt que dans le sens d'une dégradation. Ils peuvent être protégés par ces structures.

Mais enfin, on sait très bien que, elles ne résistent pas finalement à des apports étrangers, elles ne résistent pas à l'exil et il faut prendre le tournant. Et le tournant, justement aujourd'hui plus que jamais s'impose. Il faut retrouver une religion qui soit au coeur de l'humanité, qui saisisse à fond le problème de l'homme, qui le révèle à lui-même, qui lui apporte une solution unique et incomparable en montrant Dieu comme nous voyons ce matin, tout engagé dans notre vie et nous ajouterons, jusqu'à la mort de la croix.

Le Christ nous a apporté cette Bonne Nouvelle, justement, que nous n'étions plus des sujets de Dieu, mais que nous étions ses fils, que nous étions ses amis, que ce qu'il voulait, c'est contracter avec nous un mariage d'amour, qu'il se remettait entre nos mains, que son règne ne peut s'accomplir que par nous, que l'Incarnation se poursuivait dans nos vies et que chacun de nous était responsable, finalement, de cette vie divine qui ne peut devenir un événement de l'histoire humaine qu'à travers nous.

Et c'est évidemment de ce point de vue que, il faut envisager le Credo : toutes les affirmations de l'Eglise chrétienne, toutes ces affirmations condensées dans le Credo ne peuvent avoir un sens que si elles s'immergent, si elles sont enracinées au coeur de la Trinité, si nous retrouvons cet itinéraire de notre libération.

Tant que nous ne comprenons pas que le dogme, qui n'est pas autre chose que la proclamation, sous l'inspiration ou du moins sous l'assistance de l'Esprit saint, de la tradition apostolique, si nous ne comprenons pas un dogme dans le sens de la libération, c'est que nous ne l'avons pas compris du tout !

Alors laissons-le reposer jusqu'à ce que nous entrevoyions, précisément, que, il ne fait que développer cette perspective centrale, que, il n'est que le rayonnement de cette affirmation initiale qui est que Dieu est liberté, qu’il nous appelle à la liberté et que la vocation de toute créature, c'est de lui ressembler et, au lieu de subir son existence, d'en faire une offrande et un don.

Le mot dogme est devenu une sorte d'injure, enfin quand on veut dire qu'un être est buté, on dit qu'il est dogmatique et c'est tout à fait à tort, parce que, justement, le dogme ne peut se comprendre que s'il est un ferment de vie. Il ne peut se comprendre que dans un horizon mystique.

Je vous rappelle ces distinctions que vous connaissez bien entre une connaissance instinctive, charnelle et subjective, qui est celle à laquelle nous cédons le plus souvent, obéissant aux impératifs de notre inconscient, aux impulsions venues de ces zones ténébreuses ; la plupart du temps, nos jugements sont des jugements passionnels, éminemment subjectifs, qui ne font que traduire notre emprisonnement, c'est-à-dire notre prise de possession par ce moi, ce moi que nous n'avons pas choisi, ce moi qui nous boucle sur nous-même et qui dresse entre nous et les autres, et entre nous-même et nous-même, un mur infranchissable de séparation. Cette connaissance instinctive court les rues ; c'est elle qui alimente à peu près tous les discours.

Il y en a un autre, nous avons dit le discours scientifique qui, dans son ordre est pur et admirable, le discours scientifique qui, justement, a compris que, il fallait s'élever au-dessus de l'univers passionnel, mais en faisant abstraction de toute obsession, de toute option personnelle. Car les options personnelles, d’abord elles varient en nous, elles varient en chacun, elles varient au cours d'une même vie. Et les options passionnelles coïncidant avec un engagement qui peut croître ou décroître, ces options personnelles ne pourront jamais se mettre d'accord spontanément et universellement. Si on veut aboutir à un langage commun, il faut se réduire à l'objet, n'envisager que l'objet, c'est-à-dire une connaissance qui, à base de calculs et d'instruments, calculs qui sont les mêmes partout, instruments qui sont les mêmes partout donnent lieu aux mêmes recherches, ou à des recherches identiques, et des conclusions identiques, à supposer les compétences égales.

On a réussi cela, qui est une chose magnifique : un langage universel, mais qui n'est valable qu'à condition que chaque savant reste, laisse ses options personnelles à la porte de son laboratoire. Mais, avec cette condition qui est la condition même du succès de la science et ces réussites sont bénéfiques, aucun problème humain n'est résolu parce que le problème humain en tant que tel, celui qui décide de notre attitude au coeur de la vie, soit dans nos rapports avec nous-même, soit dans nos rapports avec les autres, les problèmes humains ne peuvent pas être résolus par cette science objective qui s'est méthodologiquement proposée, précisément, d'écarter toute option personnelle pour éviter les conflits et pour aboutir à une vue commune.

Mais au-delà, eh bien justement, la connaissance des connaissances, la connaissance essentielle, celle qui mord sur la vie et qui décide du sens de la vie, qui est une connaissance interpersonnelle. Celle que vous avez avec vos parents, avec vos enfants, avec vos maris, avec vos épouses. Cette connaissance où chacun, plus ou moins, s'approche de l'intimité de l'autre, cette connaissance par intériorité, cette connaissance qui n'est possible qu'en vertu d'un engagement et qui est d'autant plus profonde que cet engagement est plus total.

Et, il va de soi que, dans la connaissance de Dieu, nous sommes, éminemment, dans une connaissance interpersonnelle, d'autant plus que nous ne devenons des personnes qu'à travers lui. C'est lui seul qui nous fait devenir source et origine. Si nous pouvons décoller de notre moi préfabriqué, c'est dans la mesure où nous devenons un regard vers lui, c'est dans la mesure où notre moi possessif devient un moi oblatif.

C'est donc lui qui nous personnalise. Il est donc clair que nos rapports avec lui sont essentiellement des rapports interpersonnels qui sont d'autant plus profonds que notre engagement est plus radical : plus nous nous engageons, plus nous connaissons.

Alors, justement, c’est ça qu’il faut remarquer, c’est que, surtout en Occident, on a terriblement abusé des discours. Non pas que le discours soit mauvais en lui-même, mais justement un discours sur Dieu, comme un discours sur l'homme, en tant que tel, n'est valable que si il est porté par un engagement. Sinon, il reste à fleur de peau et il n'évoque aucun problème authentique, ni ne peut apporter aucune solution valable.

J'ai souvent l'impression en théologie, soit à Fribourg, soit à Rome, souvent cette impression qu'on était dans les discours. Sans doute le surnaturel était sous-entendu, mais il l'était tellement que on finissait peut-être par ne plus penser. On pouvait parler du Christ, on pouvait parler de la Trinité Sainte, on pouvait parler des anges, mais en les tirant des syllogismes à perte de vue, qui transformaient finalement toute la réalité divine en une matière d'examen ! On pouvait faire un doctorat en théologie, au fond sans engagement. Je ne dis pas que ceci fût fait de propos délibéré, bien entendu, mais il y a une confiance beaucoup trop grande dans la puissance même de l'armature logique, sans penser que pour que le raisonnement soit valable, il fallait qu'il fût porté constamment par une union toujours plus profonde avec Dieu.

C'est à cette condition que le dogme apparaît immédiatement comme une Eucharistie de lumière et de vérité. Rien n'est plus passionnant par exemple que d'étudier la Christologie des premiers siècles chrétiens, rien n'est plus éblouissant par exemple que " l'homoousios " de Nicée, le " consubstantiel" de Nicée. C'est, c’est quelque chose de prodigieux ça éclaire immensément l'Evangile parce que, justement, le " consubstantiel " nous fait échapper à l'idée d'une génération en Dieu, comme si au coeur de Dieu, il y avait un être nouveau qui naquît, ce que l'Islam a toujours récusé en disant :
" Dieu n'engendre pas et n'est pas engendré " parce qu’il a compris la Trinité comme la surrection, le surgissement d'un être qui n'existait pas, le Père d'abord, existant pour lui-même, et le Fils surgissant, naissant du Père, alors que le " consubstantiel " veut dire précisément que, il ne s'agit pas en Dieu d'autre chose que ce concert de relations, de relations qui dynamisent la vie divine, et la fait éclater dans une hymne éternelle d'amour.

Nous avons vu ce matin, justement, que le moi, le moi, ce moi qui est le centre de gravité de tout l'être spirituel, que le moi en Dieu est cette relation pure qui est totale désappropriation. Et c'est ce que veut dire le " consubstantiel " : la vie divine circule totalement d'une personne à l'autre sans être jamais possédée par aucune puisque, elle ne traverse chacune, ou chacune ne subsiste en elle que en la communiquant.

C'est le modèle parfait, n'est-ce pas, d'une charité absolue qui est tout Dieu, d'un amour sans reste, d'un amour qui n'est qu'amour. Et c'est dans cette perspective qu'il s'agit de comprendre toute la dogmatique qui, vue sous son aspect mystique, est une nourriture essentielle de la vie spirituelle. Et je voudrais l'illustrer, si vous le voulez, en prenant deux ou trois thèmes. Et en commençant par le plus ingrat qui est l'Enfer.

L’Enfer qui a joué un si grand rôle dans l'iconographie chrétienne avec toutes ses diableries, l'Enfer, qu'est-ce que ça veut dire ? Comment nous situer, nous, hommes d'aujourd'hui, nous qui sommes passionnés de liberté, nous qui ne pouvons aborder le problème de Dieu que comme un problème de libération, ce qu'ont fait d'ailleurs tous les grands mystiques de tous les temps, comment nous situer par rapport à cette vérité qui paraît si anachronique, de l'Enfer ?          

Il est clair que il faut immédiatement chercher dans cette affirmation de l'Enfer qui est d’ailleurs dans l'Evangile, il faut immédiatement chercher dans cette affirmation son enracinement dans notre libération. En effet, l'Enfer signifie d'abord une responsabilité infinie et cette responsabilité infinie, elle jaillit, elle résulte immédiatement de la prise de conscience de l'infini dans l'homme. Si il y a un infini dans l’homme, et c'est ce qui constitue l'homme dans sa spécificité., si il y a un infini dans l’homme, il faut que les décisions de l'homme aient elles-mêmes un retentissement infini. Si vous enlevez cette responsabilité, il n'y a plus rien ! Il n’y a plus rien ! Le jeu n'est plus réel. La dignité de l'homme ne signifie plus rien, car l'homme, justement, est un créateur. Dieu a créé des créateurs, comme disait Bergson : Dieu a créé des créateurs qui ont à se créer eux-mêmes en recréant avec eux-mêmes tout l'univers.

Dieu ne peut pas créer tout seul puisque, il n'a pas voulu un monde de robots, mais un monde de liberté. Il a donc remis à chaque créature son destin dans la mesure où elle était capable de connaître et d'aimer. Il lui a remis son destin et c'est à elle de se prononcer. Et cette décision qu'elle prend est sérieuse, elle est valable, elle mord sur l'être, elle mord sur l'univers, elle mord sur Dieu qui en peut mourir parce que, justement, l'engagement de Dieu va jusqu'à la mort de la croix puisque son amour ne peut s'affirmer que en allant jusqu'au bout de lui-même.

L'amour est désarmé. Il est sans défense contre les refus d'amour. Il ne peut persévérer dans son être qu'en allant jusqu'au bout, ce qui s'accomplit dans l'histoire humaine de notre Seigneur par la mort sur la Croix. Donc, vous ne pouvez pas prendre au sérieux la dignité humaine, vous ne pouvez pas percevoir l'infini dans l'homme, sans percevoir la responsabilité infinie de l'homme.

Cette responsabilité, elle peut, chez un être chargé de crimes, elle peut prendre l'aspect de la terreur quand il en prend conscience et qu'il voit combien il a galvaudé sa dignité, combien il a refusé de s'assumer et d'assumer les autres. Il peut être saisi d'un mouvement de terreur, se sentir perdu et voué à l'Enfer, dans le sens le plus extérieur, voué à l’Enfer où il sera puni et châtié par une puissance à laquelle il n'échappera pas, ce qu'un grand théologien protestant avait traduit dans ces mots admirables : " Une absence irrémissible de Dieu dans une irrémissible relation à Dieu. " L'homme a une relation à Dieu. Dieu est la vie de sa vie. S'il récuse Dieu, il se jette hors de la vie, il est hors du circuit et cet être auquel il avait à s'intégrer va passer sur lui comme un rouleau compresseur parce que, justement, il est en dehors de l'ordre essentiel, parce que, il s'est mis au ban de l'amour !

Il peut éprouver cette terreur comme un premier pas vers une crise de conscience de son immense responsabilité qui est un aspect de son immense dignité. Car c'est la même chose : si vous êtes un créateur, ça doit se voir, si vous êtes un créateur, c'est que votre action compte... infiniment et que votre décision est prise au sérieux et qu'elle décide de votre destin. Donc, si je suis mal engagé et si j'en prends conscience, je peux passer par un moment de terreur et avoir le sentiment de la damnation comme le brigand dont je vous raconte l'histoire qui a trouvé sur la neige ce papier du perpétuel Secours et qui s'est engagé dans la neuvaine à Notre-Dame du Perpétuel Secours jusqu'à neuf fois de suite et qui, ayant commencé dans la terreur, a abouti au pur amour.

Et c’est là, justement, que nous voyons que le dogme qui est, comme disait Pinard de la Boullaye, une " direction de pensée " - ce mot est admirable – une direction de pensée qui peut croître sans cesse, sans cesse, sans cesse jusqu'à ce qu'on arrive au centre qui est la Trinité divine. Chaque dogme est un rayon finalement de cette confidence essentielle qui est !a Révélation de la Trinité divine.

Alors, évidemment, ce premier mouvement de crainte qui est de nouveau affirmé dans l’Evangile, ce premier mouvement de crainte peut-être une expérience valable et décisive, mais qui peut et qui normalement doit se poursuivre en s'intériorisant à mesure, justement, que la vision du bien s'intériorise, la vision du mal le fait aussi et la vision de la sanction suit du même pas.

Ce brigand qui est effrayé et qui tremble à l'idée de sa damnation inévitable verra s'ouvrir peu à peu les portes du repentir. Il entrera dans une contrition qui, basée d'abord sur la crainte, se basera finalement sur l'amour. Il comprendra, il découvrira que le bien est Quelqu'un à aimer, que ce n'est pas d'abord une règle qui s'impose du dehors, un commandement auquel il doit se soumettre, nais que c'est avant tout une vie qui s'est remise entre ses mains.

Et, de plus en plus, il va découvrir que ce n'est pas Dieu qui le mettait en Enfer : c'est lui qui mettait Dieu en Enfer. Il va découvrir que ses fautes ont blessé un amour fragile et sans défense. Alors, il oubliera son sort, il oubliera que ses responsabilités pourraient retomber sur sa tête et il va se jeter dans ces abîmes d'amour et il voudra délivrer Dieu de lui-même, il voudra le délivrer de cet enfer auquel nous condamnons Dieu dans la mesure où nous refusons de l'aimer. Mais lui ne refusera jamais d'aimer, jamais ! Il aimera toujours car l'existence même, l’existence même, toute existence est liée à son amour, est le fruit de son amour et en appelle à son amour. S'il y a un seul être qui se perd, Dieu sera éternellement crucifié ! Il est impossible qu'il en soit autrement puisque Dieu est amour, rien qu'amour et que, il a appelé la création à devenir amour au niveau même de son coeur dans cette relation nuptiale qu'il veut contracter avec nous.    

Alors, vous voyez que la perspective de ce dogme ne cesse de se modifier selon les lois de l'analogie en allant d'un niveau inférieur à un niveau supérieur et, en passant de l'extérieur à l'intérieur ou, comme dit Augustin, du dehors au dedans, il vient un moment, justement, où le sens de la responsabilité ne traduit plus la crainte de manquer son propre destin, mais la crainte que Dieu échoue, que Dieu échoue, que son amour soit stérile, qu'il ait été dépensé en vain.

Alors, à ce moment-là, le brigand lui-même, le brigand que nous sommes tous d'ailleurs, virtuellement, le brigand sent qu'il est appelé à être la Providence de Dieu et, comme dit Graham Greene dans La Puissance et la Gloire, il découvre que, aimer Dieu, c'est vouloir le protéger contre nous-même.

Alors, il ne s'agit pas, de but en blanc, de dire : « l'Enfer, c'est absurde, c'est ridicule ! » Il s'agit de voir que, il y a là une donnée éminemment spirituelle qui a une dimension mystique et qu'il faut partir toujours de cette expérience essentielle qui est celle de la dignité humaine. Je ne peux pas croire, je ne peux pas vivre la dignité humaine sans reconnaître son pouvoir de décision infinie et donc la responsabilité infinie dont cette dignité est investie.

Ce n'est qu'une indication, mais qui montre bien que la dogmatique chrétienne est immensément éclairée, qu'elle a son foyer au coeur de la Trinité divine qui est la libération dans sa source, puisque c'est la révélation de la liberté de Dieu à l'égard de son être propre : Dieu ne subit pas son être. Il le vit en se donnant.

Nous pouvons envisager un autre aspect du dogme, si vous le voulez, qui est celui de l'Immaculée Conception.

Vous trouvez dans les Evangiles le récit de la maternité virginale, de la conception virginale de Jésus : c'est en Matthieu, c'est en Luc, comme vous le savez, et ces récits sont d'ailleurs transparents, ils sont d'une étonnante délicatesse, mais ils sont formels. Jésus est né d'une vierge.

Cette affirmation, telle quelle, évidemment, pose quantité de problèmes ... Qu'est-ce que cela veut dire ? Et pourquoi est-ce que ça a la moindre importance ? Est-ce que Jésus n'aurait pas pu naître comme tout le monde ? Est-ce que c’aurait été comme un blâme jeté sur sa naissance, qu'il fût né d'une union normale entre un homme et une femme ?

L'Immaculée Conception, c'est l'aspect intérieur de la conception virginale : c'est dire, mais la Vierge a enfanté, elle a enfanté comment ? Mais du fond de sa liberté, elle a enfanté du fond de sa libération ! Justement, elle n'est pas, elle n'a pas été un chaînon dans la vie de l'espèce. Elle a été une source et une origine parce que nous sommes ici au commencement de l'humanité nouvelle, nous sommes en face du second Adam, nous sommes là, à cette reprise de la création qui a capoté dans la chute où, justement, la première pensée a été infidèle à sa vocation et où l'univers, au lieu d'être axé sur l'Esprit, est resté ce qu'il était, livré aux déterminismes. Nous sommes à un recommencement, à une récapitulation de la création qui va jaillir, justement, comme l'événement même de l'Esprit. Le second Adam va naître de la seconde Eve, et la seconde Eve va enfanter de l'Esprit, toute sa biologie sera mise en mouvement par sa contemplation.

On a décelé des cas de parthénogenèse, on a fait des expériences de parthénogenèse dans le règne animal avec un succès considérable. Pour le peu qu'on a essayé, on peut envisager une fécondation sans le concours de l'homme, ou du mâle. Mais ça n'a rien à voir avec la conception virginale qui est un événement éminemment spirituel qui suppose que la Vierge a été, dès le premier instant de son existence, libérée d'elle-même et orientée vers le Sauveur qu'on attendait sans qu'elle sût d'ailleurs qu'elle en dût être la mère. II y avait en elle cette aspiration immense qui concernait tout son être et qui le personnalisait comme une relation au Christ.

C'est donc de cette contemplation où elle est radicalement libérée d'elle-même, par sa relation à Jésus, que va jaillir sa maternité. C'est quand tout son esprit, quand tout son être aura été pénétré de cette lumière du Sauveur à venir que sa maternité se déclenchera, si j’ose dire, et que sa biologie se mettra au service et deviendra le berceau du Verbe fait chair.

Donc, il est clair que l'Immaculée Conception veut, précisément, nous arracher à la contemplation de la conception virginale comme d'un mystère physique qui resterait là, insoluble, incompréhensible. Il s'agit là de l'avènement de l'Esprit, il s'agit là d'un événement où s'atteste, précisément, la vocation essentielle de l'homme qui est de se libérer de soi, qui est, comme dit notre Seigneur à Nicodème, de naître de nouveau. Eh bien, la nouvelle naissance commence dans l'Immaculée Conception, dans cette sanctification initiale de la Vierge toute ordonnée à son fils et qui, au moment voulu, dans le Oui de l'Annonciation, s'offrira tout entière comme le berceau du Verbe incarné.

Donc, nous retrouvons, là encore, et c’est la seule manière de le pouvoir considérer nous retrouvons toujours les mêmes coordonnées, nous retrouvons toujours la même inspiration : il s'agit de l'Esprit, de la vie selon l'Esprit qui est, nous l'avons vu, la capacité de ne pas subir son être, mais de le choisir, de se choisir en se donnant puisqu'il n'y a pas d'autre moyen d'émerger de soi que de faire de soi tout entier une offrande d'amour.

Nous pouvons, si vous le voulez, envisager aussi dans cette perspective l'Eucharistie.

L'Eucharistie, c'est tout un univers. Mais nous pouvons d'emblée voir dans l'Eucharistie et cela m’arrive, souvent, de penser que c'est tout le cosmos, tout le cosmos, tout l'univers qui est transfiguré dans un raccourci prodigieux où, justement, c’est ce qu'il y a de plus matériel dans l'univers qui est épousé par Dieu et transformé par lui jusqu'à devenir le véhicule de sa Présence réelle.

Nous avons dit, justement, que le sens de la création, c'était cela : la création est appelée à porter Dieu, à fleurir en Dieu, à devenir comme Dieu, à entrer dans ce dialogue nuptial où tout est liberté dans notre libération. Mais il va de soi que cette vocation ne concerne pas seulement l'être humain. C'est là que le jugement de l'épreuve originelle révèle toute son immensité, c’est qu’il s'agit de toute la nature, il s’agit de toute l'univers, de tout l’univers, de toute la vie animale, végétale et minérale.

L'épreuve originelle qui s'accomplit d'ailleurs en chacun de nous. Chacun de nous a passé par cette épreuve originelle qui est de choisir, de se choisir, et, en se choisissant, de choisir son univers. Cette épreuve concerne donc toute la création : ce qui, je le suggérai déjà ce matin, ce qui est déjà vérifiable à l'échelle de la science quand la science est vécue, vécue par le savant comme une recherche de vérité, c'est-à-dire comme la recherche d'une Présence dans l'univers, quand la science est vécue avec cette passion comme on le voit dans Einstein ou chez Jean Rostand ...

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L'univers est traité comme un être vivant, perçu comme une présence ou comme une personne. Et devant lui, comme le dit Einstein, on est frappé d’étonnement et de respect.

Pourquoi d'étonnement et de respect sinon parce qu'à travers l'univers, on sent l'immense respiration de la Présence divine : tout devient sacré parce que partout on retrouve la trace de Dieu.

La vocation de l'univers, c'est une vocation de liberté, mais qui ne peut se réaliser bien sûr pleinement et consciemment qu'à travers les créatures douées d'intelligence, d’intelligence et qui ont la possibilité et la vocation de se créer en se choisissant elles-mêmes.

Si l'Eucharistie jette une immense lumière dans cette vocation cosmique, dans cette vocation de l'homme par rapport à l'univers, c'est que, justement, ce raccourci formidable, la matière est promue, d'un seul coup, à devenir le signe et le sacrement qui nous communique, réellement, la Présence du Seigneur.

C'est donc, comme en raccourci, toute l'histoire de l'univers, toute, tout l'accomplissement de sa vocation ultime, celle de sa transfiguration dans la lumière de Dieu et il m'arrive souvent, en regardant l'Hostie consacrée, de me dire : mais jamais, jamais la matière, ce que nous appelons la matière, ne se trouve aussi profondément glorifiée ! Elle atteint à un état de telle pureté que par l’Eucharistie. C'est comme l'image du corps glorifié, du corps unifié, du corps qui ne signifie plus que, finalement, dans son unité que la Présence infinie qui le pénètre et qui est sa vie.

La matière, on ne sait pas ce qu'elle est. Personne aujourd'hui ne la peut définir. On voit partout des structures, c'est-à-dire finalement, certaines répartitions de l’énergie, certains niveaux d'énergie, certaines dispositions de nœuds d'énergie, c'est tout ce qu'on peut dire de la matière !

Et le matérialisme, comme je l’ai dis souvent, consiste non pas dans l'univers visible et tous les phénomènes qui y surgissent, mais le matérialisme, c'est une attitude de l'esprit, de l’esprit qui s'asservit aux éléments du monde, de l’esprit qui s'enferme dans son refus, de l’esprit qui se cadenasse dans ce moi propriétaire qui est totalement incapable de communication avec soi, avec l'humanité, avec l'univers.

Ce n'est pas le monde visible qu'il faut attaquer, qu'il faut sous-estimer puisque le monde visible est transparent à un univers invisible. Toutes les musiques du monde rendent témoignage, précisément, à cette Présence dans l'univers. Tous les arts du monde, depuis que l'homme dans les cavernes a épousé le mouvement de la vie animale, tous les arts du monde, quand ils sont spontanés, sincères, quand ils ne sont pas un pur exhibitionnisme, tous les arts du monde rendent témoignage à cette Présence. Et la voir affleurer, à même les phénomènes visibles, met l'Eucharistie au centre, comme l'ostensoir, bien sûr, l’ostensoir, et l’ostensoir immense de cette Présence qui veut envahir toute la création afin que toute la création respire en Dieu.

Cette manière d'envisager la matière avec cette, ductilité, avec cette souplesse, avec cette transparence et cette intériorité est quelque chose de magnifique qui nous donne une intelligence toujours plus profonde de la recherche humaine : pourquoi cette immense procession de chercheurs à travers toute l'histoire, sinon parce que il y a dans l'univers un immense appel à se réaliser en Dieu ?

Il me paraît donc certain que la dogmatique entendue avec sa dimension mystique - et elle ne peut s'entendre autrement - ne peut que nourrir la vie spirituelle de la seule nourriture qui lui soit vraiment assimilable.

La Trinité, mais c'est un puits sans fond ! C'est un abîme de lumière et d'amour que nous pourrons éternellement découvrir sans jamais en atteindre le fond. Et comme tous les dogmes sont comme les rayons de cette confidence, les rayons de cette réalité suprême, tous les dogmes nous ramènent finalement à cette liberté infinie qui est fondée sur la communication que Dieu fait de lui-même, puisque il n'a pas d'autre manière d'avoir prise sur son être que de le communiquer.

Il faut être donc extrêmement sobre lorsqu'on apprécie les énoncés dogmatiques, ou les articles du Credo. Il faut être extrêmement sobre. Il ne s'agit jamais de les déprécier. Si vous ne les comprenez pas, si nous ne les comprenons pas, laissons-les donc reposer. Nous ne sommes pas obligés de tout comprendre à la fois. Il suffit que notre direction fondamentale aille vers notre libération en s'appuyant sur la liberté infinie qui est Dieu. Ce que nous n'avons pas assimilé, ce que nous ne sommes pas en état de comprendre, nous le comprendrons un jour d'autant mieux, je veux dire nous en ferons notre nourriture, d'autant plus aisément que nous, nous serons libérés davantage.

Il faut donc éviter les discours, ces discours qui tournent au bavardage, ces discours où chacun prétend dire son idée qu'il se fait du Credo, avant de s'agenouiller, avant de recevoir cette Eucharistie de lumière et d'amour qui est la Révélation Comme si, justement, le discours pouvait avoir prise sur Dieu alors que, Il n'a pas cours dans nos relations interpersonnelles ! Nous ne pouvons connaître les autres que dans un engagement à leur égard, comment pourrions-nous connaître Dieu sans nous, nous engager envers lui ?

C'est pourquoi je demeure convaincu que la vie chrétienne s'enracine, bien sûr, dans la foi chrétienne, s’enracine dans la confidence que Dieu nous fait de lui-même, s’enracine dans cette liberté essentielle qui resplendit dans le Christ dont les racines plongent dans la Trinité divine et qui revêtue subsiste dans cette désappropriation désappropriation infinie qui est la racine même de notre libération.

Il s'agit donc, pour nous, d'entrer dans le silence, car c'est dans le silence seulement que se révèlent les mystères de silence, comme dit Ignace d'Antioche, " ces mystères de clameur dans le silence de Dieu. "

La vraie théologie, c'est celle qui est à genoux. La vraie théologie c'est celle qui écoute. La vraie théologie c'est celle qui contemple. Et chacun de nous peut devenir ce théologien qui renonce au discours, mais qui devient lui-même une parole de Dieu.

Je crois que cet aspect, si vous vous rappelez le mot de Pinard de La Boullaye : " Le dogme est une direction de pensée ", vous n'aurez pas de peine à voir cet étagement de la découverte qui va de niveau en niveau jusqu'à ce qu'enfin on tombe dans les abîmes de Dieu au coeur de la Trinité divine.

Le 5 février 1961, à Lausanne, en Notre Dame du Valentin.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

 

Un prêtre que je n'ai vu qu'une seule fois dans ma vie traver­sa, un matin, ma chambre à Neuilly et me dit : Dites-moi, dites-moi un mot que je puisse emporter en voyage. Et je lui dis : Eh bien ! Que Dieu, que Dieu vous soit neuf, chaque matin! Et il disparut, pressé qu'il était d'aller prendre son train. Il est mort depuis lors, et je m'émeus de penser que le seul lien entre lui et moi a été ce mot : Que Dieu vous soit neuf, chaque matin !

En effet, il est impossible de concevoir une religion vivante si Dieu ne nous est pas neuf, chaque matin. Nous nous lassons du déjà vu, nous éprouvons constamment le besoin d'un renouvelle­ment. Et un amour qui chaque jour ne découvre pas dans le visa­ge aimé un trait encore inaperçu est bientôt condamné à mort.

La vie de l'Esprit est une découverte inépuisable et il est indispensable, pour que Dieu devienne pour nous un objet passionnément aimé, il est indispensable que, chaque jour, Dieu soit pour nous une découverte nouvelle. Nous avons l'habitude de parler de Dieu dans les termes du catéchisme, et il nous semble que nous tour­nons dans un cercle fermé. En réalité, les mots du catéchisme, si nous les comprenons bien, ce sont des mots-sacrements, ce sont des mots ouverts, ce sont des mots qui nous invitent à nous engager dans une aventure inépuisable et merveilleuse.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que l'Eglise, dans sa liturgie­, ait rassemblé autour de l'autel les parfums, les couleurs et les sons. Ce n'est pas un hasard que les plus grands artistes aient travaillé pour l'Eglise et édifié leurs plus beaux chefs-d’œuvre dans la cathédrale et autour de l'autel de l'Agneau éternellement immolé. C’est que, justement, ils sentaient que, en Dieu et pour Dieu, toute cette nostalgie en eux de la Beauté allait trouver sa plus haute expression et son suprême épanouissement.

Tous les grands hommes, tous les génies, tous les savants, tous ceux qui sont à la tête de la course dans l'humanité, sont des êtres qui ont su admirer et s'émerveiller. Et c'est Eins­tein, un des plus grands savants de tous les temps, qui a dit ce mot magnifique où il nous révèle son âme : L’homme qui a perdu la faculté de s'émerveiller et d'être frappé de respect est comme s'il était mort.

Il est donc nécessaire qu'en accord avec la beauté de ce jour, où nous éprouvons tant dejoie à revoir le soleil, que nous apprenions à nous émerveiller. Car les prières que nous disons, ici, à l'église, les prières que nous disons ensemble, ces prières veulent nous engager dans cette prière secrète, dans cette prière silencieuse, dans cette prière personnelle où le plus intime de nous-même se dit.

Chacun de vous a des goûts particuliers. Chacun de vous est attiré par un certain, un certain aspect de l'univers : il y en a qui aiment les bois, il y en a qui aiment la mer, il y en a qui aiment la montagne, il y en a qui aiment la musique, d'autres la poésie ; il y en a qui aiment les mathématiques, d'autres l'astronomie - qui d'ailleurs les comprend d'une manière nécessaire - mais chacun dans cette recherche, chacun dans cet amour, chacun dans cette passion, trouve sa source, cette source que Jésus révélait à la Samaritaine au puits de Jacob, et qui nous fait entrer, tous et chacun, dans cette vie éternelle qui est le Dieu vivant au plus intime de nos cœurs.

Il ne faut donc pas penser que la prière pour nous s'épuise dans les formules que nous récitons à l'église, dans le chape­let, dans le chemin de croix, dans le Notre Père où le Je vous salue, Marie. La prière, c'est la respiration même de l'âme qui dé­couvre, tout d'un coup, le visage imprimé dans notre cœur.

Et, comme chacun de nous est différent, comme chacun de nous est irremplaçable et unique, comme Dieu ne se répète jamais en créant une âme, il donne à cette âme, justement, il lui con­fie un rayon de lui-même, et il l’appelle à exprimer sa beauté dans son langage à elle, qui est unique, afin que toutes les âmes, ensemble, constituent une immense symphonie où la beauté de Dieu ne cesse jamais d'être chantée.

Il est donc nécessaire que vous consultiez, que nous consultions chacun nos goûts, que, en dehors de la prière communautaire, nous ayons chacun notre prière personnelle et que, chaque jour, en suivant justement notre élan intérieur, en faisant un tour de piste, en regardant les jeux de la lumière, en admirant le soleil couchant sur les montagnes, en respirant le silence du matin, en écoutant le chant des oiseaux, en mettant un beau disque, en lisant un beau livre ou en contemplant une belle oeuvre d'art ou en nous émouvant sur le sommeil d'un tout petit enfant, il est indispensable que, par tous ces chemins, nous renouvelions en nous notre admiration, sans laquelle notre amour ne saurait se maintenir.

Au fond, tous les saints ont été de grands passionnés et, le plus grand de tous, saint François d'Assise, a voulu mourir en écoutant chanter le Cantique du Soleil. Et saint Augustin, lorsque, il veut exprimer le mouvement le plus intime de sa con­version, se tourne vers cette beauté toujours nouvelle et tou­jours ancienne qui est au-dedans de nous, et dans laquelle nous ­trouvons la plus personnelle et la plus vivante révélation de Dieu, puisque c'est Dieu lui-même, caché en nous comme un soleil, dont la lumière est le jour de notre intelligence et le repos de notre coeur.

Tous les saints sont de grands passionnés et c'est juste­ment, parce qu'ils ont l’enthousiasme de Dieu, que leur vie, naturellement, s'exprime et fleurit en Dieu.

Pour nous aussi, la sainteté, je veux dire cette plénitude d'adhésion qui fait de la vie divine, comme disait saint Augustin, la vie, la vie de notre vie, pour nous aussi, la sainteté doit se couler à l'intérieur de cet élan, de cet attrait qui constitue notre goût essentiel, qui constitue notre passion maîtresse, et à travers laquelle nous atteignons à notre enthousiasme le plus total et le plus profond. Il faut donc que chacun de nous, quittant les chemins battus, ne se croie point lié à des formules toutes faites, et ne pense pas qu'il soit indispensable pour prier le matin ou le soir, de dire quoi que ce soit. L'essentiel est de se recueillir. L'essentiel est d'écou­ter. L'essentiel est de s’émerveiller. Car, lorsqu'on s'émerveille, lorsqu'on admire, nécessairement on se quitte soi-même, on demeure suspendu à la beauté de Dieu, on se réjouit de sa Présence, on se perd dans son amour.

Et, c'est pourquoi l'essentiel pour nous, pour chacun de nous, ce n'est pas tant de suivre telle ou telle démarche déjà connue, mais c'est bien davantage, chaque jour, de nous, de nous donner la possibilité de nous émerveiller. Si chaque jour, nous respirons, pendant cinq ou dix minutes, le silence où notre vie retrouve son origine, si chaque jour, Dieu nous apparaît sous des traits absolument nouveaux, si chaque jour, nous sommes promus, comme dit un grand poète, à la dignité d'être-admirants, alors Dieu n'aura jamais plus pour nous ce visage du déjà vu, qui nous lasse et qui nous ennuie.

Comment Dieu pourrait-il être pour nous, une source d'ennui et de lassitude s'il est vraiment l'origine de toute beauté, si tous les chants du monde ont sa source en lui, si il est le lien de toutes nos tendresses, et si tous les grands contem­platifs, qu'ils soient savants, poètes, sculpteurs, musiciens ou mystiques, si tous les grands contemplatifs à travers l'univers, devenu pour eux, transparent à Dieu, ont senti en lui la source d'une découverte qui ne pourra jamais s'épuiser ?

Celui qui aime chante, a dit saint Augustin. Celui qui aime chante, justement, parce que l'amour jaillit toujours de l'émerveillement.

               Nous voulons essayer de découvrir quelle est en nous la source d'eau vive. Nous voulons aller, chaque jour, à la ren­contre de ce puits de Jacob où Jésus nous attend, pour nous révéler le secret le plus profond de notre amour. Nous voulons écouter, nous voulons nous cacher au coeur du silence.      

               Nous voulons entrer dans cette grande procession de la Beauté et alors nous découvrirons, en effet, un Dieu qui nous sera neuf chaque matin, et nous pourrons souscrire à ce raccourci audacieux, qui bouleverse quelque peu le langage, mais qui contient une si profonde vérité :Dieu, Dieu, c'est quand on s'émerveille ! Ne l'oublions pas ! Dieu, c'est quand on s'émerveille !

 

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Dieu est l’amour même et rien d’autre. « Regarde en moi ! » disait le Christ à Sainte Angèle de Foligno : « Regarde en moi, et dis-moi si tu vois, en moi, autre chose que l’amour ?! » Et ce mot d’amour qui était si prostitué, si profané, si galvaudé, ce mot, c’est un mot divin. C’est le seul qui puisse dans la langue humaine désigner ce ciel intérieur à nous-même, ce soleil caché en toute conscience humaine, cette tendresse, dont nos tendresses sont seulement le reflet. Nous allons donc demander au Seigneur, maintenant de nous ouvrir les yeux, de dilater dans notre cœur et de nous apprendre dans le silence où sa voix se fait entendre, de nous apprendre qui il est et qui nous sommes afin que nous sortions de cette église, non pas, comme de coutume, ayant accompli un rite obligatoire mais avec le désir de savourer, enfin, toute la grandeur de notre vie, de lui donner toutes ses dimensions, de laisser transparaître à travers elle le visage adorable de l’Eternel Amour. Et c’est pourquoi nous allons nous recueillir pour écouter. Ô disons, au plus profond de nous-même, au Seigneur qui ne cesse de nous attendre au plus intime de nous, au plus intime de nous. Seigneur, aidez-moi à révéler votre visage dans le sourire du mien ! Amen !

Par M. Antoine Schülé:

Depuis quarante-trois ans, Maurice Zundel a été mon compagnon sur le chemin de la Foi et c’est volontiers que je donne mon témoignage sur l’expérience spirituelle qu’il m’a permis et me permet de vivre. Agé de 51 ans maintenant, je mesure mieux combien j’ai eu de la chance de le connaître encore de son vivant alors que j’étais enfant : ce fut sa première influence; pendant mon adolescence de 1974 à 1978 et, après son passage de la vie à la Nouvelle Naissance, il m’a instruit par ses livres publiés de son vivant : deuxième influence ; en tant qu’adulte, de nombreuses publications inédites et de précieux enregistrements m’ont aidé à explorer les richesses de la spiritualité chrétienne (catholique mais aussi orthodoxe) à partir de ses réflexions et selon les questions qui me préoccupent  : troisième influence.

L’enfance

Enfant de la paroisse du Sacré Cœur d’Ouchy-Lausanne (Suisse) où j’ai reçu le baptême, j’ai souvent rencontré le Père Maurice Zundel de 1967 à 1973, sur mon chemin d’école comme lors des activités de la paroisse. L’image la plus ancienne qui s’est gravée dans ma mémoire est son visage grave et en même temps illuminé par un sourire. Ce qui m’a le plus marqué cependant, c’est sa façon de célébrer la Messe : il La vivait avec une telle intensité que, sans tout comprendre, je percevais une beauté me donnant une profonde joie intérieure. La célébration était ponctuée de silences remplis d’une Présence qui parle au cœur. Pour la Messe dite des enfants, il savait résumer un conte ou une parabole pour en dévoiler tout le sens et les adultes ne manquaient pas d’y assister eux aussi : il faisait toujours le plein de fidèles ! Deux traits majeurs le caractérisaient : son sens de l’écoute (lors des confessions) et son don à captiver l’attention (Messes, catéchisme). Avec lui, le temps s’écoulait sans que l’on s’en aperçoive. Ses propos m’ont marqué car ils provenaient du cœur et étaient les fruits de méditations et m’ont préparé à pouvoir le lire avec profit. C’est plus tard, à mes 15 ans, soit l’année de sa naissance à Dieu, que j’ai vraiment compris qu’il nous offrait les fruits de sa contemplation permanente du Nouveau Testament. Ayant quitté la ville de Lausanne en 74, c’est par ses livres que j’ai bénéficié de sa deuxième influence.

 

L’adolescence

Ma chance a été de pouvoir commencer mes lectures avec ses ouvrages d’un abord plus facile : Recherche du Dieu inconnu qui reste très utile pour débuter la découverte de son œuvre écrite ou pour celui qui veut s’occuper du catéchuménat des adultes. Ma passion augmenta avec Le poème de la sainte Liturgie : ma façon de vivre la Messe a complètement changé grâce à ce texte car Elle a pris pour moi tout son sens (ce que, sans Maurice Zundel, je n’aurais pas pu connaître et à un âge où j’étais pourtant dans un collège catholique). Ensuite et ce fut encore pour une dernière fois le hasard ou la providence, j’ai acquis L’Evangile intérieur : à partir de ce moment-là et jusqu’à mes 20 ans, je devais avoir lu environ les treize livres sur les dix-neuf publiés de son vivant. Je n’ai plus cessé de le fréquenter pour approfondir ma Foi.

Adulte

Dans les années 80, j’ai connu un véritable bonheur spirituel avec les publications de ses homélies par les éditions Sigier et Desclée comme quelques-unes de ses retraites par les cassettes enregistrées de l’Atelier du Carmel. Ensuite, il y a eu de nombreuses éditions de qualité pour diffuser, sous différentes formes, la pensée de Maurice Zundel : je n’ai pas tout lu certainement mais une grande majorité d’entre eux, sans aucun doute, a nourri ma quête de vérités dans la Foi, cette intuition première de la présence de Dieu dans la vie, que la raison conforte plus qu’elle ne l’infirme.

Les fruits de cette rencontre

Sur le plan intérieur, Maurice Zundel m’a offert cette sérénité que procure la confiance que l’on accorde à Dieu qui est aussi bien Père que Mère. Il m’a fallu toutefois plusieurs années pour comprendre que chaque homme peut devenir une cathédrale rendant gloire à Dieu, le cœur devenant tabernacle. Nul ne connaît les secrets d’un cœur, si ce n’est le Créateur.

Comment Dieu peut-Il encore croire en l’homme ? En tant qu’historien et après avoir vécu de nombreux circonstances particulières, j’ai étudié et vu tant de bassesses humaines que cela me paraissait tout à fait impossible. C’est finalement l’expérience de la vie qui m’a fait donner raison à Maurice Zundel : il ne faut pas réduire une personne à un seul acte, aussi cruel puisse-t-il être ; il faut admettre que le pire criminel a encore une capacité potentielle de faire le bien si son cœur se convertit : rien n’est impossible à Dieu mais combien je souhaiterais plus de miracles ! Reprenant les paroles de Padre Pio à une personne qui prétendait ne pas croire en Dieu, Zundel aimait à dire d’une voix forte : «  Dieu croit en l’homme ! ». Le fait d’avoir rencontré des personnalités admirables par leurs engagements, dans la lumière (d’une vie de travail p.ex.) comme dans la discrétion (d’une chambre ou d’un couvent) - il y en a tant que les media ne mentionneront d’ailleurs jamais mais elles existent-, m’a réconcilié avec le genre humain. Toutefois la jalousie, l’hypocrisie, la lâcheté et l’orgueil font des ravages : l’homme a tant d’efforts à faire pour ne pas y succomber.

Lire Zundel a changé ma lecture de l’Evangile de Jean et j’ai aussi compris toute la force et la richesse du contenu des épîtres de saint Paul. De plus, il m’a invité à lire les écrits de Saint Augustin : là, ce fut et reste un bonheur que je vis encore. Mais l’appétit venant en mangeant, j’ai abordé régulièrement d’autres Pères de l’Eglise et je constate qu’il me reste de nombreux trésors spirituels à découvrir et que ma vie n’y suffira pas : j’ai poursuivi avec saint François de Sales, saint Ignace de Loyola, Grégoire de Nazianze, Isaac le Syrien, saint Bernard, des méditations de Chartreux et bien d’autres merveilles. Il y a une ombre au tableau : la plupart des contemporains ne les lisent plus et ne connaissent pas ces auteurs précieux. S’ils savaient tout ce qu’ils manquent !

Ma relation avec les autres a changé : j’ai pu accompagner des personnes en difficulté, en perte de sens, malades, en fin de vie ou encore en recherche de la Foi. La lecture de Maurice Zundel permet surtout de venir en aide à l’homme en légitime révolte pour transformer celle-ci en actes constructifs plutôt que destructifs : en ces temps de crises que nous connaissons, il serait bon de relire Maurice Zundel pour rechercher d’autres solutions que des révolutions qui seront des régressions. Chaque accompagnement ou action que j’ai pu assumer grâce à lui a augmenté ma Foi et me fait savourer toutes les délicatesses spirituelles de sa pensée.

En discutant avec des non croyants dit convaincus, j’ai souvent vérifié que ces non croyants sont en fait des croyants en de fausses images de Dieu : fausses images données parfois par des «catholiques pratiquants » eux-mêmes ! Nos sociétés occidentales se déchristianisent et se « sectarisent » pour quelques minorités (et cela en même temps comme dans le même contexte social) : Maurice Zundel apporte des pistes de réflexions utiles pour les Chrétiens désireux d’agir en cette situation.  

Maurice Zundel s’est confronté aux problèmes de son temps : ils sont les mêmes, et peut-être à d’autres degrés, de nos jours. Son message apporte des éléments essentiels pour penser à des solutions d’avenir. Son étude des grands courants philosophiques lui a fait souligner leurs forces comme leurs faiblesses. Il est un théologien pragmatique, si je peux oser ce qualificatif. Il est aussi un mystique et je risque ce mot dangereux car il fait peur à plus d’un et mérite un bref éclairage. Il le dit et redit : L’Eglise est le corps mystique du Christ dont chacun(e), selon les dons reçus, devrait laisser transparaître Dieu, comme un vitrail la lumière. Espérons ne pas être un verre opaque pour les autres !

Sa parole est libératrice car il veut que chacun(e) échappe aux déterminismes culturels, sociaux, familiaux : le Nouveau Testament ne cesse pas d’en donner des exemples mais encore faut-il en prendre réellement conscience… Finalement Maurice Zundel est un diapason qui nous met en accord avec cette Voix intérieure, la Parole de Dieu, rendant possible une relation féconde avec Dieu au cœur de nos activités humaines : c’est cela le miracle de la Foi. La lecture du Nouveau Testament de Maurice Zundel donne la définition mystique de l’homme : rien que pour cela, il faut le découvrir !

Maurice Zundel a cette capacité d’allumer dans le cœur de l’homme le Buisson ardent : ce feu qui purifie, qui réchauffe, qui est la Vie, qui brûle les scories de tous les déterminismes possibles afin que l’homme puisse devenir vraiment homme à la suite du Fils de Dieu, sur les pas de Jésus et poussé par le souffle de l’Esprit.

                                                La Tourette, novembre 2011

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Parmi les nombreux textes qui illustrent le thème des rapports respectifs entre Marthe et Marie nous vous proposons dans le prolongement de la conférence de Maurice Zundel: Action et contemplation (mise en ligne, sur le site, le 11/11/2011) ces passages du célèbre texte mystique anonyme du XIVe siècle : « le nuage de l'inconnaissance » traduit par Armel Guerne et publié au Seuil dans la célèbre collection : « points Sagesse »

 

Que le vrai contemplatif n’a point envie de se mêler de vie active, ni d’aucune chose faite ou dite de lui, ni non plus de répondre à ses accusateurs pour s'excuser.   

      Dans l'Évangile selon saint Luc, il est écrit que lorsque notre Seigneur était dans la maison de Marthe et sa sœur, tout le temps que Marthe s'activait à préparer son repas, Marie sa sœur était assise à ses pieds à écouter sa parole. Elle n’avait point d’égard au travail de sa sœur, bien que ce travail fut œuvre bonne et sainte puisqu'il est, en effet, la part première de la vie active ; et non plus  elle n'avait égard à sa très précieuse personne en son corps très saint, ni non plus à la douceur de parole et de voix de son Humanité, bien que ce fut encore meilleur et plus saint, puisque c’est la seconde partie de la vie active, et première de la vie contemplative.

     Mais à la très souveraine sagesse de sa divinité que la ténèbres des paroles de son humanité enveloppaient, à cela, elle avait égard avec tout l'amour de son cœur. Et de là, elle ne voulait bouger pour rien de ce qu'elle voyait ou entendait dire ou faire à son sujet ; mais elle demeurait assise et tout silence dans son corps, avec de doux élans secrets et son fervent amour se pressant contre ce haut nuage d’inconnaissance entre elle-même et son Dieu. Car une chose je te dis : c'est qu'il n'y a jamais eu et jamais il n’y aura si pure créature en cette vie, si hautement ravie en contemplation et amour, qu’il n’y ait encore au-dessus un haut et prodigieux nuage d’inconnaissance entre elle et son Dieu. Et c'est en ce nuage que Marie était occupée avec tout l'empressement secret de son amour. Pourquoi ? Parce que c'était là et la meilleure et la plus sainte part de la contemplation qui puisse se faire en cette vie ; et de cette part elle n’avait cure ni désir de bouger pour rien. Tant et si bien lorsque sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre seigneur et le pria de commander à sa sœur qu'elle se levât et l’aidât, et ne la laissât point seule ainsi à se donner de la peine et travailler, elle demeura assise et toute silence, et pas un mot ne répondit, ni même un geste fit contre sa sœur, pour quelque plainte que celle-ci put faire. Rien d'étonnant : elle avait un autre travail à faire, duquel Marthe ne savait rien. Et c'est pourquoi elle n'avait point loisir de l'écouter, ni de répondre à sa plainte.

     Voilà donc mon ami ! Ces œuvres et les paroles et les gestes, lesquels tous nous sont montrés entre notre Seigneur et ses deux sœurs, le sont en exemple de ce que tous les actifs et tous les contemplatifs ont été depuis en la sainte Eglise et seront jusqu'au jour du Jugement. Car, par Marie il faut comprendre tous les contemplatifs, lesquels aussi conformeront leur vie à la sienne ; et par Marthe les actifs de la même façon, et pour la même raison à sa ressemblance.

Comment et jusqu'à ce jour tous les actifs se plaignent des contemplatifs, ainsi que Marthe, de Marie. De laquelle plainte l'ignorance est cause.

     Exactement ainsi que Marthe alors se plaignit de Marie sa sœur, exactement de même, encore aujourd'hui, tous les actifs se plaignent des contemplatifs. Car qu'il y ait un homme ou une femme en quelque société que ce soit de ce monde, religieuse ou séculière, je n’ en excepte aucune, et que cet homme ou femme, qui que ce soit, se sente porté par la grâce et aussi par conseil, à rejeter toute affaire et activité extérieure et cela pour se mettre à vivre pleinement de la vie contemplative selon ses aptitudes et sa conscience, non sans la permission de son directeur spirituel ; et voici tout aussitôt ses propres frères et sœurs, tous ses plus proches amis et bien d'autres encore, lesquels ne savent rien de sa vie intérieure ni rien non plus du genre de vie qu’il commence et auquel il se met, qui tous élèvent autour de lui grand bruit de plaintes et protestations, tranchant brutalement et affirmant qu'il ne fait rien, faisant ce qu'il fait. Et tout aussitôt les voilà énumérant quantité d'histoires fausses, et nombre de vraies aussi, sur la chute de tels ou tels hommes ou femmes qui s'étaient, eux aussi, donner à cette vie : jamais un bon récit de ceux qui s'y sont tenus.

     Je reconnais que beaucoup tombent et sont tombés, de ceux qui avaient en semblance rejeté le monde. Et où ils eussent du devenir serviteurs de Dieu et ses contemplatifs, pour n'avoir point voulu se laisser diriger par un vrai conseiller spirituel, ils sont devenus les serviteurs contemplatifs du diable ; et quand pour calomnier la sainte Eglise, ils ont tourné soient à l'hypocrisie, soit à l'hérésie, ou bien ils sont tombés dans la folie et bien d'autres calamités. Mais je laisse ici d'en parler, pour ne point excéder notre sujet. Par la suite, néanmoins, si Dieu permet et si c'est nécessaire, on pourra voir et trouver certaines conditions et la raison de leur chute. Donc assez parler d’eux ici ; nous allons de l'avant en notre matière.

Courte excuse de qui a fait ce livre, enseignant combien par tout contemplatif seront excusés pleinement tous les actifs de leurs actions et paroles de reproche

     D'aucuns pourront penser que je fais peu respect à Marthe, tout particulièrement sainte, puisque je compare ses paroles de reproche à l'égard de sa sœur aux mots des humains et mondains ;et ceux-ci à celles-là; mais véritablement je n'entends manquer au respect ni d’elle ni d’eux. Et Dieu ne permettra qu’en cet ouvrage, je puisse dire rien qu’on pu prendre et entendre comme un blâme de quelqu'un de ses serviteurs à quelques degrés, et tout spécialement de Sa sainte particulière. Car ma pensée est qu'elle soit parfaitement excusée et ait pleine justification de cette plainte, tenant en considération le moment et la manière où elle l’a exprimé. Car de ce qu'elle a dit, son ignorance est  la cause. Et il n'y a rien d'étonnant qu’elle ne sut point à ce moment que, et comment Marie était occupée ; car auparavant, j'en suis sûr, elle n'avait guère entendu parler d'une perfection pareille. Et aussi ce qu'elle a dit n'était ou l'est qu’en peu de mots et courtois ; il par la devra-t-elle toujours être et avoir plein excuse et justification.

     Et de même est-ce ma pensée que ces mondains, hommes et femmes, qui vivent de la vie active, aient également pleine excuse de leurs plaintes et reproches ci-dessus allégués,- encore qu'ils aient rudement dit ce qu'ils ont dit- tenant en considération leur ignorance. Et pourquoi donc ? C'est que tout justement comme Marthe savait très peu ce que faisait Marie, sa sœur, tandis que elle se plaignait d'elle à notre seigneur, tout justement et de même ces gens-ci de nos jours savent très peu, voir rien, de ce que se proposent nos jeunes disciples de Dieu, quand ils se mettent hors des affaires de ce monde, et s'efforcent d'être ses serviteurs dans l'esprit de justice et de sainteté. Et s’ils le savaient, oserais-je dire, ils ne parleraient non plus qu'ils agiraient, comme il faut. Et de là ma pensée, que toujours ils aient excuse : car, en effet, ils ne connaissent pas de vie meilleure que celle qu'ils vivent eux mêmes. Puis aussi, quand je pense à mes innombrables défauts, lesquels ont été, par moi, traduit en actes et paroles jusqu'à maintenant par manque de savoir et par défaut de connaissance, alors je me dis que si je veux avoir excuse de Dieu pour mes propres défauts d'ignorance, je dois moi-même être charitable et pitoyable à autrui, et donner excuse aux autres hommes de leurs paroles et actions d'ignorance. Car autrement, il est certain que je ne leur ferai pas ce que je voudrais qu’ils me fissent.

Comment Dieu le Tout-Puissant veut et a grâce de répondre pour ceux-là tous qui n'ont aucun désir, afin de s'excuser eux-mêmes, de quitter leur affaire qui est l'amour de Dieu.

     Et c'est pourquoi je pense que ceux-là qui se mettent à vivre en contemplatifs, non seulement devraient excuser ceux de la vie active pour leur paroles de reproche, mais encore ils devraient, je pense, être si occupés en esprit, qu’ils ne prissent guère ou nulle attention à ce que les hommes font ou disent à leur sujet. C'est ce que fit Marie, pour notre exemple à tous, quand sa sœur Marthe se plaignit d’elle à notre Seigneur ; et si, fidèlement nous voulons ainsi faire, notre Seigneur voudra maintenant faire pour nous ce qu'il a fait alors pour Marie.

     Et comment fut cela ? Ainsi assurément : notre gracieux Seigneur Jésus, à qui rien de secret ne reste caché, et bien qu'il fut requis par Marthe comme Juge, en sorte qu'il commandât à Marie de se lever et de l'aider à Le servir ; néanmoins, et parce qu'il voyait combien Marie était avec ferveur occupée en esprit de l'amour de Sa Divinité, par suite il répondit courtoisement en sa place tout juste comme il convenait de faire pour celle qui n'avait nul désir, afin de s'excuser, de quitter Son amour. Comment répondit-il ? Non point, certes, comme ce juge auquel en appelait Marthe, mais comme un avocat qui prit légitimement la défense de celle qui L’aimait ; et il dit : « Marthe, Marthe ! » Par deux fois la nommant de son nom, car il voulait qu’elle L'entendit et prit garde à Ses paroles. « Tu es fort occupée, lui dit-il et tu as le souci de beaucoup de choses. » Car à ceux de la vie active, en effet, il appartient d'être toujours fort occupé et affairé de choses très nombreuses, lesquelles leur viennent en partage, tant pour se procurer d'abord le nécessaire, que pour ensuite faire au prochain les œuvres de miséricorde, ainsi que le réclame et le veut la charité. Et cela, il le dit à Marthe parce qu'il veut qu'elle entende et sache bien que son travail est bienfaisant et profitable à la santé de son âme. Mais afin qu'elle n'allât point, de là, penser que ce travail fut le meilleur de tous, et tout ce qu'on peut faire, Il ajoute et il dit : « mais UNE chose est nécessaire. »

     Et quelle est donc cette chose ? Assurément que Dieu soit aimé et loué pour Soi-même, par-dessus tout autres activités corporelles ou spirituelles que l'homme puisse avoir. Et afin que Marthe ne pensa point qu’il fut possible tout ensemble d’aimer et louer Dieu par-dessus toute occupation tant corporelle que spirituelle, et cependant de s'affairer aux nécessités de cette vie : pour cela, et qu’elle n’eut plus de doute sur ce qu'il n'est pas possible à la fois, et tout ensemble parfaitement, de servir Dieu par les activités du corps et celle de l'esprit- imparfaitement, elles le pouvaient - alors il ajoute et il dit que Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée. Pourquoi ? Par ce que ce parfait élan de l'amour, lequel a ici son commencement, est en nombre l’égal de celui qui durera sans fin dans la béatitude du ciel, car l’un et l'autre ne font qu'un.

L'exacte interprétation de cette parole d'Évangile : « Marie a choisi la part la meilleure ». 

     Qu’entendre par cela : Marie a choisi la part la meilleure ? Où qu'il soit établi et posé qu'une chose est la meilleure, celle-là en réclame deux autre avant elle : l'une bonne, la seconde meilleure; en sorte qu'il y en ait une autre, la meilleure, et troisième en nombre. Mais quelles sont ces trois choses, desquels Marie a choisi la meilleure ? Trois vies ce ne sont pas, puisque la Sainte église n’en retient que deux : la vie active et la contemplative ; et ce sont ces deux vies qui sont secrètement entendues dans ce récit de l'Évangile et figurées dans les deux sœurs Marthe et Marie : l'active par Marthe ; et la contemplative, par Marie. Sans la première ou la seconde de ces vies, il n'est personne qui puisse être sauvé ; mais où il n'y en a que deux, personne ne peut choisir cette troisième vie la meilleure.

     Mais encore qu'il n'y ait que deux vies, entre ces deux vies, néanmoins, il y a trois parts : desquelles trois, on va d’une bonne à une meilleure part, et de celle-là à la part la meilleure. Chacune de ces trois, en sa place particulière, a été mise déjà en cet écrit. C’est ainsi qu'il a été dit auparavant, la première, ce sont les honnêtes bonnes oeuvres corporelles de charité et de miséricorde ; et c'est là le premier degré de la vie active, comme susdit. La seconde part de ces deux vies, ce sont les efficaces méditations spirituelles de l'homme sur sa propre misère, la passion du Christ, et sur les joies du ciel. La première part est bonne, et cette seconde meilleure : car c'est là le deuxième degré de la vie active et premier de la contemplative ; en cette part, l'une et l'autre vie, la contemplative et active, sont ensemble couplées en parenté spirituelle, et faites sœurs à l'exemple de Marthe et Marie. Jusqu'à cette hauteur et non plus haut, sauf exception très rare et par grâce particulière, un actif peut parvenir à la contemplation ; jusqu'à ce bas niveau, et non plus bas, sauf par une exception très rare et en grande nécessité, un contemplatif peut descendre à la vie active.

     La troisième part de ces de vie repose en haut en cet obscur nuage d’inconnaissance, avec tous les élans et le secret empressement de l'amour vers Dieu en soi-même. La première part est bonne, la seconde meilleure, mais la troisième est de toutes la meilleure. C'est elle « la part la meilleure » de Marie. Et aussi peut-on pleinement comprendre que notre Seigneur ne dise pas que Marie a choisi la vie la meilleure, puisqu'il y a en nombre de vies, et que de deux on ne peut choisir qu'un seul meilleur et non point Le meilleur de tout. Mais il a dit que, de ces deux vies, Marie a choisi la part la meilleure, laquelle ne lui sera jamais ôtée.

     La première part et la seconde, toutes bonnes et saintes qu'elle soit, n'en cesse pas moins avec cette vie. Car il n'y aura point besoin, dans l'autre vie, des œuvres de miséricorde comme à présent, ni de pleurer sur notre misère ou la passion du Christ. Car il n'y aura personne alors pour avoir faim et soif comme ici, nul ne mourra de froid, ni ne sera malade, ou sans-logis, ou en prison ; aucun non plus n'aura besoin d'être enterré puisque nul ne pourra mourir. Mais cette troisième part que Marie a choisi, la choisit celui qui par la grâce à vocation de la choisir, ou pour le dire plus vrai : celui que Dieu, pour le faire, a choisi. Qu'il suive avec ardeur son penchant, puisque cela jamais ne lui sera ôté : car s'il commence ici, il durera sans fin et à jamais.

     Et c'est pourquoi laisser la voix de notre Seigneur se lever contre ces actifs, comme si maintenant il parlait pour nous à ceux- là comme alors il a fait à Marthe pour Marie : « Marthe, Marthe ! »-« Actif, actif !-Affairez-vous autant que vous pourrez en la première et la seconde part ou bien, tantôt en l'une, tantôt en l'autre ou bien dans l'une et l'autre ensemble de tout corps, si vous en avez le juste désir et si vous vous y sentez disposés. Et ne vous mêlez aucunement des contemplatifs. Vous ne connaissez rien à ce qu'ils ont : aussi laissez-les donc assis dans leur repos et leur occupation avec cette part la troisième, laquelle est la part la meilleure de Marie. »