-- De janvier à mars 2011

En Suisse, à Ouchy, le 8 décembre 1953, pour lancer l'Année Mariale au Sacré-Coeur.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

" On commence toujours... on commence toujours " disait Rodin à Bourdelle.

Ce mot d'un grand sculpteur à un autre, à un autre grand sculpteur me touche profondément. Ce commencement perpétuel, c'est le signe que la réalité est inépuisable, une œuvre en annonce une autre et la possibilité d'une nouvelle création. Et au terme de sa carrière, le grand sculpteur sait très bien qu'il n'a pas épuisé la Beauté, qu'il est simplement devenu capable de la désirer et de l'aimer davantage.

Einstein, de son côté, nous dit que ce qui est essentiel pour un savant, c'est de garder toujours la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect. Qu'est-ce que cela veut dire ? Sinon que la science vit de l'inconnu. C'est l'inconnu, en réalité, qui est le moteur de la science. Si l'on savait tout, si l'on pouvait mettre toute réalité dans une formule, la pensée s'arrêterait, il n'y aurait plus rien à découvrir, on se bornerait à ressasser des choses, des choses déjà, déjà dites et déjà vues. Tout l'espoir du savant, c'est cet inconnu qui est au-delà, qui lui permet d'aller toujours plus loin et de faire crédit à ce réel infini que personne n'épuisera jamais.

Et, le mystique à son tour, le mystique tient le même langage. Et l'un d'eux a écrit précisément : " Le livre de l'Inconnaissance ", « Le livre de l'inconnaissance » dont le seul titre exprime l'impossibilité de connaître. Qui est Dieu ? Comment puis-je parler de lui ? Je n'en sais rien. C'est la seule réponse que le Maître de l'inconnaissance soit capable de faire, parce que surtout il ne veut pas limiter Dieu. Comme saint Jean de la croix, dans La Vive Flamme d'Amour, exprime cette crainte qu'on ne pense que ce qu'il dit c'est tout le réel, c'est toute la réalité de Dieu ! Mais non, toute la réalité de Dieu est précisément au-delà de ce que l'on peut dire. Ce qui est passionnant, c'est ce qui ne peut pas tenir dans les discours.

Il est donc certain qu'il y a une voie dans l'humanité, une voie où se rencontrent tous les génies, tous les chercheurs, tous les saints, tous ceux qui ne sont pas bloqués volontairement dans leurs limites, et même ceux-là puisqu'ils en sont, puisqu'ils en souffrent ! Au fond, toute l'humanité dépose en faveur de cet inconnu, de cet inconnaissable, de cet inépuisable... c'est-à-dire que toute l'humanité vit de cette nostalgie de l'infini et c'est une très grande chose. Et, en effet, si peu qu'on cherche soi-même, on a tellement le sentiment que tout commence, et que c'est la joie de chercher... et que tout commence, et qu'à peine un problème a-t-il été entrevu que déjà s'élève un autre, puis un autre... et ainsi de suite, à l'infini ; et on sait bien que l'on ne saura jamais et que si l'on savait, ce serait la fin de tout.

Paradoxe qui ne fait qu'exprimer toute la grandeur de la réalité. Paradoxe qui est simplement le pressentiment de l'immensité de la vie, et de l'immensité de Dieu.

Et ce paradoxe, nous le retrouvons précisément dans le mystère de la Vierge. Nous entrons dans une nouvelle Année Mariale, qu'est-ce que peut bien signifier dans le monde où nous sommes, une Année Mariale ? Allons-nous de nouveau faire des pèlerinages, organiser des processions, élever des statues, distribuer des médailles ? Ce serait vraiment peu de chose pour sauver le monde où nous sommes !

Et beaucoup à l'annonce d'une Année Mariale ont l'impression de quelque chose d'effroyablement irréel ! Qu'est-ce que cette histoire de la Vierge Marie vient faire encore, après la définition qui a fait tant de bruit ! Pourquoi ranimer encore cette vieille querelle ? Pourquoi nous remettre sous les yeux ce personnage de la Vierge ?

C'est que justement, comme Dante l'a vu si profondément : la Vierge a ennobli la vie. C'est un des plus beaux mots du grand poème de Dante : dans le dernier chant : " O toi qui as ennobli la vie de telle manière que celui qui était son créateur a voulu se faire sa créature ".

C'est ce mot qui me vient à l'esprit, c'est ce mot qui me semble justifier cette Année Mariale. La Vierge ennoblit la vie parce que la Vierge précisément est Notre-Dame du Silence, parce que la Vierge est entrée dans l'inconnaissable, parce qu'elle est vouée à l'inconnu, parce qu'elle est toute consacrée à la divine Pauvreté.

Rappelez-vous cette tragédie, cette tragédie d'amour par laquelle s'ouvre l'Evangile de saint Matthieu ? Ce mariage de la Vierge et de Joseph, ce mariage le plus beau qui ait jamais existé, le plus chaste, le plus profond, le plus tendre, le plus divinement passionné qui va être rompu, pourquoi ? Parce que la Vierge porte l'Enfant Jésus et Joseph n'en sait rien, il ne connaît pas l'origine de ce mystère. Et vous savez bien - saint Matthieu le suggère (Mt 1, 19) - il le laisse entendre avec une telle puissance, justement parce qu'il y touche à peine, ce mariage va être rompu. Joseph va renvoyer Marie... et Marie ne dit rien ! A ce moment où elle a le plus besoin que son honneur soit gardé, elle sera seule, elle accepte d'être seule, elle accepte de perdre son mariage, elle accepte de perdre son amour, de perdre son appui, de perdre son honneur... parce que Dieu l'a appelée, parce qu'elle s'est livrée à Dieu, elle lui fait crédit.

Elle va entrer dans ce chemin de l'impossible. Elle y consent. Puisque Dieu l'a engagée dans cette aventure, qu'il l'en tire ! Pour elle, elle est la Servante du Seigneur, elle est le oui total, elle n'a pas à regarder au-delà, au-delà de cet infini où elle se perd...

Elle a perdu ce mariage ou elle l'aurait perdu... elle était prête à le perdre... en tout cas elle l'a donné. Et cet enfant qui va naître, qui sera le fruit de sa contemplation et de sa virginité, elle va le perdre encore, à douze ans. Elle le savait bien, mais enfin elle le réalise maintenant, il le lui dit : Il est aux affaires de son Père " (Lc 2, 49). Et ce Père, c'est le Père divin, c'est le Père céleste. Cet Enfant n'est pas l'expression d'elle-même, il ne lui appartient pas, il n'est pas là pour la combler dans ses désirs de femme, c'est un Enfant qu'elle a donné, en se donnant avec lui. Elle l'a donné au monde pour être crucifiée avec lui et quand il sera devenu homme, elle le perdra encore davantage. Une femme ne peut pas être associée à cette vie publique. Elle se cache dans l'ombre de sa vie retirée. Elle l'accompagne sans doute avec tout l'élan de sa prière et de son amour, mais elle est en dehors, en quelque sorte : en dehors de son cercle.

Et un jour viendra où Jésus prononcera ces paroles qui semblent si terribles : " Qui est ma mère, et qui sont mes frères ? C'est celui qui fait la volonté de Dieu qui est mon frère et ma soeur et ma mère " (Mc 3, 33-35). Et quand viendra l'heure de la Croix, elle le perdra définitivement. C'est Jean qui va devenir son fils, et Jésus va la renoncer, ce sera sa suprême offrande, sa suprême offrande de le donner totalement... de le donner pour qu'il soit notre vie, de le donner pour nous assumer nous, dans cette maternité sans frontière qui s'adresse à toute humanité. Et quand tout sera consommé, quand le Christ sortira du tombeau, vainqueur de la mort, la Vierge disparaîtra dans le mystère de l'Église et il n'en sera plus question.

Le jour de la Pentecôte, elle est là, c'est tout. Après, on n'en entend plus parler ! Et c'est cela justement qui est bouleversant, qui est magnifique ! La Vierge est entrée totalement dans la pauvreté dont saint François nous a rendus sensible le mystère. Elle n'a rien. Elle donne tout, et d'abord elle-même. Elle donne son amour. Elle donne sa maternité. Elle donne sa prière. Elle donne son silence... et c'est pourquoi elle est si grande, parce que, elle nous introduit, non pas par des mots, mais par sa vie elle-même, dans tout l'inconnu de Dieu, dans tout l'inconnu de l'univers, dans tout l'inconnu de notre propre vie. Elle nous enseigne cette distance infinie sans laquelle il est impossible de rencontrer le réel.

Vous vous rappelez le grand mot de Kierkegaard : La proximité absolue est dans la distanee infinie. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire très simplement, comme nous l'apprenons tous les jours, que l'on perd ce que l'on possède... que l'on n'a que ce que l'on donne. Celui qui veut posséder un être le perd, celui qui veut le trouver doit le donner. On n'a que ce que l'on donne.

Et justement Marie est pleine de toutes les grâces de Dieu parce que tout entière elle est offerte, tout entière disponible, sans le moindre retour sur soi.

De quoi s'agit-il pour nous dans cette Année Mariale ? Précisément de faire l'apprentissage de cette divine Pauvreté. Entrer en contact avec les autres et avec l'univers dans cet esprit de total respect, avec le sentiment de tout l'inconnu, de tout l'inconnaissable qui laisse le réel ouvert. Limiter le champ de sa vision, limiter le champ de son amour, c'est renoncer finalement à exister. Nous avons besoin d'aller toujours plus loin. Nous avons besoin d'un horizon toujours nouveau. Et notre immense espérance, c'est que il y a au-delà quelque chose à découvrir encore, et au-delà encore autre chose, et que ce sera éternellement ainsi : que le réel jamais ne s'épuisera.

Qu'est-ce que cela veut dire finalement ? Quelle est la figure de ce monde ? Quelle est la figure de cet univers ? Quel est le sens de cette humanité ? Quel est le secret de Dieu ? Mais simplement que l'être, l'être est amour. C'est l'être même qui est amour, et c'est pourquoi dès qu'on veut le prendre, on le perd. On ne peut pas prendre l'Amour, on le reçoit quand on se donne. On le reçoit dans la mesure où l'on se donne. Et dès qu'on entre dans l'Amour, justement parce que le don peut toujours s'accroître, on entre réellement en contact avec l'infini.

La Vierge, tout son mystère, c'est ce champ, ce champ de la Pauvreté. Elle est vraiment la Femme Pauvre qui n'a rien, la Femme Pauvre qui ne limite rien, parce qu'elle ne veut rien posséder, totalement évacuée d'elle-même, entièrement disponible à Dieu et capable de nous en transmettre la lumière, la présence, la grâce et l'amour.

Nous ne voulons pas nous perdre dans de petites dévotions en ruban bleu ! Nous voulons prendre ce mystère de la Vierge dans toute sa grandeur. L'Eglise lui applique ce texte du cantique : " Terrible comme une armée rangée en bataille ! " (Ct. 6, 10) C'est-à-dire qu'il y a dans la Vierge une immense virilité, et c'est pourquoi Dante, qui était très grand, qui avait le sens de la magnificence, lui a chanté cet éloge incomparable et insurpassable : Vous êtes celle qui a ennobli l'humaine nature. Oui c'est cela, cette année doit être pour nous la découverte de la noblesse de la vie. Et nous en connaîtrons justement la grandeur et la beauté si nous refusons de la limiter, de lui imposer notre mesure et de la ramener à nos désirs.

Cette création que les artistes s'attachent à exprimer, ce qu'ils en veulent exprimer, c'est justement qu'elle ne s'épuise pas. Cette réalité que les savants essaient de définir, c'est pour en montrer justement tout l'illimité, et au cœur de cette réalité, le Dieu vivant ; tous les mystiques refusent de le nommer.

Et Marie est celle justement qui ne définit pas, qui ne limite pas, parce qu'en elle il n'y a plus rien que la Pauvreté totale du don qu'elle est, de l'immense amour qui la consacre tout entière au Christ et à nous.

Nous pouvons donc nous mettre à son école avec toute notre virilité, toute notre soif de grandeur et de connaissance, parce que justement dans le rayonnement de sa présence, nous apprendrons à purifier nos yeux et nos mains, pour ne pas convoiter, c'est-à-dire pour ne pas posséder une réalité dont le secret finalement est l'amour, une réalité qui est toute pleine de la Présence divine, une réalité où son visage resplendit, je veux dire le visage de l'éternel Amour, une réalité qui est l'ostensoir de la tendresse divine.

C'est à cela que nous sommes invités : jamais le monde n'a eu de plus grandes possibilités, parce que jamais la science n'a eu un tel pouvoir... et c'est magnifique ! Mais justement, à l'immensité de ce pouvoir, il faut un esprit accordé, il faut un cœur capable de grandeur, qui pourra mettre en œuvre tous ces instruments sans vouloir posséder un monde qui si on veut le posséder se réduit à rien ! C'est au contraire pour en dilater les frontières, afin qu'il apparaisse vraiment ce qu'il est dans le regard de l'éternel Amour, comme une réalité qui ne s'épuisera jamais, parce que son secret est caché dans le cœur de Dieu.

Je crois que, dans cet esprit, nous pouvons entrer dans l'Année Mariale avec joie, avec confiance, et j'oserais même dire avec fierté... cette noble fierté de l'homme qui va à sa tâche, qui sait que le monde est remis entre ses mains, non pas pour le mettre dans sa poche, mais pour qu'il achève de le créer dans la ligne de l'éternel Amour. C'est ainsi que la Vierge nous introduit dans la plus profonde réalité, qu'elle nous fait entrer dans notre tâche de créateurs et qu'elle nous demande de ne rien limiter, ni l'homme, ni le monde... de ne rien limiter, d'aborder toute réalité avec le maximum de respect et d'amour pour ne pas limiter Dieu.

En 1956, à Lausanne.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, (malgré quelques paragraphes de moins bonne qualité).

 

Il n'y a pas de morale chrétienne. Il y a une mystique chrétienne. L'immense majorité des chrétiens ne s'en sont pas encore aperçus.

Lorsque la méthode Ogino commença à se répandre, je me souviens d'avoir reçu une lettre d'un jeune marié, fort chrétien d'ailleurs, qui me disait son enthousiasme de cette découverte : quelle chose merveilleuse ! Pendant tant de siècles on s'était trompé, et voilà que soudain ce qui était défendu devenait permis. Jubilation devant la plus grande découverte de l'époque moderne : ce qui était défendu est devenu permis.

Il s'en faut de beaucoup, d'ailleurs, que cette mentalité se soit transformée et nous entendons tous les jours cette question : mais qui est-ce qui est permis et qui est-ce qui est défendu à l'intérieur du mariage ?

Poser la question de cette manière, c'est évidemment rendre tout problème insoluble, car il est clair que la passion l'emportera toujours sur une réglementation abstraite, abstraite, froide, extérieure à nous-même. Aussi bien, voyons-nous que la plupart des ménages chrétiens, l'immense majorité fabrique des complexes sur ce sujet, parce que ils n'arrivent jamais - ou si rarement - à être vraiment d'accord avec la règle.

Mais justement, dans le Christ, il n'y a plus de loi. Dans le Christ, commence un régime nouveau, le régime de la grâce qui est le régime de la liberté, qui est le régime de l'amour.

Quel sens aurait eu cette question, posée à un Beethoven ou à un Mozart ou à un Jean Sébastien Bach : qui est-ce qui est permis et qui est-ce qui est défendu à l'intérieur de la musique ? Il est clair qu'un musicien comme Jean Sébastien, qui s'est usé la vue à copier sa musique à la chandelle, qui travaillait avec acharnement, comme le faisait Mozart d'ailleurs de son côté, il va de soi que tout cet immense labeur était commandé par une formidable exigence, mais qui était une exigence d'amour. Ils se donnaient à leur art, ils vivaient leur musique parce qu'ils l'aimaient, et s'ils s'usaient à l'entendre, à la composer et à l'exécuter, c'est parce qu'ils l'aimaient.

Permis ou défendu, ce sont des choses qui n'ont pas de sens, au regard de l'Evangile, parce que Dieu n'est plus conçu comme extérieur à nous, comme un étranger levé sur une montagne, et qui donne sa loi parmi le déchaînement de la foudre et du tonnerre. Nous voyons dans l'Evangile s'esquisser cette nouvelle morale. Peut-on se mettre à table avec des mains non lavées ? Les pharisiens se scandalisent, et notre Seigneur énonce le grand secret : ce n'est pas un contact physique et extérieur qui peut souiller l'homme et le rendre impur, c'est ce qui vient de son cœur. C'est l'ordre de l'amour qui importe, c'est le don de soi, c'est la générosité provoquée par la générosité divine.

Notre Seigneur, sans doute, s'est conformé, puisque la Nouvelle Alliance n'avait pas encore été scellée dans son sang : notre Seigneur s'est conformé, aux usages, avec prudence, avec souplesse pour ne pas scandaliser, mais il savait bien que on entrait dans une ère nouvelle, qui commençait avec lui et dont la pleine révélation devait éclater dans le feu de la Pentecôte, dans le feu intérieur, dans le feu de l'Esprit, dans le feu de l'amour.

Ce ne sont d'ailleurs pas les paroles de Jésus qui ont accompli la grande révolution, c'est sa personne elle-même ; car en Jésus, en effet, Dieu se manifeste sous un aspect inconnu, merveilleux, imprévisible. En Jésus, Dieu apparaît comme l'éternelle pauvreté ; et cette éternelle pauvreté, nous allons la contempler immédiatement dans le chrétien qui l'a le plus profondément comprise : saint François d'Assise.

Saint François d'Assise, le petit pauvre, le mendiant, est invité par le Cardinal Ugolin à sa table. Le Cardinal Ugolin est un grand seigneur, c'est quelqu'un qui deviendra pape sous le nom de Grégoire IX, et François, sans aucune ostentation, comme si la chose allait de soi, tire un croûton desséché de sa besace et c'est là tout ce qu'il mangera à la table du Cardinal, car il ne peut s'asseoir qu'à la table de la sainte pauvreté. Le Cardinal sourit, il comprend, il devine l'authenticité de ce geste, et François avec une merveilleuse action de grâce, mange ce pain de la pauvreté, qu'il trouve si savoureux et si précieux parce que c'est le don de l'éternel amour.

Et voilà la nouvelle morale: nous sommes dans un monde de grâce. Nous sommes, nous sommes dans un monde qui nous est donné par l'Amour, dans un monde qui est un présent, qui est un cadeau, dans un monde qui est revêtu de cette dimension de tendresse qui le rend infiniment précieux, et c'est pourquoi le croûton de pain desséché, obtenu par l'aumône, prend aux yeux de François une valeur infinie. Il le reçoit des mains de Dieu, il est donc tout revêtu de sa Présence et de son amour et, à travers ce croûton de pain, il communie à la tendresse de Jésus.

Le Dieu des pharisiens, pour une bonne part le Dieu de l'Ancien Testament, est un Dieu extérieur, c'est un Dieu maître, c'est un Dieu qui donne des lois, qui impose des règlements : il n'y a pas à les comprendre, il suffit de les accomplir.

Le Dieu qui se révèle en Jésus, c'est le Dieu Trinité, le Dieu qui n'a rien. C'est le Dieu qui ne possède rien, pas même sa divinité, puisque sa divinité n'est qu'une éternelle communication. Comment ce Dieu dont la vie intime, dont le secret le plus profond est un éternel échange, un éternel, un éternel regard sur l'Autre, une infinie donation de soi-même, comment ce Dieu qui ne se possède pas lui-même pourrait-il rien posséder?

Il ne va donc pas intervenir dans notre vie pour marquer les limites de sa propriété et de la nôtre, pour jeter l'interdit sur une part de son œuvre, afin de nous faire sentir qu'il est le maître ; il va nous inviter à devenir ce qu'il est.

Comme il est pauvreté, comme il est don, comme il est amour, comme il est pure générosité, c'est à cela qu'il nous convie, à devenir nous-même une pure générosité, et ainsi, il fait de nous des créateurs.

Nous le sentons bien, d'ailleurs. Il ne nous est impossible de nous limiter. Le refus de l'infini ou plutôt le refus du fini, c'est un des caractères fondamentaux de l'homme. Nous ne pouvons pas accepter la fin de quoi que ce soit. Il nous faut vraiment l'illimité et, dès que nous avons fait le tour d'une chose, qu'elle est du déjà vu, elle cesse de nous intéresser. Nous ne pouvons rien aimer qu'en le prolongeant, qu'en faisant crédit à sa croissance, en le voyant idéalement grandir, infiniment.

Et toute la morale est là, qui n'est plus une morale mais une mystique, comme nous allons le voir, conférer à toute la vie une dimension infinie. François pouvait le faire à l'égard d'un croûton de pain, comme à l'égard d'un caillou. Il s'agit de le faire à l'égard de tout, de nous-même bien sûr, des autres qui vivent avec nous, de l'univers physique dont nous avons, dont nous avons la charge : il s'agit toujours de vouloir l'infini, de le susciter et de l'accomplir.

Il n'y a donc pas de conflit possible entre la volonté de Dieu et la nôtre. Quand il y a conflit, c'est parce que nous avons fait de Dieu une idole ; quand il y a conflit, c'est parce que nous refusons de nous réaliser nous-même, c'est parce que nous ne croyons pas assez en l'homme, en la grandeur de l'homme, en la générosité de l'homme. Et justement, l'Evangile qui nous révèle Dieu, ensemble nous révèle l'homme. Et toute la transcendance de Dieu éclate dans la transcendance de l'homme.

Aussi bien, comment pourrions-nous connaître la grandeur de Dieu, si nous n'étions pas appelés nous-même à la grandeur ? Pour concevoir d'une manière vivante la grandeur de Dieu, il faut la vivre et, pour la vivre, il faut la devenir. Il est étrange que des théologiens qui ont insisté sur la transcendance divine l'on fait souvent pour écraser l'homme sous cette immensité, pour faire éclater le néant de l'homme, afin qu'il apparaisse comme rien devant Dieu.

C'est le contraire qu'il faut faire : mieux on saisit la transcendance de Dieu, plus profondément on atteint à la transcendance de l'homme, car il y a justement une part de nous-même qui est infinie, une part de nous-même qui s'enracine en Dieu, une part de nous-même qui n'est connaissable qu'à travers Dieu, qui est aussi secrète, aussi mystérieuse, aussi profonde que Dieu même, parce qu'elle touche à lui, parce qu'elle vit de lui, parce que c'est à travers elle que Dieu se révèle.

Un homme qui nous parlerait de la grandeur de Dieu sans l'éprouver, qui célèbrerait la transcendance de Dieu sans la vivre, il ne ferait que remuer des mots, qu'agiter des paroles, il ne saurait nous atteindre. Ceux-là seuls peuvent vraiment nous conduire à la grandeur de Dieu qui la laissent transparaître en eux; qui en sont tellement consumés, tellement illuminés, qu'on voit bien qu'ils en vivent à l'évidence, et qu'elle est devenue la respiration profonde de leur pensée et de leur cœur.

Le Dieu chrétien, c'est donc un Dieu qui ne peut jamais être le rival de l'homme parce que c'est un Dieu pauvre, parce que c'est un Dieu que n'est que l'amour, un Dieu qui se définit par sa générosité, un Dieu qui ne peut nous toucher que pour nous rendre libres de nous-même, en nous appelant à devenir ce qu'il est.

C'est ce que François aperçoit d'une manière incomparable et c'est pourquoi le dépouillement de François n'est jamais une pénitence, au sens où nous l'entendons d'ordinaire : il est une découverte, la découverte d'une nouvelle dimension où l'univers s'est transfiguré, où il était vêtu de Dieu, où il laisse transparaître le visage de Jésus-Christ, où il est ennobli d'une noblesse infinie. Alors, on ne peut plus le saisir, on ne peut plus le posséder, on ne peut plus le mettre dans sa poche, on ne peut plus dresser des interdits pour empêcher les autres d'y accéder parce que tout est don, communication, amour et générosité.

Mais bien sûr que pour vivre cet ordre de l'amour, il faut être continuellement en contact avec Dieu. Dès qu'on perd le contact avec Dieu, à l'instant même, le monde se décolore, il perd cette dimension infinie. Et comme nous ne pouvons plus y joindre cet infini après lequel notre cœur soupire, il faut " sophistiquer " ce monde, comme il faut détraquer nos instincts, pour essayer de tirer d'un univers éteint une joie qui ne pourrait jaillir que de sa résurrection.

Le monde est immense comme Dieu, et l'homme est plus grand que le monde dont il est chargé parce que, justement, l'homme est appelé à s'échanger avec Dieu. A travers toutes choses, une communion avec Dieu est possible. Tout le monde est un immense symbole qui nous permet de joindre la source éternelle. Il suffit de bien regarder, il suffit de bien écouter, il suffit de cultiver en soi ce respect de l'être, parce que justement, l'être, quel qu'il soit, toute réalité, est vêtue de Dieu et laisse transparaître Jésus-Christ.

Il y a coïncidence parfaite entre nos désirs les plus profonds et l'appel de l'Evangile. C'est d'ailleurs pourquoi l'Evangile est la Bonne Nouvelle. Nous cessons d'être esclave, esclave d'un Dieu extérieur qui est finalement une idole, esclave d'une loi qui est une servitude, esclave d'un commandement qui fait éclater en nous la révolte. Il n'y a plus de loi, il n'y a plus de commandement, il n'y a plus que l'exigence immense, inépuisable de l'amour, le jour, la nuit, en toutes choses, à l'égard de tout être, parce que Dieu est présent partout, parce qu'il nous appelle à travers toute réalité, parce que nous en avons la charge, en nous, et dans les autres, et dans tout l'univers.

Car cette pauvreté de Dieu, ce n'est pas une pauvreté abstraite, c'est une pauvreté vivante, c'est une pauvreté toute proche de nous, c'est une pauvreté qui a besoin de nous. "Jésus est en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps-là." (Pascal : Le Mystère de Jésus). Ce n'est pas assez : Jésus est en agonie depuis le commencement du monde, car justement, si Dieu est amour, l'amour peut toujours mourir, l'amour meurt nécessairement de n'être pas aimé.

L'amour ne peut rien dans le " Oui " éternel qu'il est, si notre cœur ne jaillit pas dans un " oui " éternel ; et c'est par-là que la morale ou plutôt la mystique chrétienne peut développer en nous cette dimension de générosité qui nous apparente à Dieu et qui nous permet de vivre sa vie.

Il ne s'agit pas seulement d'une parfaite et merveilleuse harmonie, d'une correspondance totale entre nos désirs d'infini et l'appel de Dieu, il s'agit de quelque chose de plus émouvant encore, car Dieu ne peut se loger dans cet univers, il n'y peut entrer, il n'y peut vivre, qu'avec notre consentement.

En sorte que c'est exactement le retournement de tout ce que l'on avait conçu avant Jésus. Ce n'est pas Dieu qui est le propriétaire du monde et qui nous le refuse ou qui le met ainsi au prix qu'il nous est impossible de le payer, c'est Dieu qui ne peut pas entrer dans le monde, ce monde qui est l'expression de son amour, ce monde qui est le don et le cadeau de sa tendresse, il ne peut pas entrer sans nous. C'est nous seuls qui pouvons lui, lui ouvrir la porte de lumière et d'amour qui fera vraiment du monde l'ostensoir de la divinité.

Et c'est par-là que s'achève ce prodigieux itinéraire. Il ne s'agit désormais plus de nous, plus de notre accomplissement, plus de notre équilibre et de notre harmonie, toutes choses d'ailleurs admirables et qui seront accomplies d'autant plus parfaitement que nous y penserons moins.

Mais il y a quelque chose de plus parfait encore qui est de faire de tout cela un don, qui est justement d'entrer dans l'univers pour le donner à Dieu, de faire de tout notre être une offrande inépuisable dans notre corps, dans toutes les fibres de notre chair, dans tous les élans de notre tendresse, dans toutes les manifestations de notre amour, dans toutes les recherches de notre esprit, dans toutes les inventions de notre pensée, dans toute la puissance de notre technique, dans toute la quotidienneté de notre travail ; faire de tout cela une espèce d'introït, de portique de lumière et d'amour pour que Dieu puisse entrer dans le monde, pour qu'il puisse vivre, pour que toute réalité vraiment l'exprime, et que nous en soyons nous-même d'abord la première révélation.

Et c'est cela que François a si parfaitement compris : il a senti le danger mortel qui menaçait Jésus, il a voulu se charger de ce péril, il a voulu courir au martyre et il l'a obtenu dans les stigmates, où il est devenu cette croix vivante où se proclame l'Evangile éternel.

Mais oui, finalement, cette mystique, cette voie d'union avec Dieu, ce dialogue ininterrompu dans lequel nous avons constamment à nous renouveler pour exister réellement et pour atteindre au vrai Dieu, dans ce dialogue, il y a une détresse infinie, il y a un " De profundis " qui ne cesse de retentir. Dieu appelle du fond de l'abîme, comme un enfant menacé, comme un enfant abandonné, comme un enfant qui n'en peut plus, comme un enfant qui est en quête de sa mère.

D'ailleurs, Jésus l'a dit: " Celui qui croit en moi, celui qui accomplit la volonté de mon Père est mon frère et ma sœur et ma mère ". ( Mt 12, 50 ) Cette mystique qui a supplanté la morale, qui nous a délivré de la loi, qui a remplacé le commandement par une unique exigence d'amour, cette mystique nous donne le moyen de nous renouveler sans cesse.

Bien sûr que il est difficile, quand il faut lutter pour la vie quotidienne, quand il faut porter le poids de son hérédité, de sa fatigue, de son usure, quand il faut rencontrer chaque jour et à chaque moment du jour ses propres limites et celles des autres, il est difficile de maintenir vierge son aspiration vers l'infini, il est difficile de voir le monde tout entier comme le cadeau de la tendresse divine, il est difficile de vouloir, de faire, faire de chacun de ses gestes un chef-d'œuvre de lumière et d'amour.

Mais justement, s'il ne s'agit pas de nous, si ce n'est pas nous qui sommes en question, si vraiment il y a cette mystérieuse détresse de Dieu, s'il y a cette enfance éternelle qui est remise entre nos mains, alors comment, comment résister à l'appel de l'abîme ?

Eh ! Oui, c'est toujours le même mystère, le Verbe qui veut se faire chair, Dieu, Dieu qui veut s'exprimer dans la création, Dieu qui veut se révéler et se communiquer en faisant appel uniquement à notre liberté, réclame de nous le même consentement qu'il réclamait de la Vierge Marie.

Et c'est le dernier mot de la morale devenue mystique, ce " oui " de l'Annonciation qui nous ramène au mystère de Noël. Est-ce que Jésus naîtra ? Est-ce que Jésus sera reçu ? Est-ce qu'il sera aimé ? Au fond, tout est là, tout est là : quand on a compris qu'on est vraiment chargé de Dieu ! Et si nous n'avions pas compris, et dans la mesure où nous cessons de le comprendre, qu'avons-nous affaire avec une morale ? Immédiatement, la morale devient une barrière hostile que nous avons envie de franchir simplement pour affirmer notre indépendance et notre liberté.

C'est pourquoi il faut refuser les termes mêmes de ce problème mal posé. Non, il n'y a pas de morale. Il y a autre chose qui est infiniment plus profond, infiniment plus merveilleux, infiniment plus exigeant, mais d'une exigence qui est la maturité même de notre liberté, et la suprême expression de notre puissance créatrice.

Nous n'avons qu'à être attentifs aux nuances de la vie, nous n'avons qu'à regarder les visages qui nous environnent : chacun de ces visages, marqué par le souci, par la souffrance, par la maladie, par la déception, par le désespoir, chacun de ces visages, mais il est clair qu'il ne reflète pas la Présence de Dieu; et cependant il l'appelle, il est capable de l'exprimer.

Il s'agit donc de le susciter en lui, de renouveler ce visage, de l'amener sur la montagne de la Transfiguration, en l'enveloppant silencieusement de ce respect agenouillé qui va droit à l'âme, qui fait surgir en elle toutes ces puissances d'admiration et de générosité, et qui peut l'amener à ce consentement de l'Incarnation que Dieu éternellement attend pour accomplir la création par notre cœur et par nos mains.

Il faut donc constamment revenir à cette source. C'est tout autre chose, comme François nous invite à le comprendre : il s'agit uniquement d'atteindre à la plénitude de l'être, de la liberté et de l'amour, en passant par cette voie unique de la générosité qui est notre plus haute noblesse. Nous n'avons rien à redouter de la part de Dieu. Il a tout à craindre de nous, parce que nous, nous avons ce terrible pouvoir de ne pas aimer. Lui, Dieu, ne peut pas ne pas aimer. C'est donc à nous de ne pas prendre avantage sur lui de cette impuissance où il est de ne pas aimer et d'entendre et d'exaucer l'appel de son amour.

Dans notre corps, dans notre cœur, dans notre pensée, dans notre esprit, dans le travail de nos mains, dans nos rencontres humaines, dans toutes nos tendresses et dans toutes nos amitiés, dans toutes nos entreprises, dans toute nos politiques, il s'agit toujours et uniquement de frayer ce chemin, d'ouvrir cette voie, d'être le héraut de l'amour, de rendre possible l'Incarnation de Dieu, de nous prêter tout entier à l'expression de sa Présence et de son visage. Il n'y a rien d'autre.

Nous sommes vraiment dans le règne de la liberté, de cette liberté qui est une libération où l'on décolle de soi, où l'on dépasse constamment ses frontières, où l'on devient infini pour réaliser en soi la plénitude de Dieu.

Nous ne dirons donc pas qu'il s'agit pas pour nous de nous combattre, d'être constamment en procès avec nous-même, de nous confronter avec le terrifiant jugement de Dieu : ce sont là des chimères, dangereuses. Le Père de Condren, un des plus grands mystiques du 17ème siècle, écrivait à une femme qui se lamentait sur sa vie passée, qui ressassait ses peccadilles, qui revenait constamment au miroir de sa petite vertu. Il lui écrivait: " Voyez comme un crime la considération de vous-même. Contentez-vous de penser que vous êtes une pécheresse, comme tant de saintes l'ont été ".

Il y avait dans cette phrase, évidemment, la plus grande vérité et le plus merveilleux humour: " Contentez-vous de penser que vous êtes une pécheresse, comme tant de saintes l'ont été", cela voulait dire : A quoi bon vous regarder ? Regarder Dieu. Car le bien, c'est cela. Le bien, c'est de décoller. Le bien, c'est de donner. Le bien, c'est de faire de tout son être une offrande. Le bien, c'est de se laisser transsubstantier au Corps et au Sang, en la vie et en la personne de Jésus.

Ne rapetissons pas la vie, ne pensons pas à dire nos limites. Jésus est venu justement pour nous délivrer de ce joug, d'une idole et d'un faux dieu. Il est venu nous révéler les dimensions de notre, de notre humanité. Il est venu ranimer nos plus hautes ambitions spirituelles. Il a ouvert devant nous une carrière infinie, parce que Dieu croit en l'homme, et qu'il fait crédit à sa générosité.

Nous voulons donc nous livrer à cette tendresse divine, nous voulons ne recourir qu'à Elle et, devant toutes nos difficultés, nous ne cesserons, ne cesserons jamais de chercher ce visage, ce visage de Jésus, ce visage de Jésus en nous, ce visage de Jésus dans les autres, ce visage de Jésus dans l'univers et en toute réalité.

Notre vie tout entière s'enracine dans la sienne, et nos réalisations, justement, jaillissement de notre amour, comme le " Oui " de Marie au jour de l'Incarnation, quand le Verbe veut se faire chair pour habiter parmi nous.

 

En Notre dame des Anges, à Beyrouth, le samedi 26 février 1972 soir, à son arrivée du Vatican. (Nous sommes à la veille du 2ème dimanche de Carême)

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

 

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je remercie Monsieur Kekati des paroles extrêmement aimables et amicales qu'il vient de prononcer et j'entre dans mon sujet.

Flaubert, comme vous le savez, qui a consacré toute sa vie, et de plus en plus profondément, à la beauté qui était pour lui la religion la plus profonde, Flaubert reçut un jour une lettre de Baudelaire qui lui demandait d'appuyer sa candidature à l'Académie. Flaubert, scandalisé qu'un poète veuille porter un habit vert, une épée au côté et un chapeau à plume et qu'il ne se contente pas de la poésie, écrivit ces mots extraordinaires de simplicité et de profondeur : " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? ", " Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? ".

Flaubert posait ainsi admirablement le problème que nous sommes, car nous sommes d'abord quelque chose et toute la question est de savoir si nous pouvons devenir quelqu'un.

Nous sommes d'abord quelque chose, un objet de l'univers, un résultat de l'évolution. Si un enfant prend conscience de son existence, si, il se pose cette question : " Pourquoi est-ce que j'existe ? " ou plutôt s'il constate avec émerveillement qu'il existe, il peut se dire aussitôt : " Mais je n'y suis pour rien ! " Et nous en sommes tous là Nous n'avons pas choisi d'exister. Nous n'avons pas choisi davantage notre hérédité. Nous avons, comme tous les vivants, été prédéterminés par ce message génétique que contient l'acide desoxydes ribo.. , ribonucléiques (acide désoxyribonucléique).

Nous avons été préfabriqués : nous n'avons pas choisi nos ancêtres, nous n'avons pas choisi notre époque, nous n'avons pas choisi notre sexe et tous les déterminismes physiologiques et psychologiques qu'ils nous imposent, nous n'avons pas choisi notre milieu, nous n'avons pas choisi nos parents, nous n'avons pas choisi notre langue ni la couleur de notre peau, nous n'avons pas choisi le type de culture qui nous a été communiquée, nous n'avons pas choisi, même notre religion puisque, pour l'immense majorité d'entre nous, elle nous a été imposée.

Et voilà ! Nous sommes là, nous existons, portant en nous un des déterminismes, d'ailleurs les plus profonds et les plus durables, qui est notre histoire infantile. Car, non seulement nous portons en nous tout le passé de l'univers, toute l'évolution des vivants, toute notre hérédité immédiate, toutes les influences de notre milieu, mais nous en restons marqués à jamais. Cette histoire infantile est au fond de nous-même, comme la psychanalyse nous l'a si justement révélé.

Et ce n'est pas tout car, non seulement nous, nous existons sans l'avoir choisi, mais nous continuons d'exister sans savoir comment. Les soixante millions de millions de cellules qui nous constituent, les quatorze milliards de neurones qui forment notre cerveau, toutes ces activités qui soutiennent notre existence s'accomplissent en nous, sans nous. Nous pourrions dans un instant être frappés de mort sans savoir pourquoi et nous vivons sans savoir comment ! Toute l'immense usine physico-chimique qui conditionne notre survivance, avec les milliards de connexions qu'elle suppose, avec toutes les immunisations, toutes les compensations et tous les emprunts aussi, parce qu'enfin nous ne vivons qu'en empruntant : nous vivons en nous nourrissant, en respirant, en bénéficiant du rayonnement solaire.

Et tout cela qui nous conditionne s'accomplit en nous, sans nous. Il y a là, des prodiges d'équilibre, des prodiges d'assimilation et de choix physico-chimiques dont nous ne connaissons pas le secret. Et quand même nous le connaîtrions, il nous serait presque, presque impossible d'intervenir dans cette microbiologie qui est tellement subtile que on peut à peine concevoir que l'homme modifie le message génétique.

Nous survivons donc. Autrement dit, nous continuons de vivre, sans savoir comment, ni pourquoi, tellement que nous pouvons constater, de la manière la plus évidente, que nous sommes préfabriqués, que quand nous disons " je " et " moi " comme tout le monde, ce " je " et " moi " est anonyme : il n'a rien de personnel, puisque nous n'avons rien créé en nous et que tout le monde dit " je " et " moi " depuis l'enfance, depuis que, il sait parler. Tout le monde dit " je " et " moi ", sans d'ailleurs fonder ce " je " et " moi " sur aucune initiative créatrice.

Si, d'ailleurs, nous écoutons la pensée d'un Sartre, de l'existentialisme athée, nous entendons Sartre dans L'Etre et le Néant nous montrer l'impossibilité pour le pour-soi de rejoindre l'en-soi, tellement que, finalement, toute l'histoire de l'homme aboutit au néant et que l'homme est une passion inutile.

La cybernétique, chez certains de ses représentants, assimile totalement notre cerveau et notre pensée à une machine électronique, à un ordinateur. Et encore est-il qualifié - j'entends notre cerveau - d'ordinateur médiocre, par rapport à la perfection des machines qui, dit-on, poseront des problèmes que l'homme ne pourra jamais comprendre et donc sera totalement incapable de résoudre.

Il y a le structuralisme qui réduit de plus en plus la part du sujet. Le langage, finalement, est un organisme ou plutôt une structure autonome. Ce n'est pas l'homme qui parle, ce sont en lui des structures. L'individu n'est que le lieu de la parole.

C'est ce que suggère ou affirme Lévi-Strauss ou Michel Foucault qui se réjouit de voir bientôt la fin de l'homme car, s'il n'y a plus de sujet, comme nous nous en convainquons de plus en plus par l'analyse du langage, selon Michel Foucault, s'il n'y a plus de sujet, il n'y aura bientôt plus d'homme. Il ne sera plus question de ce parasite qui a fait de lui stupidement le centre du monde.

Je n'ai pas besoin de souligner tout ce que la psychanalyse, justement en nous faisant prendre conscience, si l'on peut dire, de notre inconscient, tout ce que elle apporte de confirmation à ce fait que l'homme est quelque chose, qu'il est d'abord un résultat, qu'il est préfabriqué, qu'il n'y a rien, en lui, qui soit de lui et que son " je " et " moi " est totalement anonyme. Il n'y a d'ailleurs qu'à voir le comportement de l'homme : ce siècle admirable dans toutes ses découvertes techniques, ce siècle qui peut se promettre la conquête du monde matériel, sans aucune limite, est aussi le siècle des guerres ininterrompues, le siècle de la torture, le siècle du lavage de cerveau.

Un savant américain, tout récemment, a affirmé que le stock des bombes atomiques en réserve aujourd'hui suffirait cinquante mille fois à détruire l'humanité. Ce comportement non humain de l'homme montre assez à quel point il est une chose, à quel point il obéit à des options passionnelles qui relèvent des vagues de l'inconscient.

Il suffit d'être attentif d'ailleurs, dans toute conversation qui devient passionnée, dans toute conversation où l'amour-propre individuel ou collectif est concerné, dans toute conversation, nous saisissons ces options passionnelles qui gouvernent des jugements qui ne s'accomplissent pas dans la lumière d'une vérité à laquelle on se consacrerait, mais qui sont simplement l'affirmation des déterminismes du groupe ou de l'individu qui s'exprime.

Si bien que, finalement, comme dans Le Malentendu de Camus, nous sommes dans un monde où il n'y a personne, où derrière le visage humain, nous rencontrons quatre-vingt dix-neuf fois pour cent des déterminismes, c'est-à-dire, encore une fois, du préfabriqué.

Le mot donc de Flaubert est mille fois justifié. Pourquoi vouloir être quelque chose ? Nous sommes quelque chose et nous le sommes passionnément, nous le sommes en voulant l'être, en nous rivant à nos déterminismes, en les défendant avec le bec et les ongles comme si c'était nous, parce que, justement, nous avons l'habitude depuis notre enfance de nous identifier avec ce " je " et " moi " préfabriqué qui est, encore une fois, un moi anonyme.

Toute la question, à ce tournant, est donc de savoir si l'homme peut exister. Qu'il n'existe pas au départ, c'est évident, j'entends qu'il n'existe pas comme homme. Il existe comme un vivant, comme un chacal, comme une punaise, comme un lion, comme un éléphant. Il n'existe pas d'une manière différentielle. Il n'existe pas comme une dignité, comme une personnalité, comme une liberté, comme un bien universel.

La question donc est : " To be or not to be ". Est-ce que l'homme peut exister ? Y a-t-il, dans le projet de notre être, une signification autre que dans celle, que dans l'existence de tous les autres vivants ? Il semble, en tous cas, que pour nous, il y ait une vocation, du fait même que nous pouvons nous poser ce problème. Si je peux constater que je suis préfabriqué, c'est que, déjà, j'ai pris un certain recul vis-à-vis de moi-même et, si le problème se pose, c'est qu'il y a un trou dans mes déterminismes, c'est que j'ai une initiative à exercer.

Si tout se passait pour moi sous le plafond des instincts, je n'aurais pas de problèmes, je ne serais pas un problème, car mes instincts, comme chez les animaux, boucleraient la boucle : mes instincts me contiendraient tout entier et c'est en toute innocence que je m'abandonnerais à eux, n'ayant pas d'autre possibilité.

Pour nous, le fait que le problème se pose, c'est l'indice sans doute d'une vocation, d'une possibilité, d'une ouverture, enfin d'une initiative à exercer.

Je vais, dans un exemple, illustrer cette possibilité en montrant comment peut s'accomplir, en effet, le passage de quelque chose à quelqu'un. Il s'agit d'un russe qui s'appelle Koriakov qui a écrit un livre dont le titre est : Je me suis mis hors la loi. Koriakov est né sous le régime soviétique. Il l'a admis de bout en bout. Il ne l'a jamais mis en question, jusqu'au moment où il a été mobilisé comme tout le monde, lors de l'agression allemande.

De journaliste qu'il est, il passe donc sur le front. Il entre d'ailleurs admirablement dans le jeu puisque il gagne sur le champ de bataille ses galons de capitaine. Au cours d'une permission, il rencontre, à Moscou, un vieil ami de sa famille qui appartient à l'ancienne génération. Cet ami lui fait cadeau du Nouveau Testament. Koriakov le lit comme une chose toute neuve, avec un regard tout neuf. Il est bouleversé. Il est convaincu. Il fait la rencontre du Christ et toute sa vie en est transformée. Et il décide, en effet, de mettre sa conduite en accord avec cette rencontre pour lui unique.

De retour au front, comme il en a l'obligation, il décide, non seulement de conformer sa conduite à sa découverte, mais d'utiliser le petit pouvoir que lui donne son grade de capitaine pour protéger les civils et, en particulier, pour protéger l'honneur des femmes.

L'armée russe avance, à pas de géant, de la Russie en Pologne, de la Pologne en Allemagne où la formation à laquelle appartient Koriakov parvient dans les derniers jours de la grande guerre, la seconde guerre mondiale. Les Allemands, bien que certains de la défaite, se battent furieusement et le sort des armes demeure incertain dans le secteur occupé par la compagnie de Koriakov : tantôt les Allemands l'emportent, tantôt les Russes.

Un matin où les Russes avaient l'avantage, Koriakov sauve deux femmes allemandes qui allaient être outragées. Au cours de la même journée, Koriakov est fait prisonnier. Il est reçu dans le camp allemand par un capitaine, flanqué d'un colonel. Le capitaine allemand, recevant Koriakov, lui administre un soufflet gigantesque qui fait tomber ses lunettes en disant : " Vous êtes une de ces brutes soviétiques qui outragez les femmes allemandes. " Au même moment apparaît une fermière qui, désignant Koriakov, déclare : " C'est cet homme-là qui, ce matin, a sauvé mes deux filles. " Le démenti était donc flagrant ; et presque instantanés le démenti et l'accusation qui venaient d'être portés contre lui. Alors, le colonel allemand qui, jusqu'ici n'avait pas bougé se baisse, ramasse les lunettes de Koriakov et les lui tend respectueusement.

Voilà un geste créateur, un geste qui me paraît infini, un geste où il me semble assister à la naissance de l'homme. Car enfin... Trente secondes auparavant, jamais ce colonel allemand n'aurait imaginé que lui, allemand, devant un russe qui était pour lui un sous-produit d'humanité, que lui, colonel, devant un capitaine, que lui, vainqueur, devant un vaincu, jamais il n'aurait pu imaginer qu'il serait capable d'un tel geste. S'il l'a fait, c'est qu'il s'est totalement perdu de vue, c'est qu'en un instant, les murs de séparations se sont écroulés, c'est que, devant la déposition de la fermière, il a pris conscience qu'il avait en face de lui non pas un russe, un capitaine et un vaincu, mais un homme, un homme dont la dignité était égale à la sienne, un homme avec la dignité duquel il se sentait solidaire, un homme qui portait la même valeur en lui que lui-même et, avec cette valeur, le colonel allemand se sentait identifié, il sentait qu'il en avait la charge en l'autre, dans ce russe devenu son prisonnier, il en avait la charge en l'autre, comme en lui.

Alors, son moi collectif et individuel avait cessé d'être une préfabri.. une préfabrication. Il avait cessé d'être un faisceau de déterminismes et d'options passionnelles. Il avait changé de moi. Il était né un moi tout neuf qui était altruisme, qui était élan vers l'autre, qui était identification avec cette valeur, la même en l'autre qu'en soi, la même en tous, cette valeur qui, précisément, est le fondement de notre dignité.

Cet exemple signifie que il y a donc une possibilité, pour l'homme, de se faire homme. Car tout le problème est là : se faire homme. Il y a une possibilité, pour l'homme, de se faire homme. Mais il a à se faire homme. Il ne l'est pas au départ, il s'en faut de beaucoup et nous ne pouvons pas nous flatter de l'être, parce que, dès que nous perdons conscience de la valeur universelle qui est en nous et en chacun et en tout être, nous retombons inévitablement dans ce moi, préfabriqué, possessif et passionnel et nous cessons, pour autant, d'être homme.

Il y a donc une vocation. Il y a un appel à nous faire homme. Il y a dans l'exemple que je viens de dire, il y a l'illustration de ce passage de quelque chose à quelqu'un. Car être quelqu'un, c'est être source, c'est être origine, de soi, c'est ne plus se subir, c'est devenir un espace illimité où tout l'univers peut se sentir accueilli, c'est devenir, pour les autres, un ferment de libération.

Un Brahmane - c'est un autre exemple qui a la même valeur - un Brahmane assassiné, au moment d'expirer, dit à son assassin : " Toi aussi, tu es cela. Toi aussi, tu es Brama. Toi aussi, tu es l'infini. Toi aussi, tu es capable d'une grandeur illimitée. " C'était la plus belle réponse d'une liberté totalement accomplie à une passion qui dominait totalement l'assassin. C'était la plus belle réponse : l'avenir est ouvert, tu peux encore devenir un homme.

Quand notre être véritable est en avant de nous, tout ce qui est derrière nous, toute l'évolution de la terre dont nous portons, en nous, le souvenir, dont nous sentons, en nous, les pulsions océaniques, tout cela, toutes ces forces admirables qui constituent pour nous la source de toutes nos énergies psychiques, tout cela n'a de signification que si, en avant de nous, nous reprenons toute cette création pour la faire passer des déterminismes à la liberté, en entendant par liberté libération, libération de nous-même, passage du moi, possessif, au moi oblatif.

C'est ce que Flaubert avait admirablement compris : Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ? Et c'est pourquoi il refusait de se dire, il refusait de s'écrire : " Qui est le sieur Flaubert ", disait-il, "ça n'intéresse personne." Ce que l'artiste veut écrire, c'est une hymne à la beauté et il attendait des jours et des jours devant une page blanche, il attendait que vienne l'inspiration, il attendait que se produise la Présence, ne voulant pas s'écrire parce que, il savait que selon le mot admirable de Rimbaud, Je est un autre.

A Bex, où Maurice Zundel a résidé pendant deux ans. Nous vous proposons des notes prises par un auditeur, lors d'une homélie le 5 août 1951.

 

 

Qu'est-ce que Dieu vient faire dans notre vie ? Qui a vu Dieu ? A cette question posée de tous côtés dans ce monde inquiet qui voudrait une solution à ses problèmes, mais voudrait se nourrir de mensonges et de fictions, il n'y a qu'une seule réponse : la Transfiguration.

S'il n'y avait dans la nature le mystère de la Présence, la Transfigu­ration, un jaillissement de source, nous ne saurions pas qu'il y a un Dieu et nous serions incapables de voir le vrai visage de l'homme. Comment rencontrer ce Dieu, si ce n'est dans un visage qui s'ouvre et s'illumine ? Transfiguration est le mot-clef. Il s'agit d'un événe­ment qui a transformé une vie, qui lui donne une profondeur, en nous libérant, en nous permettant de faire, au plus profond de nous-même, la Rencontre.

A moins d'être des brutes, quels sont les parents qui ne se sont sentis transportés dans le sourire de leur enfant ? Transportés dans un monde où ils voudraient rester toujours. En avion, il y a une telle gratuité, une telle tendresse qui vient à nous dans les jeux de lumière que vous sentez derrière tous les phénomènes impossibles à analyser, qu'il y a un visage. Ainsi, devant une intelligence qu'on ne comprend pas toujours, il y a la personnalité, une telle noblesse, une telle sérénité que tout devient lumière. Je me souviens d'avoir senti cela au Collège de France en écoutant Edouard Leroy.

Nous sommes tous sensibles au rayonnement de la bonté, de la lumière qui nous conduit au plus profond de notre être. Ce trésor existe aussi chez les autres. C'est toute la grandeur de l'homme, la seule raison de vivre et voilà, Dieu a passé comme une musique. Et nous savons qu'il a passé parce que nous ne sommes plus nous-même : nous avons changé d'étage. Si on fait cette Rencontre, on sait qu'il y a là tout un programme de vie.

Comment rencontrer Dieu ? En faisant la vie plus belle, silence, gratuité, bonté, un espace, une respiration vivante et nous entrerons dans ce dialogue, nous ne serons plus seuls, mais perdus dans l'Autre.

On réunit dans les musées les chefs-d'œuvre. Qu'est-ce qu'un chef d'œuvre, sinon une transfiguration ? Il s'est perdu en Dieu, l'artiste, au plus profond de lui-même, dans un moment créateur. Et nous avons à vivre cela tout au long de notre existence - il faut en faire une création incessante.

Il n'y a pas de démonstration de Dieu si ce n'est notre transfiguration, notre dialogue avec une Présence réelle. Cela fait autre chose qu'une religion qui est un programme d'impostures et d'abrutissement. Nous sommes à pied d'œuvre et nous allons commencer notre journée comme une chance divine, comme un effort pour faire surgir à la surface des êtres leur profondeur, de chaque mouvement un rayonnement.

Gardons cette image, ce mot magnifique, ce mystère de la Transfigu­ration. A chaque pas, essayons de rendre le monde plus beau afin que Dieu soit vivant. Dieu, personne ne peut le dire, mais chacun peut le découvrir et le susciter en vivant cette transfiguration et Dieu ne peut s'accomplir en nous que dans la mesure où nous devenons plus profonds, plus recueillis et plus sensibles à sa Présence. Dieu est là, Dieu est vivant et on s'en aperçoit quand le monde devient plus beau et qu'il se transfigure.

A Ouchy, Lausanne.

 

Il n'y a plus de Carême dans le sens traditionnel de privations et de restrictions alimentaires imposées à tout chrétien pour toute la durée de la sainte quarantaine.

Les quelques jours de jeûne qui subsistent ne cor­respondent plus aux pressants appels de la Liturgie qui nous donnent un visage de pénitent et l'on éprouverait quelque confusion à les lire si la pénitence se confondait avec l'abstention ou la réduction du boire ou du manger.

En réalité, la pénitence signifie et comporte un changement de cœur qui implique un renouvellement de toute la vie dans la perspective de la Résurrection qui est com­me la Terre Promise de l'itinéraire spirituel que l'Eglise nous invite à parcourire en revivant les quarante jours que Jésus passa au désert avant d'entrer dans sa vie publique.

Le plus sûr moyen de participer à ce Caréme du Seigneur est évidemment de nous rappeler ce qu'il fut pour lui. Les trois tentations qui résument ce temps d'épreuve, dans le récit que lui-même en dut faire à ses disciples, nous laissent clairement entendre qu'il eut à choisir, dans un combat qui préfigurait celui de son agonie, de boire jus­qu'à la lie le calice de la Nouvelle Alliance qui ne pouvait être scellée que dans sa crucifixion.

Il suffit de se souvenir de la prière de l'agonie : Père, si c'est possible, que ce calice s'éloigne de moi pour deviner ce que signifia réellement pour lui, le refus d'un messianisme triomphant à coup de miracles, de tous les obstacles opposés au règne de Dieu.

S'il choisit la Croix c'est que la Rédemption exigeait autre chose qu'une manifestation de puissance, c'est que le Règne de Dieu ne pouvait s'établir par des prodiges capables d'éblouir les yeux et de susciter des acclamations, sans changer le coeur des témoins appelés à le suivre.

Jésus ne séduira pas les foules. Il préfère l'échec à ce succès équivoque. Il se fait une autre idée de l'homme comme il apporte une nouvelle Révélation de Dieu. Il dira un jour à Pilate, qu'il est venu pour ren­dre témoignage à la Vérité et que sa royauté se situe sur ce plan, comme elle ne peut être reconnue que par les amis de la Vérité.

Mais, nous en faisons chaque jour l'expérience la Vérité ne peut pas être posée devant nous comme un objet, comme un bijou dans un écrin ou un verre d'eau sur la table. La Vérité ne peut nous atteindre qu'en devenant lumière en nous, par une transformation qui nous identifie avec elle, en nous délivrant de tous nos préjugés et de tous nos partis-pris jusqu'au degré de transparence indispensable à sa manifesta­tion.

Si le Carême de cette année nous appelle, une fois de plus, à ce royaume de la Vérité qui occupait la pensée de Jésus durant sa retraite au désert, on voit, tout de suite, que les prescriptions alimentaires sont chose secondaire. Il s'agit en réalité, d'une conversion d'une transformation radicale de nous-mêmes dans la lumière de cette " flamme d'a­mour " qui est la Vérité même, telle qu'elle vit au coeur de l'éternelle Trinité.

Nous n'avons donc pas à faire la grimace d'une pé­nitence ostentatoire, en feignant une mortification extéri­eure que l'Eglise renonce à nous demander. Ce qui nous est proposé, c'est littéralemente de changer de coeur, en renon­çant, sans biaiser, à tout ce que notre amour-propre entrai­ne d'opacité et d'obscurité, de limites et de partialités, d'étalage de nous-même et de mépris d'autrui.

La nuit de l'agonie du Seigneur, comme le combat qu'il soutint au désert, était un corps-à-corps avec cette mort qui a le visage du péché, qui a ses racines dans tous les refus d'amour que l'humanité n'a jamais cessé d'opposer à la tendresse divine, qui n'a jamais cessé de luire dans nos ténèbres.

Le Carême nous invite à méditer sur cette douleur que le Christ a assumée, pour nous en s'identifiant avec nous et à en tarir la source, er nous ouvrant à sa Lumière, en nous laissant envahir par son Amour.

C'est pourquoi notre premier souci doit être de fai­re du silence en nous, de nous recueillir chaque jour, quelques minutes, pour entendre son appel et apprendre à vivre sa vie comme la nôtre. Car le Règne de Dieu, c'est justement comme le suggère un grand poète, de le laisser vivre dans la vie qu'il répand.

Si nous pouvions ainsi, chaque jour un peu mieux, nous effacer en lui et le laisser transparaitre en nous, ce Carême serait le plus beau des miracles. Selon la mesure de notre amour, le Christ cesserait d'être en nous le Seigneur crucifié, pour y devenir le Seigneur ressuscité.

Pâques ne serait plus alors le simple rappel d'un évènement passé, mais la plus actuelle réalité de notre vie.

C'est ainsi que Pascal comprenait la vocation du chrétien, lorsqu'il écrivait ces mots qui expriment magnifi­quement le sens de notre Carême :

Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps-là."