D'octobre à décembre 2010

Le 16 mars 1961, au Caire.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte ( Après avoir cliqué sur "lire la suite", vous pouvez, en déplaçant le curseur, reprendre votre écoute):

Ce qui résume le mieux, je pense, la Bible de l'Ancien Testament dont nous allons exclusivement nous occuper, c'est le titre du premier livre de la Bible dans la version grecque, c'est-à-dire la Genèse, la Genèse qui veut dire génération, qui veut dire naissance. Ce titre naturellement est emprunté au contenu, au contenu du premier livre qui remonte aux origines du monde, naturellement telles qu'on pouvait les concevoir alors mais il faut étendre à toute la Bible le rayonnement de ce mot : genèse, génération et naissance.

Aussi bien, quel est le seul problème qui nous intéresse passionnément et dans lequel nous sommes tous, tous engagés, le problème que nous sommes : c'est de devenir chacun nous-même. « Etre soi », c'est-à-dire pour chacun de nous, devenir moi.

L'homme en effet est la seule créature qui soit capable de dire « je » et « moi », la seule créature qui ne puisse s'empêcher de dire « je » et « moi » mais qui a une peine infinie à situer ce « je » et « moi ». Il est impossible que nous ne prenions pas possession, d'une certaine manière, de notre vie, que nous ne sentions pas en nous quelque chose d'unique, que nous n'ayons pas le sentiment que nous sommes appelés à être une origine, une source, un commencement, qu'il y a en nous enfin une vocation de créateur.

En fait, cette vocation de créateur, cette qualité de source et de commencement, cette dignité d'origine, nous y atteignons, nous y atteignons très rarement parce que nous sommes, nous sommes déjà occupés d'avance par un « moi », par un moi biologique comme préfabriqué qui nous entraîne à dire « je » et « moi » sur des éléments qui ne sont pas nous, que nous n'avons pas créés, qui non seulement ne sont pas nous, mais qui nous empêchent de devenir nous-même.

Nous avons très souvent évoqué ce drame de ce moi fictif, de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi zéro, de ce moi propriétaire que nous prenons régulièrement pour notre moi, que nous défendons avec le bec et les ongles, que nous imposons aux autres, que nous imposons à nous-même, derrière un masque, un masque asphyxiant, qui nous entraîne d'ailleurs à cette épouvantable confusion que nous-même nous n'arrivons plus à nous identifier avec nous-même.

Nous sommes tellement habitués à ce masque, à ce jeu social, à ce placage d'un personnage qui n'est pas nous, que nous n'arrivons plus à enlever le masque et que même quand nous sommes seuls, nous continuons à jouer le jeu social en imaginant des situations à notre avantage où en ressassant des ressentiments qui sont encore une autre façon d'affirmer ce moi propriétaire dont nous sommes prisonniers et victimes.

Nous ne pouvons que être intéressés profondément, essentiellement, totalement, que par une orientation qui aboutira à la naissance en nous d'un moi originel, d'un moi authentique, d'un moi valeur, d'un moi dignité, d'un moi créateur, d'un moi qui serait vraiment un bien commun, une valeur telle que le monde entier devrait s'aligner ou plutôt devrait se liguer pour le défendre parce que c'est son intérêt primordial.

En fait, la « Déclaration des Droits de l'Homme », quelle que, quelle que soit la manière dont on l'envisage, aboutit toujours à ceci que l'on considère la personne humaine comme un bien commun. Plût au ciel qu'il en fut ainsi ! Rien n'est plus rare évidemment que la réalisation effective d'une personnalité humaine.

En fait, nous faisons l'expérience que nous ne pouvons jamais décoller de nous-même que en face d'un Autre, qui nous sollicite au plus intime de nous-même, un Autre qui est plus intérieur à nous-même que nous-même. C'est à ce moment-là que nous pouvons décoller car toutes les récriminations contre l'orgueil humain ne signifient rien tant que on n'a pas découvert une Présence capable à la fois de nous guérir de nous-même et de nous combler en nous conduisant à un moi nouveau où notre vie se recentre et s'unifie et fait vraiment un départ créateur.

Combien il est difficile d'atteindre à ce départ créateur, nous en prenons assez facilement conscience dès que nous nous rappelons, nous nous rappelons que un Galilée, le grand génie, le plus grand créateur de la science physique moderne, que Galilée était d'une vanité incommensurable et n'hésitait pas à se parer du bien d'autrui en plagiant les auteurs contemporains, en s'appropriant leurs trouvailles, comme si, comme si elles étaient les siennes.

La jalousie de Descartes, un autre grand créateur de la science moderne, la jalousie infantile de Descartes est célèbre. C'était un homme qui ne pouvait pas supporter qu'un autre découvrît quelque chose avant lui et qui revendiquait, avec le bec et les ongles, la priorité de ses idées.

Les fureurs de Newton ne sont pas moins célèbres dans sa polémique contre Leibniz au sujet de l'invention du calcul infinitésimal. Heureusement que ces hommes de génie n'étaient pas tout entiers vanité, jalousie et fureur, sinon, ils n'auraient pas été des génies du tout !

Génie veut dire justement l'être ingénu, l'être capable d'engendrer et de susciter la vie. S'ils ont suscité la vie, c'est au-delà de leur vanité, au-delà, au-delà de leur jalousie, au-delà de leur colère possessive, au moment justement où ils se perdaient de vue, où ils étaient assez pris par l'objet de leurs études, assez entraînés dans un courant de vérité pour s'oublier eux-mêmes. C'est à ce moment-là que ils ont créé quelque chose d'essentiel, c'est à ce moment-là que ils nous ont ouvert un espace...

Mais eux, comme nous et tous les hommes, ne peuvent décoller d'eux-mêmes qu'en face d'une Présence qui les aimante et qui les aspire. On ne peut pas se donner à un mur. S'il est question de se donner, si c'est par un processus de générosité que l'homme atteint à soi-même, il faut naturellement qu'il découvre à qui se donner.

Et Dieu, c'est précisément cette Présence à qui nous donner, que nous découvrons au plus intime de nous-même ou plutôt qui suscite notre intimité, nous permet d'être nous-même, de reconnaître que jusqu'alors, comme disait saint Augustin, nous avions, nous avions été dehors et pourtant nous atteignons à nous-même. Nous atteignons à nous-même dans ce dialogue, dans cette confrontation silencieuse et admirable où toute notre vie jaillit en forme de générosité et fait réellement un nouveau départ qui est un départ créateur.

Cela seul nous intéresse et si la Révélation signifie quelque chose, c'est précisément l'affleurement, l'affleurement, l'affleurement, le rayonnement, l'affirmation toujours plus nette de cette Présence qui est la vie de notre vie, qui est le sceau de notre intimité et l'unique caution de notre dignité. C'est comme une sorte de moi universel, si vous le voulez, de moi universel dans lequel nous nous dépassons quand nous nous rencontrons et c'est là que se vivent toutes les relations humaines, c'est là que toutes nos tendresses ont leurs mystères et leurs liens.

Il n'importe d'ailleurs de savoir quel nom on lui donne : l'essentiel c'est d'en comprendre l'action dans notre vie. Dès que on est saisi par cet élan de dépassement, dès que on décroche de soi, dès qu'on devient tout élan vers l'Autre, dès qu'on est prêt à tout sacrifier pour affirmer cet Autre, dès que on irait jusqu'à la mort pour le laisser transparaître, on est en pleine direction mystique, qui est aussi la direction où l'homme atteint à soi, où l'homme devient une personne et où tous les hommes peuvent se joindre ensemble dans une seule respiration.

La Révélation sera donc la manifestation de cette Présence qui est le suprême don, qui est tout entière et uniquement générosité et qui nous sollicite à devenir nous-même une existence de générosité. Cela veut dire, dans le langage le plus simple, que la Révélation est Quelqu'un : elle porte sur Quelqu'un et non pas sur quelque chose.

Si la Bible nous intéresse, ce n'est donc pas dans la mesure où elle nous apporte, encore qu'elle nous intéresse du point de vue essentiel, ce n'est pas dans la mesure où elle nous apporte des renseignements sur un peuple, sur ses conceptions de l'histoire, de la morale, de la sagesse ou de l'amour, c'est dans la mesure où, justement, nous percevons à travers une histoire, à travers une conception de la vie, à travers une vision du monde, à travers les genres littéraires les plus variés, que ce soit les proverbes, que ce soit les chants d'amour, que ce soit les prières de louange, que ce soit les contes édifiants comme Tobie ou Judith, que ce soit une satire comme le livre de Jonas, que ce soit une subite inspiration des plus grands prophètes comme Jérémie ou Isaïe, ce qui nous intéresse, finalement, c'est ce Quelqu'un, c'est cette Présence que nous ne pouvons identifier que dans la mesure où nous la retrouvons au centre même de notre intimité.

La Révélation est Quelqu'un et la Bible nous intéresse dans la mesure où elle nous rend sensible, où elle nous révèle la Présence de ce Quelqu'un. Mais, bien entendu, cette Présence ne peut se faire jour, ne peut se manifester, ne peut se révéler qu'à travers les hommes. Tout ce que l'on peut savoir, que ce soit n'importe quoi, passe toujours par l'homme. C'est toujours dans une expérience humaine que nous lisons tout ce que nous sommes capables d'apprendre et de connaître. Il n'y a jamais d'expérience - et surtout une expérience de cet ordre, une expérience transformante, une expérience libératrice, une expérience personnifiante - que l'on pourrait situer ailleurs, ailleurs que dans une vie humaine.

Newman, dans son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne énonce, comme une sorte d'axiome qui commence tout son exposé : « La religion est pour les hommes. » Cet axiome est précieux, il est à retenir : elle est pour les hommes mais il faut ajouter : la religion est par les hommes, dans ce sens précisément que c'est à travers une expérience humaine qu'elle peut uniquement nous parvenir. Si la religion demeurait une abstraction, un système du monde, une « weltanschauung », que personne ne la vécut, elle ne signifierait rien, justement parce que la révélation de quelqu'un ne peut se faire qu'à travers quelqu'un.

Nous connaissons bien ce monde de la personne, ce monde indéfinissable, ce monde informulable, ce monde que on ne peut faire tenir dans aucune catégorie, qui est précisément le seul qui nous intéresse essentiellement, car même le cheminement discursif de la science, tous les concepts de la science, toutes les formules, tous les calculs sont certes précieux et indispensables mais, finalement, ils aboutissent toujours chez un savant authentique à l'émerveillement, à l'admiration, c'est-à-dire à un élan vers "X" qui ne tient plus dans aucun calcul, dans aucune formule, et qui est une Présence et que l'on reconnaît comme telle à cet élargissement intérieur, à cette illumination qui fait que le véritable savant est celui qui devient lumière et jour.

Ce n'est pas celui qui a lu les derniers livres et qui s'est levé deux heures plus tôt que nous-même pour nous écraser de sa nouvelle érudition, c'est celui en qui la lumière chemine, qui se transforme en elle et qui nous apporte dans sa présence le jour qu'il est devenu.

Donc, finalement, la connaissance est toujours une naissance, c'est toujours une genèse et, pour que nous puissions venir à nous-même, il faut laisser naître en nous, grandir et croître, et croître, et se développer, et rayonner cette Présence qui est la vie de notre vie.

Il y a une sorte de génération de nous-même à nous-même qui est le secret même de la connaissance. Nous l'avons vu à propos de ces trois génies dont j'évoquais les noms, il y a un instant. Comme ils sont tout embarbouillés de leur vanité, de leur jalousie et de leur fureur, nous savons bien que ils ont perdu contact avec la vérité. Ils peuvent bien réciter des formules, ils ne sont plus dans cet état d'émerveillement et de transparence qui ferait d'eux, des génies. Car le génie, ce n'est pas un métier, ce n'est pas une profession, ce n'est pas tout çà sur sa carte de visite : le génie, c'est justement un moment, le moment créateur où l'homme, décollant de soi et devenant totalement transparence à la lumière, devient aussi apte à la communiquer. C'est par-là justement que le génie est libérateur, parce que il est en nous un ferment de libération.

Il est donc parfaitement clair que l'expérience de Dieu ou la Révélation - ce qui est la même chose - ne peut être finalement décelée, ne peut être éprouvée, ne peut être transmissible qu'à travers une vie d'homme qui vit Dieu.

Sans doute, il peut se faire qu'un prophète authentique, comme un savant authentique - Galilée, Descartes, Newton - il peut se faire qu'un prophète authentique, c'est-à-dire un homme qui vraiment transmet une connaissance qui le dépasse, soit un sale caractère, un mauvais coucheur à ses moments. Il peut être même très indigne de la mission dont il est chargé, comme nous le sentons tous, en face d'un tout petit enfant, en face d'un tout petit enfant qui vient de naître, qui est pure possibilité et dont les possibilités sont intactes. Nous nous sentons tous indignes, indignes parce que, pour lui apporter toute la lumière dont il aurait besoin, pour actualiser tous ses possibles, il faudrait que nous fussions, que nous fussions essentiellement différents de ce que nous sommes.

Finalement, ce n'est pas l'homme que la vie peut transmettre : ce sont des parents humains qui transmettent une vie humaine qui les dépasse, si riche de possibilités qu'ils ont souvent gâchées et ils peuvent même, dans l'acte de la conception de l'enfant s'être cherchés eux-mêmes, sans avoir le moins du monde pensé à cette adorable communication et se trouver soudain en face de cette merveille, un petit enfant en qui la vie peut faire un nouveau départ.

Donc, il peut y avoir aussi des révélations où le prophète est indigne du message qu'il transmet, mais ce message, finalement, ne deviendra fécond que si quelqu'un le vit. C'est dans la mesure où il sera recueilli par un être qui en fait sa nourriture que les mots cesseront d'être des mots qui seront consumés par le feu de l'amour et que le visage de Dieu qui voulait s'exprimer à travers ces mots deviendra réellement une Présence.

C'est pourquoi, finalement, le critère de la Révélation est toujours un critère, un critère d'humilité, c'est-à-dire, pour prendre des mots très simples, c'est finalement dans la réalisation de la sainteté que la Révélation attestera son authenticité, et la sainteté ne veut pas dire autre chose que ce changement de moi qui est le grand voyage que nous avons à accomplir.

Quand un être - et ils se comptent sur les doigts, ..... - quand un être est vraiment entièrement devenu l'autre, entièrement guéri de lui-même, entièrement transparent à la lumière, quand il peut vivre dans les autres comme un espace et comme un ferment de libération, alors nous savons que nous sommes en présence de Dieu.

C'est cela que nous allons voir naître dans la Bible ou bien, si nous ne trouvons pas cela dans la Bible, elle ne peut pas nous intéresser. Elle peut nous intéresser, bien sûr, comme un monument littéraire d'une grandeur colossale. Justement du point de vue littéraire, c'est un des grands monuments de la pensée humaine mais, au point de vue mystique, elle n'a aucune espèce d'intérêt si, justement, nous ne sentions pas courir, à travers la Bible, la lumière de cette Présence qui aboutit à la sainteté et qui se révèle dans les êtres d'exception, comme la liberté en Personne.

La Bible répond-elle à cette attente ? Je pense que oui, avec des scories innombrables, bien entendu, avec des limites. Néanmoins, il y a un courant qui va décidément dans cette direction et nous pouvons le saisir à l'origine même de l'histoire biblique en Abraham. Abraham qui se situe, comme vous le savez au 19ème siècle avant Jésus-Christ, ce qui est une date relativement récente par rapport aux origines de l'humanité.

Abraham, justement, c'est l'homme qui doit se déraciner. Bien entendu, Abraham n'a pas une théorie préconçue sur le dépouillement de soi-même, mais enfin à travers son histoire, il sera amené à réaliser, peu à peu, un certain et admirable dépouillement. D'abord, il doit quitter sa terre, il doit quitter sa famille, il doit quitter les traditions qui étaient véhiculées par sa tribu. Son père, déjà, avait quitté Ur, dans la Mésopotamie du sud, avait émigré plus au Nord, vers le pays de Harân et Abraham est appelé à quitter Harân, à son tour, et à entrer dans une terre qui est pour lui absolument inconnue, la terre de Canaan, dont il reçoit la promesse sans pouvoir, bien entendu, en prendre alors possession.

Donc, c'est un homme qui est tiré de son origine charnelle, qui abandonne les siens, qui est appelé à une immense aventure, sans autre garantie que la voie qui l'appelle.

Mais il y aura une vocation beaucoup plus essentielle, encore, de cette vocation de dépouillement, c'est le sacrifice d'Abraham. Ce sacrifice est difficile à présenter, difficile à concevoir dans son projet, mais il est très facile à concevoir dans son issue. Que Abraham ait cru, de son chef, être appelé à donner à Dieu la plus haute marque de sa foi et de son amour, qu'il ait cru, de son chef, en s'inspirant de pratiques idolâtriques, où le sacrifice d'animaux, le sacrifice des enfants constituait un des hommages à la divinité, qu'il ait cru, de son chef, que ce serait par-là que il obéirait justement à cet appel à une consécration totale ou qu'il en aurait reçu l'inspiration de Dieu pour apprendre, justement, que ce n'est pas les sacrifices humains qui puissent honorer Dieu, peu importe.

L'essentiel, c'est que il se soit décidé, à un moment donné, à renoncer à ce qui pour lui était plus lui-même que lui-même, renoncer à cette postérité dans le monde où il vivait et, après le détachement qu'il avait accompli, de sa famille, de ses origines, le sacrifice de son enfant, c'était comme un renoncement à l'immortalité. A l'époque où l'on n'avait pas la notion de l'immortalité, la postérité jouait, d'une manière presque exclusive, le rôle d'une immortalisation sur l'homme qui avait le privilège d'une postérité mâle.

Abraham avait dû se résigner à obtenir d'une concubine un fils que sa femme ne lui avait pas donné, Ismaël. Et maintenant, enfin, il a cet immense bonheur d'avoir un fils de Sara, sa femme au sens premier et voilà qu'il doit renoncer à ce fils, renoncer à sa postérité, c'est-à-dire renoncer à son immortalité - autant dire renoncer à soi-même. Ce n'est donc pas sous la forme d'une proposition dialectique, sous la forme d'une résolution prise à l'issue d'une retraite, ce n'est pas sous la forme d'une pensée distincte, c'est sous cette forme tragique où la chair de sa chair est engagée, c'est son enfant qu'il doit immoler, son unique enfant, son unique héritier légitime, l'être sur lequel il a fondé toutes ses espérances.

Et le fait qu'il y consente va constituer justement pour lui la genèse, le commencement, la nouvelle naissance à la foi et ce moment est d'une importance capitale parce que il nous donne, à la fois, tout le sens de la Bible et tout le sens de l'histoire de ce que l'on appelait à tort, selon moi, le peuple élu.

Justement, nous voyons que Abraham doit renoncer à la génération charnelle ou qu'il doit la surmonter, qu'il doit la dépasser par une génération spirituelle et, puisque c'est le bien le plus précieux qu'il a sacrifié, son moi le plus intime dans sa postérité, ce geste d'immolation, c'est aussi sa nouvelle naissance.

Il naît à lui-même, il naît à l'homme de la foi, à l'homme de la consécration et de l'amour et il devient le père d'une postérité de la foi et de l'amour, tandis que son autre fils, Ismaël, ne participe pas à cette lignée parce qu'il n'a pas été engendré par la foi et par l'amour dans cette nouvelle génération qui fait d'Abraham le père des croyants.

Or il me semble - et c'est là ce qui intéresse exclusivement le mystique dans la Bible - il me semble que tout le courant prophétique, dans la Bible, va dans cette direction. Car, justement, le courant prophétique, dans les grands géants que sont Isaïe, Jérémie ou Ezéchiel, le courant prophétique consiste précisément à opposer la sécurité que l'on pourrait tirer d'une génération charnelle : « Nous sommes le peuple de Dieu, nous avons au milieu de nous le temple de Dieu, nous sommes donc sous son palladium qui nous protège, nous sommes absolument sûrs que nous allons échapper à tous les dangers qui nous environnent ». La voix des prophètes, c'est de dire : « Non ! N'y comptez pas ! Le temple ne vous défendra pas, vos sacrifices sont absolument inutiles, tant que vous n'avez pas accompli la justice et la piété véritables. Et c'est pourquoi toutes les promesses faites à Abraham ne sont pas pour vous, elles concernent ... le petit reste qui reviendra. »

Il y aura un reste qui sera constamment l'objet de la bénédiction divine, parce que ce reste sera justement le petit groupe des croyants, les gens qui, par une adhésion personnelle, se rattacheront à l'Alliance et constitueront cette pré-église qui est le vrai peuple de Dieu.

J'entends par église, justement, une société qui n'est pas fondée sur la chair et le sang, car vous connaissez bien cette biologie collective : il n'y a pas seulement, nous le savons de reste, une biologie individuelle dans laquelle nous sommes entièrement immergés et qui ne cesse de s'exprimer dans ces pronoms faussement personnels, « je » et « moi ». Il y a, confortant cette biologie individuelle, une biologie collective, la biologie de la tribu, qui nous enserre dans des liens insurmontables, car ceux-là mêmes qui luttent contre la biologie collective, ceux qui se révoltent avec le plus de véhémence contre elle, en sont encore prisonniers : leur révolte signifie qu'ils n'en sont pas guéris.

Alors, que on soit pratiquement esclave ou que on la combatte passionnément, cette biologie collective a prise sur nous à un degré incommensurable et nous avons vu, d'ailleurs, que c'est tout le problème de ce qu'on a appelé les missions chrétiennes, car on voyait à quel point les missionnaires pouvaient être captifs de leur biologie collective. Ils le sont parfois d'une biologie individuelle qu'ils avaient pu dépouiller avec une entière sincérité; ils gardaient avec d'autant plus d'ingénuité leur drapeau national et leurs institutions importées de leur propre patrie pour se retrouver chez eux sous le nom de Jésus-Christ.

Il ne s'agit pas de critiquer leur vie. Il s'agit seulement d'illustrer l'enracinement presque insurmontable de cette biologie collective qui constitue une de nos plus inexorables servitudes, car nous sommes tous jetés par notre conception même, par notre naissance, jetés dans une biologie collective dont la première est la famille, et la famille avec son cercle élargi dans la tribu, et la tribu dans la nation et la nation dans la race ou dans la classe ou dans le continent.

De toutes façons, on n'échappe pas à la biologie collective, quand on aurait eu la chance d'échapper à la biologie individuelle, sinon par un nouveau miracle qui est le plus difficile à accomplir.

Et justement, le génie de la Révélation, c'est-à-dire l'œuvre essentielle qu'elle a à accomplir et à laquelle on peut la reconnaître, est de créer un lien social qui ne soit plus un lien biologique, c'est de prélever, si vous le voulez, sur la société biologique dont nous sommes tous tributaires, une société personnelle, une société mystique, une société qui repose sur un libre engagement, une société où l'on est à la fois ensemble et seul.

Car c'est là justement le caractère du personnalisme authentique, le caractère de cette marche vers notre véritable moi, de nous faire aboutir au secret le plus personnel et au rayonnement le plus universel. Nous connaissons bien cette expérience, qui est donnée avec chaque étape de notre libération. Chaque fois que nous aboutissons de nouveau à l'émerveillement, à l'admiration, au décollement, chaque fois que nous devenons nous-même en nous perdant de vue, chaque fois aussi, nous nous sentons plus profondément en communion avec ce qu'il y a de meilleur dans l'humanité.

Et, lorsque dans une salle de concert l'auditoire est unanime, c'est-à-dire ne constitue vraiment qu'une seule âme emportée par le silence de l'admiration et de l'amour, on sent parfaitement qu'il y a une sorte de respiration unique. Chacun sent la présence des autres. Il est confirmé dans son admiration, il est porté par l'enthousiasme des autres et, en même temps, il se sent soi au plus secret de lui-même. Il écoute, il voit des profondeurs, il atteint vraiment à la musique silencieuse, il se reconnaît lui-même dans cet Autre qui est au cœur de son intimité et, en même temps, il peut communier avec les autres, il peut les joindre dans leur suprême intimité, sans violer pour autant leur secret.

Et, quand cela s'accomplit, je l'ai dit des centaines de fois, c'est un bien commun, c'est une valeur universelle et pourtant, ce n'est pas une date unique. Rien n'est plus discret, rien n'est plus silencieux, rien n'est plus secret qu'une personnalité authentique et rien, en même temps, n'est plus universel, rien ne donne davantage le sentiment de lumière et d'espace.

La Révélation tend donc à transformer l'homme, c'est-à-dire qu'elle le met en contact avec ce Quelqu'un, dont l'existence est toute générosité et nous aimante nous-même vers une existence de générosité. La Révélation tend à prélever sur la société biologique qui confirme toute notre servitude, une société libre, une société personnelle, une société mystique où nous nous joignons par le centre, par l'intérieur et où chacun joint le secret le plus personnel qu'il a à devenir, avec la valeur universelle qu'il doit constituer.

C'est donc dans ce sens que s'orientera la mission prophétique. Les prophètes auront à prélever constamment, sur la descendance charnelle d'Abraham, un peuple de Dieu, un peuple spirituel, un peuple qui fait une démarche personnelle, qui se joint à Dieu comme Abraham par la foi et par l'amour et c'est à ce petit reste, " She'ar Yashouv ", à ce petit reste, exclusivement, que s'adressent les promesses de Dieu.

Il est donc parfaitement clair que le courant prophétique est un courant de genèse qui tend à susciter continuellement, dans les fidèles authentiques, cette nouvelle vie, cette vie libérée, cette vie personnelle, cette vie originelle, cette vie source, cette vie universelle. Bien entendu, il s'agit, comme toujours, d'un petit nombre et qui rendra très difficile la proposition de la Révélation dans une langue qui s'adresse à tout le monde parce que ces fidèles, on ne peut pas les désigner d'avance : c'est en écoutant le message, c'est en écoutant le message qu'ils reconnaîtront soudain une voie qui leur parle du dedans, mais ce message lui-même sera proposé à l'ensemble des gens, personne ne peut être exclu.

Il s'agit donc de le proposer, de le proposer dans un langage intelligible à ceux qui le reçoivent, c'est-à-dire - et c'est là que nous allons rencontrer, nous allons rencontrer des limites inévitables de tout livre écrit, qui sont des limites pédagogiques - on ne peut pas parler à tout le monde le même langage. Si l'on veut parler d'une manière efficace, il faut s'adapter à chacun, il faut prendre sa longueur d'onde et généralement d'ailleurs, c'est en ne disant rien qu'on instruira le mieux, en écoutant parce que, tandis qu'il parle, il se laisse aller, généralement il va décanter lui-même, à travers ses mots imparfaits, insuffisants, où son moi biologique souvent s'étale, il va peu à peu se décentrer de lui-même et il va être capable d'entendre cette parole qui ne retentit que dans le silence.

Mais, de toute manière, quand on parle, il s'agit de prendre la longueur d'onde d'abord de celui à qui l'on parle pour lui proposer un message intelligible et il y avait, naturellement, un immense chemin à faire pour que l'homme découvre son vrai visage en découvrant le vrai visage de Dieu.

Et c'est de ce côté-là que les limites bibliques éclatent. Elles éclatent, non seulement en raison de l'ignorance de l'humanité, en raison d'une science très imparfaite, d'une histoire qui colle à la tribu, qui est avant tout un élément édificable beaucoup plus que une source de renseignements, non seulement à cause de tout cela, à cause des limites et de la connaissance et de l'histoire, mais, avant tout, en raison des limites biologiques que nous rencontrons nous-même en nous après deux mille ans de ce que on appelle avec présomption le Christianisme, puisqu'il n'a jamais été vécu que par quelques rares, quelques, quelques rares hommes qui ont été jusqu'au bout, disons, d'eux-mêmes.

Quoiqu'il en soit, il fallait donc prendre l'humanité où elle se trouvait et nous avons vu précisément que, pour amener Abraham au geste décisif qui devait inaugurer cette vraie vie qui est le vrai peuple de Dieu, il a fallu ce sacrifice humain, symboliquement accompli, parce que ce n'était pas avec des concepts sur le moi propriétaire, sur le moi biologique que Abraham aurait pu être transformé. Il fallait justement quelque chose qui lui parlât, qui allât au cœur de son cœur, qui fût chevillé au plus intime de sa sensibilité, qui le débarrassât de lui-même dans ce qu'il avait de plus intime pour que il soit promu à ce plan de la foi et de l'amour.

Cela ne veut pas dire que il est devenu parfait et qu'il ait été du coup un saint François d'Assise. Il a décollé à sa manière, de la façon la plus parfaite selon ce qu'il était, et les prophètes, à leur manière, en ont fait autant, mais ils n'ont pas pu naturellement atteindre à la perfection dernière, et c'est pourquoi il y a, dans les textes bibliques, tant de choses qui nous scandalisent, non pas que nous soyons meilleurs ! Notre siècle a inventé des tortures en invente encore dont les Anciens n'auraient même pas eu l'idée, mais enfin nous avons quand même un certain idéal, à tête reposée, un certain idéal, que nous prenons pour la mesure du bien et du mal et il nous parait singulier qu'un prophète comme Jérémie fasse une prière pour demander la destruction de ses ennemis.

Et pourtant, c'est bien ce qu'il fait : lorsque il se sent tout environné de pièges, il dit à Yahvé, il dit à son Dieu : « Ils ont dit : venez, machinons un attentat contre Jérémie, car l'instruction ne fera pas défaut chez le prêtre, ni le conseil chez le sage, ni la parole chez le prophète. Venez ! Frappons-le par sa propre langue, soyons attentifs à chacune de ses paroles ! » Et aussi la prière de Jérémie : « Prête-moi attention, Yahvé, et entends ce que disent mes adversaires. Rend-t-on le mal pour le bien ? car ils creusent une fosse à mon intention. Rappelle-toi comme je me suis tenu devant toi pour te parler en leur faveur, pour détourner loin d'eux ta colère. Livre donc leurs fils à la famine, abandonne-les à la merci de l'épée. Que leurs femmes deviennent sans enfants et sans hommes ! Que leurs maris soient aplatis par la, par la peste ! Que leurs jeunes soient frappés de l'épée dans la bataille ! Qu'on entende des appels sortir de leur maison, quand, soudain, tu amèneras contre eux des bandes de pillards, car ils ont creusé une fosse pour me perdre et, sous mes pas, camouflé des pierres. Mais toi, Yahvé, tu connais dans les détail les desseins meurtriers contre moi. Ne pardonne pas leurs crimes. N'efface pas leur péché de devant ta face. Ne perds pas de vue leur destruction au temps de ta colère. Agis contre eux. » ( Jer. 18, 18-23 )

Et ce n'est qu'un échantillon, bien entendu, des imprécations que l'on retrouve jusque dans les Psaumes, qui contiennent pourtant des accents si capables de nous émouvoir et d'assumer vraiment l'élan de notre prière, entre autres dans le Psaume ... 137 : vous rappelez la dernière invocation : « Babylone, bienheureux celui qui prendra tous tes petits enfants et en écrasera la tête contre le roc ! »

Evidemment, que cela a un son qui ne ressemble pas à la prière de Jésus sur la Croix lorsque il intercède pour ses bourreaux.

Nous avons beaucoup de peine, aussi, à comprendre, à comprendre que Moïse, lorsqu'il a reçu sa mission de délivrer son peuple captif des égyptiens de ce temps-là, nous nous étonnons de voir que ce prophète Moïse qui a été choisi, qui a été instruit et qui est en route pour accomplir sa mission soit poursuivi par Yahvé qui veut le faire mourir. Et nous sommes encore plus étonnés de voir que, pour échapper à cette menace de Yahvé, sa femme ne trouve d'autre issue que de le circoncire ou de circoncire son fils (Ex. 4, 24-26). C'est probablement une version édulcorée de l'événement, de le circoncire avec un silex pour que il soit purifié par le sang ou que la colère de Yahvé soit détournée par le sang. Tout cela nous parait barbare -et l'est effectivement - et nous nous demandons comment un tel événement peut se situer après la Révélation de l'Exode, après la Révélation du Buisson Ardent où Moïse a entendu les mots qui traverseront les siècles : « Je suis celui que je suis », c'est-à-dire celui dont on ne peut pas dire le nom. « Ne cherche pas à m'enfermer dans une formule. Je suis ce que Je Suis. » (fin de l'enregistrement, complété par des notes)

Dieu échappe à toute tentative d'appropriation, en particulier et surtout à celle de l'utiliser pour justifier notre violence. Toutes les malédictions des prophètes, celles des Psaumes qui nous scandalisent encore davantage, nous semblent incompréhensibles dans la mesure où elles semblent le fait de Yahvé, mais ne fait que trahir une mentalité trop humaine, encore fermée sur elle-même par sa biologie. Cependant, même ainsi sans doute, « vaut-il mieux être un bon guerrier, qu'un lâche », comme disait Gandhi. Et tout le monde n'est pas capable de l'héroïsme de la non-violence que professait et pratiquait Gandhi.

Il y a, dans la Bible, un courant qui va vers la nouvelle naissance. Elle a été composée dans un espace de mille ans. C'est naturel, puisqu'il s'agit d'un peuple, d'une pré-église qui s'approche du plein midi de la Révélation qui éclatera en Jésus-Christ. Ce livre, c'est finalement Quelqu'un.

Ce livre est un sacrement, c'est-à-dire le signe d'une Présence qui se fait jour lentement et où chacun reconnaît le visage adorable au plus intime de soi où il s'atteint soi-même : le Verbe de Dieu, la Présence silencieuse.

Jamais le cœur ne pourra hésiter à se situer. Chaque fois qu'il lit un visage, il sait très bien qu'il va vers Quelqu'un.

Pourquoi la liturgie est-elle tissée de textes bibliques ? La réponse est peut-être que rien n'est plus difficile que d'inventer une expression liturgique, parce que rien n'est plus difficile que d'éviter l'hystérie collective.

Il est à remarquer aussi que l'auteur biblique disparaît toujours, ce qui donne à ces textes une sorte de sobriété. En outre, nous avons à reprendre l'histoire, nous avons à la prendre en charge : le dernier mot n'est jamais dit et, justement, le chrétien doit assumer l'histoire de Socrate ; et Socrate n'est pas mort, Démosthène n'est pas mort, ni Ramsès II et nous pouvons, en chacun d'eux, faire circuler une vie nouvelle qui leur permette de faire un nouveau départ. Nous avons à nous rappeler que nous sommes en charge de toute l'humanité.

Enfin - et ce n'est pas l'élément le moins important - nous avons à prendre conscience de tout ce qui manquait à la Révélation, tant que Jésus n'était pas venu. Tout était l'image très imparfaite de Dieu. Il est certain que Jésus nous a donné de Dieu un visage tellement différent de celui qu'on voit dans la Bible dans la transparence et la pauvreté de Jésus. Car Jésus a dû être dépouillé de tout pour pouvoir nous donner de Dieu un tel visage. Jésus nous conduit à un Dieu qui veut perpétuellement - et en lui - la naissance qui n'est pas repli sur soi. Cette naissance, c'est une confidence faite à un Autre.

La Bible peut être aussi une richesse inestimable dans la mesure où nous la prenons comme un sacrement, où nous cherchons la trace de Quelqu'un à travers la pauvreté de Jésus- Christ pour découvrir en lui toute la pauvreté de Dieu et pour assister dans cette pauvreté à la naissance où tout éclot dans une éternelle nouveauté.

La pauvreté est un élan vers l'Autre dans un Noël éternel que la connaissance de soi veut reproduire parce qu'elle ne peut être, en nous comme en Dieu, que la joie du départ d'une existence de générosité.

 

Noël

 

Noël, Noël, un Enfant nous est né,

Ouvrons les bras, ayons un coeur de Mère,

Accourez tous : Un Fils nous est donné.

En vérité l'un des divins Mystère

Se livre à nous : le Verbe est Incarné,

Il est Présent à jamais sur la terre.

 

Noël, Noël, ce Petit est l'Amour

De Dieu pour nous : il est toute Tendresse,

"Chair de ma chair, mon Enfant pour toujours"

Si je veux bien, oubliant ma détresse

Le recevoir et l'aimer à mon tour,

Il jouera avec mes maladresses.

 

"C'est le Seigneur", Cet Enfant grandira

En notre coeur et en toutes nos oeuvres,

Et désormais sa Main nous guidera

Jusqu'à la Croix -négligeant nos manoeuvres-

Puis Au-delà -où bon lui semblera-

Bien loin enfin du démon qui désoeuvré...

 

Auprès de Lui, sont groupés, adorants,

Sa douce Mère et les Saints qui excellent

A nous aider - car ils sont nos Parents -

En les priant, nous Lui sommes fidèles,

Ils étaient nous, - sur un tout autre Plan-

Nous sommes Eux, en cette Oeuvre éternelle.

 

Noël, Noël, un Enfant nous est né,

Ouvrons les bras, ayons un coeur de Mère,

Il est l'Amour : Il nous est tout donné,

Présentons-le à ceux qui désespèrent

Il est venu, humblement Incarné,

Communier, fleurir notre misère.

 

Noël, Noël

 

 

A la Trappe du Mont des Cats, en 1971.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte:

Un soir de printemps, une petite fille se promenait avec sa mère au-dessus de Vevey. Le soleil se couchait en incendiant les montagnes qui se reflétaient dans le lac. Les arbres en fleurs embaumaient, les oiseaux chantaient et la petite fille était si pleine de bonheur que, n'en pouvant contenir la plénitude, elle se jeta dans les bras de sa mère en lui disant : " Maman, tu es née de mon cœur! " La mère, bouleversée d'émotion et de joie, thésaurisa comme un joyau ce mot de sa petite fille et me le rapporta : " Maman, tu es née de mon cœur ! " C'est le renversement de tous les rapports habituels. Ce n'est pas, certes, la contestation, ce n'est pas le refus des subordinations naturelles, c'est quelque chose qui dépasse tout cela en respectant tout cela : c'est la découverte, tout d'un coup, d'un rapport intérieur, c'est la reconnaissance, dans une nouvelle naissance de l'esprit et du cœur, la reconnaissance d'un visage qui est désormais perçu du dedans. La vie circule entre ces deux êtres. Virginale, la vie circule dans la lumière des présences qui s'échangent.

Il n'y a pas de plus beau commentaire que ce mot de la petite fille : "Maman, tu es née de mon cœur ! ", il n'y a pas de plus beau commentaire à l'Evangile d'aujourd'hui, cet Evangile tout en nuances, si délicat, si profond, si nuancé d'humour : nous avons là l'affrontement des deux Testaments : le Prophète Jean, dans la ligne d'Elie, le prophète qui porte l'accoutrement des prophètes, le prophète qui jeûne, le prophète qui vit au désert, le prophète qui annonce la colère de Dieu. Et où est maintenant la pelle à vanner qui doit purifier l'air ? Où est maintenant la cognée à la racine de l'arbre ? Où est le feu qui doit consumer le péché et le pécheur éternellement ?

Jean ne reconnaît pas dans les voies de Jésus, dans ses méthodes, dans sa douceur, dans sa patience, dans son appel à l'esprit, Jean ne reconnaît pas ce qu'il avait annoncé. Jésus répond avec une infinie mansuétude en citant les paroles du Prophète qui attestent que le Royaume est bien inauguré, que le Royaume de Dieu est réellement présent et, quand les envoyés du Baptiste se retirent, il fait du Prophète un éloge incomparable qui atteint son sommet dans cette affirmation que Jean est le plus grand de tous les fils qui soient jamais nés de la femme.

Mais voyez cette chute, voyez cette fin, voyez ce merveilleux détour : cependant, malgré toute sa grandeur unique, incomparable, " le plus petit dans le Royaume est plus grand que Jean le Baptiste. " On se demande souvent : mais quel est le rapport des deux Testaments dont Jésus dit par ailleurs que pas un iota, pas un trait ne passeront ? Faut-il lire le Nouveau Testament à l'ombre de l'Ancien ? Ou faut-il lire l'Ancien dans la lumière du Nouveau ? Nul doute que ce soit là la solution : il faut lire l'Ancien à la lumière du Nouveau. Il faut reconnaître que la mission d'Israël était provisoire, qu'elle imposait les limites inévitables parce que la Révélation s'exerçait par le truchement d'une collectivité.

C'était cette collectivité, c'était l'ensemble de la nation qui était pour le moment l'organe de la Révélation mais, forcément, une collectivité ne peut avoir un Dieu tout intérieur : elle le projette inévitablement en dehors, elle cherche en lui puissance et protection qui ont pour corollaire, en cas de désobéissance, le châtiment ! Avec Jésus, commence dans la personne du Verbe Incarné, le règne de la personne : c'est à la personne que l'Evangile s'adresse, c'est à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est chacun qui est appelé à devenir le royaume, c'est chacun qui doit porter dans son cœur tout l'univers, toute l'histoire, toute la création.

Et le Dieu qui se révèle à chacun dans sa plus secrète intimité, c'est le Dieu Esprit et Vérité qui appelle l'homme à être esprit et vérité, qui traite l'homme dans toute sa dignité d'être spirituel, qui entre en lui du dedans sans violer sa clôture, qui va lui révéler que Dieu est à genoux, à genoux devant sa conscience, comme Jésus le sera bientôt au lavement des pieds. Perspective bouleversante, dans un sens entièrement nouvelle, qui modifie tous les rapports de l'homme avec Dieu, qui révèle de Dieu un visage presque inconnu en révélant du même coup le visage de l'homme transfiguré par la Présence divine. De quoi s'agit-il ? Où Dieu veut-il en venir finalement ? Mais à cela que chacun de nous puisse lui dire comme la petite fille à sa mère : " Seigneur, tu es né, tu es né de mon cœur ! "

Quand Pierre se défendra, quand Pierre, scandalisé comme Jean le Baptiste, quand Pierre déclinera le lavement des pieds, il manifestera ses attaches avec l'Ancien Testament, il manifestera qu'il n'a pas encore compris, qu'il n'est pas entré dans cet immense secret d'amour qu'il n'a pas même entrevu : que désormais, comme Dieu n'a cessé, n'a cessé jamais de le vouloir, que désormais il s'agit entre Dieu et nous de relations, de relations nuptiales, comme l'attestera magnifiquement l'apôtre saint Paul dans la Seconde aux Corinthiens : " Je vous ai fiancés à un Epoux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. " ( 2 Cor.11, 2 )

Ah ! certes, il ne s'agit pas de facilité, il ne s'agit pas de tout se permettre, pour échapper au légalisme, pour se soustraite à l'empire de la Loi. Il s'agit de toute autre chose ! Il s'agit d'entrer dans ces abîmes de lumière et d'amour et de reconnaître Dieu comme un Cœur qui bat dans le nôtre :

" Ah ! Vous êtes là, Seigneur, vous n'êtes pas un étranger, vous m'attendez au plus intime de moi-même. Vous êtes là, Seigneur, depuis toujours sans vous imposer jamais ! Vous êtes là, Seigneur et maintenant je vous reconnais dans votre propre lumière, je perçois votre visage et voilà que je nais à moi-même dans cette rencontre merveilleuse avec vous. Et voilà que votre Présence s'enracine dans la mienne et la mienne dans la vôtre, et voilà que nous ne sommes plus qu'un, comme votre Fils, Notre Seigneur, l'a demandé, nous ne sommes plus qu'un, Seigneur : je respire en vous. Vous n'êtes pas mon maître au sens d'un despotisme qui s'imposerait à moi ! Vous êtes l'Esprit, vous êtes la vérité, vous êtes la lumière, vous êtes le feu, l'éternel amour ! Seigneur, consumez mes scories, délivrez-moi de toutes mes limites, faites-moi entrer dans votre liberté infinie au cœur de cette communion d'amour qui est la vie du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! "

Ah! Quelle joie ! Quelle joie ! Quelle nouveauté ! Quelle immense grandeur conférée à l'homme ! Quelle ineffable proximité révélée de Dieu ! " Maman, tu es née de mon cœur ! " Oui, c'est cela, non plus une religion légale, non plus une religion de soumission et d'assujettissement, mais une religion mystique, une religion nuptiale qui demande tout mais qui donne tout, qui révèle Dieu comme le dépouillement infini d'un amour éternellement donné et qui est au-dedans de nous-même la respiration même de notre liberté.

Ah ! Le Nouveau Testament, oui, il est bien " nouveau ", d'une nouveauté ineffable. C'est le grand secret d'amour qu'il faudrait clamer sur toutes les places publiques et imprimer à la dernière page de chaque journal, la Bonne Nouvelle incroyable, merveilleuse : nous ne sommes pas seuls, tout le ciel est au-dedans de nous, toute notre vie est transfigurée parle immensité de la Présence divine qui nous habite.

Il s'agit d'entendre ce secret d'amour, d'aller jusqu'au cœur du silence qui peut seul permettre d'en scruter toutes les profondeurs. Il faut nous nourrir de la Parole de Jésus qui rejoint si admirablement le cri de la petite fille : " Celui qui écoute la parole de Dieu et la met en pratique est mon frère et ma sœur et ma mère." Et ma mère ! Qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié, qui est remis entre nos mains ? Qu'allons-nous faire de ce merveilleux trésor dont nous avons à répandre dans tout l'univers le rayonnement d'amour ?

Eh bien, nous allons dans la joie, dans la joie, ouvrir nos cœurs pour l'accueillir ! Nous allons dans la joie de la nouvelle naissance reconnaître son visage imprimé dans nos cœurs et nous allons lui dire, dans l'émerveillement de cette découverte, avec tout l'élan de notre amour : " Mon Dieu, mon Dieu, tu es né de mon cœur ! "

A Lausanne, en 1956.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

Mesdames, Messieurs,

Dans un de ses poèmes symphoniques, Prométhée, Liszt se propose d'exprimer la désolation triomphante. Comme ces mots nous rendent sensible la tragédie d'aujourd'hui, et comme ils expriment aussi la grandeur de la Hongrie ! La désolation triomphante...

Prométhée, en effet, c'est le Titan, le Titan enchaîné par sa propre grandeur. Il a voulu apporter aux hommes le feu du ciel, tous les biens de la culture et de la civilisation. Il maintient cette volonté malgré tous les obstacles et quand il est cloué à son rocher et que, son foie est dévoré par un vautour, il persiste encore dans son invincible fierté, vraiment triomphant dans sa désolation, parce qu'enchaîné par sa propre grandeur.

Et c'est bien là l'image qui s'imprime dans nos cœurs en face de cet immense combat que la Hongrie mène pour la liberté, c'est à dire pour la liberté de tous les peuples. C'est bien là le sentiment qui s'imprime dans nos cœurs. Elle est enchaînée par sa propre grandeur, et qu'elle connaît le triomphe, le triomphe de l'esprit dans sa suprême désolation.

Mais poursuivons. Que signifie ce mythe de Prométhée tel qu'il s'incarne dans l'histoire de toujours, tel qu'il nous est si dramatiquement sensible dans l'histoire d'aujourd'hui ? Que signifie-t-il ? Sinon que l'homme ne peut pas être traité comme un objet, que l'homme n'est pas une chose, qu'on ne peut pas l'agir, le mouvoir du dehors, qu'il ne peut que consentir à son action, parce que son action doit jaillir des profondeurs de son être, parce qu'il veut être une source, un origine, une origine, un commencement, un créateur.

Thomas Beck (Samuel Beckett), dans une pièce qui a connu une certaine célébrité, ces dernières années, nous représente deux clochards qui attendent Godot, deux clochards qui n'ont rien, rien que leur misère. Et pourtant, dans leur misère, ils ont encore assez de noblesse et de fierté pour se scandaliser de voir un homme auquel rien ne manque quant à sa subsistance matérielle, mais qui est tenu en laisse par un bourgeois qui le menace, qui le fait agir comme on ne ferait pas d'un chien.

Et les clochards, dans leur détresse infinie, se sentent plus grands, ils se sentent plus nobles parce qu'ils attendent, parce qu'ils espèrent, parce qu'ils sont tendus vers autre chose, parce qu'ils savent que l'homme ne peut pas être cet esclave qui, contre sa subsistance, accepte d'être manœuvré du dehors comme un objet et comme une chose.

Oui, c'est cela Prométhée, l'éternel Prométhée, c'est l'homme qui se tient debout, debout dans son esprit, debout dans sa pensée, debout dans son cœur, debout dans sa liberté inviolable. Il ne peut agir que s'il le veut, il ne peut entrer dans son action que si elle est vraiment sienne, que s'il y peut apporter le consentement d'un choix qui a mûri dans sa pensée et dans son cœur.

Mais consentir à quoi ? Tout le monde est d'accord jusqu'ici. Bien sûr que l'homme ne peut agir que du dedans. Bien sûr que son action n'est sienne que s'il en est le maître. Mais consentir à quoi ? Consentir à être un animal, consentir aux chienneries qui s'étalent dans les films de Williams... ? Consentir à quoi ? Si l'homme choisit de s'abaisser, si l'homme choisit de nuire à autrui, si l'homme se dégrade, s'il use de sa liberté simplement pour nourrir la folie de ses instincts déchaînés, quel est le sens de cette liberté ? C'est cela, justement, qu'il faut découvrir : le sens de cette liberté.

Si nous devons choisir, si nous devons être une source, une origine, un commencement, un créateur. Créateur de quoi ? C'est là qu'il faut revenir au témoignage de la femme pauvre : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié ! " Quels mots immortels, inépuisables, scellés dans la douleur : la grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié... Voilà le sens dernier de la liberté, comme vit cette femme qui n'en peut plus, cette femme qui ne peut jamais joindre les deux bouts, cette femme dont les marmites sont vides et dont les enfants ont faim. Que veut-elle ? Il ne lui suffit pas de subsister misérablement, que l'on vienne au dernier moment lui apporter de quoi ne pas crever. Il lui faut autre chose, ce geste royal, ce geste de la suprême noblesse, ce geste, le seul authentiquement humain qui est de donner, de se donner, de disposer de tout son être dans un élan de pure générosité.

" On vient chez nous à la dernière minute, lorsque on nous sent au bord de la catastrophe. On vient, non pas pour nous, mais simplement pour être plus libre d'un remords qui pourrait empoisonner le plaisir ! Mais qui nous demande, mais qui nous demande à nous les pauvres, de donner ? Qui vient chez nous, autrement que pour s'asseoir au moins sur le coin d'une chaise, afin de repartir plus hâtivement encore ? Qui vient chez nous, sachant que nous, nous aussi, nous avons un cœur, nous avons un esprit, nous avons une âme, nous avons une sensibilité ! Nous avons tous ce pouvoir qui consacre la dignité de l'homme, ce pouvoir d'être généreux... Personne ne croit que nous sommes capables de donner. Personne ne croit qu'il y a, en nous, un foyer de gratuité qui nous habilite autant que quiconque à enrichir l'humanité de ce trésor intime qui est confié à toute conscience..."

Car, bien sûr, qu'est-ce qu'elle pouvait donner, cette femme ? Ce n'était pas sa peau. Ce n'était pas sa carcasse décharnée.

Ce qu'elle voulait donner, c'est ce qu'il y a au fond d'un coeur humain de plus précieux, de plus immortel, ce bien qui est le bien de tous et le secret le plus personnel de chacun, ce bien qui circule dans la communion des esprits, ce bien qui est un ferment de liberté en quiconque le reçoit, ce bien qui est notre sens, ce bien qui nous joint tous, ce bien dans lequel nous respirons, ce bien dans lequel nous nous reconnaissons, ce bien qui est le lien de toutes les tendresses, ce bien qu'on ne possède qu'en le donnant, ce bien dont personne ne peut s'octroyer le monopole et se faire le propriétaire, ce bien qu'on ne peut imposer à quiconque, ce bien qui ne peut venir à chacun que de l'ouverture la plus profonde de tout son être, tandis que son être, justement, commence à se réaliser comme le royaume de la liberté.

Ce qu'elle voulait donner, d'un mot tout à fait simple, c'était Dieu. Mais non pas un Dieu tout fait, un Dieu en image, un Dieu en parole, un Dieu dans un livre, mais ce Dieu, ce Dieu qu'il faut découvrir, ce Dieu avec lequel il faut s'identifier pour le connaître, ce Dieu qu'il faut laisser transparaître en soi, ce Dieu qui est le visage de la lumière et de la générosité, ce Dieu qui est tout don et tout amour, ce Dieu qui dessine et fait surgir en nous un immense espace, où toute créature peut trouver son foyer, ce Dieu inconnu, toujours reconnu, ce Dieu qui est en nous, mais qui n'est pas nous, et dans lequel, pourtant, notre vie respire. C'est cela qu'elle voulait donner. C'est cela dont elle se sentait dépositaire. C'est cet immense trésor qu'elle avait soif de laisser transparaître en elle et de dresser, au-dessus de sa misère, comme l'expression triomphante de sa dignité humaine.

La liberté n'aurait pas de sens si elle n'était justement ce pouvoir qui nous donne prise sur l'infini, qui nous fait devenir nous-mêmes infinis, qui nous universalise en nous éternisant, et qui fait qu'un homme comme saint François demeure à jamais une présence toujours actuelle, parce que il a tracé un sillon de générosité qui ne pourra jamais s'effacer, parce qu'il demeure en nous un ferment inaltérable de grandeur et de liberté.

Poursuite de l'enregistrement audio :

Ah oui ! La liberté ! Il faut la défendre, il faut l'aimer ! La liberté, il faut la mériter ! La liberté, il faut en faire son unique trésor comme de Dieu lui-même, parce que c'est lui ! Bien sûr que le mot " Dieu " a tellement servi qu'il est usé. On en a tellement abusé qu'il est devenu une monstrueuse idole. Mais il n'en reste pas moins vrai que c'est lui, lui le seul, le seul Dieu vivant, celui-là même que nous trouvons en nous quand nous cessons d'être indignes de nous-mêmes, celui-là même qui transparaît en nous quand nous renonçons à nos chienneries et que, nos instincts rectifiés, redressés, ouverts, sont devenus le clavier des vertus.

Et c'est pourquoi le témoignage, ce témoignage collectif, indomptable, ce témoignage de la Hongrie, ce refus d'une terreur imposée par une force étrangère, est un immense appel à la vie spirituelle, est un immense hommage rendu au Dieu vivant. Qu'importe le nom dont on l'appelle, bien sûr : ce n'est pas du nom qu'il s'agit, c'est de cette réalité brûlante, passionnante qui est la clé de notre destin ou plutôt qui est l'origine, qui est le sens dernier de notre liberté.

Et chacun de nous peut, chacun de nous est appelé, parce qu'il porte en lui ce secret bien-aimé, chacun de nous peut modeler sa vie des traits du visage infini, chacun de nous peut être un témoignage discret et silencieux, chacun de nous peut recréer, autour de lui, une atmosphère qui révèle et qui porte la vie, chacun de nous vit en symbiose avec le Dieu qui est caché dans son cœur.

Et c'est pourquoi le témoignage de la Hongrie fait susciter dans toute conscience libre un cri de fraternelle admiration, c'est pourquoi ce témoignage de la Hongrie est un appel qui s'adresse à nous d'une manière urgente aujourd'hui.

Du moment que nous ne pouvons pas être sur le front de la résistance et du combat, une pudeur élémentaire nous commande de chercher une autre collaboration, celle justement qui donnera à cette lutte, chez tous ceux qui sympathisent avec elle, la signification universelle. A la question que la Hongrie nous pose, c'est précisément celle-ci : ‘‘ Et vous, et vous, que faites-vous ? Que faites-vous de votre liberté ? Vous allez où vous voulez. Vous circulez comme vous voulez. Vous dites ce que vous voulez. Vous lisez ce que vous voulez. Mais que faites-vous de tous ces possibles qui sont remis entre vos mains ? Vous êtes un bon peuple, charitable, qui s'émeut de la détresse d'autrui ! '' Oui, sans doute... Mais quelle immense médiocrité, quelle immense médiocrité parmi nous !...

Ce petit pays, épargné par deux guerres et qui en a si largement profité, ce petit pays qui ne connaît plus le risque, qui n'a plus soif d'héroïsme, qui n'en sait même plus, ni la couleur, ni le sens, comment peut-il répondre à cet appel de l'héroïsme quotidiennement, quotidiennement engagé jusqu'au sang, jusqu'au sang justement parce que cette vie qui est la vie de notre vie c'est une vie qui triomphe de la mort. C'est une vie dans la mort, et pour aller jusqu'au bout de la générosité, pour demeurer les témoins de cette Présence infinie, il faut parfois - et la Hongrie le sait, et la Hongrie le veut - il faut parfois mourir, mourir debout, mourir joyeusement, mourir torturé, mais mourir, mourir pour que la vie ne meure pas, pour que la vie triomphe dans la mort, pour que l'humanité garde le sens de sa hauteur, pour qu'elle n'oublie pas que sa première vocation est une vocation de générosité.

Que faisons-nous de nos libertés ? Pourquoi y a-t-il à Lausanne des gens qui doivent coucher dans la salle de l'attente, dans la salle d'attente de la gare ? Pourquoi y a-t-il à Lausanne des gens qui s'installent dans le chômage et dans la mendicité ? Qu'est-ce qu'on fait de ceux qui sortent de prison ? Ou qui sortent de l'hôpital ? Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce qu'on fait de ceux qui n'ont aucune ressource pour les réacclimater à une vie digne de ce nom, pour tester leurs capacités, pour les orienter vers le travail qui convient à leurs dons ou à leur fragilité ? Qu'est-ce que l'on fait ?

Oh ! Ce pays qui fait flotter partout le drapeau de la Croix-Rouge, comme il oublie souvent ceux de chez nous, ces proches qui sont misérables, qui sont déclassés, qui sont mal partis dans la vie, qui sont des ratés prédestinés parce que, justement, il n'y a rien ni personne pour les recueillir, pour les reclasser, pour revaloriser leur existence, pour leur être un espace de lumière et d'amour.

Et qu'est-ce que nous faisons dans nos foyers ? Comment se fait-il que ce petit pays soit un de ceux qui tiennent la tête dans la statistique des divorces ? Comment se fait-il qu'il ait perdu le sens de l'amour conjugal à ce degré ? Comment se fait-il que tant de familles soient disloquées parce que les époux n'ont pas pu s'entendre ? Comment se fait-il que tant d'enfants soient chargés de problèmes d'adultes qui les écrasent et qui déjà abîment en eux le sens de la joie en tuant toutes les perspectives de leur avenir ? Et que fait-on dans nos écoles, que fait-on dans nos collèges et dans nos universités pour s'assurer de la valeur de ceux qui, demain, tiendront dans leurs mains nos destinées ? Que fait-on ?

Sans doute un instinct, souvent droit, fait d'âmes qui ont peu reçu, qui n'ont reçu dans les écoles que des techniques, fait tout de même d'eux d'honnêtes gens, des gens dévoués, des gens qui servent admirablement leurs concitoyens. Mais combien d'autres aussi sont laissés pour compte, combien d'autres dont on a laissé en friche toutes les valeurs de l'esprit et toutes les aspirations du cœur ?

Et que fait-on dans nos églises, dans nos églises ? Est-ce que c'est vraiment pour susciter la vie divine, afin qu'elle déborde sur un monde renouvelé, que nous nous assemblons ? Ou pour flatter cette sorte de conformisme confortable où l'on fait le bien, mais où on ne s'engage jamais à devenir le bien, à devenir cette source, cette origine, ce commencement, à réaliser enfin cette dignité de créateur qui est celle de l'homme.

Nous allons écouter, n'est-ce pas, cette question. Nous ne sommes pas ici pour nous congratuler de ce que nous avons pu faire. C'est si peu !... Pour ce peuple qui est dans sa triomphante désolation et qui témoigne devant le monde entier de la vocation humaine.

Nous sommes ici pour entendre la question qu'il nous pose : et vous, que faites-vous de vos libertés ? Nous sommes ici pour faire un choix entre la vie du parasite et celle du créateur, entre la vie de l'homme qui sauve sa peau et qui l'entretient jusqu'à ce qu'elle claque, et l'homme qui choisit de devenir un héros et d'atteindre à la sainteté.

Ce sont là de dures paroles. C'est l'événement qui les prononce... De dures paroles, celles qu'il nous faut entendre, si nous voulons collaborer à cet immense combat. Nos secours matériels, aussi nécessaires qu'ils soient, ne sont rien. Il faut cet engagement de tout nous-même, parce qu'enfin ce serait la suprême dérision qu'un peuple mourût martyr de la liberté, et que la liberté signifiât pour nous une complaisance envers les chienneries qui s'étalent dans les films de Williams : une médiocrité constamment entretenue, un refus de risque, de grandeur et d'héroïsme.

Mais non, l'héroïsme est pour tout le monde, la grandeur est la vocation de chacun parce qu'en chacun de nous, il y a ce trésor merveilleux que la femme pauvre sentait vivre en elle et qu'elle brûlait de communiquer, cet Himalaya de l'esprit, de la lumière et de l'amour qui est en nous le Dieu vivant, mais ce Dieu justement qui ne peut être le Dieu vivant que si nous-mêmes nous sommes des vivants, que si nous acceptons d'atteindre à la stature de l'homme véritable, que si nous refusons tout ce qui n'est pas l'horizon, l'horizon infini qui est proposé à notre pensée et à notre vouloir.

En recueillant donc ce matin, dans notre pensée, l'immense témoignage de la Hongrie, nous allons écouter la question qu'elle nous pose et, en allant jusqu'au fond de nous-même, dans cette région silencieuse où notre vie s'enracine en Dieu et où nous communions dans une solitude universelle avec toute conscience humaine, nous demanderons humblement au Seigneur, humblement mais avec résolution, humblement mais avec une évangélique fierté, nous demanderons de commencer aujourd'hui une vie toute neuve, nous demanderons de refuser la vie du parasite pour mener la vie du héros, nous demanderons enfin d'être avec Dieu les créateurs d'un monde nouveau, d'un monde de lumière et d'amour, puisque, comme Bergson l'a dit si magnifiquement, comme la Hongrie ne cesse de nous le clamer : le vrai Dieu, celui qui nous est confié, le vrai Dieu a créé des créateurs.

A Lausanne, en 1955.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Quand on suit un match où dix mille personnes sont tendues dans la même attente, font les mêmes gestes, poussent les mêmes cris, on se demande si vraiment, dans chacun de ces êtres fondus ensemble dans la même passion, il y a vraiment un secret unique. Est-ce que vraiment chacun a un visage ? Est-ce que vraiment chacun est unique ? Est-ce que chacun est irremplaçable ?

On hésiterait, si l'on ne songeait que chacun de ces êtres, est attendu dans sa maison. Puisqu'il est attendu dans sa maison, c'est donc qu'il a un visage, c'est donc qu'il est unique, c'est donc qu'il est irremplaçable. Il est attendu mais, bien sûr, s'il est attendu dans sa maison, c'est que la maison, n'est pas faite seulement des murs dont nous avons besoin pour nous abriter et qui sont nécessaires d'une nécessité inéluctable. Oui mais, cela ne suffit pas : les murs, oui, mais sans un cœur, sans une présence, sans un visage, sans une personne, les murs sont un tombeau.

La maison, finalement, c'est le cœur. C'est le coeur de la mère qui attend ce garçon qui vient du match, passionné, qui l'attend comme son fils, qui l'attend au-dedans d'elle-même comme une part essentielle de sa propre vie, et c'est par-là que ce jeune homme acquiert un visage distinct, un visage unique, celui-là même que sa mère lui découvre, et qu'elle ne perçoit que dans la lumière de sa tendresse.

La maison, c'est quelqu'un. La maison, c'est quelqu'un qui aime et c'est quelqu'un à aimer et il n'y a plus de maison quand il n'y a personne. Il n'y a plus de maison quand il n'y a plus de visage. Il n'y a plus de maison quand il n'y a plus de coeur, et la loi de la maison, c'est l'amour.

Quand une femme est infidèle, elle peut demeurer dans sa maison. Elle peut en accomplir tous les travaux. Elle peut apporter encore plus de soin, si c'est possible, à la disposition des choses, à la préparation des repas. Rien ne manque. Elle est irréprochable. Et pourtant, tout manque, parce qu'elle n'est plus là. Tout manque, parce que son coeur est ailleurs. Tout manque, parce que elle a détourné son visage du visage de son mari qui la recherche, qui ne lui demande pas d'être une servante qui prépare le repas, qui lui demande, avant tout, d'être un coeur qui accueille le sien.

Et c'est pourquoi tous les devoirs de la maison ne sont plus des devoirs, ils sont autant d'actes d'amour. Dans un ménage harmonieux - on en rencontre encore quelquefois, heureusement - dans un ménage heureux - il y en a - on s'émerveille, justement, de ce que chaque geste soit un geste d'amour. Mille détails domestiques, la disposition d'un placard, un bouquet de fleurs sur la table, une nappe brodée, n'importe ! la moindre activité prend cette dimension de l'amour, en est la révélation, l'alimente et le renouvelle. Et c'est ce qui fait le prix de la vie conjugale. C'est que il n'y a plus rien de matériel, je veux dire que tout ce qui est matériel perd sa pesanteur, perd ses frontières, se dépouille de ses limites, s'ouvre comme un sacrement où les personnes s'échangent.

Il en est de même, à plus forte raison, dans nos rapports avec Dieu. Il n'y a pas entre Dieu et nous des devoirs. Entre Dieu et nous, il y a un amour. Dieu est notre maison. Dieu est le coeur de la maison. C'est pourquoi nous sommes toujours attendus et toujours accueillis. Et il est nécessaire de nous le redire, parce que toute notre éducation nous entraîne à considérer Dieu comme un rival, comme quelqu'un qui commande, comme quelqu'un qui exige, comme quelqu'un qui punit, comme quelqu'un qui nous gêne, dans la spontanéité de notre être: " Comme ce serait plus commode s'il n'existait pas ! Mais il existe, malheureusement, il existe ! Alors, il faut bien, de temps en temps, se souvenir de lui, de temps en temps, se rappeler qu'il y a des commandements, de temps en temps, payer ses dettes, de temps en temps, liquider ses fautes, de temps en temps, reprendre cette ascension laborieuse et inutile vers ce devoir maussade qui limite la vie et qui éteint la joie ! "

C'est là la plus grave de toutes nos tentations, cette représentation païenne et monstrueuse d'un Dieu rival, d'un Dieu embusqué, d'un Dieu qui nous surveille, d'un Dieu qui nous tient au doigt et à l'œil, d'un Dieu qui enregistre et qui note toutes nos défaillances et qui saura s'en souvenir au jour venu. Il en demande trop, finalement ! Et quand on ne peut plus soutenir le fardeau de ses exigences, alors on passe à l'autre extrême de l'idolâtrie : " Au fond, c'est un brave bonhomme, ce bon Dieu, il n'en demande pas tant, il n'en demande pas tant... Il comprend, voyons ! Il est intelligent, il ne va pas s'acharner contre des êtres aussi faibles que nous ! "

Deux visions également absurdes, parce que Dieu n'est pas, il n'est pas cet être extérieur, il n'est pas ce maître, pas plus qu'il n'est ce bonhomme ! Il est le coeur de la maison. Il est le coeur de notre coeur. Il est la vie de notre vie.

Autrement, pourquoi Jésus serait-il à genoux au lavement des pieds ? Qu'est-ce que cela veut dire ? Qu'est-ce qu'il attend, qu'est-ce qu'il cherche ? Qu'est-ce qu'il demande à ses apôtres qui sont là, fermés, braqués sur leurs ambitions étroites, sur leurs jalousies mesquines, et qui viennent, il y a un instant, de se disputer pour savoir qui aurait la première place !

Pourquoi est-il à genoux ? Qu'est-ce qu'il leur demande ? Qu'est-ce qu'il attend d'eux, sinon justement leur coeur, enfin qu'ils se réveillent, qu'ils découvrent que c'est à leur intimité que Dieu en veut !

Qu'est-ce qu'il rêve ? C'est une communion, c'est un échange, c'est un mariage nous dira saint Paul : « Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure. » ( 2 Co.11, 2 ). Exactement comme dans le mariage, c'est la même loi qui est notre suprême libération : l'amour, rien d'autre, l'amour... Il ne nous touche, il ne nous atteint, et c'est pourquoi il est à genoux devant nous. Il ne nous atteint que par son amour. Il ne peut pas être notre maître.

Comment pourrait-il posséder, celui qui n'a rien ? Comment pourrait-il posséder, celui qui donne tout ? Et, Il est à genoux justement parce que la seule chose où il puisse nous joindre, c'est notre amour, comme notre amour est la seule réalité qui le puisse atteindre.

Il est donc bien clair qu'entre Dieu et nous, il s'agit uniquement de ce consentement, de cet abandon, de cette confiance, de cette ouverture, de cette offrande de tout notre être : notre corps, notre esprit, notre action, exactement comme dans un foyer harmonieux, les époux sont tout entiers l'un à l'autre, et l'un pour l'autre, et l'un par l'autre, non pas parce qu'ils subissent un devoir, mais parce que ils ont échangé leur " moi " et que, désormais, ils ne peuvent vivre que l'un dans l'intimité de l'autre.

Il n'y a pas de morale : il y a une mystique. Il n'y a pas de morale parce qu'il s'agit d'une vie d'union qui est au-delà de la morale, bien sûr, qui accomplit tout, qui accomplit plus que tout, mais qui l'accomplit autrement, qui l'accomplit d'en haut, qui l'accomplit librement, qui l'accomplit comme on reçoit l'Eucharistie, qui l'accomplit comme on communie à l'amour, qui l'accomplit comme on échange son coeur avec le coeur d'un être aimé. Et cette morale ou plutôt cette mystique qui est tout l'Evangile, cette mystique, c'est la plus haute révélation de Dieu.

Dieu est l'être. Il est l'être, il est l'être infini. Justement parce que il est l'amour sans limites, parce qu'il n'est que l'amour, parce qu'il n'y a rien en lui qui ne soit l'amour.

Parce que " exister ", c'est sortir de soi. Il est bien remarquable que le mot " exister " ( existere ) et le mot " extase " (existèmi ), sont des mots de même racine et de même sens, finalement. On n'existe qu'en sortant de soi. On existe en allant vers l'autre. On n'existe que dans l'intimité de l'être aimé. On n'existe qu'en se donnant.

Et c'est parce que Dieu est tout don, et rien d'autre que cette éternelle communication de lui-même au sein de la Trinité, c'est à cause de cela qu'il existe en plénitude. Il n'importe donc pas que notre conduite déborde en ambition, en avarice ou en sensualité : ce n'est pas cela qui constitue le mal, d'abord.

Poursuite de l'enregistrement audio :

La source du mal, l'unique source du mal, c'est de coller à nous, c'est de nous refuser nous-même, c'est de ne pas entrer dans ce jeu de l'amour. C'est de ne pas faire crédit à l'immense tendresse de Dieu. C'est de rester en dehors de la maison où nous sommes toujours attendus et toujours accueillis.

Dès que nous quittons ce foyer où notre vie a sa source éternelle, nous pouvons encore retomber en nous-même et, suivant la pente de notre tempérament : nous serons un jour ambitieux, le lendemain vaniteux, le troisième jour avare, le quatrième sensuel, peu importe... Tout cela est ad libitum, tout cela résulte, comme par le poids même de la matière, de cette première rupture de notre coeur avec le coeur de Dieu. C'est dans cette, dans cette absence, la nôtre, que se trouve l'abîme de toutes les ténèbres.

Et qu'est-ce que Dieu attend de nous ? Mais cela seul qui est indispensable à ce contact créateur et rédempteur, à ce contact, qui illumine et qui comble : rien d'autre que notre présence, notre consentement et notre amour. Et du matin au soir, et du soir au matin, dans chaque geste, dans chaque action, dans chaque action dans chaque battement de notre coeur, nous pouvons renouveler ce don, confirmer ce consentement, approfondir cette communion, découvrir toujours davantage cette lumière et cette beauté, qui est notre maison au-dedans de nous, qui est l'attente éternelle du coeur de Dieu.

Dès qu'on sort de là, c'est l'idolâtrie. Alors, tout se fausse. Dieu lui-même devient une abominable caricature et nous ne pouvons plus nous joindre nous-même : notre corps nous échappe, comme une chose, comme un objet livré aux sollicitations les plus aveugles ; notre esprit se dérègle dans l'obscurité de ses jeux et de ses curiosités malsaines.

Nos contacts avec les autres se distancent et se rompent, parce que nous ne sommes plus dans le circuit de lumière et d'amour où l'être s'affirme dans la plénitude de son offrande, où l'être existe comme une " extase ", comme un élan vers l'autre, comme un don qui répond au don éternel que Dieu est.

Il est donc essentiel que nous gardions toujours cette image adorable de la maison où le visage de la mère, où le coeur de la mère, où le don de la mère ne cessent d'être offerts à ceux qu'elle attend. Car Dieu est plus mère infiniment que toutes les mères, et la maison, c'est lui. Et le cœur de la maison, c'est lui ; et le silence de l'amour, c'est lui. Et quand il appelle au fond de nos cœurs, quand il nous demande de consentir, c'est pour que nous devenions ce qu'il est.

Il n'y a pas en lui un domaine interdit qui ne nous serait accessible. Il n'y a pas de sa part un tabou, quelque part, qui nous empêche de pénétrer dans son domaine, justement parce que toute la création, tout l'univers est la révélation de ce secret qu'il est, du secret de son amour, et que nous sommes invités à explorer de part en part, à nous en nourrir, pour découvrir partout, derrière même le caillou que nous foulons aux pieds, la Présence de cette tendresse qui ne cesse de nous appeler jusqu'à l'agenouillement du Lavement des pieds.

C'est pourquoi saint Augustin a résumé toute la morale dans ce petit mot adorable : " Aime, et fais ce que tu veux... " - " Aime, et fais ce que tu voudras "... " Dilige et, quod vis, fac. "

Nous voulons nous en souvenir, pour ne pas empoisonner les débats de notre conscience avec les images atroces et monstrueuses d'un Dieu rival, et pour, au contraire, faire du premier mouvement de notre esprit et de notre coeur un acte de confiance et d'abandon au Seigneur : « Vous voulez plus que moi mon bonheur, vous voulez plus que moi mes amitiés, vous voulez plus que moi mes tendresses, vous voulez plus que moi ma jeunesse et ma beauté, vous voulez plus que moi ma puissance créatrice et ma fécondité. Vous voulez tout pousser à l'infini parce que, pour vous, il n'y a qu'une seule dimension à l'être, c'est la vôtre. »

C'est cette plénitude d'amour qui fait que toute réalité s'éternise, devienne merveilleu... merveilleusement précieuse, comme les murs de la maison s'animent, non pas parce que ce sont des murs de pierre, mais parce que, dans ces murs, il y a le visage, il y a la présence, il y a le coeur de la mère. Nous ne pouvons pas sortir de l'amour. Quand nous le voudrions, nous ne pouvons pas échapper à la tendresse de Dieu. Et pourquoi vouloir y échapper puisque c'est dans cet amour que notre liberté respire ?

Car enfin être libre, c'est être libre de soi, c'est décoller de ses frontières et de ses limites, c'est prendre son élan, c'est faire de tout son être une offrande et une oblation.

Et nous allons le faire joyeusement ce matin, en union avec l'Agneau qui s'offre avec nous, pour nous, en nous. Nous allons le faire.

Nous allons faire cet acte d'abandon : « Seigneur, je n'ai pas peur de vous, Seigneur, je crois en vous. Seigneur, vous êtes le coeur, vous n'êtes qu'un coeur. Vous êtes le coeur de la mère. Vous êtes l'éternelle maternité. Vous êtes la maison. Vous êtes ... Vous êtes le cœur... »