De juillet à septembre 2010

Au Liban, à Ghazir, en 1959, chez les Franciscaines missionnaires.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

J'avais à Lyon un ami, yougoslave, qui avait été ministre dans son pays et qui, ayant refusé de suivre Tito, s'est trouvé rejeté de son pays et apatride. Il dut donc chercher un travail pour subsister et il trouva un petit emploi dans une soierie. Dans cette soierie, le patron se faisait un devoir de ne jamais répondre au " Bonjour " des employés, je ne dis pas seulement des ouvriers, mais même des employés. Cette attitude suppose évidemment que, pour le patron, tous ses subordonnés étaient des objets. Ils n'étaient pas sur le même pied que lui, ils appartenaient à une autre humanité et il fallait, il fallait qu'il le leur fît sentir en ne répondant jamais à leur " Bonjour ". Rien de plus injurieux pour celui qui est l'objet de ce mépris, et rien vraiment ne peut davantage empêcher toute relation humaine. Car, pour qu'un être humain se comporte comme un être humain, il faut qu'il se sente appelé et reconnu dans son humanité.

Une femme pauvre que j'ai eu l'honneur de connaître m'a dit ce mot, qui est un des plus beaux que j'aie entendu : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié. On vient chez nous au dernier moment, quand nous allons crever, on vient nous apporter de quoi subsister encore, de quoi prolonger notre misère, pour s'en aller à Chamonix ou sur la Côte d'Azur la conscience tranquille, pour n'avoir pas notre cadavre sur les bras. Mais personne ne vient chez nous avec le sentiment qu'il pourra recevoir quelque chose de nous. Personne ne croit que nous, les pauvres, nous pouvons donner quelque chose. Personne n'a besoin de notre amitié. "

Et ce cri était d'autant plus déchirant que cette femme avait perdu un de ses fils qui s'était pendu. Un autre avait été en prison. Les autres étaient sous-alimentés. Elle vivait depuis dix-huit ans dans cette panique, ne pouvant jamais boucler son budget, constamment suspendue devant un avenir incertain, avec des moyens de fortune qui n'offraient jamais aucune sécurité.

Eh ! bien, pour elle, la plus grande douleur, ce n'était pas tous les malheurs qui s'étaient abattus sur elle et sur ses enfants, mais c'était ce mépris de son humanité, c'était d'avoir été traitée et d'être constamment traitée en objet.

L'homme, justement, n'est pas un objet : il est un sujet, un sujet au sens de dignité, un sujet au sens qu'il est la source, qu'il peut être la source et l'origine d'un monde nouveau. C'est pourquoi la seule manière de rencontrer un homme, de découvrir son vrai visage, d'entrer en contact avec sa vérité, c'est de le situer dans ce que Gabriel Marcel appelle le monde en " tu ". Gabriel Marcel, si je ne me trompe, distingue le monde en " tu " et le monde en " il ". Le monde en " il " c'est le monde des objets, c'est le monde mécanique, c'est le monde de l'extériorité, c'est le monde où l'on parle d'un homme en disant " celui-là ".

Le monde en " tu " au contraire, c'est le monde de la réciprocité, où l'on est toujours en face d'un vis-à-vis, où l'âme cherche l'âme, l'intimité l'intimité, la personne la personne. Ce monde en " tu " qui s'exprime dans la vieille formule hindoue du mariage où le fiancé disait à sa fiancée : " Tu es moi. " Je ne suis plus moi désormais, c'est toi qui es moi.

Nous allons nous rendre compte d'ailleurs, de l'importance extraordinaire de ce monde en " tu " si nous nous rappelons le roman d'Oscar Wilde qui s'appelle : Le Portrait de Dorian Gray. Dans ce roman, qui est l'unique roman qu'il ait écrit, puisqu'il est plutôt l'auteur de poèmes et de pièces de théâtre, Dorian Gray, dans ce roman de Wilde, Dorian Grey est un très beau jeune homme, beau comme Adonis, qui pose pour un peintre qui s'appelle Basile. Ce peintre est très épris de son modèle à cause de sa parfaite beauté et il essaie de faire de ce portrait son plus beau chef-d'œuvre. Tandis que Dorian est en train de poser pour Basile, arrive un vieux débauché, qui s'appelle Lord Henry, qui est frappé par la beauté de ce jeune homme et qui, trop vieux pour mener une vie de patachon lui-même, veut essayer de se débaucher par personne interposée. Il veut donc essayer d'entraîner ce jeune homme dans une vie de désordre et il commence par le flatter pour le séduire, en lui disant : " Beau comme vous l'êtes, toutes les places sont vraiment devant vous, tous les succès vous sont promis et toutes les conquêtes vous sont possibles. "

Dorian Gray écoute ces suggestions et déjà quelque chose en lui est transformé, qui frappe le peintre à la prochaine séance de pose. Cependant, contre toute attente, contre les prévisions, contre les conseils de Lord Henry qui voulait le corrompre et le jeter dans la grande vie, Dorian s'éprend ou croit s'éprendre d'une jeune fille qui s'appelle Sibyl Vane, qui est une actrice des théâtres de faubourg et qu'il a vu jouer le rôle de Juliette dans la pièce de Shakespeare, Roméo et Juliette.

A son avis, cette jeune fille a du génie, il croit avoir découvert ce génie, presque de l'avoir inventé, de l'avoir créé. Il va chaque soir au théâtre, il l'applaudit, il prend contact avec la jeune fille, il s'enflamme, il lui fait des déclarations d'amour, qui l'étonnent et qui finissent tout de même par l'ébranler. Il a la bouche pleine de Sibyl Vane, il en parle à ses amis, il leur rebat les oreilles de son génie et de son succès et il les presse de venir assister au spectacle.

Les amis, en particulier Lord Henry, se fait tirer l'oreille et enfin, un beau soir, ils se rendent au spectacle et ce soir-là Sibyl joue comme un pied, comme une pensionnaire, comme une petite fille d'école primaire, d'une façon complètement idiote. Le théâtre se vide après le premier acte. Dorian est furieux, ses amis se retirent, se retirent discrètement et, à la fin de la pièce, il saute sur le plateau, il l'engueule comme du poisson pourri, il la foudroie de sa colère et de son mépris, parce que elle a déçu son amour-propre, elle l'a rendu ridicule aux yeux de ses amis, et puis enfin elle a détruit ce mythe du génie qu'il croyait avoir créé.

Alors Sibyl lui répond ce mot extraordinaire et magnifique : " Tant que je ne connaissais pas , tant que je ne connaissais pas l'amour, je pouvais jouer l'amour. Maintenant que je le connais, cela ne m'est plus possible. " Et ce mot qui jaillit du fond de son cœur est évidemment le plus bel aveu de son amour, et il aurait dû jeter Dorian à genoux si il l'avait vraiment aimée. En réalité, il ne l'aimait pas, c'était lui qu'il aimait à travers elle : il l'aimait comme un bijou dont on se pare, il l'aimait parce qu'il croyait l'avoir créée, l'avoir découverte, être l'auteur de son génie.

Ce mot qui est lancé dans le monde en " tu " ce mot qui part de l'intimité et qui s'adresse à l'intimité, ce mot ne trouve aucune résonance dans le cœur de Dorian. Il n'est pas reçu comme il n'est pas compris. Sibyl Vane comprend alors immédiatement que Dorian ne l'aime pas, que cet amour qui s'est lentement formé en elle ne rencontre qu'un mur et, dans la même nuit, elle se tue. Nous voyons par-là que, dans ce monde en " tu " la conversation est nécessairement un dialogue, un échange. Les mots n'ont de valeur que dans la mesure où ils sont compris dans la même lumière en laquelle ils sont prononcés.

Suite de l'enregistrement audio :

Un autre romancier anglais, Charles Morgan, qui est un contemporain - qui est mort, il y a deux ans, deux ou trois ans - Charles Morgan dans un livre admirable qui s'appelle Fountain, Fontaine, nous parle d'une certaine Julie qui est une anglaise, qui a épousé un officier prussien avant la guerre de 14. Cet officier, naturellement, a été mobilisé et elle-même a été invitée en Hollande - la Hollande se trouvant pendant la guerre de 14 en dehors des hostilités et ayant pu rester neutre jusqu'à la fin. Elle est invitée en Hollande par son beau-père, c'est-à-dire par le second mari de sa mère devenue veuve, qui a épousé ce gentilhomme hollandais. Cet homme, d'une très grande bonté, d'ailleurs très riche, qui possède une splendide propriété, ne veut pas qu' une jeune femme séparée de son mari soit exposée aux hasards et aux privations de la guerre. Il l'invite donc à passer ces années terribles dans son château. Elle s'y rend et elle rencontre au cours de la guerre un officier anglais qui a été blessé et qui, selon les Conventions de la Croix Rouge, a pu être hospitalisé en Hollande, à la condition qu'il ne reprenne plus le combat. Or cet officier, par suite des relations de la mère de Julie avec sa famille, est lui aussi l'hôte du beau-père de Julie. Or il se trouve que cet officier anglais a été le professeur de philosophie de Julie lorsque il faisait son premier cours et, tout jeune professeur, il eut pour première classe la classe de Julie. Cela veut dire que l'écart d'âge entre elle et lui n'était pas très grand. Ils se retrouvent sur un pied d'amitié : ils réveillent leurs souvenirs, ils sortent ensemble, ils se font des confidences. Finalement, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et elle devient sa maîtresse.

Pendant ce temps, son mari se bat sur le front héroïquement et la guerre se termine. Et le mari est blessé à mort. Les médecins ne comprennent pas comment il peut survivre à de pareilles blessures.

En réalité, il survit parce qu'il aime sa femme d'un amour total et que il désire avant toute chose la retrouver. Et c'est ce désir de la revoir qui mobilise toutes ses énergies et qui lui donne la force de tenir. Il se rend donc à son tour en Hollande, il revoit Julie et il comprend tout de suite qu'elle l'a trahi, qu'il s'est trompé, que cet amour n'existe pas, qu'il n'y a pas de réciprocité et il meurt.

Ces exemples nous rendent sensible la puissance de ce monde en " tu " de ce monde où la connaissance se fonde sur la réciprocité. Vous savez que l'âme humaine, nous l'avons vu, l'âme humaine est impénétrable, sinon à une autre âme qui est ouverte sur elle et nous avons vu ce matin même que la jeune fille qui devait faire cette maladie terrible de schizophrénie, que cette jeune fille à l'âge de cinq ans déjà, s'exerçait à penser à ce à quoi elle ne pensait pas pour que sa mère ne devinât pas à quoi elle pensait. Déjà toute petite fille, elle avait le sentiment de ce " quant-à-soi " le sentiment de cet univers intérieur inviolable, sacré, que l'on ne peut montrer que dans la confidence à l'égard de quelqu'un en qui on a une pleine confiance.

C'est ce qui fait, vous le savez, souvent les drames de familles : on est autour de la même table, on mange au même pain, mais on est aux antipodes, justement parce que ce n'est pas cette proximité matérielle qui crée l'intimité, qui permet l'échange. Au contraire ! Justement parce qu'on est très proche les uns des autres, si l'on veut garder son secret, on est obligé de s'enfermer à double tour pour se protéger du regard indiscret des autres.

C'est pourtant ce monde-là qui nous constitue, c'est dans ce monde-là que nous sommes réellement nous-mêmes, c'est à ce monde-là qu'appartient notre personnalité, si nous en avons une.

Suite de l'enregistrement audio :

Le monde du sujet, le monde de la dignité, le monde de l'amour appartient au monde en " tu ", au monde en « tu » comme le monde de la science d'ailleurs. Nous avons vu ce matin, dans cette page de Rostand, nous avons saisi justement le passage du monde en " il " au monde en " tu ". Le savant dans son laboratoire applique naturellement des formules qui peuvent être, qui peuvent être appliquées par n'importe qui, et c'est justement ce qui induit Jean Rostand en erreur sur sa propre attitude. Il fait des expériences sur les grenouilles, sur les crapauds, sur l'hérédité, sur les gènes, sur les chromosomes, sur ces agents microscopiques qui déterminent la forme ou la couleur des yeux, qui déterminent la couleur des cheveux, qui déterminent chez la mouche à vinaigre la longueur des ailes. Et il essaie justement sur la mouche à vinaigre de faire apparaître des yeux rouges en calculant, c'est à dire en segmentant les chromosomes et en les prenant précisément à ce point qui commande l'éclosion des yeux. Et ces expériences, naturellement, n'importe qui avec les mêmes instruments, les mêmes connaissances techniques peut les reproduire, parce que là on est dans un monde anonyme, dans un monde en " il " dans un monde qu'une machine pourrait explorer.

D'ailleurs, on recourt énormément à la photographie, aux appareils enregistreurs qui sont beaucoup plus précis que la mesure humaine et on pourrait finalement faire la plupart de toutes ces observations sans qu'il y ait un homme présent, comme on envoie d'ailleurs maintenant les satellites dans l'espace avec des appareils qui observent, qui enregistrent et qui communiquent.

Mais ce qu'un appareil ne pourra jamais faire, c'est d'écrire cette page que nous avons lue ce matin, où Rostand parle de la vérité avec toute cette ferveur, tout cet amour, toute cette passion et où l'on sent qu'il est complètement engagé dans ce don de lui-même à la vérité.

Nous nous rendons compte, et ceci est extrêmement précieux, qu'il faut distinguer entre les connaissances au pluriel, les connaissances qui sont consignées dans les livres, que vous pouvez transmettre à vos élèves, les connaissances qui dépendent avant tout des appareils, des formules et des calculs, qui ne supposent aucune présence humaine, aucune conscience, aucun amour, les connaissances au pluriel qui changent constamment, constamment, puisque un physicien pouvait écrire un livre dans lequel il disait : " Ceci est vrai maintenant au moment où je l'écris ; il n'est pas du tout sûr que lorsque le livre sortira de presse, dans six mois, ce soit encore vrai parce qu'au train où vont les choses, avec la rapidité des découvertes physiques, qui sont la caractéristique de notre temps, on ne peut jamais être assuré que ce qu'on a imprimé aujourd'hui sera encore exact demain. " Donc les connaissances ne cessent de varier, elles ne dépendent aucunement de l'engagement personnel, elles relèvent d'une technique et quiconque connaît la technique est capable d'appliquer la formule et d'employer les appareils.

Mais ces connaissances sont à l'infini de la connaissance au singulier, qui est justement un dialogue qui se situe dans le monde en " tu " où, à travers ces observations de laboratoire d'astronomie, de géologie, de médecine, de psychologie, le savant quel qu'il soit pourrait écrire la même page émerveillée, toute pleine d'admiration, tout agenouillée devant cette vérité, cette vérité qu'on ne peut mettre dans aucune formule, cette vérité qui est une personne, qui est une Présence, qui est une intimité et qui est un jour qui se lève dans l'esprit du savant. Cette vérité, elle est éternelle ; cette vérité, des savants de tous les temps pourront la rencontrer, à condition justement que ils s'engagent dans leur recherche avec tout leur être, à condition qu'ils soient guidés par l'amour de la vérité et que ils entrent dans ce dialogue de personne à personne.

Le vrai savant, c'est toujours celui justement qui n'est pas seulement un technicien capable d'appliquer une formule, mais qui est d'abord un contemplatif, dont toute la vie est une consécration à la vérité et un amour de la vérité. Comme disait un savant, le vrai savant ce n'est pas celui qui s'est levé deux heures avant vous pour lire le dernier livre que vous n'avez pas encore lu, mais c'est celui dont toute la vie est une lumière, c'est celui en qui il fait jour parce qu'il est tout effacé dans la lumière, parce que il voit le monde non plus simplement comme un monde d'objets, mais à travers ces objets, parce que il y a entre ces objets un ordre, parce que ces objets obéissent à des lois, parce qu'une pensée circule à travers eux, parce que finalement ils nous portent un message qui, à travers ces objets, découvrent une présence qui le remplit d'admiration et de respect. Comme disait Einstein : " L'homme qui a perdu la faculté de s'étonner et d'être frappé de respect est comme s'il était mort. "

Ce mot justement se situe admirablement dans le monde en " tu " non seulement du dialogue et du mariage. C'est d'ailleurs pourquoi un poète anglais, ce poète que j'ai cité ce matin déjà, a dit : " All knowledge worthy of the name is a nuptial knowledge " (Coventry Patmore). " Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale ", " Toute connaissance digne de ce nom est une connaissance nuptiale " c'est-à-dire c'est une connaissance d'amour, qui répond au " Tu es moi " du mariage indien.

Suite de l'enregistrement audio :

Il est impossible de connaître l'homme autrement que dans cette réciprocité et, dès que l'homme se sent traité en objet, il se ferme et se barricade contre l'indiscrétion d'autrui. Il se révolte contre le mépris qui le réduit au rang d'objet et il attend avec d'autant plus de violence l'amour qui lui ouvrira les portes de l'infini, en lui apportant justement une intimité à laquelle la sienne pourrait s'ouvrir.

On ne peut connaître l'homme que dans le monde en " tu " on ne peut connaître le monde, je viens de le dire, que dans le monde en " tu ", que dans le monde en « tu » puisque le vrai savant, c'est lui qui est en état de contemplation et qui voit dans le monde une Présence. A plus forte raison, ne peut-on connaître Dieu que dans le monde en « tu ».

Et là, il y aura beaucoup à dire, parce que justement nous avons fait de Dieu un objet du monde, c'est-à-dire très exactement une idole. Et vous allez comprendre. Lorsque je faisais ma première communion, le frère des Écoles Chrétiennes qui nous dirigeait pendant la retraite nous a raconté cette histoire : " Il y avait des enfants qui se préparaient à la première communion et, parmi eux, un garçon sournois, méchant, mauvais, impur, qui avait caché dans sa confession un péché grave. C'était naturellement, parce qu'il n'y en avait pas d'autre, un péché d'impureté. Il avait donc fait une première communion sacrilège et, le lendemain de la première communion, le vicaire qui les avait préparés à la communion emmena les enfants en promenade dans la campagne. C'était la saison des cerises. Il loua un cerisier et il invita les enfants à monter eux-mêmes dans le cerisier et à s'y servir, et naturellement le plus gourmand c'était ce garçon-là qui monta sur la plus haute branche ; la branche se cassa, il fut empalé sur cette branche et il mourut et il alla en enfer. "

Voilà l'histoire que j'ai entendue et que je n'ai pas oubliée, comme vous le voyez. Eh ! bien, cette histoire est à la fois idiote et criminelle. Idiote, parce que s'il a caché ce péché, personne ne l'a su. Comment savoir qu'il l'a caché puisqu'il l'a caché ? Comment savoir qu'il est mort en état de péché mortel, puisque il ne s'est pas confessé avant ? Comment savoir qu'il est en enfer, c'est encore beaucoup plus problématique. Mais, c'est idiot du commencement à la fin. Et c'est criminel parce que on profite de l'émotivité des enfants à cet âge pour leur inspirer des peurs dont ils pourront ne jamais se guérir.

J'ai connu un homme qui avait passé à ce régime, qui avait passé toute sa vie dans l'enseignement avec un dévouement merveilleux, qui naturellement était rempli de scrupules qu'on lui avait inspirés au sujet de la pureté et qui, à 65 ans, sautait à 50 cm du sol dans des accès de folie, parce que il avait peur de l'enfer. C'était un homme de cette valeur, de cette dignité, ait perdu l'équilibre au point qu'il ait fallu l'interner dans une clinique psychiatrique, parce que il avait été pétri de ces scrupules imbéciles et criminels, cela montre bien le danger mortel de parler de Dieu dans le monde en " il ".

Dieu n'est pas un objet dont on puisse parler comme on parle de la géométrie. Or nous avons été élevés, du moins moi, dans ce catéchisme qui était une espèce de livret de géométrie, où on apprenait qu'est-ce que ?.. Qu'est-ce que ?... Qu'est-ce que Dieu ? Dieu est ceci. Qu'est-ce que Jésus Christ ? Jésus Christ est ceci. Qu'est-ce que la grâce ? etc. Je pense d'ailleurs que vous avez été à la même école, c'est-à-dire que on apprenait ça exactement comme on apprenait, on apprenait que 2 fois 2 font 4. Il n'y a aucun besoin de s'engager pour réciter ces formules et on s'imagine, au bout du compte, que l'on a fait connaître Dieu. On l'a fait détester, voilà tout.

Il est évident que cette espèce de mécanique verbale où l'on traite Dieu comme un objet ne peut jamais introduire dans le dialogue. Et c'est justement l'immense misère du catéchisme et de l'enseignement religieux pour des millions d'hommes. Ils savent le catéchisme par cœur, mais ils ne connaissent pas Dieu, parce que ils ne sont jamais entrés dans l'intimité du Seigneur, parce que jamais Dieu n'a été une découverte personnelle, parce que jamais leur cœur n'a été ému, parce que jamais ils n'ont éprouvé en face de Dieu cette puissance d'émerveillement et de respect qui est l'âme de toute recherche scientifique.

Et malheureusement, ce ne sont pas seulement les catéchistes, ce sont les théologiens, les théologiens qui se sont embarqués dans ce monde en " il " qui ont transformé Dieu en objet. Je me rappelle cette dispute devant le pape Clément VI ou VII entre les Jésuites et les Dominicains à propos de la grâce. Grâce efficace, grâce suffisante ! Vous connaissez cette tragique histoire où les uns et les autres s'accrochaient au principe de causalité, où les Dominicains voulaient sauver la causalité et les Jésuites la liberté. Et il y avait là deux grands théologiens qui se chamaillaient devant le pape ; et le Jésuite se réclamait de saint Augustin, et il avait dans ses mains un livre de saint Augustin, et il lisait un texte. Tout d'un coup, le dominicain bondit, lui arrache le livre des mains et lui dit : " Mais vous avez tronqué le texte, vous avez oublié une conjonction, vous avez dit mais alors que c'était or ". Le Jésuite a été tellement bouleversé qu'il est tombé mort frappé d'apoplexie. Alors le pape, heureusement, a interdit toute cette dispute et interdit aux uns et aux autres de se traiter d'hérétiques. Mais il a fallu pour cela un cadavre.

Les théologiens, hélas, se sont embarqués dans cette voie tragique et il y a un exemple colossal : c'est Caïphe, Caïphe le grand prêtre, Caïphe le grand prêtre qui passe son temps dans le temple, qui offre le sacrifice, qui pénètre dans le Saint des Saints, qui connaît les Écritures. Caïphe et les Pharisiens ennemis du Christ et les docteurs de la loi qui passent leur temps à commenter la Parole de Dieu, voilà certainement des gens religieux ? Mais non, ils n'ont rien connu de Dieu, justement parce que Dieu pour eux est un objet. C'est un monopole dont ils profitent pour écraser les autres de leur mépris et dont ils vont profiter tout à l'heure pour tuer le Fils de Dieu. Car il ne faut jamais oublier que le Christ a été condamné par des théologiens, condamné par des prêtres, condamné par des hommes de la religion, condamné au nom des Écritures, condamné au nom de la Loi, condamné comme ennemi de la religion.

Il est donc parfaitement clair qu'on peut parler de Dieu toute la journée et ne rien connaître de Dieu, être l'ennemi de Dieu et, sous des formules vraies, mettre une idole.

Ceci devrait être un sérieux avertissement pour ceux qui font le catéchisme. De grâce ne faites pas réciter à vos enfants ces formules toutes faites, avant d'avoir essayé de les conduire à un Dieu vivant, un Dieu qui est en eux, à un Dieu qui est une source qui jaillit en vie éternelle, à un Dieu qui est leur espace, leur lumière et leur joie. Dieu est un secret d'amour et on ne peut le connaître que par l'amour. D'ailleurs l'Église le dit magnifiquement dans ce répons du Jeudi Saint : " Ubi caritas et amor, Deus ibi est. " " C'est là où est l'amour et la bonté que Dieu est ".

Suite de l'enregistrement audio :

Saint Paul l'a dit à sa manière magnifiquement dans le cantique de la charité de la 1ère aux Corinthiens : " Si je n'ai pas la charité, je ne suis qu'un airain qui résonne et une cymbale qui retentit ".

J'ai fait d'ailleurs une expérience curieuse et que je me permettrai de vous rappeler. J'avais besoin, à un moment donné, pour un livre que j'avais écrit et on me demandait une correction avant de donner l'imprimatur. Comme c'était une idée à laquelle je tenais, je voulais trouver une formule qui maintînt l'idée tout en donnant satisfaction au censeur. Et il s'agissait exactement de ceci : je pensais - et je pense toujours - que la vie éternelle sera une découverte continuelle, non pas un point fixe où on n'apprend rien de nouveau mais une plongée toujours plus profonde, toujours plus émerveillée, dans un Dieu inépuisable, en sorte que ce sera toujours nouveau, selon l'affirmation de l'Écriture : " Celui qui en boira n'aura jamais soif, " parce qu'il sera merveilleusement comblé et celui qui en boira aura toujours soif, parce qu'il désirera, il désirera aller toujours plus outre, se plonger toujours davantage dans ces abîmes de lumière et d'amour.

C'est cela que je voulais sauver, et j'étais allé trouver un théologien qui n'était autre que le Père Lebreton, Doyen de la Faculté de Théologie de Paris. Et le frère portier m'avait laissé monter sans avertir à la cellule du Père Lebreton. C'était le matin vers 10 heures. Je lui pose ma question et il dit : " Non, non, non, non, non. " Alors j'insiste : " Non, non, non. De grâce, j'ai trois heures de ma vie pour le travail. Non " et il me fiche à la porte.

Je me suis dit : " Voila, enfin, on peut écrire des in-folio sur la charité, mais ce serait encore mieux de la pratiquer. " J'avais donc gardé du Père Lebreton non pas certainement un ressentiment - ça m'avait plutôt amusé que ce grand homme pût avoir des moments d'impatience, que je comprends d'ailleurs fort bien. Mais j'ai eu cette surprise émerveillée de voir que le Père Lebreton, qui a fait une très longue maladie, où il a perdu plus ou moins la conscience de lui-même, sauf quand on lui parlait de Dieu, le Père Lebreton a fait cette dernière confidence à un de ses confrères, qui l'a écrite dans les Études. Il a dit : " Écoutez, Père, voilà l'idée qui m'est venue. Dieu est une force qui nous attire, une transcendance qui nous aimante, plus qu'un objet offert à notre connaissance. Mais je ne vous en dit pas davantage, de peur de paraître agnostique ".

Donc, le dernier mot du Père Lebreton, c'est que justement on ne peut pas mettre Dieu dans un casier, ric rac, oui, non, oui, non, oui, non. On ne peut pas, on ne peut pas décrire d'avance ce qui se passera dans la vie éternelle et ce qui ne s'y passera pas. Dieu justement, c'est un aimant qui nous attire, c'est une force qui nous soulève, beaucoup plus qu'un objet que nous pouvons enfermer dans nos formules.

Et pour ce qui est de cette parole du Père Lebreton, j'en ai été ravi parce que, au fond, c'est justement la question que j'étais allé lui poser.

Ce que je lui demandais, c'est si ce Dieu qui ne peut pas être enfermé dans aucune formule ne sera pas dans la vie éternelle la source d'une surprise et d'un émerveillement inépuisables. Eh ! bien, lui-même l'avait découvert finalement parce que il avait une vie religieuse authentique, parce que il avait accepté son épreuve héroïquement, parce que il avait accepté toutes les humiliations qu'elle comportait, parce que il s'était uni toujours plus profondément à Dieu, alors il connaissait Dieu non plus par la voie des mots et du langage, mais par cette voie du coeur, par cette voie de l'union, par cette voie de l'amour qui est la seule manière.

Vous vous rappelez d'ailleurs que saint Thomas d'Aquin lui-même se préparait à la mort en commentant le Cantique des Cantiques et que il a dit avant de mourir : " Tout ce que j'ai écrit, c'est de la paille. " Il sentait bien que, s'il avait fait son métier de professeur, comme l'obéissance lui en faisait un devoir, au plus près de sa conscience et de son génie, pourtant ce n'était rien par rapport à ce que découvrait la contemplation : le monde en " tu " le monde du dialogue où justement Dieu apparaît non pas comme un objet que l'on met dans un casier, que l'on exprime par une formule, mais comme un jour vivant que l'on rencontre dans sa propre intimité.

Ceci a une importance capitale, parce que les difficultés contre la foi viennent presque toujours de ce que on a vu en Dieu un objet, un objet !

J'ai connu le cas d'un artiste, un artiste qui avait un talent extraordinaire, qui était un enfant illégitime, dont l'enfance avait été difficile, qui n'avait d'ailleurs aucune croyance, qui avait rencontré une femme séparée de son ami, de son mari qui n'avait pas de croyance non plus, laquelle était devenue sa maîtresse. Et ce garçon, qui fréquentait la maison de cette femme qui avait une petite fille qui grandissait, qui grandissait, finit par s'apercevoir que cette petite fille était jolie et que, devenue jeune fille, elle était plus jolie encore.

Et il s'intéressa à cette jeune fille, il sentit que il y avait entre elle et lui une certaine correspondance. La jeune fille le sentit également. La mère devina que il y avait un attrait qui commençait à naître et elle mit des distances, simplement pour la dignité même de leurs relations.

Et finalement la mère de la jeune fille se convertit très sérieusement, l'artiste, de son côté, se convertit très sérieusement et, naturellement, leurs rapports devinrent des rapports de pure et très simple amitié. La jeune fille, qui l'attendait plus ou moins, fut déçue de ce que il ne fît aucune avance de son côté et lui en garda une certaine rancune. Le garçon se maria, demanda à son curé de lui trouver une femme, c'est-à-dire que il le fit simplement pour s'établir dans son devoir et la jeune fille n'eut d'autre ressource que de se marier à son tour avec un homme qu'elle n'aimait pas passionnément.

D'ailleurs, l'artiste continuait à voir la mère de la jeune fille sur ce pied d'amitié transparente et finalement, quand la mère alla habiter chez sa fille, chez sa fille, il alla voir la mère chez la fille, alors il avait gardé par-devers soi toujours cette idée que, si jamais il rencontrait cette jeune femme seule, il pourrait s'ensuivre une catastrophe. Et un jour, en effet, il arriva que la mère n'était pas là.

Alors la jeune femme s'expliqua, elle lui dit son ressentiment pour l'attitude qu'il avait eue à son égard. Il lui expliqua que il n'avait rien fait, que de son côté il n'avait jamais cessé de penser à elle, naturellement au bout de la confidence, ils étaient dans les bras l'un de l'autre et elle devint sa maîtresse. Situation extrêmement tragique puisque ils étaient tous deux mariés, qu'ils avaient tous deux des enfants. Et ils ne se contentèrent pas de ce lien : ils voulurent avoir un enfant qui fut bien à eux, afin de sceller leur amour qui était leur dernière chance, qui était leur seul amour finalement.

Et c'est alors que je fus mis au courant que la jeune femme attendait un enfant de lui, par sa mère qui avait été introduite dans la confidence, tandis que le mari de la jeune femme n'en savait rien. J'eus l'occasion de rencontrer ce couple, l'artiste et la jeune femme, et ils me parlèrent de leur amour avec passion et avec enthousiasme, disant que ils étaient prêts à le reconnaître naître devant le monde entier.

Et moi, je savais très bien que le devoir, tout ça c'était des mots usés, qu'il ne fallait surtout pas les prononcer. Je les écoutais, et à la fois épouvanté et ému quand, je ne sais comment, l'idée me vint de leur parler de Dieu comme de l'amour, en leur disant que certainement Dieu comprenait l'amour mieux que personne, qu'on ne péchait, on ne péchait jamais parce qu'on aimait mais dans la mesure où l'on n'aimait pas assez, où on n'aimait pas infiniment, où on n'allait pas jusqu'au bout de l'amour, dans la mesure où l'on s'aimait soi-même sous le nom de l'amour et que d'ailleurs Dieu était victime, victime, la première victime de ce manque d'amour, parce qu'Il était l'amour, l'amour en nous, l'amour comme une présence, l'amour fragile, l'amour qui peut être blessé à mort.

Et voilà, tandis que je parlais, sans savoir d'ailleurs ce qui m'inspirait et certainement parce que la grâce passait à travers moi, la jeune femme me dit tout à coup : " Au fond, nous savons bien que nous vivons dans le péché. " Ah ! Alors ce n'était donc pas un roman tellement parfait, ce n'était pas ce merveilleux bonheur dont ils m'avaient parlé : il y avait un ver dans le fruit et ils savaient très bien que ce n'était tout de même pas ça l'idéal. Et lui m'avoua que, au fond, il ne connaissait Dieu qu'à travers les formules, à travers les raisonnements, à travers un système, qu'il n'avait jamais pensé que Dieu était en lui comme une présence confiée à son amour et qu'il pouvait le foutre dehors et que Dieu ne pouvait pas se défendre.

Alors il se mit à sangloter, la femme se mit à sangloter, ils étaient tous, tous les, tous les deux éperdus parce qu'ils avaient rencontré tout d'un coup, justement, un Dieu qui n'était plus une défense, une loi, une limite, mais un Dieu qui était une vie, une Présence, un visage, un Amour intérieur à eux-mêmes.

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Il est donc essentiel, pour que la foi donne toute sa lumière - la foi qui est comme dit le même poète " la lumière de la flamme d'amour ", " la lumière de la flamme d'amour " - il est nécessaire que la foi s'exerce et se meuve toujours dans ce monde en " tu ". Inutile de vous demander ce que signifie le péché originel, ce que signifie l'Incarnation, ce que signifie la Présence réelle, ce que signifie la grâce sanctifiante si vous n'êtes pas à genoux dans le dialogue de l'amour : vous n'y comprendrez rien, puisque vous êtes en dehors. Ce n'est pas en feuilletant un dictionnaire de théologie ou un catéchisme supérieur que vous apprendrez à connaître Dieu, à moins que ces mots du catéchisme ne deviennent pour vous des sacrements et que vous les entendiez comme une confidence, dans l'agenouillement de l'amour. Autrement, vous n'y comprendrez rien et votre Dieu sera uniquement une idole, comme le dieu de Caïphe et des docteurs de la Loi.

Car l'idolâtrie n'est pas là où l'on pense. L'idolâtrie est très souvent justement chez les religieux, chez les prêtres, chez les théologiens, chez les catéchistes parce que ils disposent de Dieu comme un instituteur dispose de sa table de multiplication. On parle de Dieu comme ça, par métier, professionnellement et je me - souviens de ces Rédemptoristes qui, après avoir brossé un tableau épouvantable de l'enfer, propre à vous faire dresser les cheveux sur la tête - c'est d'ailleurs idiot à mon avis - sirotaient tranquillement leur petit verre d'absinthe après le sermon, sans avoir aucune inquiétude, parce que ils avaient fait leur boulot, ils avaient récité leurs formules et que cela pour eux c'était une bastringue !

Il est donc absolument essentiel que nous entrions dans l'Évangile, dans l'agenouillement de la foi et de l'amour. Dieu ne peut pas se livrer sinon à notre intimité. Et c'est pourquoi la révélation, elle n'est pas dans les mots, comprenez bien : " la révélation, elle n'est pas dans les mots, elle est dans les personnes ". Aucun mot ne peut vous faire connaître une personne, aucun. Et il y a des quantités d'hommes et de femmes qui se sont dit : " Je t'aime " mais, quand ce mot est vrai, c'est qu'il est porté par la vie. Il devient lumière quand il y a une personne dans le mot, quand le mot n'est plus un mot mais une présence et une vie. Une personne ne peut devenir lumière que dans une autre personne, une intimité ne peut s'enraciner que dans une autre intimité, une âme ne peut s'échanger qu'avec une âme et Dieu ne peut s'échanger que dans ce dialogue de la foi et de l'amour, quand nous nous identifions avec lui et que nous nous perdons dans sa lumière et dans sa joie.

Donc la révélation, elle n'est jamais dans les mots. La Bible, ce n'est pas un dictionnaire de théologie, encore qu'un dictionnaire de théologie puisse devenir un sacrement s'il est fait vraiment par des hommes qui vivent ce qu'ils écrivent. La Bible, c'est un sacrement, la Bible c'est une personne, la Bible c'est Quelqu'un, la Bible c'est une Présence parce que sous chaque mot, il y a le Verbe de Dieu. Mais ce n'est pas le sens des mots qui constitue la révélation, mais cette Présence elle-même. Et les prophètes, ce ne sont pas ceux qui ont récité des mots mais ceux qui ont été pris par l'Esprit de Dieu, saisis dans leur profonde intimité et qui, à travers les mots qu'ils prononçaient, communiquaient la Présence de Dieu. La Révélation est Quelqu'un, la Révélation est une Personne, la Révélation, c'est l'éternelle Parole, la Révélation, c'est le Verbe de Dieu. La Révélation est inaccessible à celui qui ne s'engage pas, à celui qui n'aime pas.

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Un Père de l'Église qui s'appelle Théophile d'Antioche, qui était donc l'évêque d'un lieu qui n'est pas très éloigné d'ici et qui vivait vers la fin du second siècle, Théophile d'Antioche a une page magnifique où il dit : " Tu me demandes de te montrer mon Dieu, et moi je te dis : montre-moi d'abord quel homme tu es. Montre-moi d'abord si tes yeux sont purs, s'ils sont capables de contempler l'éternelle Beauté, si ton coeur est ouvert, s'il peut se dépasser, s'il peut s'ouvrir à l'éternel, à l'éternel Amour. Montre-moi d'abord quel homme tu es et je te montrerai quel est mon Dieu."

Ne vous inquiétez donc pas des difficultés que vous pouvez avoir dans l'ordre de la foi : elles reposent toujours sur ce monde en " il ". C'est parce que les choses ont été prises du dehors, elles ont été mal dites ou mal comprises, que il y a des difficultés. Dès qu'on entre dans la foi vivante, dans le dialogue avec la Personne même de Jésus-Christ, toutes ces difficultés s'évanouissent parce que on entre dans le jour vivant et que l'on devient soi-même ce jour vivant. Alors, on ne cherche plus à exprimer avec des mots ce que l'on découvre, parce que cela dépasse tout langage, comme on ne peut pas exprimer avec des mots l'être que l'on aime.

Quand on peut faire la caricature de quelqu'un, c'est que il s'agit d'un ennemi : alors vous trouvez tout de suite les deux ou trois traits qui le situent dans l'espace, qui le rendent à la fois reconnaissable et ridicule, parce qu'on ne l'aime pas. Quelqu'un qu'on aime, on ne peut pas le décrire. Un enfant qui aime profondément sa mère ne sait pas quelle est la couleur de ses yeux ou de ses cheveux qui changent d'ailleurs au cours de la vie. Il a d'elle une image imprécise, d'autant plus profonde et d'autant plus vivante, qui couvre toute la vie de sa mère, à supposer qu'il ait le bonheur de la garder longtemps, et il la reconnaît à toutes les étapes, parce qu'il la reconnaît dans une lumière intérieure à lui-même qui communique avec le coeur de sa mère.

C'est cette connaissance-là qui est la seule vraie connaissance de l'œuvre du monde et de Dieu. C'est pourquoi je suis si profondément blessé de ces théologiens justement qui récitent des formules sans s'engager, qui jonglent avec les syllogismes, qui devisent à perte de vue les conséquences des principes qu'ils posent, qui vous décrivent, décrivent le ciel, le purgatoire, les limbes, l'enfer, le commencement du monde et la fin, qui savent tout ce qui se passe dans l'âme de Jésus-Christ, jusqu'où va sa science humaine et sa science divine, et qui vous dégoûtent absolument de Dieu parce que, si c'est si bien connu, si on peut déjà mettre tout ça dans sa poche, on n'a qu'à mettre une somme théologique dans sa bibliothèque et puis dormir. Le jour où on aura envie de savoir, on prendra le livre où tout est déjà exposé et écrit. C'est absurde.

Dieu est ineffable, il est impossible de le dire. Si déjà une personne humaine est inexprimable, si elle se sent blessée comme d'un sacrilège de toute intrusion dans sa conscience, si elle ne souffre pas qu'elle soit traitée en objet, comment voulez-vous que le Dieu vivant qui est tout intimité, qui est tout dedans et nullement dehors - c'est nous qui sommes dehors, et non pas lui, comme saint Augustin nous en avertissait : " Tu étais dedans et moi j'étais dehors " - comment voulez-vous que Dieu se révèle à quelqu'un qui le traite en objet ?

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Il y a donc toute une fausse religion qui est véhiculée par le catéchisme, par les cours de théologie. Il y a de vrais théologiens, bien sûr, qui sont les saints ; il y a de vrais catéchistes, comme le Curé d'Ars, qui ont des dons admirables, mais que des légions, des légions de gens prétendent enseigner Dieu, comme la demoiselle qui voulait enseigner la bergère, qui en savent infiniment moins que ceux qu'ils enseignent et qui détournent d'ailleurs ceux qu'ils enseignent du vrai Dieu, parce que ils substituent au vrai Dieu des formules issues de leurs raisonnements, au lieu de les mettre, de mettre leurs auditeurs en face d'une Présence.

Alors, essayons de parler le moins possible de Dieu, le moins possible : on l'abîme quand on en parle. N'essayez pas d'édifier, je vous en supplie : ça rate toujours. Il ne s'agit pas d'édifier, d'être une personne très bien qui dit les mots du Bon Dieu - rien n'est plus agaçant - il s'agit d'être nous-mêmes une vivante parole de Dieu. Si nous vivons Dieu, si nous le respirons, si nous sommes immensifiés par sa Présence, si nous sommes libérés parce que nous cessons de nous regarder et que nous le regardons, on le sentira et ce sera la plus belle révélation de Dieu.

On ne peut pas parler de Dieu, et c'est un autre évêque d'Antioche, le martyre Ignace, qui vivait au commencement du second siècle, qui le disait lorsqu'il suppliait les Romains de ne pas intercéder, de ne pas le soustraire au martyre en raison de son grand âge - il avait plus de 80 ans - il leur dit : " Surtout, laissez-moi être mangé, comme le froment par les dents des animaux pour que je devienne un pain vivant, laissez-moi enfin devenir un vrai disciple, laissez-moi devenir une vivante parole de Dieu »

C'est cela : il s'agit de devenir une vivante parole de Dieu en vivant Dieu, en le laissant vivre en nous et en faisant tellement de silence que jamais nous empêchions cette petite voix de se faire jour en nous, dans laquelle Dieu nous enseigne et nous conduit à son intimité, où nous pouvons le connaître enfin dans un coeur à coeur unique, inépuisable, infini, qui est supérieur à tout langage, qui défie toute formule et qui est justement cette connaissance nuptiale que l'on obtient uniquement quand on s'échange avec Dieu.

Alors, on peut s'émerveiller. Alors, on ne songe plus à expliquer parce que c'est trop beau, et c'est trop grand. On ne peut plus que répéter le mot de l'auteur du Nuage de l'Inconnaissance qui est un livre anonyme du 14ème siècle où justement l'auteur, qui est un contemplatif, a dit à un de ses disciples qu'il a essayé de former :

"Et maintenant tu vas me demander, demander qui est Dieu, et moi comment puis-je exprimer la connaissance que j'en ai ? A cette question, je ne peux te faire qu'une seule réponse : je ne sais pas, je ne sais pas car, pour connaître Dieu, il faut autre chose que des mots, autre chose que des idées. Pour connaître Dieu, il faut t'engager et c'est quand tu te seras enfoncé dans le mystère silencieux de Dieu, c'est quand tu te seras donné à lui comme il se donne à toi, c'est dans cette lumière de l'amour que tu le connaîtras, car Dieu est Amour et il ne se livre qu'à l'amour " comme l'Eglise nous le dit dans le répons que je vous rappelais tout à l'heure :

" Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Là où est la bonté et l'amour, c'est là que Dieu est. "

Maurice Zundel au Carmel de Matarieh, en Mai 1972.

L'intégralité de la conférence vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Je vous remercie pour la messe de ce matin que vous avez chantée admirablement. Quelle source de fraîcheur, de beauté et de joie dans cette messe des anges et quel malheur que l'on ait sacrifié ces richesses pour ces pauvres cantiques. Alors continuez, s'il vous plaît, continuez, continuez à chanter, continuez à chanter ...

La crise de l'Eglise : nous avons vu que la crise de l'Eglise a son fondement dans une certaine conception de Dieu, disons que c'est parce que on se trompe sur Dieu que la crise a pris cette envergure et cette expansion. On se trompe sur Dieu qu'on a logé dehors et que l'on n'a pas encore trouvé dedans. Il est naturel que l'on refuse ce Dieu extérieur qui apparaît comme une menace et comme une limite imposée du dehors à la vie humaine, il est naturel que l'on ressente comme une offense à l'esprit, comme une agression contre l'esprit, cette intrusion d'une autorité qui s'impose et qui semble être la négation de la liberté et de la dignité humaines.

Nous avons vu d'ailleurs que cette position peut être dépassée et doit l'être, puisque le vrai Dieu est au-dedans et que c'est lui, au contraire, qui fonde notre dignité et qui est l'espace où notre liberté s'accomplit. C'est lui qui est toute la lumière et toute la joie de notre intimité. C'est lui qui nous fait exister en plénitude. C'est à travers lui que nous nous rencontrons. C'est en lui que nous nous aimons. C'est grâce à lui que nous pouvons vaincre la mort et nous éterniser.

Mais, s'il est vrai que la crise a ce fondement métaphysique, c'est-à-dire théologique, si vous le voulez ou dogmatique, il est vrai que le fond du problème, la crise se manifeste aussi comme une conséquence inévitable sur le plan moral. Et vous pouvez vous en donner une image, si vous le voulez, en considérant, d'une part, et les interviews, les articles de journaux et les présentations à la télévision française de l'abbé Barrault qui a entretenu le public en long et en large de son mariage, qui a revendiqué le droit de le contracter qui a d'ailleurs, il faut le dire honnêtement, qui a essayé d'obtenir la permission de Rome de contracter ce mariage. Mais qui s'y est mal pris puisque il a commencé par attaquer les structures et la personne de Paul VI. Il a jeté une espèce de défi à Rome, en quelque manière, qui a abouti, je pense, à un refus de Rome.

Quoiqu'il en soit, sans insister sur les détails de cette affaire, voilà une image : un prêtre - et il y en a d'autres qui se sont exhibés de la même manière, qui ont même célébré des eucharisties chez eux qui ont été données à la télévision - voilà une image claire : il y a donc des conséquences morales, il y a une revendication du droit au bonheur humain, une revendication du droit d'aimer, la revendication du droit de ne pas se considérer engagé par l'engagement que l'on a pris parce que on ne savait pas, parce que on n'était pas suffisamment mûr ou parce queon n'avait pas fait l'expérience de l'amour et que, l'ayant fait, on ne peut pas la renier.

Une autre image : celle d'un prêtre-ouvrier français, se présentant aussi à la télévision, et déclarant que il n'a d'autre espoir que le parti communiste. C'est le parti communiste qui fera triompher la justice : il n'y a pas d'autre moyen d'y parvenir. Et Dieu, qu'est-ce qu'il fait là-dedans ? Eh bien ! il ne sait pas trop. Est-ce que sa présence dans les rangs communistes rendra les autres attentifs à Dieu ? Il l'espère, il n'en est pas sûr mais, de toutes façons, il est engagé dans le parti communiste au nom de la justice dont il se fait le champion, d'ailleurs avec une grande générosité, puisque il a accepté cette condition de prêtre-ouvrier avec toutes les privations qu'elle comporte pour lui.

Ces deux images sont donc claires : d'un côté l'instinct, l'instinct sexuel avec tout ce que il peut représenter de grandeur, de beauté, de générosité et aussi de servitudes, bien entendu, et de l'autre côté, la, la revendication d'une justice qui est constamment refusée par les classes possédantes - c'est du moins ce que l'on ne cesse de répéter - donc une seule issue : le combat, la guerre avec tout ce que cela comporte, car il est évident que le prêtre qui est engagé à fond, qui n'a d'espoir que le parti communiste, ne peut pas ne pas consentir à la guerre et à la dictature qui suivra la guerre car, si le parti communiste triomphe, ce sera la dictature. Alors, cette justice qu'il revendique, est-ce qu'elle sera assurée par la dictature ? Est-ce que il n'est pas suffisamment instruit par les expériences des états communistes qui persévèrent dans la dictature et qui sont incapables d'en sortir ?

Ceci nous amène à nous poser donc le problème de l'origine de la morale parce que, naturellement, comme on a ébranlé les certitudes dogmatiques, comme on a remis en question la virginité de Marie, comme on a remis en question la Présence réelle dans l'Eucharistie, comme on a même remis en question la divinité de Jésus-Christ, on remet en question les fondements de la morale.

On fait cette remarque que la morale a changé, qu'elle s'est modifiée au cours du temps, qu'elle n'a pas toujours été pareille à elle-même, que des choses ont été admises dans la Bible elle-même, comme la polygamie, comme le divorce, sans parler de la guerre qui est considérée par la Bible, à certains moments, comme une chose sainte, comme une chose à laquelle Dieu oblige jusque au massacre total des populations que l'on est chargé de combattre.

La morale donc, disent ceux qui ne veulent plus accepter la morale traditionnelle, la morale n'est pas constante, la morale n'est pas toujours la même, la morale correspond à une histoire. Elle ne représente rien d'absolu. Les hommes l'ont adoptée, selon leur convenance ou selon leurs besoins, à certaines époques. Les pharaons d'Egypte épousaient souvent leur sœur, pour des raisons sans doute politiques. Donc même l'inceste à ce degré - un homme épousant sa soeur - même cela n'a pas été considéré comme quelque chose d'infamant et de défendu.

Alors qu'est-ce qui est permis ? Qu'est-ce qui est défendu ? On ne le sait pas trop bien. Et on voit - c'est un cas qui s'est produit en Suisse, précisément, qui donne lieu à un débat difficile et douloureux - un professeur de l'Université de Fribourg, un dominicain, a fait une conférence à Berne, une conférence publique qui a eu un très grand retentissement, où il met, lui, professeur de morale, il met en question, précisément, la morale en déclarant que la morale a un caractère historique et non pas un caractère absolu et que on peut remettre en question des choses qui avaient été considérées jusqu'ici comme rigoureusement ou prescrites ou interdites.

C'est ainsi que il envisage que, dans le domaine sexuel, les pratiques solitaires chez les adolescents ne doivent pas être prises au tragique, que il ne faut pas du tout y voir un péril pour la santé, et que cela peut être une préparation pour l'avenir. C'est ainsi qu'il envisage les relations entre jeunes gens et jeunes filles avant le mariage comme une sorte de préparation au mariage, pourvu d'ailleurs que ces relations soient stériles. Il faut naturellement que les jeunes gens qui ont des relations avant le mariage soient prudents, qu'ils n'exposent pas des enfants qu'ils mettraient au monde à une vie difficile. Cela donc implique que ils prennent des précautions, qu'ils recourent aux préservatifs et, naturellement, cela implique que, que dans la vie conjugale, la jouissance doit être considérée comme un bien dont il ne faut pas restreindre l'expansion et la joie. Pourquoi est-ce que on interdirait finalement cette joie ? Pourquoi est-ce qu'on n'admettrait pas la volupté comme un bien, après tout, qui fait honneur à Dieu ?

Et tout cela, n'est-ce pas, est proposé par un homme qui est sans doute irréprochable dans sa vie et qui, croyant faire oeuvre de savant, constatant le caractère historique de la morale, en déduit que elle ne s'impose pas et que des choses considérées comme décidées, comme prescrites ou interdites, peuvent être aujourd'hui envisagées sous un autre jour.

Et ceci est important, parce que ceux qui ont déjà choisi les solutions qui correspondent à leur expérience, les prêtres qui ont décidé de se marier, et qui ont affiché leur mariage en ont fait part au monde entier comme Jean-Claude Barrault, trouveront naturellement dans ces vues d'un professeur une justification supplémentaire. En effet, ils se trouvent donc du côté de l'avenir puisque on leur dit que la morale est historique, que il faut trouver une morale qui s'accorde avec nos connaissances actuelles. Ils peuvent faire figure de prophètes et c'est d'ailleurs un argument que l'on entend fréquemment de la bouche des prêtres mariés que ils sont les prophètes de l'avenir.

Tout cela, d'ailleurs, je le rappelle sans porter de jugement : puisque on s'est trompé sur Dieu, puisque on n'a pas reconnu le vrai Dieu, il est bien naturel que la morale qui était accrochée au Dieu traditionnel soit elle-même ébranlée. Si on n'admet plus ce Dieu, on n'admet plus, cela va sans dire, la morale dont il était la garantie. Si l'on rejette le Dieu biblique, si vous le voulez, si l'on n'admet plus ce souverain, ce roi des rois qui trône dans le ciel et qui nous assujettit à sa toute-puissance, on ne va pas admettre, bien entendu, les interdits ou les défenses bibliques qui, d'ailleurs, encore une fois, ne sont pas constantes et ont pu varier au cours du temps, comme notre Seigneur le rappelle d'ailleurs aux juifs qui lui parlent de divorce.

Nous sommes donc ramenés à nous interroger sur les origines de la morale. Les origines de la morale, proviennent, ou du moins sont à situer dans ce fait que l'homme est incomplet, que l'homme est inachevé, autrement dit, que l'homme n'est pas entièrement déterminé par ses instincts et par ses penchants. Il reste ouvert à des possibilités qui sont mal définies mais qui sont évidentes.

Si vous comparez une société de fourmis ou une société d'abeilles à une société d'hommes, vous voyez tout de suite la différence. Une société de fourmis ne comporte pas d'hésitations : tout est réglé à la perfection par une espèce de mécanisme interne ; chaque fourmi sait ce qu'elle a à faire et elle le fait. Il y a différentes fonctions dans la fourmilière, comme dans la ruche des abeilles, il y a différentes fonctions mais chacune des abeilles ou chacune des fourmis accomplit la fonction pour laquelle elle est spécialisée et tout marche à souhait, à moins d'accident qui détruise la fourmilière ou la ruche d'abeilles. Enfin, en un mot, dans le monde animal, il y a un déterminisme assez rigoureux pour que l'individu ne soit pas un problème pour lui-même parce que son mécanisme interne est assez précis pour le conduire. Donc l'animal ne se pose pas devant lui comme un problème, il n'a pas à réfléchir sur sa conduite parce qu'elle est toute tracée par ses mécanismes internes.

L'homme est dans une situation différente. Il porte naturellement, lui aussi, des instincts, des penchants, il est un animal, mais il n'est pas qu'un animal justement en vertu de cette ouverture, en vertu de cet inachèvement, en vertu des initiatives qui lui sont demandées : il a à prendre les décisions qui ne se déclenchent pas, qui ne jaillissent pas automatiquement de ses mécanismes internes. Ses possibilités sont immenses, immenses. Si vous prenez le mot de Pascal, ce grand seigneur de l'esprit, si vous prenez ce mot de Pascal : " Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends ", vous avez les deux versants de la vie humaine : je suis compris dans l'univers, je suis englouti par lui, je ne suis qu'un point dans cet univers mais, dans ma pensée, c'est l'univers qui n'est qu'un point.

Et ce second aspect de la vie humaine nous ouvre immédiatement le champ où la morale va se situer ou va prendre naissance. Bien entendu, les premiers hommes n'avaient pas le génie de Pascal. Les premiers hommes, qui étaient sur une terre inculte, sur une terre hostile, qui étaient menacés par les bêtes sauvages, qui n'avaient aucune technique, qui étaient fragiles, qui avaient besoin de se grouper pour se défendre et pour subsister, les premiers hommes n'ont pas vu que ils étaient un point dans l'univers, mais que l'univers n'était qu'un point dans leur pensée. Mais ils ont dû sentir que il y avait en eux, un certain pouvoir d'initiative, un certain pouvoir de choix, dangereux. Ils ont dû sentir que ce pouvoir d'initiative, cette possibilité d'une décision qui n'est pas commandée par les mécanismes internes, que le pouvoir d'une telle décision pouvait aboutir à l'anarchie, au désordre et, par conséquent, à la ruine de la vie. Ils ont donc éprouvé ce que nous appelons de ce grand mot de liberté, ils l'ont éprouvé comme un danger et nous pouvons en être sûrs, puisque toutes les villes du monde ont une police.

Qu'est-ce que cela veut dire, la police, sinon que le groupe ne peut pas se fier à l'initiative de chacun, que le groupe se défie de ce pouvoir d'initiative, que le groupe redoute cette liberté mal définie comme un danger d'anarchie ? Et nous pouvons être sûrs, à priori, que en effet, une société sans police serait une société livrée au pillage et à l'anarchie jusqu'à ce que une dictature s'impose pour éviter la destruction du groupe ou de la nation.

Il y a donc eu dès l'origine, dès que l'homme a pris conscience de ce flottement, de cette ouverture, de cet inachèvement, de ce pouvoir d'initiative, il y a eu, ou a été ressenti le besoin d'une morale, c'est-à-dire le besoin d'une règle qui s'impose à tous les membres du groupe, afin de préserver le groupe contre l'anarchie et donc contre la destruction.

Si vous le voulez, pour donner un exemple que donne Lévi-Strauss dans les sociétés primitives - ou du moins, si on peut les appeler de ce nom - qui subsistent encore aujourd'hui, l'inceste, c'est-à-dire le mariage d'un homme avec sa fille ou d'une mère avec son fils est interdit partout. Pourquoi ? Parce que évidemment cette promiscuité sexuelle à ce degré, mettait en péril la société, aurait déclenché un combat constant entre les mâles et les femelles, ou entre les mâles entre eux plutôt, pour la possession des femelles. C'est un exemple entre autres. Il y a donc une règle qui va s'imposer pour le maintien du groupe.

Cette règle, naturellement, elle tendra à s'intérioriser, c'est-à-dire que l'individu sera amené par la pression du groupe à considérer l'interdit, à considérer les défenses, à considérer les règles comme quelque chose qui oblige, même s'il n'est pas sous le regard des autres, c'est-à-dire que il y aura une certaine obligation de conscience, ou du moins que la règle sera ressentie comme une obligation de conscience qui sera d'ailleurs d'autant plus efficace que elle sera appuyée sur une divinité. La morale voisinera, la morale aboutira à une religion. La morale cherchera à se fonder sur un absolu, c'est-à-dire que la règle, pour être obéie, pour obliger chacun, la morale cherchera un appui sur une divinité, c'est-à-dire sur une puissance capable de punir les transgressions. Ainsi l'individu se sent d'autant plus obligé à se conformer à la règle que il peut être sujet aux sanctions d'une divinité qui est un témoin auquel il ne peut pas échapper.

C'est d'ailleurs sous cette forme que la morale nous a atteint nous-même : nous avons été instruits dans une morale qui nous a été présentée comme une règle obligatoire au nom de la divinité. Nous avons tous été formés à la vie morale par le Décalogue et en son nom, Décalogue fondé sur une révélation divine et garanti par des sanctions divines, car violer le Décalogue, c'est se mettre en contradiction avec Dieu, c'est donc risquer les sanctions terrestres et post-terrestres, des sanctions en ce monde et surtout en l'autre. On n'échappera pas à la divinité, si l'on est en état de rébellion contre les règles imposées par la divinité.

La morale donc jusqu'ici, jusqu'au commencement de ce siècle dirons-nous en gros, la morale est acceptée telle quelle. La morale est sans doute très souvent violée, m'enfin elle n'est pas contestée dans l'ensemble, elle n'est pas contestée dans son principe. Elle vient de Dieu, du Dieu biblique. Elle est condensée dans le Décalogue. C'est le Décalogue qui constitue l'ensemble des règles que nous avons à suivre et l'observation de ces règles est garantie par la divinité. La violation de ces règles entraîne des sanctions qui sont graves, qui peuvent aller jusqu'à la damnation.

Nous pouvons illustrer cela d'une manière caricaturale par cette espèce de comédie que jouait un prédicateur de retraites. Ce prédicateur de retraites, qui faisait fureur dans les collèges religieux, ce prédicateur de retraite avait naturellement un sermon sur l'enfer et il jetait la panique dans ses auditeurs en leur parlant de la mort. Et, tandis qu'il prêchait, il se faisait apporter un télégramme qui annonçait la mort d'un jeune homme qui se trouvait d'ailleurs dans une situation coupable. Ce télégramme était une pure invention. Il se le faisait envoyer à point nommé juste pour pouvoir semer la terreur dans l'esprit de ses auditeurs. Je n'ai pas besoin de flétrir cet acte insensé, mais enfin il est dans le prolongement de cette morale biblique, dans le prolongement de cette morale qui nous place en face des sanctions éternelles.

C'est donc au nom d'une damnation possible qu'il essayait d'inculquer à ses auditeurs une conformité indispensable aux commandements de Dieu et principalement, puisque c'était là le péché des péchés, au commandement de la pureté.

Cette morale a été donc mise en question, comme je viens de vous le rappeler, a été mise en question et elle n'est plus acceptée, elle est tournée en ridicule et vous voyez des mères actuellement qui, mon Dieu, presque nues devant leurs enfants, vous déclarent que c'est ... mais il faut éviter les refoulements, c'est la meilleure manière de ne pas donner à nos enfants des complexes. Bon ! ils verront leur mère nue. Et après ? Qu'est-ce que ça peut faire, ça n'a aucune importance. Au contraire, ils n'en feront pas un mystère et ils arriveront à l'adolescence sans se poser de problèmes. C'est évidemment une vue très courte de la situation.

De toutes manières, nous en sommes là et, si nous pouvons le regretter nous devons constater que la situation est telle que je viens de le rappeler : une désaffection totale à l'égard de la morale, une mise en question de tous ces interdits qui se retrouvent chez les bien-pensants, c'est-à-dire chez les catholiques qui veulent être fidèles dans une admission sans discussion de la pilule anti-conceptionnelle. Il y a tout un effort de recherche sur la question en face du problème démographique, en face de cette augmentation tragique de la population grâce aux soins que l'on donne aux enfants, grâce à la prolongation de la vie, devant cet immense problème, qui est hallucinant d'ailleurs, l'immense majorité des catholiques emboîtent le pas aux pratiques anticonceptionnelles et déclarent que il n'y a pas d'autre moyen. Aucun ne pense à la chasteté, bien entendu.

Aucun ne pense que Gandhi, à 37 ans, a fait le vœu de chasteté, pensant que il avait eu assez d'enfants et, puisqu'il avait d'autres tâches que la procréation, il ne voyait pas d'autre issue que le voeu de chasteté qu'il a fait à 37 ans et qu'il a observé rigoureusement jusqu'à la fin de sa vie.

Eh bien ! des chrétiens qui professent la virginité de Jésus et de Marie ne se posent jamais la question. C'est grave. C'est précisément parce que ils n'ont jamais vu dans la morale autre chose qu'un frein. Et ceci est capital.

Nous avons vu que la société primitive a dû recourir à ce frein pour ne pas se détruire mais précisément la morale est apparue traditionnellement comme un frein, comme une défense, comme un interdit dont la nécessité n'est plus reconnue, dont, au contraire, la nécessité est contestée - et radicalement - grâce à la diffusion du freudisme. Le freudisme est devenu un bien commun, il s'est diffusé partout et n'importe qui vous parle de refoulement et de complexes et donc se fait un devoir d'éviter, à lui-même et aux autres, en particulier à ses enfants, de leur éviter le surgissement de complexes et de refoulements qui empoisonneront leur vie et les empêcheront d'accéder au bonheur que la terre peut offrir.

Nous avons vu que des prêtres sont engagés dans ce courant. Nous avons vu que eux-mêmes ont renoncé à leurs engagements. Nous avons vu qu'un professeur de morale vient à leur secours en déclarant que la morale est un phénomène historique et qu'elle ne comporte rien d'absolu et nous sommes donc à pied d'œuvre ; nous avons à nous poser le problème moral, à en chercher un fondement, mais positif.

Il est clair que la morale considérée comme un frein a vécu. On ne peut plus compter sur elle. Elle est définitivement contestée et il est impossible d'en rétablir l'empire. Aussi bien, voyons-le, c'est un phénomène assez impressionnant que la confession est abandonnée à une échelle extraordinairement élevée. On peut dire que 90% des gens ont abandonné la pratique de la confession. Je parle des pratiquants qui communient d'ailleurs : on communie, presque toute l'Eglise communie, mais on ne se confesse plus. On n'a donc pas le sens de la responsabilité, le sens de la culpabilité. On s'absout soi-même. Si cela est vrai des pratiquants, on imagine ce qu'il peut en être des autres !

Il faut donc revenir au principe. Quel est le principe ? C'est justement, c'est que l'homme est inachevé, c'est que ses mécanismes internes ne vont pas jusqu'au bout, c'est que il a une initiative à prendre, c'est que on attend de lui des décisions et que ces décisions qui lui étaient dictées autrefois par une morale qui servait de frein et qui limitait l'expansion de ses convoitises, cette morale, maintenant, il l'a abandonnée.

Il y a donc ou bien à renoncer à toute morale autre que le respect de sa bourse et de sa propriété. Là, la plupart des gens, la plupart des pratiquants en tous cas, sont d'accord. Ils veulent bien que il y ait encore une défense de voler, une défense de prendre leurs biens, une défense d'attenter à leur propriété et d'attenter à leur vie. Là, ils sont encore d'accord. Que la police intervienne et qu'il y ait des prisons éventuellement pour punir les attentats contre la propriété ou contre la vie. En dehors de cela, tout est permis, tout est permis ! Des affiches sur la Place Pigalle impriment : " Le nu le plus audacieux ! " Tout peut être montré, tout peut être exhibé et l'accouplement, finalement, public, n'est pas exclu. Ca n'a pas d'importance tout cela, finalement : c'est dans la nature ! Pourquoi faire tant d'histoires à ce sujet ? !

Comment trouver dans cette situation, encore une fois, qui est d'autant plus grave que elle est diffuse, elle est diffuse. La plupart des gens n'ont pas une philosophie qu'ils puissent vous proposer. Ils n'ont pas des arguments solidement enchaînés, mais tout cela est diffus. On fait ce qu'on veut. On n'est lié par rien. On est indulgent. Des catholiques qui ont d'ailleurs mené eux-mêmes une vie exemplaire, mais qui sont engagés dans des problèmes d'éducation, n'ayant d'ailleurs pas bien réussi l'éducation de leurs propres enfants, ils cherchent à élever les enfants des autres et à leur éviter des complexes. De très bons catholiques qui sont à la communion quotidienne, diront à une femme que son mari a trahi et qui vit avec une autre femme : " Mais, Madame, mais voyons, mais ça se fait, prenez patience, prenez patience, ce n'est pas si grave. C'est un accident de parcours. Si vous patientez, votre mari vous reviendra. Ne lui faîtes pas de gros yeux. Fermez au contraire, fermez les yeux sur ses incartades. Accueillez-le avec le sourire et finalement,boh! ça lui passera. " Bien sûr ...

Y a-t-il un fondement de la morale ? Nous le trouverons en prenant l'autre volet, en nous rappelant le prêtre communiste. Le prêtre communiste qui met tout son espoir dans le parti communiste, qui donc veut d'abord que la Révolution se produise, qui admet donc que la guerre est inévitable, qui admet donc que la dictature sera le premier stade à accepter pour que la justice triomphe, il se fonde sur quoi ? Il se fonde sur la justice. Il revendique la justice et c'est déjà beaucoup plus sympathique cette revendication de la justice que la revendication de la volupté : il y a là un noyau qui est respectable. Il a raison de vouloir que les biens de la terre profitent à tous. Il a raison de demander que tous les hommes aient accès aux richesses de la terre, mais sur quoi fonde-t-il cette revendication de la justice ? Il ne peut la fonder que sur le sens de la dignité humaine. Et sur quoi fonde-t-il la dignité humaine si il ne reconnaît pas dans la solitude de l'homme une valeur absolue, si il ne reconnaît pas dans la solitude de l'homme, une Présence infinie ? Si l'homme n'est que un organisme, si l'homme n'est que un faisceau d'instincts, sur quoi établir la justice ?

La justice ne peut plus être alors qu'une revendication d'une classe contre une autre. Elle ne peut plus avoir d'autre fondement que le ressentiment, que l'appétit de revanche, que le désir d'écraser et de faire souffrir ceux qui nous font souffrir, et ceci n'a plus rien d'humain. Ceci aboutira simplement à un changement de mains : la propriété passera en d'autres mains, le pouvoir passera en d'autres mains. Il y aura de nouveau une classe privilégiée qui commettra les mêmes abus, comme Djilas l'a montré en Yougoslavie, il y a longtemps au prix de sept ans de prison. Il y a une nouvelle classe de privilégiés, comme Svetlana, la fille de Staline, le montre admirablement dans son livre.

Il faut donc retrouver maintenant le fondement de la justice, le fondement de la dignité dans un espace de générosité dont chacun de nous est capable à condition qu'il dispose d'un espace de sécurité qui lui permette justement de rencontrer, au fond de lui-même, cette valeur infinie dont il peut être l'affirmation et la révélation.

C'est-à-dire que, finalement, cet inachèvement de l'homme, qui reste ouvert à des possibilités infinies, cet inachèvement c'est l'appel fait à l'homme de se créer lui-même dans sa dignité et dans sa grandeur. C'est l'appel fait à l'homme de ne pas subir sa vie, mais de la donner. C'est l'appel qui est adressé à chacun de faire de lui-même un bien commun, un bien universel, c'est-à-dire que la morale, il y a une morale essentiellement positive, une morale créatrice, une morale où l'homme se fait homme en se prenant en main, non pas pour souscrire aux instincts de la bête qui sont en lui, mais pour s'en affranchir, mais pour intérioriser toute discipline, pour faire de toute règle l'occasion ou l'expression du don de lui-même, mais pour échapper à son esclavage intérieur, pour devenir vraiment la source et l'origine d'un univers dont il est le créateur et, davantage encore, pour exprimer dans sa vie cette Présence qui fonde sa dignité, pour laisser transparaître à travers lui-même ce bien infini qui est Quelqu'un.

Car voilà justement la grande découverte, c'est que le bien n'est pas un interdit qui vient du dehors. Le bien c'est une lumière qui jaillit du dedans. Le bien c'est une Présence qui nous est confiée. Le bien c'est un amour qui nous attend. Le bien a un visage. Le bien est un cœur, comme Jésus nous le révèle dans son agonie.

Bien sûr que dans la Genèse le bien apparaît comme une défense, comme un interdit, parce que nous sommes au début de la Révélation, parce que l'humanité est encore incapable d'entrer pleinement dans un ordre d'amour. Il faut donc l'assujettir à des commandements. Il faut que ces commandements soient garantis par des sanctions et il faut que ces sanctions soient inévitables, puisqu'elles sont portées par la divinité. Il y a donc un régime de crainte qui est le commencement de la sagesse, comme dit l'Ecriture. Mais au lavement des pieds et dans l'agonie de notre Seigneur, il n'est plus question d'interdits, il n'est plus question de commandements.

Il n'y a plus que un amour qui est victime et qui révèle le bien comme Quelqu'un, qui révèle le bien comme l'amour et qui révèle le mal comme la mort de cet amour crucifié par ceux, pour ceux et en ceux qui le refusent.

C'est donc dans cette perspective qu'une nouvelle morale qui est d'ailleurs une morale éternelle : elle est nouvelle, j'entends nouvelle de la nouveauté de l'Evangile puisque elle est née avec le Christ et que elle a le coeur du Christ pour centre et pour sanction. Et quelle est la sanction ? Celui qui ne se libère pas de lui-même, celui qui ne s'affranchit pas de ses servitudes internes, eh bien ! il n'existe pas, il ne parvient pas à son humanité, il reste un embryon, au moins dans cette expérience terrestre, quitte à poursuivre l'expérience ailleurs dans ce purgatoire qui peut être, justement, la possibilité pour des êtres embryonnaires et qui le sont restés de s'accomplir et de se trouver.

Donc la première sanction, c'est celle-là, c'est que l'être qui refuse de se faire homme reste, en effet, en-dessous de son humanité : il n'existe pas en tant qu'homme. Il est loin d'être une valeur et un bien commun. Il devient un parasite de l'humanité et de l'univers et, ce qui est beaucoup plus grave encore, il refuse cette incarnation de Dieu à travers lui, il refuse de communiquer ce bien infini qui l'attend au plus intime de lui-même et il devient un obstacle permanent au Règne de Dieu qui est la condition du règne de l'homme, puisque jamais l'homme n'atteindra à sa grandeur et à sa liberté et à sa dignité et à son universalité si, dans la solitude de chacun, ne se révèle pas et ne se développe pas ce bien divin qui fait de chacun l'incarnation de Dieu.

Car, finalement, la morale créatrice, est une morale d'incarnation, c'est une morale qui permet à Dieu de s'exprimer à travers nous, à travers nous et de se communiquer entre nous et de devenir précisément le ferment de notre unité, de notre unité entre hommes, entre individus et entre peuples, le ferment aussi de l'unité de l'univers qui est appelé tout entier à entrer dans la liberté de l'éternel amour.

Il y a donc une origine de la morale, qui est éternelle dans le coeur de Dieu, une origine de la morale qui est infinie dans la révélation du Christ. Il y a une morale qui n'est pas un frein. Il y a une morale, une morale qui est un principe d'expansion, une morale qui est le fondement de notre libération, une morale qui crée l'être bien loin de le limiter et dont l'exigence est infinie parce que, justement cette morale qui vise à notre libération interne. Elle nous demande de ne rien subir. Elle nous demande la virginité du coeur et du corps. Elle nous demande un tel respect de la vie, qu'elle soit toujours traitée comme une fin, jamais comme un moyen, comme disait Kant. Elle nous demande une justice qui est fondée sur la reconnaissance en chacun d'une solitude qui porte Dieu, une solitude dont la dignité est fondée sur cette Présence divine. Elle exige donc une justice infiniment rigoureuse mais qui comporte essentiellement le respect de cette solitude humaine.

Vous voyez Gandhi, qui a fait le voeu de chasteté a 37 ans, est aussi l'homme qui a proclamé la non-violence, la non-violence qu'il a imposée à 400 ou 500 millions d'Indiens qui avaient en face d'eux, deux ou trois cent mille soldats britanniques, au maximum. Et pourquoi a-t-il imposé la non-violence ? Justement parce que il a revendiqué, revendiqué une justice qui n'était pas seulement la revendication de l'indépendance de l'Inde au nom du civisme indien. La justice qu'il revendiquait, il la revendiquait aussi pour les anglais. " Vous n'avez pas le droit de nous dominer par la force parce que nous sommes des hommes comme vous, que nous avons la même dignité, ou du moins que nous sommes appelés à l'acquérir comme vous. Mais nous n'avons pas le droit de vous tuer parce que vous êtes des hommes comme nous et que votre solitude est un bien divin comme la nôtre. Nous allons donc nous opposer à vous par tous les moyens possibles, mais nous n'attenterons pas à votre vie, parce que votre vie est aussi sacrée que la nôtre, mais sacrée parce que consacrée précisément par une présence divine que nous reconnaissons en vous comme en nous. "

Il y a donc toute une reconstruction de l'homme, toute une recréation de l'homme dont l'exigence s'éclaire dans la lumière de l'Evangile. Car, si l'homme est dans une telle confusion, c'est parce que, ne pouvant plus supporter une morale qui est un frein, il n'a pas découvert une morale ontologique, une morale créatrice, une morale qui lui révèle le sens de son initiative, qui lui révèle le sens de son inachèvement, qui lui ouvre cette immense espace dont nous parle Pascal : " Par l'espace, l'univers me comprend et m'engloutit comme un point. Par la pensée, je le comprends. "

C'est le Christ précisément qui va nous révéler cet espace intérieur, qui va lui donner un sens en nous montrant dans la divinité, en nous révélant dans la Trinité divine le sens même de notre liberté, en nous montrant que nous ne pouvons nous réaliser qu'en nous donnant totalement, qu'en nous rendant totalement transparents à l'éternel amour, qu'en nous virginisant en ayant avec nous-mêmes un contact oblatif comme Dieu n'a avec lui-même, qu'un contact où il se communique et où il ne cesse de se dépouiller dans le don qui constitue le mystère de sa vie intime.

Il est donc certain que cette crise morale, qui est la conséquence d'une crise métaphysique, cette crise morale qui est la conséquence d'une crise qui porte sur Dieu, il est certain que elle sera surmontée dans la mesure - et uniquement dans la mesure - où nous retrouverons le vrai Dieu au fond de nos cœurs comme une exigence de grandeur, comme une exigence de liberté, comme une exigence créatrice, comme une exigence d'universalité. La morale n'est pas un frein. La morale c'est notre vocation de dieux. Si Dieu a fait des dieux, justement la morale, qui est d'ailleurs une mystique beaucoup plus qu'une morale, la mystique chrétienne, qui est une morale d'incarnation, nous introduira dans une aventure où cet effort constant pour nous surmonter nous-même, pour ne pas être esclaves de nos déterminismes internes, de nos options passionnelles, où tout cet effort apparaît justement comme la suprême noblesse.

Etre des créateurs avec Dieu d'un univers dont la seule exigence est l'amour selon le mot d'Augustin : " Ama et quod vis, fac." " Aime et fais ce que tu veux. Mais ce mot a un sens tout à fait précis maintenant : il ne s'agit pas de faire ce qu'on veut dans le champ d'instincts non conquis. Il s'agit de faire ce qu'on veut parce qu'on ne veut plus qu'une chose qui est l'amour, l'amour en personne, l'amour qui est Quelqu'un, l'amour qui nous attend au plus intime de nous-même, l'amour qui nous est confié et qui est remis entre nos mains.

Et nous revenons toujours au même point, au silence intérieur. Il est évident que, si l'on ne se trouve pas devant ce visage de Dieu caché au fond de soi-même, si on n'est pas conscient que c'est de lui qu'il est question, que c'est sa vie qui est mise en jeu dans chacune de ces décisions, on n'est pas encore en face du véritable absolu. Il y a un absolu : c'est cet amour crucifié, c'est cet amour fragile, c'est cet amour qui nous fait totalement crédit et qui s'est remis lui-même entre nos mains en nous confiant le destin de toute la création. Mais, vous voyez, ce qui est en jeu dans cette crise, que c'est tout l'univers, c'est toute l'histoire, et que c'est tout Dieu lui-même.

Si nous sommes à l'écoute, si nous entendons ce De Profundis de Dieu au fond de nos cœurs, ce DeProfundis qui est inscrit dans les vêpres de Noël, si nous entendons cet appel, nous retrouverons l'expérience de Claudel le jour de Noël 1886, cette expérience extraordinaire et qui résume admirablement le passage que nous avons à accomplir, que l'humanité a à accomplir, le tournant que l'Eglise a à prendre. Claudel entrant, entre en flânant à Notre Dame. Il s'ennuie. Il cherche des émotions esthétiques et il entend ces adorables vêpres de Noël qui sont chantées alors dans ce merveilleux chant grégorien et, comme il comprend tous les mots, il est frappé au coeur et il découvre l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu. Alors, c'est fini : parce qu'il a découvert l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu, alors c'est fini parce qu'il a découvert l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu, il ne peut plus résister et il devient, sans le vouloir, il devient croyant jusqu'à sa mort, irrésistiblement.

C'est là ce que nous pouvons souhaiter de meilleur, en effet, et c'est par là que l'Eglise retrouvera toutes les exigences de l'Evangile comme la source même d'une liberté infinie, lorsque chacun retrouvera, au fond de son cœur, l'éternelle enfance et l'innocence déchirante de Dieu.

A Lausanne, en 1955.

 

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"D'après un journal humoristique d'avant-guerre, deux paysans bava­rois causaient ensemble et l'un d'eux disait : " C'est bête, tout de même, mais il me semble que Darwin a raison : nous descendons du singe ". Et l'autre reprend : " Oui... je voudrais bien voir le singe qui s'aperçut pour la première fois qu'il n'en était plus un ". Cette plaisanterie est pleine de saveur et pleine de sagesse parce que elle nous rend sensible toute la tragédie du singe pensant que nous sommes.

Le singe pensant, singe si l'on veut, mais pensant ? C'est ça qui fait toute la différence car, une fois que le singe s'est mis à penser, il n'était plus un singe. Une fois que la pensée est née dans le monde, c'est fini, on ne peut plus revenir en arrière. Quelle chose formi­dable que la naissance de la pensée ! Quel que soit le moment où se situe cet événement, comment s'imaginer cet éveil de la pensée ?

Un petit enfant qui commençait à penser, qui s'étonnait de ce monde intérieur qui s'éveillait en lui, disait : " Maman, mais qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qui se passe ? Il y a tout un monde qui s'agite en moi : ça pense, ça pense... " Mais il avait la chance, ce petit garçon d'avoir une maman pour diriger sa pensée, pour le préserver de tout affolement.

Mais la première pensée : quand, pour la première fois, jaillit dans l'Histoire la pensée ? Quelle émotion, quelle stupeur, quelle épouvante car, désormais, l'homme devait choisir, il n'était plus gardé par ses instincts, il n'était plus porté parsa biologie.

Taine s'amusait à dire, (non, il croyait qu'il parlait sérieusement) il y a un siècle: " L'homme n'est qu'un animal d'une espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes comme le ver à soie des cocons et comme l'abeille sa ruche ". Mais non ! Il y a justement une distance infinie que Pascal avait soulignée : les abeilles font leurs ruches aujourd'hui comme hier, hier comme avant-hier et comme il y a mille ans et comme il y a dix mille ans ; parce qu'elles sont gardées par la nature, elles sont gardées dans les limites de leur instinct.

Et ce qui fait l'homme, c'est qu'il n'est pas gardé dans les limites de ses instincts ? C'est que, justement, l'éclatement de la pensée a rompu les digues des instincts et que, désormais, ces instincts eux-mêmes sont incertains, ne peuvent plus le guider ni le porter. C'est lui qui doit les porter. C'est lui qui va les orienter. C'est lui qui doit choisir. Mais comment choisir et quoi choisir ?

La Bible nous dit en parlant de l'épreuve originelle, à sa manière juive, antique, qu'il faut repenser dans la clarté de la croix. Mais nous dit que, lorsque l'homme et la femme eurent goûté le fruit de l'arbre de la science du Bien et du Mal, ils connurent qu'ils étaient nus. Qu'est-ce que c'est que cette nudité de la chair, à côté de cette nudité de la pensée ? C'est ça qui est effroyable ? Quand la pensée s'éveille, l'homme sait que désormais rien ne le porte, plus rien ne le porte. C'est lui qui doit porter sa vie, l'inven­ter, la créer. Et comment ? Et dans quelle direction ?

Bien sûr, il est né, il est là, il existe, il n'a pas choisi d'exister et bientôt il mourra ; il ne choisit pas davantage de mourir, c'est vrai, mais il peut se poser la question : avant ? Avant ma naissance ? Et avant, et avant, et avant ; et il n'y a pas de fin. Et devant la mort ? Et après, et après, et après ? Et il n'y a pas de fin ! Il entre dans l'abîme des Comment et des Pourquoi alors tout est frappé de néant, parce que il n'y a rien devant quoi il ne puisse dire : et après, et après ?

Un homme a poursuivi une femme pendant des années : un jeune peintre a poursuivi pendant des années une femme de son amour. Cette femme lointaine, cette femme qui a quitté le pays où il l'a rencontrée, il rêve d'elle, il veut l'épouser, il n'y a qu'elle. Au bout de sept ans, il arrive enfin à la joindre, mais c'est une autre, une autre ! Il ne la reconnaît plus. Il s'est nourri d'un rêve, il a voulu l'infini, l'infini et il trouve une pauvre petite bourgeoise qui fait ses calculs, qui cherche à se placer, qui considère le mariage comme une assurance. C'est fini : il en a fait le tour et déjà il ne peut plus l'aimer.

Et c'est le sculpteur, c'est le vieux Rodin qui dit au jeune Bourdelle : " Bourdelle, on ne fait jamais que commencer ". Au terme de sa carrière, le vieux génie constate que il n'a rien exprimé : on ne fait jamais que commencer !

Einstein s'épouvante qu'un savant du dix neuvième siècle comme Helmholtz ait cru que bientôt on allait tout savoir. Tout savoir, mais c'est impossible et d'ailleurs, ça n'aurait aucun intérêt car, comme le dit Einstein, une image définitive de l'Univers serait sans intérêt. On pourrait toujours se demander : et après ? Et après ? Et la condition même de la science, c'est qu'il y ait un après, et un après, et un après sans fin...

Et saint Thomas d'Aquin, au terme de sa vie, voyant tout ce qu'il a écrit, tous ces in-folio, les juge inutiles : " Tout ce que j'ai écrit me semble être de la paille ".

C'est l'histoire de la balance du songe de Balthazar : Mané, Técel, Phares. Penser, c'est peser et, dans la balance, dans la balance de la pensée, rien ne résiste, tout est pulvérisé parce que la pensée a du mouvement pour aller toujours plus loin, on ne peut jamais l'arrêter et que toute réalité est trop légère pour l'intéresser, trop petite pour la combler car, comme disait saint Jean de la Croix, magnifiquement : " Une seule pensée de l'homme est plus grande que l'Univers et Dieu seul est capable de la remplir ".

Le singe pensant est donc dans une condition extraordinairement pathétique : il est bien loin d'être un pur animal, il est un animal désaxé, un animal inquiet, un animal qui ne trouvera plus jamais le repos parce que maintenant, comme dit Pascal, il est orienté vers l'infini et tout ce qui est fini est trop léger pour lui, il ne pourra plus jamais s'en satisfaire. Pour s'en satisfaire, il faut s'aveugler, s'encanailler jusqu'à la folie et jusqu'au crime. Et c'est pourquoi la pensée, si elle est un don magnifique, est un don plein de risque et ce risque est infini, comme la pensée est elle-­ même une capacité d'infini.

Alors comment sortir de là ? Où l'animal pensant, qui a du mouvement pour aller toujours plus loin, qui veut toujours nous dire : avant l'avant, l'avant ? Et après l'après, l'après ? - et sans terme et sans fin - comment le singe pensant trouverait-il une issue ?

En tous cas, il ne faut pas éteindre cet appétit de la pensée : même si nous devions rester éternellement sur notre faim, il ne faudrait pas la falsifier. La grandeur de l'homme, même si elle ne trouve pas d'issue, c'est d'être une interrogation et, s'il n'y a pas de réponse, c'est d'être une révolte. Mais, en tous cas, qu'il ne se satisfasse pas des nourritures terrestres avant de les avoir trans­formées, car les nourritures terrestres ne pourront le satisfaire que s'il s'ajoute une nouvelle dimension, divine.

Mais justement, où prendre Dieu ? Où Le trouver ? Et comment ? Comment le singe pensant, quand il est enfin parvenu au cœur de sa pensée, quand il se saisit incapable de se satisfaire de rien de fini, quand il voit que il a du mouvement pour aller toujours plus loin, comment pourra-t-il trouver le repos ? Un repos qui ne soit pas une capitulation, un repos qui ne soit pas une morphine, un repos qui ne soit pas indigne de lui ?

Heureusement, il y a, avec ce merveilleux éveil de l'intelligence, avec cette soif de connaître qui n'a pas de fin, cette possibilité de créer toujours plus admirable, puisque enfin la pensée invente un monde toujours plus loin des sens, toujours plus le fruit des instruments et des calculs, toujours plus inaccessible à nos yeux et à nos mains, toujours plus riche et toujours plus effrayant. Il y a, à côté de cela, il y a cet éveil du cœur, il y a ce cri de la femme pauvre qui est aussi une expérience et magnifique : " La grande douleur des pauvres, c'est que personne n'a besoin de leur amitié ".

Alors voilà un autre aspect, complémentaire, de ce mystère de la pensée : ce cri du cœur, ce besoin de se donner, cette certitude que la dignité humaine est dans la générosité. Quelle révélation de la grandeur de l'homme ! Cette femme écrasée, écrasée par les besoins matériels, écrasée par les soucis qui concernent ses enfants, qu'elle peut à peine nourrir, il y a en elle un autre besoin merveilleux et qui est pour elle le tout de son être ? Ce qui l'humilie, ce qui la crucifie, plus que le rouleau compresseur des besoins matériels, c'est que personne ne s'aperçoive de sa dignité, c'est que personne ne la croit capable d'un geste gratuit et généreux, c'est que personne n'a besoin de son amitié... où l'autre univers, cet univers fini, borné, vexant, s'illumine, peut s'achever, peut aboutir à quelque chose de merveilleux lorsqu'il sera devenu entre nos mains une offrande, une oblation d'amour.

Alors oui, par cette intervention du cœur, par ce cri d'une généro­sité avide de se donner, la pensée n'apparaît plus comme un détra­quement de l'instinct, comme une espèce de cancer qui fait proliférer les problèmes et les questions : la pensée s'ouvre sur un monde de générosité. Et c'est justement dans cet univers de générosité que se situe la vie divine. Car enfin, se donner soi-même tout entier et donner avec soi tout l'Univers, dans la mesure où on a soi-même ses racines dans l'Univers, que signifie ce don et à qui pourrait-on bien le faire, s'il n'y avait pas dans l'autre humain, dans cet homme auquel on donne son amitié, plus que lui-même, plus que le singe, s'il n'y avait pas en lui justement une valeur, une présence, une grandeur, un amour, une générosité infinie ?

Et c'est bien ce que nous sentons, c'est bien ce que nous éprouvons : il y a un univers de générosité qui est le seul où nous puissions vivre, le seul où la pensée s'achève en lumière et en joie, le seul où le cœur puisse trouver son repos. Et c'est cela même que nous appelons Dieu, ce Dieu caché au plus profond de nous-même, ce Dieu qui suscite en nous cet appétit de don qui nous permettra de décoller de nous-même, de décoller de cet univers où nous sommes englués et de l'emporter avec nous, transfiguré dans une offrande d'amour.

C'est donc ainsi que Dieu vient à notre rencontre au plus intime de nous-même tandis que nous découvrons dans l'élan généreux qui surgit en nous que nous sommes justement une intimité, que notre vraie vie est au-dedans et que dans ce dedans il y a une puissance tellement formidable que nous pouvons dépasser notre biologie, dépasser tous nos besoins, dépasser la mort et faire de la mort elle-même, comme le Père Kolbe dans le Camp dAuschwitz, une liberté et une offrande.

Saint François, d'ailleurs, rejoignant les plus hautes intuitions des plus grands penseurs, avait fait cette découverte que ce qu'il y a de plus beau dans la vie, c'est l'acte de donner librement, l'acte de donner librement. Il y a donc un univers de liberté qui est un univers de générosité. Il y a un monde, un règne du cœur, un règne de l'amour qui est, par identité, le Règne de Dieu. Il était bon de refaire cet itinéraire parce que, justement, l'Evangile est un réalisme d'une formidable authenticité.

Il ne s'agit pas du tout de s'égarer en dehors de la vie, mais de prendre la vie avec toute sa grandeur, avec toutes ses dimensions, avec toutes ses angoisses, avec tous ses espoirs, avec toutes ses interrogations et avec la seule réponse qu'elle comporte, parce que, justement, l'homme est un cri vers l'infini et que l'infini n'est nulle part, sinon justement dans ce royaume du cœur où se situe notre dignité lorsque nous apprenons, avec la femme pauvre, avec Guéhenno et beaucoup mieux encore avec saint François, à la suite de Jésus-Christ, que le geste humain par excellence, celui qui nous fait entrer dans le secret de notre intimité, celui qui nous fait pénétrer dans le dialogue avec Dieu, c'est l'acte, l'acte par lequel nous devenons tout entiers une offrande, ce que saint François désignait, dans son immense sagesse, atteignant au cœur même de l'humanité, comme l'acte de donner librement."

Maurice Zundel à Lausanne, dimanche 5 février 1961, Sexagésime, Notre Dame du Valentin. A des enfants...

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

"Une infante - c'est-à-dire une princesse d'Espagne - va célébrer son anniversaire. Comme on lui a donné tous les cadeaux imaginables les années précédentes, on ne sait que faire pour l'amuser - on ne sait qu'inventer pour marquer cet anniversaire ! On entend parler d'un petit nain qui est très astucieux, qui fait des tours extraordinaires! Il habite très loin dans une forêt très reculée. On le fait venir au palais le jour de la fête de la petite infante. Et il est tellement drôle, il est tellement amusant, il est tellement comique que l'infante s'amuse beaucoup et ses petits compagnons et ses petites compagnes également - et la petite infante est tellement ravie que elle prend une rose blanche qu'elle a dans les cheveux et elle la donne au petit nain qui est naturellement émerveillé et qui croit déjà que il est l'élu de son cœur !

Et puis, on le laisse tomber parce que c'était un jouet, en fait, ce n'était pas une personne, c'était un jouet qu'on avait voulu ! Quand tout le monde va goûter, on le laisse tomber, personne ne s'occupe de lui ! Les enfants accompagnent l'infante, il y a un magnifique goûter. Après le goûter tout le monde va faire sa sieste, et le petit nain est là dans les jardins du palais où tout le monde est endormi.

Alors il se promène, il entre dans les galeries - vous vous rappelez, c'est la première fois de sa vie qu'il voit un palais ! - et tout d'un coup il arrive dans une immense pièce éclatante de lumière, et il se met à rire de tout son coeur parce qu'il voit, devant lui, une espèce de petit monstre extraordinaire qui l'amuse beaucoup, alors il fait des grimaces et tout d'un coup, il voit que en face de lui le personnage fait les mêmes grimaces, alors il comprend que c'est lui. C'était la première fois de sa vie qu'il se voyait dans un miroir ! Alors, il est tellement épouvanté de sa laideur qu'il tombe raide mort. Quand la sieste est terminée, l'infante et ses compagnons et ses compagnes redescendent dans le jardin, traversent les galeries du palais, arrivent dans la galerie des glaces et voient tout d'un coup ce petit paquet inerte au pied d'un miroir ! Alors l'infante butant contre le corps du petit nain dit : " Qu'est-ce que c'est que ça ? " On dit : " Ah ! Mais c'est le petit nain de tout à l'heure ! Mais qu'est-ce qu'il lui est arrivé ? Il est mort ! Comment est-il mort ? Mais parce que son coeur s'est brisé ! " " Alors, dit-elle, une autre année, qu'on me donne un jouet qui n'ait pas de coeur".

Voilà cette histoire d'Oscar Wilde, magnifique, qui montre que le petit nain, au fond, était bien plus grand que l'infante qui était froide, qui était insensible et qui, elle, réellement n'avait pas de coeur.

Lui est mort d'en avoir trop, et elle, ne pouvait même pas comprendre la grandeur de cette mort, parce qu'elle en avait point !

Si je vous raconte cette petite histoire, que vous saviez déjà, c'est pour que nous nous rappelions ensemble qu'il est impossible de trouver Dieu si l'on n'a pas de cœur ! Il y a une petite fille de 5 ans, très intelligente d'ailleurs, très volontaire qui accompagne sa tante. Il faut attendre l'autobus, la petite fille s'impatiente puis elle dit tout d'un coup : " Oh ! y a pas de Bon Dieu ? " Comment, lui dit sa tante, y a pas de Bon Dieu ?" " Mais non, s'il y avait un Bon Dieu, il nous aurait donné des ailes et nous n'aurions pas eu besoin d'attendre l'autobus ! " Naturellement, une petite fille qui s'imagine que le Bon Dieu, c'est quelqu'un qui fait pleuvoir des sucettes ! Elle ne peut pas le trouver, parce que c'est un faux dieu.

Un petit garçon: 2 ans ! C'est très jeune, 2 ans ! Il est très intelligent, ce petit garçon, il sait déjà parler et très bien ! Il accompagne sa bonne, et tout d'un coup il rencontre un rouge-gorge. C'est la première fois de sa vie, qui est courte bien sûr, le petit garçon, c'est la première fois de sa vie qu'il voit un rouge-gorge ! Alors il s'arrête, émerveillé, et il dit : " Chut ! On ne parle plus, c'est trop joli ! ".

Ah ! Voilà un petit garçon qui a déjà compris, il s'émerveille, et il est tellement pris par la joie de cette rencontre que il interdit de parler. " Chut ! On ne parle plus, c'est trop joli ! ".

Une petite fille qui a été adoptée dans une famille où elle est adorée d'ailleurs ! On l'aime d'une façon très intelligente et très belle ; et cette petite fille - dont la vie aurait pu être extrêmement malheureuse - sent tellement cet amour qui l'entoure, qu'elle bat des mains, et elle dit : " Oh ! Comme on s'aime, comme on s'aime ! ". Elle ne demande pas des sucettes, elle ne demande pas d'avoir des ailes pour ne pas attendre l'autobus, son bonheur c'est de découvrir cette chose merveilleuse : " Comme on s'aime ! ".

Nous approchons, nous approchons de Dieu !

Une autre petite fille, plus âgée celle-là, qui fait sa première communion. Et je vous ai déjà raconté cette histoire ! Cette petite fille admirable, justement, qui est pleine de coeur, qui a bien écouté, qui a tout compris de ce que le coeur peut comprendre, le jour de sa première communion, quand les enfants échangent leurs impressions et qu'on lui demande : " Eh bien! Qu'est-ce qui t'est arrivé ? Qu'est-ce que tu as senti, toi ? " Les autres, ses petites camarades racontent des histoires qu'elles ont lues dans les livres et qui ne sont pas vraies parce qu'elles ne les ont pas senties, ni vécues ! Elle répond simplement : " Eh bien moi ! Il m'efface." Il m'efface! Elle sent ce grand bonheur dans la communion, elle a cessé de se regarder; et comme le petit garçon qui s'émerveillait devant le rouge-gorge, elle s'est émerveillée de cette rencontre avec Jésus.

Nous allons un peu plus loin. A Moscou, vous vous rappelez le petit garçon qui est là, qui attend dans la sacristie d'une église, qui attend un prêtre et qui est interrogé par un officier étranger, qui est lui-même prêtre d'ailleurs, mais on ne le sait pas! Alors l'étranger lui dit : " Mais qu'est-ce que tu fais là ? Qu'est-ce que tu fais là ? "- " Eh bien ! J'attends, j'attends le prêtre." Et l'interrogatoire continue : " Qui est-ce qui t'a appris ta religion ? Un de mes camarades ! Et qui est-ce qui lui a appris, à lui, sa religion ? Un de ses camarades ! Et l'autre ? Eh bien c'est sa grand-mère ! " Et le petit garçon qui a 10 ans, continue : " Vous voyez moi j'ai cinq doigts, cinq doigts à cette main ! Eh bien ! J'ai la charge d'instruire cinq de mes petits camarades ". Alors l'étranger lui dit : " Mais tu n'as pas peur de la Police ? Il dit : pourquoi ? Non ! Mais si la Police t'arrêtait ? Ben, après, qu'est-ce que ça peut faire ? Et si elle te tuait ?" Alors le petit garçon répond simplement : " Mais la Police peut me tuer, elle ne peut pas tuer, tuer le Christ qui est dans mon coeur."

Et enfin le petit chinois. Vous vous rappelez ? Le petit chinois qui arrive devant son église fermée, tandis que des gardes veillent pour empêcher quiconque d'entrer. Il se heurte donc à la Police qui barre la route. Et les agents de police lui disent : " Mais, c'est fini, la religion il n'y en a plus ! L'Église, il n'y en a plus ! " Et le petit garçon, fièrement, se campe devant les agents de police, en disant : " L'Église, il n'y en a plus ? Mais l'Église, mais l'Eglise, c'est moi ! " Il a donc tout compris. L'Église n'est pas dans la pierre avec laquelle on a construit le bâtiment. L'Église vivante, c'est cette présence de lumière et d'amour qui luit dans nos cœurs.

Voilà un itinéraire qui montre bien cette chose admirable que pour trouver Dieu il faut avoir du coeur. Et ce n'est pas sans joie que nous rencontrons dans Le Traité de l'amour de Dieu , saint François de Sales, dont on célébrait la fête dimanche dernier, saint François de Sales, Evêque de Genève, a dit ce mot magnifique. Écoutez bien et retenez-le : " Dieu, Dieu est le Dieu du coeur humain "," Dieu est le Dieu du coeur humain". Alors tous ceux qui ont un coeur, tous ceux qui sont généreux, tous ceux qui savent s'émerveiller, tous ceux qui ont soif d'aimer, tous ceux-là pourront rencontrer Dieu parce que c'est ce Dieu-là qui est le vrai Dieu. Dieu est le Dieu du coeur humain.

Alors nous allons demander, ensemble, tout à l'heure à cette messe où Jésus nous attend pour nous donner le pain vivant qui est lui-même, nous allons demander cette grâce à Jésus qui est tout coeur, de changer notre coeur, de nous donner un coeur tout neuf, un coeur plein de lumière, de générosité et d'amour afin que nous puissions reconnaître toujours notre Dieu comme le Dieu du coeur humain, puisque Dieu est tout coeur et rien qu'un coeur et que pour le trouver nous-même, il faut que nous devenions tout coeur et rien qu'un coeur."

Homélie de Maurice Zundel à Lausanne en janvier 1955, pour le dimanche de l'Unité.

L'intégralité de l'homélie vous est proposée, à l'écoute, mais à l'aide du curseur, déplacé par la souris, vous pouvez morceler celle-ci, l'interrompant et la reprenant comme bon vous semble.

Une des données les plus fermement acquises par la psychanalyse, c'est que notre univers à tous et à chacun est un univers affectif. « Là où est notre trésor, là est notre cœur » (Mt 6, 21). Chacun s'intéresse au monde qui est enveloppé par sa passion, qui est parcouru par son énergie vitale.

Nous lisons les journaux. Aussitôt, dans les nouvelles, nous faisons un tri: les événements qui portent sur notre propre existence deviennent essentiels. Les autres passent immédiatement au second plan, et même si nous nous efforçons de nous émouvoir, nous ne pourrons le faire sans quelque artifice. Une femme qui a son enfant en Afrique du Nord, aujourd'hui, qui le sait engagé dans un combat, c'est là qu'elle est : elle vit là-bas parce que c'est là qu'est son trésor et qu'est son coeur. Ceux, au contraire, qui n'ont personne là-bas, peuvent sans doute sympathiser profondément, mais ils ne sont pas émus jusqu'au fond d'eux-mêmes parce que, justement, ce n'est pas là qu'est leur trésor, ce n'est pas là qu'est leur coeur.

Au fond, notre univers est un univers de passion. Notre univers est celui où notre énergie vitale peut spontanément se répandre, et c'est pourquoi il n'y a de réalité pour nous que celle que notre passion embrasse. Et si quelques hommes émergent, s'il y a des saints, c'est dans la mesure où leur passion est une passion qui monte, est une passion généreuse, est une passion universelle. Et justement, la donnée fondamentale du Christianisme, c'est que Dieu lui-même est une passion, une passion dévorante, une passion infinie. Toutes nos passions à nous ne sont qu'un faible écho comparé à cette passion formidable, à ce feu dévorant qui est Dieu.

Saint François est sans doute l'homme qui s'est approché le plus près de Dieu, qui le plus profondément a compris que Dieu était une passion, lorsque il a compris que Dieu était la pauvreté. Dieu est la pauvreté, Dieu est celui qui n'a rien. Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu'en Dieu la vie est uniquement, exclusivement une communication, un don, un élan vers l'autre.

Nous, quand nous disons moi - et nous le disons si souvent - quand nous disons, moi, ce moi c'est une possession, c'est une limite, c'est une frontière, c'est un refus, c'est une annexion. Et nous avons toutes les peines du monde à ne pas dire moi. Les gens qui prétendent aimer le plus fort, qui sont capables de magnifiques passions, il est rare finalement que leur amour-propre ne soit pas le plus fort. Il y a peu d'amours qui résistent aux blessures de l'amour-propre, justement, justement parce qu'en nous, spontanément, le moi est une possession. Le moi est une annexion, une appropriation et non pas un élan, un don, une générosité.

C'est exactement le contraire en Dieu. En Dieu, toute la vie n'est que jaillissement; chaque personne s'enracine dans la divinité, s'approprie toute la substance de la divinité en la donnant et pour la donner, si bien que en Dieu, littéralement, Je est un Autre, le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, le Père et le Fils dans le Saint-Esprit, le Saint-Esprit dans le Père et le Fils dans une éternelle circulation où tout est absolument donné. Dieu est celui qui perd tout, qui perd tout, qui éternellement se perd, chaque personne l'une dans l'autre.

Et c'est par là que Dieu apparaît, justement, comme une formidable, comme une passion infinie où tout est vraiment altruisme, où tout est uniquement un regard vers l'autre, une communication de tout l'être à l'autre sans repli, sans réserve, sans retour à soi. Cela nous paraît presqu'incroyable, parce que en nous le retour à soi est tellement habituel, est tellement fatal, que nous n'imaginons pas une vie qui soit tout entière et uniquement et éternellement, et d'une manière toujours nouvelle, un élan vers l'autre.

François l'a compris, François l'a vécu. Et c'est pourquoi François est entré lui-même dans cette immense passion qui le jetait sans cesse vers le martyre. Il voulait donner, tout donner, donner sa vie pour Dieu, à Dieu dans les autres avec lesquels il se sentait apparenté en Dieu ; car évidemment, si Dieu est cette passion éternelle, cette passion infinie, ce feu dévorant, il est impossible de le connaître, de le rencontrer, de l'aimer sans être soi-même saisi par cette passion, sans être jeté dans cet élan, sans être saisi par cet altruisme infini, sans comprendre que l'on est parent avec les autres, d'une parenté infinie et éternelle parce que on est branché avec eux sur le même circuit de l'éternelle communication.

Une parenté divine, une parenté infinie, une parenté qui suscite une passion sans réserve, c'est cela justement qui fonde l'apostolat des saints, l'apostolat c'est à dire ce désir invincible de faire circuler cette vie divine, de révéler cette parenté qui fait que tous les hommes sont une seule personne en Jésus-Christ.

Et c'est cela justement l'Eglise, c'est cette humanité emportée par une même passion, parcourue par une même vie dans laquelle circule un même sang qui est le sang de Dieu.

On ne comprend rien à l'Eglise si on ne voit pas que l'Eglise a ses racines dans cet altruisme divin, dans cette pauvreté essentielle qui luit au coeur de la divinité. Il est impossible que les hommes ne se reconnaissent pas s'ils sont vraiment apparentés en Dieu, s'ils portent vraiment le sang de Jésus-Christ, s'ils sont membres les uns des autres, comme le dit si magnifiquement saint Paul aux Ephésiens : " Nous sommes membres les uns des autres " (Ep 4, 25). Nous n'avons qu'une seule vie et nous sommes responsables d'une même Présence, et nous avons à témoigner d'une même lumière en communiquant un même amour.

Il s'agit donc, en nous, de nourrir continuellement cette passion divine, de prendre conscience de cette parenté qui nous unit, infiniment plus réelle encore que celle de la chair et du sang: être apparentés les uns et autres, les uns aux autres par la Présence et la vie divines.

Vous vous rappelez cette femme admirable qui a voulu sacrifier un de ses reins pour sauver son enfant mortellement menacé. Pour elle, ce geste allait de soi, le geste de la mère qui vit dans son enfant, qui n'hésite pas, parce que la vie de son enfant c'est sa propre vie, parce que la vie de son enfant est plus précieuse que sa propre vie. Eh bien ! c'est cela le geste normal de l'être qui est entré dans l'intimité de Dieu. Il sait que les autres ne sont plus les autres, qu'ils ne sont plus extérieurs à soi, mais que les autres ne font, avec lui-même, qu'une seule et même vie, et que toute la passion de la mère pour son fils, c'est cela même qui doit régir les rapports de chacun avec chacun, car la charité n'est pas une espèce d'amour vague, général, qui se perd dans l'abstrait.

La charité, c'est ce feu dévorant qui reconnaît en chacun la même Présence, la même vie, le même visage, confié à notre amour; car cette vie divine, ce rayonnement de l'éternelle pauvreté, cette circulation du sang de Jésus-Christ, tout cet immense trésor qui est l'objet de la passion des saints, c'est un trésor toujours menacé, un trésor sur lequel il faut veiller parce que il ne peut justement se révéler, il ne peut resplendir, il ne peut donner toute sa lumière et toute sa joie que dans la mesure où chacun de nous en vit, où chacun de nous s'efface en lui pour le laisser transparaître. C'était le mot de saint Nicolas de Flue aux Bernois, son dernier message aux Bernois : " Il faut que vous ayez dans le coeur la passion de Dieu ".

Et c'est bien le message de ce jour. L'unité des chrétiens, elle se fera invinciblement, mais uniquement par cette voie : si nous retrouvons la passion de Dieu, si nous comprenons que Dieu n'est pas une abstraction, un principe, une formule, et que Dieu vraiment est cet amour brûlant qui se communique éternellement et qui suscite en nous une puissance de générosité qui emporte les apôtres et les martyrs, qui embrase le coeur de saint François et qui lui fait deviner le merveilleux secret de l'éternel amour. Dieu est pauvre, Dieu est celui qui n'a rien, Dieu est celui qui donne tout, Dieu est la passion au degré infini où tout regard sur soi est impossible parce que tout l'être n'est plus qu'un regard vers l'autre.

Nous voulons écouter ce message, nous voulons essayer d'entrer toujours plus profondément dans cette pauvreté divine, afin de connaître toujours mieux cette parenté divine qui nous unit les uns aux autres. " Invicem membra " , membres les uns des autres, ayant à constituer un seul corps, le corps mystique de Jésus-Christ, ayant à devenir une seule personne pour réaliser l'humanité spirituelle, l'humanité libre, l'humanité créatrice avec Dieu d'un univers digne de lui et digne de nous.

Mais bien sûr, tout cela nous ne pourrons le réaliser que dans le recueillement, en retournant constamment à la source, en écoutant au plus profond de nous-même ce secret qui ne cesse de se dire, ce secret de l'éternelle tendresse et de l'éternelle passion qui nous ouvre les uns aux autres, qui nous fait sentir dans les autres toute la grandeur divine, tout le prix du sang de Jésus-Christ qui a été versé pour chacun de nous et qui révèle en chacun cette grandeur infinie qui fait de chacun la révélation indispensable de la Présence et de la beauté de Dieu.

Bien sûr, que si nous sommes enracinés dans cette passion divine, les autres le sentiront. Il y aura en nous un tel accueil, une telle fraternité qu'ils se sentiront chez eux chez nous. Ils reconnaîtront leur maison, leur patrie. Ils reconnaîtront l'objet de tous leurs désirs. Ils sentiront battre dans notre coeur le coeur de Dieu. Et alors ce sera vraiment l'Eglise, l'Eglise qui n'est pas une institution, un gouvernement, une obligation, l'Eglise qui est le corps vivant de Jésus- Christ, l'Eglise qui est Jésus-Christ lui-même nous rassemblant dans l'unité de sa personne pour composer ce visage merveilleux où chacun de nous apporte un des traits confié à lui, un des traits de l'éternelle divinité, où chacun de nous apporte aux autres ce secret inépuisable et toujours nouveau qui renouvelle notre passion et qui nous fait exprimer Dieu de la seule manière dont il puisse s'exprimer, d'une manière féconde et créatrice selon le programme du Jeudi Saint qui contient tout, qui dit tout, qui sauvera tout si nous l'accomplissons.

"Ubi caritas et amor, Deus ibi est " Là où est l'amour et la tendresse, c'est là que Dieu est.