Mai 2010

Texes publiés en Mai 2010.

Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

"Et bien sûr, n'est-ce pas, pour le dire immédiatement, il est parfaitement inutile de situer Dieu dans le monde matériel, dans le monde mécanique, dans le monde tel qu'il est, puisque l'homme n'y peut pas trouver place, à plus forte raison Dieu. Comme l'homme, l'homme ne peut apparaître en tant que non-machine, en tant que dignité, en tant que source irremplaçable de bonheur, en tant qu'origine d'un espace où la liberté respire, comme l'homme ne pourra surgir que dans cet univers qui n'existe pas encore, à plus forte raison Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore.

Si nous voulons reporter la divinité dans le monde tel qu'il est, nous le ferons entrer dans la mécanique, dans le mécanisme, dans le formalisme automatique des concepts qui échappe absolument d'ailleurs à la vie de l'esprit et qui ne mène à aucune espèce de progrès, ni de libération.

Je faisais remarquer, il y a un instant, que il suffirait pour que le créateur fasse son office, remplisse la fonction qu'on lui assigne, qu'il soit le fabricateur de ces éléments, tout à fait primitifs, sans avoir d'ailleurs lui-même aucun but, puisque ces éléments eux-mêmes seraient dépourvus de toute finalité. Alors, évidemment, un Dieu conçu de cette manière, un créateur réduit à ces fonctions ne signifie plus rien. Et si on veut absolument situer et enraciner une divinité dans ce monde préfabriqué tel qu'il s'impose à nous, on en fait forcément une idole matérielle qui est impensable et inutile.

C'est donc dans le monde qui n'est pas encore, ce monde où nous avons à nous enraciner par une création qui ne peut émaner que de nous-même, que le vrai Dieu, le Dieu du mystique, si vous voulez, pourra se situer, se révéler, et être rencontré dans une expérience incontestable que l'on ne pourra vérifier d'ailleurs que dans la mesure où l'on y est soi-même engagé. Cela peut s'exprimer en deux mots : nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines, nos origines humaines sont devant nous, nos origines humaines sont devant nous. Si vous comprenez cette petite phrase, vous avez l'essentiel de cet itinéraire, de ce qui est ici parcouru : nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous.

C'est donc une erreur qui apparaît de plus en plus évidente en face de toutes les conclusions de la cybernétique et des disciplines influencées par elle, c'est donc une erreur capitale de vouloir expliquer le passé par Dieu, je veux dire de vouloir expliquer par un créateur ce monde préfabriqué dans lequel la vie de l'esprit est impossible, la vie de l'esprit au sens d'initiative créatrice.

Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore et qui n'existera que lorsque nous existerons nous-même dans notre stature d'hommes, lorsque nous existerons nous-même en tant que non-conditionnés par l'univers machine, en tant que réalisant, par notre existence, une valeur illimitée, une valeur universelle qui pourra être immédiatement reconnue par tous ceux qui sont en quête d'eux-mêmes et qui ont cette espérance d'une humanité, qui n'est pas encore, mais qui demeure toujours possible.

Je pense que il y a dans cette affirmation, qui résulte d'ailleurs purement et simplement de l'expérience, que nos origines animales et cosmiques sont derrière nous et que nos origines humaines sont devant nous, je pense qu'il y a dans cette découverte ou dans cette constatation, qu'il y a comme une ligne de partage entre un matérialisme de méthode, car la cybernétique ne peut pas être construite que sur d'autres données, et un spiritualisme, c'est-à-dire un postulat, car il ne s'agit pas de postuler que les opérations mentales relèvent de l'esprit puisque nous voyons précisément que les machines en sont capables à moins de doter les machines d'esprit, ce qui d'ailleurs ne me gêne pas. Si les machines deviennent spirituelles, si les machines se reproduisent, elles deviendront simplement des possibilités humaines, et cela ne me gênera pas.

L'homme commence, à partir, j'entends l'homme-esprit, l'homme-valeur, l'homme-dignité, à partir du moment où l'être, jusqu'ici machine, se prend en main, se recrée, échappe à ce conditionnement mécanique et fait surgir un univers sans limites où les autres découvrent un ferment même, un ferment de leur dignité et de leur libération, ce qui nous ramène d'ailleurs à cette expérience capitale qui est celle de la rencontre avec une présence au plus intime de nous, telle qu'Augustin la retrace dans le couplet bien connu : " Trop tard je t'ai aimée, beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ; trop tard je t'ai aimée, pourtant tu étais dedans, et c'est moi qui étais dehors ; et sans beauté, je me ruais vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas. Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi. " (à suivre)

Le mystère de la Trinité. La Trinité, mystère de la pauvreté de Dieu. (Ghazir, 5.08.59)

« Nous avons appris au catéchisme que la Trinité est un mystè­re, un mystère impénétrable et on nous a raconté cette fausse histoire d'Augustin se promenant sur la plage et voyant un petit enfant qui veut mettre la mer dans son coquillage. Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Si Jésus a parlé de la Trinité, ce n'est pas pour confondre notre intelligence, c'est pour la déli­vrer .

Le mystère, le mystère chrétien, ce n'est pas une chose obs­cure. C'est une chose éblouissante de lumière. C'est une lumiè­re qu'on ne peut pas exprimer et qu'on ne peut pas épuiser. C'est tout le contraire d'un écran, d'une limite, d'un mur contre le­quel on vient buter. C'est tout l'espace qui s'ouvre; et on pour­ra s'avancer éternellement, éternellement, éternellement... Et ce sera toujours, toujours, toujours nouveau. On ne l'épuisera ja­mais !

Si Jésus donc nous a introduits dans ce secret, c'est parce qu'il est la liberté de notre intelligence et de notre coeur. Car il faut l'avouer, tant qu'on se trouve devant le Dieu solitaire du Judaïsme ou de l'Islam, on est écrasé. Comment ? Comment ? Dieu est Celui qui tourne autour de Lui-même ? Il est solitai­re, Il se célèbre, Il se regarde, Il s'admire, Il s'aime, et II nous demande de Le célébrer, de L'aimer ? C'est asphyxiant, c'est étouffant...

Et on comprend la petite égyptienne âgée de neuf ans qui, ayant entendu raconter que Dieu était la Cause Première, que tout vient de Lui, que tout retourne à Lui, qu'il ne fait rien que pour Lui, qu'il a tout, qu'on ne peut rien Lui enlever, qu' Il est infiniment heureux, qu'il est indifférent au malheur et au bonheur des autres parce que Sa joie est complète en Lui-même, se disait : "Il en a de la chance. Ça Lui est venu comme ça, tout seul? Il n'a rien fait pour être Dieu, ça lui a été donné depuis toujours. Comme c'est curieux... Tout de même, Il en a de la chance. Pourquoi est-ce Lui et pas nous ? Au fond, ce n'est pas juste. Ce devrait être le tour de chacun et de tout le monde!" Et elle attendait, dans sa petite tête, elle attendait son tour d'être Dieu.

Comme Nietzsche le philosophe allemand, disait: "S'il y a des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu?"

Justement, parce que la petite fille, comme ses catéchis­tes, comme Nietzsche, ils construisaient tous Dieu en hauteur dans la ligne de la pyramide. Ils Le voyaient tout là-haut, tout là-haut, tout là-haut, comme le rouleau compresseur qui nous écrase de Sa Puissance et de Sa Majesté.

Ils ne savaient pas que Dieu est Celui qui est à genoux au Lavement des pieds. Et justement, la Trinité nous ouvre le Coeur de Dieu: La Trinité nous apprend que Dieu n'est pas so­litaire. Il est unique, mais pas solitaire - unique, mais non solitaire, que justement, ce n'est pas Quelqu'un qui se regarde qui s'admire, qui se célèbre, qui s'encense et qui s'aime, par­ce qu'en Lui, toute la vie jaillit, jaillit, jaillit comme une communication qui va du Père au Fils, du Fils au Père, dans l'Unité du Saint-Esprit, qu'il y a en Dieu l'Autre, qu'en Lui, "Je est un Autre", qu'en Lui la vie, c'est "Tu es Moi"... "Tu es Moi"... le Père le disant au Fils, le Fils au Père et le Fils et le Père au Saint Esprit et le Saint Esprit au Fils et au Père.

En Dieu, il n'y a pas un Moi unique, un Moi solitaire, un Moi rivé à Lui-même, mais trois foyers, trois foyers de lumiè­re, trois foyers d'amour et de communication, où toute la Vie Divine constamment se renouvelle dans un Don inépuisable. Le Père ne se regarde pas: Il n'est qu'un regard vers le Fils, qui n'est qu'un regard vers le Père; et le Père et le Fils ne s'i­dolâtrent pas: Ils ne sont qu'un élan vers le Saint Esprit qui respire le Père et le Fils.

La Vie Divine est ainsi en état de pauvreté. Dieu n'a prise sur Lui-même qu'en se communiquant: le Père au Fils, et le Père n'est rien d'autre que cette communication vivante au Fils. Il n'est pas comme un père, un homme qui existe d'abord et qui ensuite devient père. En Dieu la Paternité est éternel­le; en Dieu la Filiation est éternelle; et je n'aime pas qu'on dise: "Dieu a un Fils". Dieu est Père, Dieu est Fils, Dieu est Saint Esprit. Il n'y a pas d'abord le Père qui se donne un Fils: éternellement, la Trinité est ce jaillissement de lumière et d'amour. Eternellement, la Trinité est le dépouillement de Dieu. Eternellement, Dieu est tout donné, dans la circumincession, dans la circulation du Père dans le Fils, du Fils dans le Père, dans le baiser de feu du Saint Esprit qui n'est qu'une respiration d'amour vers le Père et le Fils.

C'est une telle découverte, cette découverte justement qui vient à Saint François lorsqu'il comprend qu'il est promis à Dame Pauvreté! La Divinité n'est pas une propriété. Quand Lu­ther dit ce mot affreux: "Dieu ne lâche pas la bride, ne veut pas lâcher la bride du pouvoir", il tourne le dos, sans le sa­voir, à l'essence même de l'Evangile.

Dieu n'est pas un pouvoir crispé sur Lui-même qui se défend, qui nous écarte, qui nous interdit d'approcher de Lui, et qui se venge par les pires châtiments de tout essai d'usurper ses droits Dieu, justement, est Celui qui n'a rien, qui ne peut rien avoir, qui ne peut rien posséder, parce que la Vie en Lui est toute per­sonnifiée, elle est toute personnelle et qu'une Personne c'est justement un être qui est tout entier un DON .... »

Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

"Les physiciens ou du moins certains d'entre eux, en se fondant sur la seconde loi de la thermodynamique, admettent que l'entropie s'accroissant sans cesse, le monde finira dans une espèce de neutralité absolue, c'est-à-dire que n'ayant plus aucune différence de potentiel, il ne se passera plus rien. Toutes les énergies seront éteintes, il n'y aura plus d'échanges, il n'y aura plus de phénomènes, il ne se passera plus rien, donc il n'y aura plus rien.

Ne peut-on pas imaginer l'origine du monde, précisément, dans cette espèce d'état immobile, inerte, où il ne se passe rien jusqu'à ce que il y ait une petite ride quelque part, qui mette tout en mouvement ? Mais à supposer même que l'univers ait jailli du néant, si ces mots on un sens, à supposer, même que il y ait un constructeur transcendant, ce constructeur n'aurait pas eu besoin d'avoir un but, puisque la nature n'en a pas. Il n'aurait pas eu besoin d'avoir un but, Il n'aurait pas eu besoin de construire des choses bien compliquées, il n'aurait eu qu'à construire ou à produire une différence de potentiel quelque part, aussi minime soit-elle, dans des éléments d'ailleurs indéfinissables, et à ne plus s'en occuper, parce que la suite aurait été tout à fait spontanée.

Il est très difficile de voir dans un tel constructeur, à supposer qu'il soit nécessaire pour mettre en branle les phénomènes, quelque chose qui ressemble à un créateur, au créateur tel que la tradition le présente et, finalement, cette espèce de constructeur transcendant, de mécanicien original, encore une fois, il lui aurait suffi de donner le branle à des éléments extrêmement indifférenciés, pourvu que il y ait quelque part une différence de potentiel qui permette un mouvement.

Or, il est absolument impossible, n'est-ce pas, que nous ne tenions pas compte aujourd'hui de la cybernétique qui envahit toute la vie. Il est impossible que nous ne tenions pas compte de la biologie à laquelle nous recourons d'ailleurs spontanément nous-même : quand nous sommes dans une situation où la douleur devient intolérable, nous prenons des calmants, nous retournons à la chimie, nous achetons de la morphine qui sont des éléments physico-chimiques qui suspendent notre sensibilité et qui nous assurent un moment de repos. Nous admettons donc constamment cette intervention de la physico-chimie dans notre organisme, et il y a des médications, précisément dans les maladies mentales, qui sont fondées sur la chimiothérapie.

Beaucoup de psychiatres renoncent à des cures psychothérapeutiques, à des cures psychanalytiques pour se limiter à une chimiothérapie dans les cas qui les occupent et ils prétendent que l'efficacité est assurée presque au 100%. Alors si la chimiothérapie est efficace, si la chimie intervient dans notre sensibilité, si elle suspend la douleur, si des quantités de remèdes synthétiques qui n'ont pas du tout une origine naturelle, mais qui reposent sur une fabrication humaine, sont efficaces sur notre organisme, quelle difficulté à admettre que notre organisme a lui-même une origine, une origine physico-chimique ?

Cette situation, en effet, est extrêmement grave, et elle est incontestable. On ira de plus en plus vers une cybernétique universelle qui confirmera justement une biologie qui exclut toute finalité où le développement de la vie est expliqué uniquement par des événements physico-chimiques.

L'esprit va reculer de plus en plus. La raison apparaîtra de plus en plus comme une machine et il deviendra absolument impossible d'affirmer une transcendance de l'esprit en se fondant sur l'expérience de la vie quotidienne. Et alors le Dieu créateur de la tradition deviendra de plus en plus impensable, puisque on ne lui demandera pus, s'il est encore nécessaire, que de construire à l'aveuglette un mécanisme élémentaire qui se développera de lui-même.

Tout cela, il faut que nous l'envisagions pour ne pas devenir un ghetto, un ghetto de gens qui ne veulent pas voir, qui ne veulent pas se rendre compte, qui prétendent en savoir plus que les savants, qui croient que leur solutions sont intangible, parce qu'ils n'ont jamais regardé les autres.

Nous allons nous trouver, un de ces quatre matins, devant une espèce d'océan de slogans administrés par toutes les revues qui vulgarisent les résultats de la science. Nous allons nous trouver devant un océan d'affirmations qui remettent exactement tout en question, qui seront devenues monnaie courante, qui seront acceptées par la plupart des esprits et que les journalistes divulgueront comme le dernier mot de la science.

J'avoue que tout cela, pour moi, n'est pas une surprise, parce que je me suis depuis très longtemps convaincu que l'homme n'existe pas, que il est, tout au plus, une possibilité, mais que tel quel, tel qu'il naît, tel qu'il est jeté dans l'existence, il est, en effet, un produit de l'univers, une machine comme tant d'autres, un résultat, quelque chose qui est subi et qui ne peut pas se prévaloir d'une dignité et d'une valeur particulières." (à suivre)

Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte.

"Il y a des années et des années que je parle de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi possessif qui est une sécrétion de lui-même, qui est le donné de toutes nos aspirations instinctives, c'est-à-dire cosmiques, animales, végétales ou minérales et je ne suis nullement surpris que l'on envisage, aujourd'hui, toutes les facultés mentales comme simplement le déroulement d'un automatisme mécanique. En effet, je viens de le dire, si le formalisme, si le formalisme des supports, les signaux électriques ou les lettres dans une inscription ou les traits dans un alphabet morse, si les supports de l'affirmation est ce qui intéresse les machines, si les machines travaillent sur ce formalisme, il est certain que l'homme aussi très souvent ne travaille que ce formalisme.

Les calculateurs de génie, les calculateurs qui peuvent en une seconde résoudre ou accomplir les additions, les multiplications, les soustractions, les divisions ou le fractionnement des nombres, qui peuvent accomplir tout cela en un éclair, sont probablement des machines particulièrement sensibles au formalisme et qui arrivent à des combinaisons extrêmement rapides, sans aucun raisonnement. Et je pense que la vie dite intellectuelle de l'immense majorité des êtres humains est simplement un formalisme automatique.

On reste à la surface des signes, on ne pense pas ou, si l'on pense, ou si l'on réagit d'une manière particulière, ce n'est pas en vertu d'une pensée, mais c'est en vertu d'une affectivité, d'une affectivité qui renâcle devant certains résultats, qui désire en obtenir d'autres, qui conteste, pour des motifs instinctifs ou qui enregistre, au contraire, avec bonheur, avec transport, des résultats qui concordent avec les convoitises et les instincts.

C'est d'ailleurs pourquoi j'ai essayé de montrer dans Dialogue avec la Vérité que il fallait une présence à une Présence et qu'il ne s'agissait pas de manipuler des raisonnements, de manipuler des formalismes pour aboutir à la vérité. La vérité est au-delà. S'il y en a une, elle ne peut se situer que dans un dialogue de personne à personne.

Donc, tout cela ne me surprend pas. Tout cela confirme ce que je sens depuis très longtemps et que je ne cesse de répéter sous une forme ou sous une autre. Rien ne me paraît plus naturel que d'admettre, en effet, que l'homme ne soit qu'un donné de l'univers, qu'il ne soit, si l'on veut, qu'une machine entravée, d'ailleurs, par son affectivité, c'est-à-dire par la complicité qu'elle donne ou qu'elle refuse au formalisme automatique qui s'accomplit en elle.

Et c'est de là que nous sommes ramenés à l'unique question : Y a-t-il un homme possible ? Si je dis : Je ne suis qu'une machine, je ne suis qu'une machine toutes mes activités relèvent de mécanismes sans but et sans finalité. Quand je dis : Je suis enfermé dans mes mécanismes, quand je dis ; je ne pourrai jamais sortir de mes mécanismes, quand j'impose une fin aux machines que je construis, que je construis, cette fin m'est elle-même suggérée, elle m'est elle-même imposée par mes propres mécanismes puisque, par hypothèse, je suis une machine qui ne peut pas sortir de ses mécanismes.

Evidemment que il y a déjà là quelque chose de suspect dans ce je ne suis que... De dire : Je ne suis que... suppose déjà une vue sur autre chose. Je ne suis que... je suis enfermé dans mes mécanismes, suppose que la prison pourrait s'ouvrir.

En tout cas, il n'y a qu'une seule chance d'humanité, un seul espoir d'humanité, c'est que je puisse, en effet, m'évader de mon mécanisme, que je puisse échapper à son conditionnement. Mais vers quoi, mais dans quoi, puisque je suis dans un univers qui est tout entier une immense mécanique ? S'il y a une chance de m échapper, des mécanismes, s'il y a une chance d'être autre chose qu'une machine, ce sera dans un monde qui n'existe pas encore, dans un monde que j'aurai à créer, dans un monde qui ne peut exister que par moi, que par la création que j'en ferai.

C'est là la seule chance. L'univers tel qu'il est, l'univers tel qu'il s'impose à nous, l'univers dans lequel nous sommes nés et duquel nous sommes nés, l'univers dans lequel nous avons été jetés et dont nous sommes dépendants et qui nous conditionne dans tous les secteurs, cet univers n'est pas de nous et il est impossible d'y trouver autre chose que la machine artificielle ou naturelle. S'il y a une chance, c'est que je puisse faire surgir un univers qui n'existe pas et qui ne peut pas exister sans moi.

Et notez qu'il en sera toujours ainsi dans l'hypothèse où cette espérance est permise. S'il y a une espérance d'humanité, si un homme peut surgir qui ne soit plus conditionné par ces mécanismes. Quels que soient les perfectionnements de la cybernétique, même si on arrive à créer un surhomme, même si on arrive en bocal à créer une vie douée de toutes les perfections, tout ce qu'on pourra faire avec les moyens dont on disposera qui seront toujours plus parfaits, ce sera de construire des machines, des machines parfaites, du moins toujours plus parfaites, ce ne sera jamais autre chose qu'une machine. Si ce prétendu surhomme issu d'un bocal vient à exister, il sera une machine, certainement plus parfaite que la nôtre, mais nous n'aurons pas avancé d'un pas vers la réalisation d'un univers non mécanique, puisqu'il sera tout entier le fruit de la cybernétique, le fruit de la mécanique.

Or donc, dans tous les cas et dans tous les avenirs, quels qu'ils soient, s'il y a une chance pour la vie de l'esprit, une chance d'humanité, une chance d'être source et origine, une chance d'être créateur pour des êtres semblables à nous, ce sera toujours en vertu d'une création accomplie par chacun dans l'univers qui n'existe pas encore et qui ne peut exister que par nous.

C'est donc là que il faut situer l'humanité, comme une chance, comme une possibilité. Il faut la situer dans ce monde qui n'existe pas encore, que nous avons peut-être la possibilité de créer, mais qui ne subsistera que en vertu d'une création permanente qui sera toujours à reprendre, une création dans laquelle nous-même nous nous ferons homme en réalisant un univers humain.

L'univers tel qu'il est, est un univers de machines. L'univers tel qu'il est, ne fournit, ne peut jamais présenter un être spirituel en vertu de son dynamisme spontané. Et cet univers, tel qu'il est, ne peut donc porter au maximum qu'une possibilité d'homme, une espérance d'homme, qui est suggérée par le fait même que nous pouvons nous placer devant les machines et devant la machine que nous sommes en nous disant : je ne suis qu'une machine, c'est-à-dire je pourrais au fond être autre chose.

Si je me rends compte de mes limites, c'est que je suis peut-être appelé à les franchir. Essayons donc de les franchir et c'est dans la mesure où, les ayant franchies, nous atteindrons à une réalité expérimentale, une réalité qui s'inscrira en nous comme plus réelle que tous nos mécanismes, comme plus réelle que toutes nos sécrétions globulaires, comme plus réelle que tous nos appels imprécis. C'est dans cette mesure que nous serons situés dans une réalité qui modifiera essentiellement notre optique, notre vision du monde, notre comportement, notre conduite et toutes les décisions qui peuvent relever de nous."

Cénacle Paris Samedi 22 janvier 1966. Conférence: "l'homme possible".

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, malgré quelques imperfections sonores:

Il y a donc de moins en moins de sens à vouloir distinguer l'homme des machines qu'il fabrique et il y a une tendance de plus en plus répandue vers un matérialisme qui est inconscient de lui-même, un matérialisme qui prétend attaquer aucune position spirituelle, un matérialisme qui s'installe avec d'autant plus d'aisance que, précisément, il n'entend rien combattre. C'est un matérialisme qui est donné par les faits.

Les machines, voilà ce qu'elles accomplissent : les machines remplacent l'homme, les machines dépassent l'homme. L'homme, de son côté, n'est qu'une machine naturelle, imparfaite par rapport aux machines artificielles. Il n'y a donc aucune raison de donner à l'homme une situation particulière, ce que confirment d'ailleurs les biologistes qui voient dans la vie un phénomène dont l'origine est purement physico-chimique, ce que confirment les théoriciens de l'évolution qui voient, dans toute l'évolution, le développement de forces naturelles dénuées de toute espèce d'intention et de toute finalité.

Comme la cybernétique se répand partout, que on recourt aux modèles cybernétiques jusque dans la médecine pour diagnostiquer certaines maladies et qu'on construit un modèle, on lui donne des organes, on le fait fonctionner comme on peut imaginer que fonctionne l'organe dans le corps humain, on en tire des conclusions thérapeutiques qui donnent parfois des résultats extrêmement féconds.

Que restera-t-il quand la cybernétique aura envahi toute la vie, quand les théories évolutionnistes se seront répandues dans tous les esprits, quand on fabriquera peut-être la vie avec des rayons ultraviolets, et des nitrates et des phosphates ammoniacaux, que restera-t-il pour affirmer une vie de l'esprit ?

Alors, on imagine très volontiers et très aisément une humanité qui s'en remet à ses machines, qui devient parasite de ses machines, et qui, réalisant un esclavage illimité, ne demande à ses machines que de favoriser la satisfaction d'instincts passionnels qui n'ont rien à voir avec la vie de l'esprit. On s'en rend compte d'ailleurs, dans les marges de la cybernétique, lorsqu'on voit la compétition entre les Etats, notamment jusqu'ici entre les Soviets et l'Amérique. On se rend compte que toutes ces entreprises de la cybernétique, tous ces succès incroyables de l'électronique, se réduisent pour beaucoup d'Américains ou beaucoup de Soviétiques à une compétition, à une querelle de clocher entre l'Amérique (*) et les Etats-Unis. Lequel des deux arrivera le premier dans la lune ? Ce qui n'a plus aucune espèce de ressemblance avec la recherche de la vérité, plus aucune ressemblance avec un mouvement de l'esprit, ce qui est simplement une querelle biologique entre deux biologies antagonistes, celle d'une classe contre celle d'une autre.

Si la vie s'est développée comme le pensent des biologistes, d'ailleurs réputés comme Dauvillier ou Hovasse, si la vie s'est développée à partir de phénomènes purement physico-chimiques, si tous les vivants ne sont finalement que des machines, s'il n'y a aucun mystère dans la vie, sauf celui des forces physico-chimiques dont elle procède et qui en sont l'origine, le monde n'a pas besoin , il n'a pas besoin du créateur, cela va de soi, puisqu'il s'est développé spontanément, sans but et sans finalité, et il n'y a aucune raison de mettre, derrière cet univers, une pensée. La vie s'est développée spontanément à partir de la physico-chimie et s'il est vrai que notre univers actuel a commencé, - c'est bien difficile à prouver - m'enfin, à supposer que l'univers où nous sommes a commencé, qu'est-ce que ça veut dire : commencer ? (à suivre)

(*) L'U.R.S.S.