Mars 2010

Textes publiés en Mars 2010.

Lausanne, Dimanche de la Passion, 1960.

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte, (malgré de rares imperfections) :

 

Une femme blanche qui vivait en Extrême Orient dans un milieu européen, se trouvait être la seule femme blanche dans ce milieu. Elle était très courtisée par la colonie européenne et bien qu'elle fut mariée et qu'elle eût deux enfant, elle finit par perdre la tête, par croire qu'elle était une beauté, une étoile de première grandeur et elle se laissa courtiser par un homme de la colonie, quitta son mari, abandonna ses enfants, sous prétexte qu'elle avait des devoirs envers elle-même. Rien ne pût la fixer à son foyer ! Elle fit cette expérience que l'homme qui l'avait séduite l'abandonna alors que il lui avait donné un enfant, et son mari qui était parfaitement chrétien, qui avait compris que la faiblesse humaine est pardonnable, fit tout pour la ressaisir, pour la ramener à son foyer, et il y réussit d'ailleurs parfaitement. Le foyer fut reconstitué et cette petite histoire, en marge de la vie conjugale fut oubliée dans un amour retrouvé et plus parfait après qu'avant, étant donné que il avait été payé de cette magnanimité du mari qui avait voulu protéger dans ses enfants, le respect qu'ils devaient à leur mère, qui avait su leur faire prendre patience et qui leur fit retrouver, en effet, leur mère sans que leur confiance en elle eut été ébranlée..

Il est évident qu'une telle réussite, une telle récupération, une telle patience dans l'amour, un tel crédit fait à l'avenir, suppose de la part du mari un don de soi extrêmement rare ! Il fallait qu'il fut singulièrement désintéressé, que sa générosité n'eût aucune limite et que il fit vraiment crédit à la Grâce de Dieu, qui peut triompher de tous les obstacles en nous, pour attendre patiemment cette femme au bout de son aventure et lui rendre sa place a son foyer.

Mais nous saisissons immédiatement, dans cet exemple même, que le mal ici, se trouvait dans la femme elle-même et que le bien, je veux dire la conversion de ce mal, le triomphe sur ce mal, se réalisa en elle, le mal c'était " elle " en tant que elle quittait son foyer et abandonnait ses enfants sous prétexte de devoirs envers soi-même, et le bien c'est que elle avait retrouvé son équilibre, qu'elle avait triomphé de son erreur et que elle était de nouveau enracinée dans l'intimité de son mari.

Cette parabole est importante, parce que, outre que l'exemple que je cite est très authentiquement réel, cette parabole est importante parce qu'elle nous introduit au cœur du mystère de la Rédemption. Nous sommes tentés, et l'épitre d'aujourd'hui, écrite dans un langage qui ne nous est pas familier, projetant justement tout l'itinéraire chrétien sur la liturgie du Temple de Jérusalem, qui nous est parfaitement étrangère, l'épître d'aujourd'hui, si nous ne la scrutions à fond, pourrait nous égarer en nous donnant à comprendre ou à entendre que le Sacré est en dehors de nous !

En effet, pour la liturgie du Temple, le Sacré était situé dans ce qu'on appelait le Saint des Saints ! c'est-à-dire qu'il y avait dans le Temple, tout au fond du Temple, un lieu interdit, où le Grand-Prêtre, seul, avait le droit de pénétrer une fois l'an, pour se trouver en présence de Dieu censé habiter le Temple, et y offrir les sacrifices destinés à désarmer son courroux ; et y obtenir les bénédictions indispensables à la prospérité du peuple, qui se croyait le " Peuple élu ".

Si le Sacré est à l'extérieur de nous-mêmes, s'il est en dehors de nous, s'il est dans un lieu, s'il est dans un rite car, justement après le lieu consacré, il y avait les rites consacrés, il y avait le sang d'animal qui était censé purifier les hommes et leur rendre la bénédiction et la grâce de Dieu.

Si c'est le sang des victimes, le sang répandu sur les cornes de l'autel qui sanctifie, de nouveau le Sacré nous est étranger ! Dieu est en-dehors, c'est un personnage lointain, c'est un personnage redoutable, car, comme dit la même épître aux Hébreux : « Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant et il faut autant que possible, le désarmer par les rites qu'il a établis et dont le dernier est le rite de la croix où le sang n'est plus le sang des boucs et des taureaux, mais le sang même du Fils unique ».

Il va de soi que nous ne rendrons pas justice à cette épître qui se situe, évidemment au cœur de la foi chrétienne, en lui donnant ce sens ! Mais les mots, le langage pourraient nous induire à la comprendre de cette manière et lorsque nous lisons ces textes - traduits en français, nous nous sentons quelque peu mal à l'aise ! Nous sentons que ce n'est pas là notre climat nous sentons bien que ce n'est pas de cette manière que nous pouvons concevoir le Sacré. Pour nous, les rapports avec Dieu et nous le devons uniquement, entièrement et totalement à Notre Seigneur - pour nous, les rapports avec Dieu sont des rapports vivants, des rapports de réciprocité, tels que ceux que j'évoquais tout à l'heure dans le mariage où la faute, quant il y a faute, la faute, c'est nous-mêmes, c'est nous-mêmes en état de refus. Quand nous sommes en état de refus, quand nous fermons la trappe à la lumière, quand nous sommes de mauvaise foi, quand nous nous bloquons contre les sollicitations de l'amour de Dieu, c'est cela le mal ! C'est nous-mêmes enfermés dans nos propres ténèbres.

Et quand, au contraire, la lumière se fait jour en nous, quand nous sommes restitués dans l'état de grâce, c'est nous-mêmes qui sommes transformés, c'est nous mêmes qui retrouvons, comme la femme revenue à son foyer, qui retrouvons l'intimité de Dieu, qui sommes de nouveau enracinés dans sa tendresse, qui communiquons avec lui dans un élan de vie éternelle et qui avons part à l'échange mystérieux du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Mais tout cela s'accomplit au-dedans de nous et non pas à l'extérieur de nous, et la rédemption est le sang de Jésus Christ, ce n'est pas comme le sang des victimes de l'Ancien Testament. Le sang de Jésus Christ représente le don suprême de l'Amour qui a attendu avec une inébranlable patience, qui a fait crédit à notre générosité, qui a établi ce contre poids de lumière et d'amour qui ne cesse d'assiéger notre âme afin de réveiller en elle l'étincelle de la Charité divine. Comme l'âme de la femme infidèle s'est réveillée devant le respect de son mari qui a baissé les yeux devant sa faute, qui lui a gardé sa place à son foyer, et qui enfin l'a restituée dans toute sa dignité d'épouse et de mère lorsque son cœur eut été changé, et qu'elle eût découvert enfin la vérité de son amour.

C'est cela qui signifie, c'est cela qui parabolise c'est cela qui exprime notre conversion, quand nous nous convertissons, ce n'est pas que le sang de Jésus soit une espèce d'impôt ou de tribut offert à Dieu en compensation de notre misère, c'est que le sang de Jésus exprime, résume, condense toute cette plénitude d'amour qui est Dieu, lequel ne cesse de nous être présent comme le père de la parabole de l'enfant prodigue ne cesse d'aller au sommet de la colline, scrutant l'horizon et attendant, avec toute l'impatience de son amour, le retour de son fils.

Si cela est vrai, et cela est incontestable, si la Rédemption a ce sens nuptial, vivant, spirituel, intérieur, si notre conversion c'est vraiment la transformation de nous mêmes en Dieu, si c'est vraiment la circulation de la vie divine en nous, alors le véritable sanctuaire du Nouveau Testament, c'est nous-mêmes !

L'église de pierre dans laquelle nous sommes rassemblés et qui est née d'une certaine façon de l'architecture du Temple de Jérusalem ... car justement le sacré, dans l'Evangile est transporté à l'intérieur de l'homme.

Et le grand événement pascal auquel nous nous préparons, c'est précisément l'écroulement du Temple antique.

Le voile va se déchirer, le sanctuaire local, le sanctuaire de pierre va être aboli parce que désormais les rapports entre l'homme et Dieu n'auront plus lieu par le truchement de rites extérieurs ! Il n'y a pas dans le christianisme de rites extérieurs, car les Sacrements ne sont pas extérieurs, les sacrements sont tous chargés de la présence et de la vie de N.S. et ces sacrements ne nous sont accessibles que dans la mesure où notre intimité s'enracine dans l'intimité de Jésus.

Il est donc parfaitement clair .... le temps qui exprime cet amour qui va jusqu'au bout de lui-même, car " Jésus ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aime jusqu'à la fin ", ce sang de l'Alliance nous consacre nous-mêmes comme le véritable et éternel sanctuaire de la divinité.

Ce n'est donc pas seulement quand nous montons à l'église, quand nous entrons dans le Temple de pierre, que nous avons contact avec le Sacré, puisque le Sacré encore une fois c'est nous-mêmes dans cette vie divinisée que la grâce fait circuler en nous.

Notre Seigneur a donc vêtu l'humanité d'une dignité incomparable puisque il a fait de la vie quotidienne de chacun de nos gestes, de tous les mouvements de notre sensibilité et de notre cœur, comme de toutes les découvertes de notre intelligence, il en a fait quelque chose de Sacré et de divin.

C'est notre vie toute entière qui est entrée dans la sphère divine, c'est notre corps, ce sont nos mains, ce sont tous nos gestes qui sont devenus des sacrements, c'est notre personne toute entière qui est appelée à devenir l'incarnation de Dieu, et un perpétuel témoignage à la présence de Jésus.

C'est pourquoi on pourrait souhaiter que l'on recourt à un langage plus vivant et d'une certaine manière cette traduction des textes en français que l'on nous donne si abondamment aujourd'hui, ne sert pas toujours la cause de l'Esprit, parce que ces textes qui sont écrits dans une autre langue, dans une autre mentalité, avec un autre système d'images, ces textes traduits littéralement ne suscitent plus en nous des vibrations vivantes. Il vaut presque mieux les lire dans ce vieux latin qui a une patine, où ces textes gardent un certain voile de mystère. Il faudrait, en tout cas, réinventer un langage tout neuf pour nous introduire immédiatement dans l'éternelle nouveauté de l'évangile.

Sans doute si nous prenons les rites sacrés - comme il le faut d'ailleurs, comme des sacrements ! Si nous les vivons en nous approchant du Christ lui-même et en ouvrant leur intimité à la sienne, alors, tout cela devient merveilleusement vivant, tout cela se charge de ce Silence éternel où éclate la Parole de l'éternel Amour ! Mais encore faut-il, justement, que nous pénétrions dans cette liturgie par le cœur du Seigneur et que nous sentions bien toute la nouveauté incroyable de l'Evangile qui a transporté le sacré dans la vie pour nous empêcher de l'objectiver matériellement dans la pierre, dans le geste, dans les signes ou dans une parole que nous prononcerions sans nous engager à fond, et sans contracter avec Dieu ces liens d'intimité qui font pénétrer notre vie dans la sienne.

En tout cas, il n'y a aucun doute que le sens dernier de toute la liturgie d'aujourd'hui, comme le sens dernier du mystère pascal dont nous approchons avec tant de bonheur, c'est précisément ce sacre de la vie humaine qui, dans ses moindre travaux, qui dans les plus humbles gestes de la fidélité et de la tendresse quotidienne a reçu véritablement une dimension divine.

Et nous ne pouvons pas en douter, lorsque nous voyons Notre Seigneur agenouillé au lavement des pieds, agenouillé devant ses disciples et ,à travers ses disciples, agenouillé devant toute l'humanité. Si Jésus est à genoux c'est précisément que le nouveau sanctuaire qui va remplacer l'ancien - lequel sera bientôt dévoré par l'incendie, allumé par le conquérant romain -il n'y a aucun doute que le nouveau sanctuaire, aussi misérables que soient les apôtres au soir de la Cène ! C'est eux, et c'est nous !

Nous voulons donc emporter de ce jour et de cette confrontation avec l'épître aux Hébreux qui nous met en face de l'ancien Sanctuaire périmé, pour nous introduire dans le nouveau, nous voulons en tirer cette leçon admirable que le Sanctuaire de Dieu, c'est nous-mêmes ; que nous devons nous porter à nous-mêmes un respect infini puisque notre corps est le tabernacle de Dieu et le Temple de l'Esprit-Saint, et que notre âme devient, jour après jour ce Ciel où nous entrons en communication par le fond de nous-mêmes avec l'intimité de la Trinité divine.

Oui, avoir le respect de notre vie, nous approcher de nous-même sur la pointe des pieds et donner à tout notre être corps et âme, la dimension d'un sacrement qui doit du matin au soir, rendre témoignage à la Lumière à la Présence et à l'Amour de Dieu.

Vous vous rappelez ces belles mains de Rodin, ces mains qui échangent leur consentement et l'alliance mystérieuse des hommes, ces belles mains, comme les mains d'un artiste, comme les mains d'un pianiste qui sont devenues musique, toutes ces mains humaines qui deviennent des mains sacrement, des mains transparentes qui communiquent la lumière et qui peuvent nous donner Dieu.

Comme c'est beau de vivre ! et que la Gloire de Dieu est immense, et comme il faut remercier le Christ justement d'avoir donné à la vie toutes ses dimensions ! Et en nous arrachant au temple de pierre, de nous avoir introduits au plus intime de nous-même, dans l'éternel Sanctuaire de la divinité.

Nous voulons donc quitter cette église de pierre en entrant d'autant plus profondément dans l'église de vie, afin de vivre cette semaine avec des mains de lumière, en essayant de donner à tous nos gestes les dimensions d'un Sacrement et en essayant de faire de tous nos travaux, cette semaine, une révélation, un témoignage à ce Christ qui nous habite et qui nous envoie par le monde afin de susciter partout cette jeunesse du monde et faire éclore sur tous les visages l'émerveillement de la rencontre, avec un Dieu qui n'est pas loin de nous puisque il est la respiration de notre âme et la Vie de notre vie.

Suite 7 et fin de la conférence sur l'Eglise donnée à Ghazir le 8 août 1959

Il y a dans l'Eglise de multiples fonction,mais une seule mission.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

"Quand donc nous sommes blessés par l'Église, c'est que nous n'avons pas encore rencontré l'Église, c'est que nous ne sommes pas encore au coeur du dogme, au coeur de la grâce, au coeur de la vie, parce que si nous vivons en plénitude le mystère de l'Église ; nous ne pouvons le vivre que comme mystère de Jésus continuant sa vie dans cet immense sacrement qui s'unit à travers la liturgie, à travers les bénédictions qui se répandent sur toutes choses : la mer, les montagnes, les moissons, les vendanges, la maison, les instruments de travail. Finalement, c'est tout l'univers qui est un immense sacrement où Jésus perpétue son Incarnation et ne cesse de se communiquer dans la virginité de la foi qui n'est liée qu'à lui.

Enfin, n'oublions pas que l'Église, l'Eglise ne doit pas être confondue simplement avec le magistère doctrinal , le magistère doctrinal et le pouvoir sacramentel, je veux dire le pouvoir d'administrer les sacrements, qui sont indispensables et infiniment sacrés, cela va de soi, mais que l'Église, c'est aussi bien le mendiant qui vous tend la main à la sortie de Saint-Pierre à Rome.

Moi, je n'hésite pas à dire que si, pour moi, m'agenouiller devant le pape va de soi, comme il va de soi que je m'agenouille devant le prêtre auquel je me confesse, si cela va de soi parce que le pape comme le prêtre auquel je me confesse est un sacrement, il faut - si je suis vraiment axé sur la Personne de Jésus - que je m'agenouille aussi devant le mendiant qui, lui aussi, représente Jésus-Christ, qui est le sacrement de sa Pauvreté, qui est le vicaire de sa Pauvreté, qui est le vicaire de Jésus autant que le pape, dans sa fonction de Pauvreté. ( fin de la diffusion sonore.)

Il ne faut pas isoler cette fonction vicariale. Le pape est le vicaire de Jésus-Christ incontestablement dans sa fonction sacerdotale, incontestablement dans sa fonction magistrale, dans sa fonction doctrinale, mais le mendiant est tout autant à sa manière le Vicaire de Jésus- Christ, et le petit enfant est tout autant à sa manière le vicaire de Jésus-Christ.

Il est nécessaire, pour que l'Église soit le Christ total, qu'il soit représenté de mille manières diverses et complémentaires et si je ne ménage pas mon adhésion au pape et aux Conciles, il faut que je ne la marchande pas non plus au mendiant, pas plus que saint François ne l'a marchandée au lépreux qui lui a révélé le Christ.

Quelle est notre tâche en salle d'hôpital, en salle de classe, dans la rue, à la cuisine, à la cave ? Nous sommes là pour être Jésus. Notre costume religieux prouve que nous sommes d'Église, que nous sommes l'Église, que nous sommes la Mère Église.

Depuis l'Ascension, Jésus est devenu invisible. Il ne peut plus apparaître aux hommes qu'à travers notre visage. Quand nous hésitons, que nous avons de la peine, que nous trouvons que c'est difficile, que nous sommes épuisés, tentés, c'est cela qui nous rendra notre courage : " Je ne suis pas là pour moi. Je suis là pour lui ". Les autres l'attendent de moi et ne peuvent le voir qu'en moi.

Etre chrétien, c'est être Jésus. Etre consacré, c'est ostensiblement être fait Christ." (fin de la conférence)

Prière :

Père, Fils, Esprit, nous ne pouvons vivre le mystère de l'Eglise que comme le mystère de Jésus continuant sa vie sur la terre dans cet immense sacrement !

Nous t'en prions :

Apprends-nous comment vivre en plénitude ce mystère de l'Eglise !

Apprends-nous comment voir Jésus aussi bien dans le mendiant à la porte de saint Pierre, vicaire de Jésus dans sa pauvreté, que dans le Pape !

Jésus, Jésus-Christ, tu es l'Eglise ! Elle est ton corps et tu nous a créés et sauvés pour que nous en devenions chacun un membre irremplaçable.

Apprends-nous comment devenir nous-même dans l'Eglise un sacrement de ta présence pour la vie même de Ce Corps !

Chacun de nous est ton Corps entier ! Immense mystère !

Etre chrétien, c'est être Jésus, c'est être identifié sans partage à l'immensité de ton Corps !

Sensibilise-nous à cette appartenance, à cette identification constitutive de notre être et de la vie éternelle en nous !

Suite 5 de la conférence sur l'Eglise donnée à Ghazir le 8 août 1959.

L'Eglise toute entière est une immense démission en la personne de Jésus-Christ, elle ne peut être qu'un immense sacrement.

Le sens de l'infaillibilité pontificale, elle est le contraire de ce qu'on imagine ....

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

"Rien n'est plus déchirant, dans un sens, que de lire l'histoire de Pie IX et de voir que Pie IX, qui était extrêmement préoccupé de faire définir l'infaillibilité du pape, qui n'acceptait aucune espèce de résistance sur ce point, a été acclamé par ses courtisans lorsque l'infaillibilité a été effectivement définie par le Concile du Vatican. On criait : " Vive le pape infaillible, vive le pape infaillible ! ", comme un hommage rendu à la personne de Pie IX.

On ne peut pas se tromper davantage que les courtisans de Pie IX puisque l'infaillibilité voulait dire, elle voulait dire exactement ceci : " Vous n'êtes rien, rien, rien, rien ; l'infaillibilité veut dire que vous n'êtes rien, que ce n'est pas votre parole que nous écoutons, nous ne voulons pas l'entendre. Nous ne sommes pas vos disciples. Nous ne voulons pas de votre sagesse, même pas de votre vertu. L'infaillibilité c'est la garantie qu'à travers vous, nous n'avons affaire qu'à Jésus-Christ, que nous ne sommes les disciples que de Jésus-Christ. Il n'y a qu'une seule parole qui est pour nous toute vérité, c'est Jésus-Christ, et que vous n'êtes qu'un sacrement et que c'est à ce titre uniquement que vous pouvez atteindre notre foi. Mais notre foi, à travers vous et, s'il le faut, malgré vous, joint immédiatement l'intimité du Seigneur ".

Et remarquez que ceci est tellement vrai que tout le monde admet que les Pères, dans un Concile avec le concours de Pierre ou que le pape tout seul, mais ce n'est pas vrai, il n'est jamais seul, parce que toute l'Église, finalement, est derrière une définition dogmatique, et si le Concile n'est pas rassemblé, il est virtuellement rassemblé par les consultations qui ont été faites au préalable mais que ce soit le pape, ou un homme, ou un Concile uni au pape, tout le monde admet que les Pères du Concile, que le pape définissant un dogme ne comprend pas plus de quoi il s'agit que la bonne femme qui balaie la chambre du Concile ou les couloirs du Vatican. C'est-à-dire qu'ils ne peuvent pas le comprendre autrement, ce dogme, que comme elle-même, par la foi et par l'amour, car le dogme n'est pas du tout le fruit de leur sagesse, il n'est pas le fruit de leur expérience, il n'est pas le fruit de leur génie, pas même le fruit de leur vertu ; le dogme répond exactement, dans le Concile ou dans le pape, à une fonction de Consécration, c'est exactement l'analogue du geste du prêtre disant sur le Pain et le Vin : " Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang ". Et, comme la Présence eucharistique ne s'offre aux prêtres que de la même manière qu'elle est offerte à tous les fidèles, c'est-à-dire que elle est offerte à sa foi et à son amour, en requérant toute sa présence et toute sa générosité, exactement de même le dogme sollicite la foi du pape ou des Pères dans un Concile de la même manière qu'elle sollicite la foi de la bonne femme illettrée qui balaie les couloirs du Vatican.

Cela est admirable parce que justement l'infaillibilité est le contraire de ce qu'on imagine, le contraire de ce qu'on imagine. - Et maintenant qu'il est question d'un Concile universel (ce sera bientôt le concile Vatican2), comme il serait urgent de l'affirmer, comme il serait urgent de le crier sur les toits, de faire comprendre à Constantinople, et à Alexandrie et à Antioche que l'infaillibilité ne veut pas dire : il y a un Siège qui est au-dessus des autres, il y a un évêque qui veut dominer tous les autres, mais cela veut dire l'Église tout entière est une immense démission en la Personne de Jésus-Christ, que l'Église tout entière ne peut être qu'un sacrement qui communique la Parole et la Présence et la vie de Jésus, et que Pierre c'est simplement Pierre infaillible, c'est la dernière touche mise à cette croyance, c'est le dernier sceau posé sur cette affirmation : l'Église c'est Jésus ! Pierre est le sceau de l'unité dans la foi, le sceau de cette adhésion de toute l'Humanité rachetée et sanctifiée à la Personne de Jésus qui est la vie de notre vie.

C'est justement pourquoi dans l'Église, quand on l'a comprise, quand on la vit dans le mystère de foi, quand on la voit tout entière comme un sacrement, on n'est jamais gêné par l'homme. Qu'est-ce que ça peut faire ? Le sacrement nous exempte, le sacrement nous affranchit, nous libère, en principe et radicalement, de l'homme. Nous ne sommes jamais soumis à l'homme, jamais. Car l'homme n'est jamais pour nous et ne peut jamais être pour nous autre chose qu'un sacrement. Et, quand il croit nous dominer, c'est peine perdue, parce que il n'a prise que sur notre foi et notre foi nous met en contact immédiat avec l'intimité de notre Seigneur et c'est dans cette intimité que nous lisons le dogme, comme la confidence de son Amour.

C'est dans son intimité que nous entrons dans toute la vie sacramentelle. C'est dans son intimité que nous recevons le Droit Canon qui est lui-même un mystère de foi, comme tout ce qui est ecclésial, parce que nous voyons justement dans ce qu'on appelle la législation de l'Église uniquement le souci de rassembler dans l'ordre, dans l'harmonie et dans l'unité ce Corps du Christ, et que le Droit Canon à ce titre est lui-même un sacrement d'amour." (à suivre)

Suite 6 de la conférence donnée à Ghazir le 8 août 1959.

L'Eglise, c'est le sacrement de l'amour .... Il est essentiel que nous vivions son mystère par la foi.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

Reprise du texte : « Le sacrement nous exemp­te, le sacrement nous affranchit, nous libère, en principe et radicalement, de l'homme. Nous ne sommes jamais soumis à l'hom­me, jamais ! Car l'homme n'est jamais pour nous et ne peut ja­mais être pour nous autre chose qu'un sacrement. Et, quand il croit nous dominer, c'est peine perdue, parce qu'il n'a prise que sur notre foi ! et notre foi nous met en contact immédiat avec l'intimité de Notre Seigneur, et c'est dans cette intimité que nous lisons le dogme comme la confidence de Son Amour.

C'est dans son intimité que nous entrons dans toute la Vie sacramentelle. C'est dans son intimité que nous recevons le Droit Canon qui est lui-même un mystère de foi, comme tout ce qui est ecclésial, parce que nous voyons dans ce qu'on appelle la législation de l'Eglise uniquement le souci de rassembler dans l'ordre, dans l'harmonie et dans l'unité, ce Corps du Christ, et que le Droit Canon à ce titre est lui-même un sacre­ment d'amour. »

Suite du texte: "D'ailleurs, c'était le nom que donnait saint Ignace à l'Église tout entière, saint Ignace d'Antioche, au début du second siècle. Il l'appelait " Agapè " : l'Amour. L'Église, c'est l'Amour. L'Église, c'est le sacrement de l'Amour. Elle ne peut pas être autre chose.

Jamais l'Église ne peut nous détourner de Dieu, jamais. Jamais un homme d'Église, pris dans sa fonction sacramentelle et par une vue de foi, jamais il ne peut nous détourner de Dieu, puisqu'il n'a prise sur nous que pour nous y conduire, que lorsque il prétendrait nous détourner de Dieu, il cesserait d'être pour nous l'Église, et rejoindrait le Satan de l'Évangile, rejoindrait le reniement de Pierre et serait comme lui ou comme nous le sommes toutes les fois que nous sommes infidèles, rejoindrait l'Antéchrist.

Il importe donc essentiellement que nous vivions le mystère de l'Église dans la foi. Il ne s'agit pas de lire une Encyclique comme ça, avec le dictionnaire Larousse pour savoir ce que les mots veulent dire. Si l'Encyclique est vraiment la Parole de l'Église, c'est la Parole de Jésus, c'est un sacrement, c'est un sacrement et le véritable sens de l'Encyclique, quelles que soient les intentions du pape qui ne nous regardent absolument pas, car ce n'est pas ce que le pape a dans l'esprit qui compte, c'est ce que Jésus a dans son Cœur. Et il peut se faire que des intentions très humaines soient le motif psychologique d'une Encyclique ou d'une définition dogmatique. Cela n'a aucune importance, car nous ne sommes liés qu'à la définition qui est un sacrement qui fait de cette Parole, qui était du pain et du vin comme celui qu'on met sur les tables humaines, qui fait de cette Parole désormais une Eucharistie de vérité.

Tout cela est admirable, admirable ! - et n'est que la conséquence de l'affirmation essentielle qui a été le point de départ de la conversion de Saül : " Je suis Jésus ". L'Église, c'est Jésus. Et ce caractère sacramentel de l'Église nous donne en même temps la clef d'une sociologie unique - une sociologie, c'est-à-dire une manière de rassembler les hommes.

Car, en effet, c'est la première fois, la première fois que avec cette intensité, avec cette rigueur, on rassemble les hommes par l'intérieur (1). Le danger de tout rassemblement, c'est de niveler, de nioveler une foule. Prenez la foule la plus innocente : dans un match de football, cinquante mille personnes dans un stade, ça fait une de ces agglutinations, une agglomération de passions, de hurlements, de cris, de bras levés en même temps, de passions furieuses suivant que un camp ou l'autre est gagnant ! Chacun a perdu son âme, a perdu sa personnalité dans cette passion collective.

Le bienfait incomparable, l'invention divine du mystère de l'Église, c'est de rassembler les hommes dans la foi, c'est justement d'identifier d'une manière inséparable la Communauté et la solitude. C'est quelque chose de tellement extraordinaire qu'il vaut la peine de s'y arrêter.

Quand vous êtes, peut être cela ne vous arrive t-il pas souvent mais si vous assistez à un concert, peut être cela vous arrive t-il après tout en écoutant la radio, si vous assistez à un concert et que ce concert soit donné vraiment par de très grands musiciens, vous pouvez faire cette expérience, comme on le fait parfois dans une salle de concert, que il y a un moment, il y a un moment où l'exécution est si parfaite, où la musique suscite un tel silence qu'on la perçoit vraiment comme une présence, et toute la salle est suspendue à cette présence, respire dans cette Présence. Et chacun le sent, chacun sent cette présence si il est tellement silencieux pour l'accueillir, c'est justement qu'il a atteint sa plus intime solitude. C'est une révélation pour lui, c'est une lumière en lui, c'est une joie : il est comblé, il est délivré, il est libéré. Tout l'espace s'ouvre dans son esprit et dans son coeur, qui a pu, qui a pu donner naissance au chef-d'œuvre dans l'esprit de son créateur. Et en même temps, chacun sent, dans cette solitude remplie par une Présence merveilleuse, il sent que les autres communiquent à la même Présence, que tous ensemble sont axés sur la même beauté et que tous ensemble la respirent et qu'ils communient d'autant plus intensément les uns avec les autres que chacun est plus recueilli dans sa plus intime solitude.

C'est là justement la seule manière pleinement humaine de rassembler les hommes : c'est de les rassembler par le dedans (1), c'est de fonder la communauté sur la conscience, c'est de faire de la communauté un échange de solitudes dont chacune enrichit l'autre, d'autant plus justement que son recueillement est plus profond et sa solitude plus personnelle.

C'est donc qu'on peut dire qu'il n'y a pas de solitude authentique, véritable qui ne soit un bien commun pour le monde entier, et qu'il n'y a pas de communauté véritable qui n'ait ses assises dans la solitude. Eh bien ! L'Eglise sacrement réalise d'une manière parfaite, parfaite aux yeux de la foi, qui nous délivre toujours de ce qui n'est pas Jésus-Christ, l'Eglise réalise d'une manière parfaite cette communauté qui a ses assises dans la solitude.

Et c'est pourquoi si dans l'Église on est toujours en mission, si dans l'Église on est toujours envoyé, si dans l'Église on participe toujours au second Adam et à sa fonction unitive, si on ne peut pas adhérer au Christ sans prendre en charge toute l'Humanité et tout l'univers, il est vrai qu'en même temps et plus on accomplit cette fonction, plus on s'enfonce dans la solitude d'une communion unique et toujours plus personnelle avec Jésus. C'est là l'équilibre prodigieux, unique, qui sera je pense la solution au communisme, la seule possible comme nous le verrons plus tard ; mais déjà comment ne pas s'émerveiller que l'Église ne puisse être autre chose ?" (à suivre)

Note (1). Retenez cette expression admirable : « la seule manière pleinement humane de rassembler les hommes, c'est de les rassembler par le dedans ». C'est la spécificité de l'Eglise. Si Dieu est un pur dedans, ce sera par le dedans de l'homme que s'opérera la rassemblement des hommes en elle. La solitude, avec la prière incesssante demandée dans l'Evangile, creuse le dedans de l'homme, creuse en l'homme son dedans, le rendant apte à devenir toujours plus authentiquement membre de l'Eglise.

Suite 4 de la conférence sur l'Eglise donnée à Ghazir le 8 août 1959.

L'Eglise est un mystère de foi à l'égal du mystère de la Trinité, à l'égal du mystère de l'Incarnation que nous fêtons en ce jour. ... L'Eglise est, de part en part, à tous les degrés, dans toutes ses manifestations, rigoureusement, exclusivement, uniquement, ce mystère de foi en lequel Jésus s'exprime et se communique.

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

"Qu'est-ce qui se passe quand vous communiez ? Vous vous approchez toutes de la sainte table. Qui est-ce qui peut dire ce qui va se passer entre vous et le Christ ? Personne. Ce contact avec le Seigneur, à travers un sacrement commun et reçu ensemble dans la même Église, ce contact demeure un secret entre Jésus et vous.

Et c'est vrai de tout dans l'Église. Un dogme, c'est un sacrement, c'est une confidence de l'intimité de notre Seigneur faite à la nôtre. Que veut-il dire ? Cela demeure un secret pour chacun, exactement comme l'Eucharistie. Sans doute, tous les fidèles, dans une Église, sont tendus vers la Présence du Seigneur, mais chacun le voit, finalement, au niveau de sa propre foi, et chacun pénètre dans son intimité selon le degré de son amour. C'est exactement la même chose pour le dogme qui n'est pas autre chose qu'une eucharistie de vérité où l'intimité du Seigneur nous introduit dans son jour.

Il faut garder dans toute sa pureté cette vision de l'Église qui est un mystère de foi, un mystère de foi, un mystère de foi à l'égal du mystère de la Trinité, à l'égal du mystère de l'Incarnation : le même, le même, le même mystère, car la Trinité divine, la Trinité divine se communique à nous par Jésus, dans l'Église. C'est le même acte de foi qui s'adresse à l'Église ou plutôt à Dieu, par Jésus dans l'Église. C'est le même acte de foi. Et dès que l'on sort de cet acte de foi, on n'a plus de contact avec l'Église.

Il y a des gens qui vont à Rome voir le pape, ils oublient qu'on ne peut pas le voir ! On ne peut pas voir le pape : on peut voir une personne vêtue d'une certaine robe, entourée d'un certain appareil. C'est la foi seule qui peut nous dire : " Cet homme est pape ! " Comme c'est la foi seule qui peut m'apprendre que je suis prêtre. Si je ne croyais pas à la valeur du sacrement, je n'aurais aucune raison de penser que je suis prêtre. L'Église est de part en part, à tous les degrés, dans toutes ses manifestations, rigoureusement, exclusivement, uniquement ce mystère de foi en lequel Jésus s'exprime et se communique.

Nous en avons d'ailleurs une attestation qui est à la portée de tout le monde : c'est cette affirmation que personne n'ignore que le sacrement ne dépend pas de la dignité du ministre qui nous le donne. Un prêtre peut être en état de péché et célébrer la messe pour les fidèles au nom du Corps Mystique. Il n'est là que, il n'est là exclusivement qu'à titre de sacrement. Il est le sacrement de l'unité dans la communauté ecclésiale.

La femme illettrée, qui ne sait rien dans l'ordre des choses humaines, peut être infiniment plus près du coeur du Seigneur que lui, car il communie pour autant que il y apporte toute sa foi et tout son amour et il est infiniment plus loin de Jésus, s'il est pécheur, que ne l'est cette bonne femme qui lui baisera la main par respect pour le sacerdoce, qui reçoit l'eucharistie de sa main, mais qui la reçoit justement avec toute sa foi, tout l'héroïsme de son amour.

Cette infaillibilité du pouvoir sacramentel n'est ignorée de personne et elle affirme de la façon la plus concrète que l'Église est un sacrement, comme d'ailleurs l'infaillibilité du magistère doctrinal signifie exactement la même chose." (à suivre)

Prière :

Jésus, Jésus-Christ, tu es l'Eglise ! Elle est Ton corps et tu nous a créés et sauvés pour que nous en devenions chacun un membre irremplaçable tout en étant chacun l'Eglise entière.

Apprends-nous comment devenir dans l'Eglise un sacrement de ta présence pour la vie même de Ce Corps !

Chacun de nous est ton Corps tout entier ! Immense mystère !

Etre chrétien, c'est être Jésus, c'est être identifié sans partage à l'immensité de ton Corps !

Sensibilise-nous à cette appartenance, à cette identification constitutive de notre être et de la vie éternelle en nous !