Février 2010

Textes publiés en Février 2010.

Lausanne,3ème dimanche de Carême 1960

« Je ne mourrai pas mais je vivrai » Ps 118:17

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

Dans une vie normale - je veux dire chrétiennement normale - la biologie devrait sans cesse être surmontée. La biologie devrait être sans cesse intériorisée et les passions devraient être si bien harmonisées que en atteignant leur plénitude au niveau du Cœur de Dieu, elles deviennent le clavier des vertus. Les Saints sont toujours de grands passionnés, mais des passionnés, justement, qui se sont établis dans cette musique silencieuse qui est la vie divine. Ils n'ont rien sacrifié de leur vitalité, ils l'ont simplement coulée dans le chemin de la grâce, ils se sont laissés emporter par l'immensité de l'amour divin qui est la passion la plus brûlante qui soit, et qui consume éternellement le Cœur de Dieu. Et c'est dans cette passion divine qu'ils ont donné à tout leur être cette possibilité de devenir un témoignage, et qu'ils ont fait de leur corps un sacrement qui communique la Présence du Christ.

Le christianisme qui est contenu dans l'Evangile qui est la Bonne Nouvelle par identité, puisque Evangile veut dire " Bonne Nouvelle " est justement cet appel toujours nouveau à une nouvelle naissance, à la dignité, à la grandeur, à la jeunesse, à la beauté, à la victoire sur la mort, à la résurrection. Et il faudrait justement que notre idéal fût tout empreint de cette divine passion et que nous ayons ce désir de vivre avec une intensité toujours plus grande pour rendre témoignage à ce Christ qui est la Vie, en qui tout est Vie, et en qui la Vie - comme dit magnifiquement Saint Jean - devient la Lumière des hommes.

Ah je comprends et j'admire cette femme, atteinte d'un cancer à l'estomac, qu'elle savait définitivement insurmontable, qui entrevoyait sa mort comme une réalité prochaine et qui refusait toujours de recevoir autrement qu'avec une blouse de soie, comme si elle était encore dans sa vie sobrement mondaine, qui ne voulait pas, justement, laisser percevoir aux autres les stigmates de la maladie qui voulait leur offrir jusqu'au bout la grâce et la lumière de son sourire.

Un chrétien ne doit pas vieillir. Si le vieillissement signifie justement le triomphe de la biologie sur la liberté, de la laideur sur la beauté, du laisser-aller sur la dignité, un chrétien ne doit pas vieillir parce que il est axé sur l'éternelle jeunesse de Dieu et que il a à rendre témoignage à sa Présence dans son corps aussi bien que dans son esprit, qui d'ailleurs ne peut se communiquer aux autres qu'à travers son corps.

Le Christ qui est le libérateur, le révélateur de notre liberté, est venu conférer la grâce à nos corps aussi bien qu'à nos esprits, et nous initier à cette jeunesse éternelle qui nous appelle chaque jour à résister à la pesanteur de notre biologie. Il faut porter remède à la racine du mal. Il ne faut rien s'accorder dans cette direction car dès qu'on cède à ses humeurs, à sa fatigue, à son usure, dès qu'on étale autour de soi ses propres souffrances, on finit par se laisser dominer par sa pesanteur, et un jour vient où on donne ce spectacle épaissi, alourdi, enlaidi, difforme, porté par sa biologie parce qu'il a refusé justement de l'assumer, de la porter et de la transfigurer..

C'est donc dans cette perspective qu'il nous faut envisager la suite de ce Carême - non pas du tout comme une pénitence dans laquelle on se morfond - mais tout au contraire, comme une conquête toujours plus ardente de notre liberté, de notre dignité, de notre jeunesse et de notre beauté.

C'est par là que nous pourrons, sans même y songer - comme l'artiste qui est devenu tout entier musique ne pense pas à soi, ni à l'effet qu'il fait, mais justement agit d'autant plus profondément qu'il est tout entier perdu dans la Beauté - de même, nous, si nous arrivons à cette harmonie de tout l'être, à cette unité musicale de notre chair accordée à notre esprit dans la respiration de Dieu, nous porterons dans le milieu où nous vivons, sans même y penser, le reflet de sa grâce, et la joie de sa Lumière.

Je me souviens toujours, avec émotion, de cette Noël passée dans un grand monastère où il n'y avait pas assez d'autels pour que chaque prêtre pût célébrer la messe de minuit, et où ce privilège était réservé aux plus anciens. Alors c'était toutes ces têtes chenues, d'ailleurs tout illuminées par leur foi qui s'en allaient, escortées par un frère portant une petite lumière, vers l'autel où ils allaient célébrer l'éternelle enfance de Dieu. Et je sentais alors toute la majesté qu'allait prendre, sur leurs lèvres, le mot qui nous initie au mémorial de la croix qu'est la divine liturgie : " J'irai à l'autel de Dieu, au Dieu qui remplit de joie ma jeunesse ".

C'était juste ! le choix était conforme à l'Evangile, c'était les plus anciens qui allaient célébrer l'enfance de Dieu parce que normalement ils en étaient tout près, parce que normalement ils avaient pu triompher de leur biologie et que ils allaient bientôt entrer dans leur éternelle naissance.

C'est cette joie que nous voulons recueillir dans la secrète d'aujourd'hui, en demandant justement la Sainteté de notre corps et de notre esprit, en formant en nous la ferme résolution de ne jamais nous laisser envahir par notre biologie, de ne jamais nous laisser vieillir, remonter le courant de l'artériosclérose en gardant toute la souplesse de notre pensée et toute la jubilation de notre amour, pour entrer justement dans la perspective de ce Carême qui nous prépare à la Glorieuse Résurrection, en redisant le mot magnifique du psalmiste : " Je ne mourrai pas, mais je vivrai, et je chanterai la Joie du Seigneur ".

Lausanne,3ème dimanche de Carême 1960

« Je ne mourrai pas mais je vivrai » Ps 118:17

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

Le jeûne de Gandhi qu'on célèbre pour avoir fait reculer l'occupation anglaise et avoir acheminé l'Inde vers son indépendance ; mais il n'y a aucun doute que ce jeûne répondait dans l'esprit de Gandhi a quelque chose de bien plus profond encore, à une libération de lui-même qui l'entraînait constamment à cette victoire sur la biologie, qu'il a consacrée d'ailleurs par le vœu de chasteté, accompli dans la trentaine et observé intégralement jusqu'à sa mort à l'âge de près de 80 ans.

Ce grand homme qui est l'honneur de notre siècle savait que nous avons une vocation de dignité, de grandeur et de beauté qui exige la reprise en main de notre corps selon d'ailleurs la prière de la liturgie d'aujourd'hui dans la secrète qui implore la sainteté, non seulement de nos esprits, mais aussi celle de nos corps.

Il y a là quelque chose qui nous émeut infiniment parce que il est impossible de réaliser une unité humaine, l'harmonie de notre existence, si l'on met le corps d'un côté et l'esprit de l'autre et si on les établit dans une continuelle contestation et rivalité, comme s'il fallait nécessairement dévaloriser le corps et l'anéantir pour exalter l'esprit.

Il est certain que certaines formules peuvent nous induire en erreur, comme celle que l'on attribue à Saint Jean d'Alcantara, d'avoir fait un pacte avec son corps, de ne jamais lui laisser la paix jusqu'à sa mort. Ces expressions excessives ne répondent pas à l'harmonie et à la beauté de la liturgie qui nous rappelle aujourd'hui que nos corps sont appelés à la sainteté comme nos esprits.

L'être humain doit constituer une parfaite unité et il est esprit dans sa chair autant que dans sa pensée, si justement la personnalité en nous doit imprimer sa direction à tout notre être, il faut que notre chair aussi puisse devenir musique, ce qu'elle fait d'ailleurs si aisément, comme nous en avons tous l'expérience.

Notre sensibilité peut vibrer à la musique, et il n'y a pas de musique sans cette vibration ; comme elle peut vibrer à la peinture, comme elle peut vibrer au spectacle de la nature et il n'y a pas d'émotion si notre sensibilité ne vibre pas ! Il y a donc dans notre chair une vocation spirituelle, une vocation d'éternité qui prélude déjà à la divine résurrection. Et c'est dans cette perspective qu'il faut entendre le Carême dont les observances pénitentielles ont été réduites à rien, mais qui ne nous en appelle pas moins à cette discipline harmonisante qui veut justement que nous établissions notre corps dans la liberté, dans la dignité et dans la beauté.

J'étais frappé à une sépulture, à laquelle je prenais part un jour, àconstater je ne dis pas chez les parents du défunt, mais chez les sympathisants, chez les amis, présents par convenance, à cette cérémonie, de la laideur de certains hommes et de certaines femmes engagés, disons, dans la soixantaine ou au-delà, de l'épaississement, de la lourdeur, de la rigidité de leurs traits, je me demandais pourquoi ils s'étaient laissés enlaidir à ce point ! Il est clair qu'il y a une espèce d'offense à la Présence divine chez un chrétien à laisser la biologie, chez lui, prendre le pas sur la liberté. Le témoignage que nous avons à rendre à Dieu, nous avons à le rendre dans notre corps tout autant que dans notre pensée, et il est absolument impossible que la beauté de Dieu, que la grâce du Seigneur s'atteste dans un corps difforme par sa propre faute. Il ne s'agit pas de difformités physiques qui sont congénitales ou qui résultent d'une maladie et qui peuvent parfaitement comporter une immense beauté si la personne exerce sur tout l'être son rayonnement créateur. Car la beauté que nous avons à instaurer dans notre corps est une beauté qui jaillit du dedans. Ce qu'on voit chez certains artistes comme Clara Haskil, qui sont tellement musique, qu'on ne voit plus en eux que la musique ; et s'ils sont tellement musique, c'est justement parce qu'ils ne pensent plus à eux, c'est parce qu'ils sont suspendus dans une contemplation qui les oriente tout entier vers la divine Beauté, c'est parce qu'ils la respirent, c'est parce qu'ils en vivent, c'est parce qu'elle structure tout leur être, et que elle devient en eux leur unique visage.

Il est clair que la beauté humaine c'est cette beauté là : une beauté qui sourd et qui jaillit de l'intérieur et qui imprime dans toutes les fibres de la chair la lumière pacifique et sereine de l'esprit.

Et ceci est indispensable s'il est vrai que notre corps est appelé à la sainteté, car la sainteté pour un chrétien ce n'est pas autre chose que le rayonnement de la Présence même de Jésus Christ La sainteté pour un chrétien c'est quelqu'un ! la sainteté pour un chrétien c'est la vie divine, c'est la vie éternelle qui s'imprime déjà maintenant en nous, qui s'enracine dans toutes les fibres de notre ère et qui devient un témoignage lumineux de la Présence de Dieu.

Saint Paul nous donne à entendre que le mariage est un immense mystère, un mystère qui s'enracine dans l'union nuptiale du Christ et de l'Eglise. En donnant au mariage cette dimension mystique, il est clair que Saint Paul envisage cette conséquence qui a été tirée par une théologie très profonde, à savoir que les époux qui sont les ministres du Sacrement, demeurent toute la vie l'un pour l'autre une source de grâce, et sont l'un par rapport à l'autre une sorte de vivant sacrement. Et ils le sont, bien entendu, par tout leur être, par leur corps aussi qui vit sanctifié par ce sacrement et qui peut devenir l'un pour l'autre une continuelle communication de Dieu. Et pourquoi pas ? Pourquoi, au lieu d'envisager toujours la chose par le plus bas, du côté de la biologie, pourquoi ne pas les envisager par le plus haut, du côté du sacrement et de notre vocation d'éternité ?

Il est parfaitement clair que nous avons à créer notre corps, comme nous avons à créer notre personnalité et que c'est finalement une seule et même chose !

L'être humain a bien des racines biologiques, il naît bien d'une certaine façon - à la manière de l'animal et de la terre et de la biologie et de l'espèce et de la race - mais cela n'est que le commencement, il naît avec une vocation d'humanité, une vocation de dignité, de liberté, de beauté et de sainteté.

Notre corps ne peut pas nous être donné dans cette dimension divine, c'est à nous de l'instaurer en nous, de le développer et d'aller continuellement vers notre jeunesse.

Il n'y a aucun doute que le Carême, précisément parce que il nous ouvre sur la résurrection, parce que il n'est que le prélude de cette commémoration éternelle de la victoire du Christ sur la mort, il n'y a aucun doute qu'il veut imprimer en nous ce sentiment que notre vie doit être chaque jour, et chaque jour davantage, une victoire sur la mort.

Le chrétien n'est pas quelqu'un, ne peut pas être quelqu'un qui se morfond dans la méditation de la mort, en se disant qu'il est condamné à se réduire en poussière, c'est quelqu'un au contraire, qui est appelé chaque jour à se construire du dedans, à pénétrer les fibres de sa chair de la vie divine, à aller vers sa jeunesse immortelle, à aller vers sa naissance éternelle, de manière à ce que la mort ne soit plus la dissolution de lui-même, mais le dernier élan d'une vie unifiée vers la source éternelle.

Il y a quelque chose d'insoutenable et d'intolérable pour cette prédication de la mort, quand elle n'est pas axée, précisément, sur la résurrection du Seigneur et qu'elle n'est pas - de propos délibéré - une invitation à triompher de la mort.

à suivre...

Le site fête aujourd'hui son 5ème anniversaire.

Fin de la conférence en 1959 à Ghazir.

Au cœur du mystère. Dans la lumière de saint François tout cela a pris feu.

 

« Tous ceux qui s'opposent à Dieu, finalement s'opposent à une idole, à une caricature de Dieu, à un propriétaire, à un maître, à un dominateur, à un rival, à un ennemi de la liberté, à un rouleau compresseur, parce qu'ils ne connaissent pas ce Visage adorable, ils ne connaissent pas cette Lumière de la Très Sainte Pauvreté. S'ils la connaissaient, ils découvriraient eux-mêmes, comme la petite Prue, cette créature toute de lumière qui vient nicher dans nos cœurs. Ils comprendraient que Dieu, c'est justement Celui qu'on attend, ou plutôt Celui qui nous attend au plus intime de nous-mêmes. Il est toujours là, c'est nous qui n'y sommes pas, qui n'y sommes pas. Mais quand notre cœur s'ouvre, alors quel bonheur, quelle lumière, quel espace, quelle jubilation !

François va nous dire ces choses. Il nous les dira dans ce cœur à cœur que nous allons engager avec lui pour entrer avec lui plus profondément dans le Cœur de Dieu. Il nous les dira comme lui seul peut nous les dire, parce qu'il les a vécues jusqu'au fond.

Mais comment ne pas remercier Dieu de nous l'avoir donné, de nous l'avoir donné car sans lui nous n'aurions pas découvert ce trésor !

Les théologiens ont dit sur la Trinité des choses admirables, les vrais théologiens. Ils ont fait de leur mieux, ils ont buriné, buriné cette notion de la relation jusqu'au chef-d'œuvre, mais jamais ils n'ont pu parvenir au cœur du Mystère. Ils ont dit des choses profondes, sages, mais qui nous laissaient toujours sur notre faim et je me rappelle ma déception, lorsque je fermai le "De Trinitate" de Saint Augustin. Je me disais : "Oui, bien sûr, bien sûr, c'est intelligent, c'est peut-être génial, mais ça ne va pas au cœur du mystère. Bien sûr, comme on dit, ce n'est pas contradictoire, ce n'est pas absurde, ça peut s'accepter finalement en toute rigueur. Mais est-ce vraiment ça l'essence de l'Evangile ? Est-ce que notre Seigneur nous a simplement révélé la Trinité pour donner tout ce travail à des philosophes, afin qu'ils nous expliquent que ce n'est pas contradictoire ? C'est impossible."

Ce n'est que à travers Saint François, après avoir lu dans un théologien qui cette fois commençait à s'approcher du Cœur de la Trinité : "Tout ce que le Père possède, c'est de se donner au Fils ..." que, tout d'un coup, dans la lumière de Saint François, tout cela a pris feu et que j'ai compris, oui, que il était, justement dans l'histoire de l'Eglise, dans le mystère de l'Eglise, il était dans son dépouillement, celui que Dieu mettait sur notre route pour nous introduire dans le dépouillement infini du Père, du Fils et du Saint Esprit.

Nous allons essayer d'écouter, maintenant, en demandant à François de nous conduire dans cette voie où il nous précède éternellement, nous allons essayer d'écouter cette parole qui s'adresse à nous, cette parole que Jésus confie à notre amour : "Je ne vous appelle pas mes serviteurs, je ne vous appelle pas mes serviteurs je vous appelle mes amis, car je vous ai dit tout ce que j'ai entendu de mon Père." Et qu'a-t-il entendu sinon ce cri de l'Eternel Amour où la joie de Dieu éclate dans la première béatitude : "Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, car le Royaume des Cieux leur appartient."

 

Prière. Jésus ! Jésus, Fils de Dieu, Fils de l'homme ! Tu nous as dit tout ce que tu as entendu de ton Père, notre Père ! tu veux nous faire entendre et vivre toutes ces choses : pour cela tu t'es fait l'un des nôtres ! Tu nous apprends la pauvreté de Dieu non pas pour que nous en fassions une simple connaissance à côté des autres, mais pour qu'elle devienne l'essence même de notre vie seule apte à nous en donner le vrai sens ! Donne-nous, nous t'en supplions, cette âme de pauvre qui fait connaître le vrai bonheur !

François, fais-nous connaître ce vrai bonheur, intercède pour chacun de ceux qui t'en prient !

Lausanne

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

             "Vous avez de la chance, me disait une grande malade. Moi, je ne fais rien. Ma vie est inutile. Tous les dons que j'ai pu avoir reçus ont été gâchés.  Mais vous,  vous avez tout au moins le sens de l'utilité de ce que vous faites. " A quoi j'ai pu répondre:   "Je ne crois pas, je ne crois pas à l'utilité de ce que je fais. Je  suis, au contraire, persuadé qu'il y a dans le faire, un piège et une illusion. " 

              Saint Ignace d'Antioche, un martyr du commencement du second siècle, précisément sur le chemin de son martyre, écrivant aux Eglises d'Asie qui l'avaient accueilli à son passage, disait entre autres, ce mot prodigieux: "Etre, sans parler,  être sans parler vaut mieux que parler sans être" et,  aux Romains qui, considérant son grand âge, voulaient intervenir pour le soustraire au martyre, il adressait cette supplication: "Surtout,  n'intervenez pas. Laissez moi enfin commencer à être un disciple car, c'est quand j'aurai été broyé par la dent des animaux (puisque il devait être condamné aux supplices de l'amphithéâtre), c'est quand j'aurai été broyé pas la dent des animaux que je deviendrai enfin une parole de Dieu. "

              Il y a évidemment une opposition,  souvent radicale, entre le faire et l'être. On agit, et on s'agite, on se dépense et on croit se dévouer - et on n'existe pas  et tout ce que l'on fait dissimule finalement et camoufle ce néant que l'on est.

              Le domaine du "faire", c'est le domaine des moyens. On fournit à l'homme des techniques. Ces techniques sont précieuses,  d'ailleurs et je suis le premier à en user et à les aimer.  Mais ces techniques ne signifient rien si on ne crée pas l'homme lui-même. Car, finalement, l'homme est dépassé par ses techniques. Les techniques foisonnent.  L'homme pourra bientôt créer un univers de fantaisie qui réponde exactement aux décrets de sa volonté mais,  s'il ne sait pas dans quelle direction le créer,  s'il n'a aucune idée du but à atteindre,  tout ce formidable déploiement de moyens n'aboutira qu'à des  catastrophes et à des falsifications.

              Il faut agir,  sans doute,  mais il faut avant tout exister de cette manière authentique qui situe toutes les valeurs à l'intérieur de l'esprit et du cœur. Il est clair que seul l'être qui existe d'une manière authentique est capable de nous émouvoir et de nous transformer.

              Il y a là une justice implacable. On dit que la vie est injuste, qu'elle est atroce. C'est vrai, en première approximation. Il y a pourtant une justice infaillible et implacable, qu'il est impossible de déjouer. Et cette justice,   précisément,   c'est que:  on ne peut pas camoufler son être,  on ne peut pas truquer avec l'existence,   on est toujours finalement ce que l'on est - et pas davantage.

              Et, lorsqu'on a usurpé un personnage, lorsqu'on s'est revêtu de prétendues vertus,   lorsqu'on s'est dépensé avec un dévouement héroïque, il suffit de gratter la surface pour voir que,  souvent, tout ce que nous appelons l'action - et même l'Action Catholique -est une manière de dépenser ses énergies nerveuses pour s'équilibrer soi-même beaucoup plus qu'une recherche du Royaume de Dieu.

              Et là,  justement, est la question: quel est l'homme qui va transformer l'homme? Quel est l'homme qui est capable d'ébranler nos profondeurs? Quel est l'homme qui nous émeut et qui nous conduira à une véritable conversion? C'est toujours et uniquement celui qui se convertit lui-même,  celui qui est dans la vérité de la vie, celui qui se situe en face de Dieu, qui respire Sa Présence et qui communique Son Amour.

              Nous avons lu des livres en quantité. Nous avons entendu d'innombrables sermons.  Nous sommes pleins d'idées et de conseils. Et tout cela ne nous sert de rien.  Car,  pour nous ébranler,  pour nous transformer,  il faut que quelqu'un en paie le prix, qu'il nous fasse la courte échelle et qu'il nous élève à ce niveau du Cœur de Dieu où commence le dialogue qui constitue notre véritable intimité.

              Et pour cela, il n'y a pas de méthodes, il n'y a pas de recettes,  il n'y a pas de trucs. L'action véritable, celle qui crée l'homme, c'est une action intrucable:  elle ne tient à rien, sinon justement à l'authenticité de l'être.

              Cette femme qui a converti son fils, ce fils qui lui avait été arraché dès sa naissance par un père brutal et jaloux de sa femme et qui, pour la tyranniser,  l'avait sevrée de son fils, lui avait interdit toute influence morale et spirituelle sur lui, quand cette mère,  après trente ans de prières,  d'immolations,  de silence,  de souffrances, quand elle l'amène à Dieu, c'est sans aucune parole. Elle l'amène à Dieu parce qu'il a vu enfin, il a vu à travers le visage de sa mère, il a vu le Visage de Dieu.  Il n'a pas besoin d'autre catéchisme que ce  rayonnement merveilleux d'un être qui s'est complètement oublié.

              Et, de fait, cette femme qui était une ouvrière, qui a entendu de son fils ce mot prodigieux: "Maman,  si tu m'en avais parlé, jamais je ne l'aurais fait.  Si j'ai reconnu Dieu,  c'est à travers toi,  c'est en te regardant,   c'est en respirant Sa Présence en toi.' " C'est ce que cette femme avait réalisé: la plénitude de l'être dans une existence parfaitement authentique,  parce que elle ne se regardait pas.  Elle avait tant souffert,  elle avait tant donné,   qu'elle ne se voyait plus et,   ne  se voyant plus,   elle regardait Dieu,   elle entrainait les autres dans la direction de son regard. Et il était impossible de s'approcher d'elle  sans être porté à un niveau supérieur et sans désirer communier avec la Présence qui la remplissait.

              C'est cela qui importe. Il y a un formidable gâchis des énergies humaines. L'homme travaille,  l'homme invente, l'homme multiplie sa puissance sur la nature et c'est admirable. . .  Mais, justement, ce qui demeure inachevé, incomplet et de plus en plus insuffisant, c'est l'homme lui-même, cet homme si précieux, cet homme qui est le Royaume de Dieu, cet homme qui est seul capable dans l'Univers de révéler Dieu, de vivre de Sa Vie et d'en porter partout le rayonnement.

La Trinité, mystère de la pauvreté de Dieu. 4ème paragraphe.

L'immense différence entre les deux testaments.

Tout est changé, c'est un autre monde, c'est un autre univers, c'est un autre Dieu !

 

Avec la voix de Maurice Zundel qui nous permet d'entrer plus profondément dans le texte :

 

« Il faut donc tout repenser, tout revivre dans cette adorable lumière qui s'inscrit d'ailleurs dans le cœur des saints puisque, nous l'avons vu, il n'y a jamais de rencontre authentique avec Dieu qui ne s'atteste, qui ne s'éprouve, qui ne s'affirme dans cette démission, dans cette transparence, dans cette humilité, dans cette pauvreté.

Tout est changé, et on comprend que Pasternak ait ajouté, au texte que nous lisions hier, ait ajouté cette admirable antienne de la Liturgie Byzantine: Dans un cantique pour l'annonciation, "Comme il est dit dans un Cantique pour l'Annonciation, Adam a voulu se faire dieu et il s'est trompé, il ne l'est pas devenu. Et maintenant, Dieu se fait homme pour faire d'Adam un dieu".

On ne peut mieux que ce Cantique pour l'Annonciation nous faire sentir l'immense différence entre les deux Testaments, l'immense différence entre la vision pyramidale d'un Dieu qui est là-haut, là-haut, là-haut, et qui nous écrase de Sa Majesté, ET le Dieu du Nouveau Testament qui est à genoux au Lavement des pieds ! que dans ce rapprochement : Adam a voulu se faire dieu et il ne l'est pas devenu, il s'est trompé, c'était ça pour l'Auteur de la Genèse, le péché originel : il a voulu se faire dieu, il a voulu se faire Dieu. Et c'est ça le crime des crimes, et, dans le Nouveau Testament, c'est ça l'intention fondamentale de Dieu : Il se fait homme pour nous faire Dieu. Ce qui était le péché suprême dans l'Ancien Testament, devient, dans le Nouveau Testament la seule vertu ! "Soyez parfaits comme votre Père est parfait!"

Et pourquoi ? Parce que, justement, dans l'Ancien Testament, l'Auteur de la Genèse imaginait Dieu en hauteur, en hauteur, en hauteur ! et qu'il ne pouvait pas concevoir le péché autrement que comme une usurpation de la majesté divine ! Dans le Nouveau Testament, la grandeur, ce n'est pas la hauteur, c'est la générosité, c'est la générosité. Le plus grand, c'est celui qui se communique le plus, celui qui se communique infiniment, c'est Celui-là qui est la Grandeur infinie, Celui qui donne tout, celui qui se donne toujours et totalement, c'est Celui-là qui est le vrai Dieu et il n'y en a pas d'autre.

On ne connaissait pas dans l'Ancien Testament cette dimension de générosité absolue, et c'est pourquoi on construisait toujours la grandeur dans l'espace, en hauteur. Il faut la construire maintenant en profondeur, en humilité, en charité, en dépouillement, en pauvreté, en don de soi.

C'est un autre monde, c'est un autre univers, c'est un autre Dieu. Et c'est pourquoi, dans le Nouveau Testament, le péché originel, ce n'est pas d'avoir voulu se faire Dieu, mais c'est d'avoir fait de Dieu une caricature, c'est d'avoir imaginé que Dieu était jaloux, qu'il était un propriétaire, qu'il manquait d'amour et de générosité ! C'est cela le péché originel, c'est justement d'en avoir fait ce despote qui défend, qui est jaloux des biens qu'il possède et qui refuse de les communiquer.

A partir de là, oui, l'homme s'était détaché de Dieu puisqu'il avait suspecté Son Amour, puisqu'il ne faisait pas crédit à Sa générosité, alors tout devait suivre : il s'était détaché déjà du Cœur de Dieu et déjà il s'était enfoncé dans ses propres ténèbres.

François, justement parce que il n'était pas théologien, parce qu'il ne construisait pas avec des mots, Dieu merci, ne nous a pas dit toutes ces choses. Il aurait été bien incapable de les dire et, s'il les avait dites, on l'aurait tout de suite condamné, mais il les a vécues, il les a vécues jusqu'au bout, il les a vécues passionnément, il les a vécues jusqu'au martyre des stigmates, après avoir cherché en vain le martyre sanglant. (A revoir après)

Et c'est parce qu'il l'a vécu dans toutes les fibres de son être que l'Eglise, en le canonisant deux ans après sa mort, l'Eglise en le canonisant a canonisé la révélation qu'il est, elle a canonisé cette Pauvreté avec laquelle il s'est identifié et qui est le Dieu Vivant. On pleurerait de joie à méditer ces choses, parce qu'elles sont vraiment inépuisables, inépuisables ...

 

Prière : Dieu, notre Dieu, Dieu qui se fait homme pour nous faire Dieu ! Puissions-nous, comme François, en pleurer de joie ! Dieu, notre Dieu, François a épousé Ta pauvreté ! Rends-nous sensible à son dépouillement ! Apprends-nous comment le vivre dans le monde d'aujourd'hui ! Apprends-nous comment nous servir des innombrables merveilles de notre siècle pour toujours mieux te connaître et faire connaître, pour toujours mieux t'aimer et faire aimer, pour faire découvrir au plus grand nombre les merveilles de ton amour dans le mystère de la Trinité sainte !