Novembre 2009

Textes publiés en Novembre 2009.

4ème conférence de Maurice Zundel au Cénacle de Paris en janvier 1965. Elle est capitale, mais aussi difficile que méconnue. On en a déjà « sité » des extraits. On en lira ici l'intégralité.

La lecture de l'Evangile n'est pas facile. On y rencontre, même sur la bouche de Jésus, des paroles qui ne sont pas conformes à la vérité du mystère de la Trinité puisque Jésus nous dit que le Père est plus grand que lui. Il faudra attendre les conciles d'Ephèse, de Nicée et de Constantinople pour que soit énoncée clairement la parfaite égalité des personnes divines.

Subtilement et très intelligemment Zundel va nous développer les raisons de l'inexactitude de la parole de Jésus déclarant son infériorité par rapport au Père due à un certain subordinationisme (une infériorité et une dépendance par rapport au Père) auquel on croyait facilement dans l'Eglise primitive, en même temps qu'on attendait une fin du monde toute proche. C'est seulement la fin d'un monde qui arrivera quand Titus envahira Jérusalem et en détruira le temple.

Les choses sont aussi mises au point à propos du livre du Père Daniélou, et de sa logique trop simple, dans le livre « scandaleuse vérité » . Voici le début de la conférence.

" Le Père Daniélou, dans son livre "scandaleuse vérité, définit ainsi sa foi : « J'éprouve que Dieu existe parce que je me heurte à lui et que, si jamais c'était moi qui l'avais fabriqué, je l'aurais sûrement fabriqué autrement. Mais je suis obligé de m'arranger de Lui, je suis obligé de Le prendre comme tel qu'il est. Ce n'est pas moi qui le fabrique à mon image, c'est moi qui suis obligé de rentrer finalement dans Ses voies. C'est là que je sens que je touche du réel, c'est-à-dire que je sens quelque chose qui me résiste, dont je ne dispose pas, et, au contraire, à quoi je suis obligé finalement de m'adapter et de céder et de me rendre à contre-coeur, en rechignant et il n'y a pas moyen de faire autrement. C'est comme cela et il faut bien que je passe par là. Alors je sais que je suis en présence de quelque chose de réel et non d'une création de mon imagination ou de ma sensibilité.»

Cette position est aussi opposée que possible au témoignage de l'histo­rien qui reste digne de respect puisque, par ailleurs, le Père Danielou engage sa vie sur les données de l'histoire. Or, il ressort de celles-ci une chose absolument certaine, poursuit le Père Daniélou, c'est que le Christ s'est présenté comme Dieu.

Il y a alors trois solutions possibles : c'est un illuminé, je ne sais quel mystique perdu dans les nuées et qui se serait cru Dieu parmi les hommes, ou bien c'est un menteur. L'hypothèse a été soutenue une fois au 18ème siècle, ou bien Il a dit la vérité. Et, aussi extraordinaire que ceci soit, il avait le droit de se dire le Fils de Dieu.

En présence du Christ de l'Evangile, trois attitudes seulement sont possibles : le considérer comme un fou, ou bien comme un menteur, ou reconnaître, si invraisemblable que ce soit, qu'il avait raison.

Le drame du peuple juif, c'est qu'il n'avait pas d'autre option possible que de croire en lui ou de le condamner à mort car, si le Christ n'avait pas raison de se dire le fils de Dieu, il était un monstre d'orgueil et, du point de vue juif, il tombait dans la pire des fautes, dans un sacrilège qui, pour nous encore, est le pire sacrilège, celui de l'homme qui veut se faire Dieu.

La grandeur du Judaïsme, comme la grandeur de l'Islam, est précisément de dénoncer l'idolâtrie pour rappeler que Dieu seul est Dieu, de dénoncer toute prétention de l'homme à se faire Dieu.

Le seul problème est de savoir s'il n'y a pas un cas - et un cas unique - pour un homme d'avoir le droit de dire qu'il était Dieu, non parce que cet homme se faisait Dieu, mais parce que Dieu s'était fait homme. C'est donc sur ce témoignage impossible à récuser que la foi chrétienne doit se construire. »

Je pense que cette position du problème exigerait tout au moins que l'on définisse le Dieu dont on parle. De quel Dieu s'agit-il ? Que l'on définisse aussi ce que peut signifier pour Dieu de se faire homme, et c'est là que nous pouvons poser le problème.

Que savons-nous de Jésus ? Comment aborder la vie de Jésus ? Est-ce possible d'écrire une vie de Jésus ? On peut en citer de nombreuses tentatives comme, au commencement du 19ème siècle, celle de Hegel et jusqu'à celle récente du Père Xavier Léon Dufour. C'était, et à chaque fois, il va sans dire, insatisfaisant. Au fond, il est impossible d'écrire une vie de Jésus.

Aussi bien les données dont nous pouvons disposer, celles du Nouveau Testament, les données positives de la documentation nous présentent-elles essentiellement un mystère de foi, c'est-à-dire un mystère de salut."

(à suivre)

Le temps de l'Avent, 1er dimanche.

Personnel.

Nous fêtons durant 4 semaines l'avènement de Jésus-Christ dans notre histoire et dans notre monde, et cette fête culmine en la fête de Noël, en la fête du moment où apparaîtra de façon visible ce Jésus-Christ, advenant dans notre histoire il y a maintenant 2000 ans et lui donnant son sens en même temps qu'il donne son sens à chacune de nos histoires, à chacune de nos vies.

Pourquoi sommes-nous advenus nous-mêmes sur cette terre, et pourquoi en tel lieu et à telle époque, infime espace de lieu et de temps. Nous sommes insérés dans une très longue histoire qui nous déborde de toutes parts.

On pouvait se demander ce que nous sommes venus faire sur cette terre, et pour si peu de temps.. Ca vous arrive sans doute quelquefois de vous demander : mais enfin pourquoi suis-je ici maintenant, pourquoi ici et pourquoi maintenant ? il n'y a aucune réponse à ce questionnement en dehors ou à côté de cet advènement de Jésus-Christ un jour, il y a deux mille ans sur notre terre, et qui se continue jusqu'à la fin des temps. C'est Lui qui, avec le Père et l'Esprit, et inséparablement du Père et de l'Esprit, est à l'origine de notre terre et de tout l'Univers, et jusqu'à leur fin s'ils en ont une, et dont nous savons aujourd'hui que l'Univers ne peut pas avoir de limites.

Quand le Fils de Dieu se fait homme, il vient sauver tout ce qu'il a fait avec le Père et l'Esprit. Il vient sauver le projet de Dieu lorsqu'il crée l'Univers et la terre, point infime en son immensité. Et en fêtant ce advènement, il nous est bon de parler de ce projet divin qui commande toutes choses.

Nous pourrions nous dire : après tout qu'est-ce que je viens faire là-dedans, ça me dépasse tellement ! Nous aurions tort, car, que nous le voulions ou non, nous sommes impliqués dans ce projet, et à tel point que Dieu a besoin de chacun de nous pour son accomplissement.

Dieu ne peut créer que selon ce qu'Il est, que selon l'amour parfait qu'Il est et qui se construit, si l'on peut dire, en la génération du Fils et la procession de l'Esprit, ces deux éternelles opérations qui constituent le Dieu Trinité dans son essence et son bonheur. Il veut que ce qui fait qu'Il est Dieu, cette génération et cette procession, s'accomplisse en le cœur de chaque homme, Il veut faire de notre cœur à chacun le sanctuaire où il va accomplir ce qui fait qu'il est Dieu éternellement : le Père veut engendrer en nous le Fils, Il veut le porter en nous et le faire naître de nous, et il veut que l'Esprit jaillisse de cette opération dans le cœur de l'homme et du cœur de l'homme et cette volonté est inséparablement la volonté du Fils et de l'Esprit car ces opérations divines essentielles sont tout autant opérations du Fils et de l'Esprit, inséparables en aucune chose l'Un de l'Autre puisque leur relation en la Trinité divine à l'Autre divin est constitutive de leur personnalité.

Ce sont des choses capitales qu'il ne faut pas avoir peur de dire aujourd'hui. L'advènement de Jésus-Christ n'a pas d'autre but ni d'autre sens. Ce sont des choses toutes nouvelles mais qui sont contenues dans la révélation chrétienne même si elles ne sont développées de cette façon qu'aujourd'hui.

Il est temps aujourd'hui de développer ainsi, et de mille manières, ces réalités fondamentales de l'être-Dieu de Dieu et, conséquemment, de l'être-homme de l'homme, il n'y a pas d'autre façon de répondre à notre questionnement fondamental que de situer l'advènement de Jésus-Christ dans notre histoire et notre monde. A fêter tout au long de ces 4 semaines qui précèdent la fête de Noël.

En venant en ce monde, nous existons déjà en Dieu d'une certaine manière, bien mystérieuse puisque, comme le dit saint Paul, nous avons été choisis par Dieu dès avant la création du monde. Nous sommes insérés dans une immense histoire où nous avons chacun non seulement notre place mais notre fonction à remplir pour le plus heureux déroulement de cette histoire qui ne peut s'accomplir sans nous. Et cette fonction s'accomplira toujours selon le modèle donné par Jésus-christ, celui du don de soi.

Il faudra développer aussi comment nous ne pourrons accomplir cette fonction que comme membre de l'Eglise, le corps mystique du Christ, assurant sa réelle permanence parmi nous et en nous jusqu'à la fin des siècles ... Mais il faudra un long nouveau catéchisme ...

On se demande parfois pourquoi donc le Bon Dieu n'a-t-il pas créé le monde autrement, pourquoi le mal y sévit-il si innombrablement et si cruellement. La réponse est tout simplement qu'Il ne le peut pas. Dieu ne peut créer que selon l'Amour qu'Il est, et selon la forme éternelle et parfaite de cet Amour.

Pourquoi donc l'homme ne peut-il devenir authentiquement homme que si difficilement ? Simplement, peut-être, parce qu'il vit ainsi sa ressemblance à Dieu Trinité dont on peut penser qu'il est héroïque pour Lui éternellement de devenir Ce Dieu Amour, ce Dieu Trinité qu'Il est. Cette génération du Fils par le Père et ce jaillissement de l'Esprit de l'Un et de l'Autre, ça ne se fait pas tout seul mais éternellement Dieu l'accomplit de la façon la plus héroïque.

(à suivre, à reprendre ?)

2ème conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1965. Notes succinctes et très elliptiques.

« L'essence de l'esprit consiste en l'impossibilité de subir un univers préfabriqué et de se subir soi-même. L'esprit doit tenir tout de soi par cette offrande de lui-même. Le monde fut-il organisé à la perfection, la vie fut-elle créée par l'homme en bocal, il resterait à l'humanité, aux hommes de génie, à se faire hommes, c'est-à-dire esprits, il resterait à se créer dans la dimension de l'Amour. Il n'y a nulle dis­pense pour personne de se faire homme, nous le deviendrons en rencontrant un autre nous-mêmes en Dieu. Nous pouvons à chaque instant soit annuler notre libération, soit choisir ce passage du dehors au dedans. Cette expérience n'implique au­cune construction artificielle mais la rencontre avec nous-mêmes.

Rien ne blesse plus l'amour que de découvrir ceux que l'on aime comme inférieurs à eux-mêmes. On ne peut aimer sans s'appuyer sur une origine dans un rapport entre la création et la divinité. Cette présence intérieure est responsable de la genèse de l'univers, le monde préfabriqué n'est pas l'oeuvre de cette intériorité. Si nous sommes fidèles à notre conscience, nous aurons horreur de la souffrance infligée à un être quelconque, toute souffrance gratuite, inutile, devra être exclue. Un homme devenu homme qui a fait cette expérience de l'esprit ne s'abaissera pas à provoquer une souffrance quelconque.

Comment concevoir qu'un microbe puisse détruire un être de génie ? Un être intérieur nous demande d'intervenir au secours des autres êtres.

Dieu pourrait être symbolisé comme un diffuseur qui diffuse la meilleure musique, mais il lui faut un récepteur parfaitement accordé. Le diffuseur demeure intact, il est parfait, mais l'homme est brouillé ...

Nous entrevoyons une création qui serait un duo d'Amour, mais qui pourrait avorter du fait d'un récepteur mal accordé. Saint Paul, au chapitre 8ème de l'épître aux romains, parle de la Création détournée de son propre destin.

Le Dieu intérieur n'agit sur nous que si nous sommes en réciprocité, action qui suppose un dialogue, sinon, l'élan d'amour n'aboutira pas, ou aboutira à un échec.

Le concours divin est offert à tous les actes humains, il ne peut viser qu'au bien et pourtant, malgré ce concours, l'homme fait le mal. Ce concours entre Dieu et nous peut échouer dans un désaccord : il y a une faille, un hiatus, alors l'action divine n'obtient pas son effet parce qu'il faut un accord hu­main.

Le mal qui atteint les innocents est inconcevable.

Quand Sartre prend des responsabilités, quand il s'engage, il croit à un univers de valeur. S'il était convaincu de l'absurde, il ne se donnerait pas la peine d'engager sa vie. Cet ordre du bonheur est fondé sur une dignité qui est en nous. Si tout est absurde, l'écrasement des hommes n'aurait pas d'importance. Le mal nous donne le sentiment d'un piétinement des valeurs; le mal ne peut être fécond, ni créateur, mais seulement lié à des souffrances qui sont partie intégrante de toute existence.

Dieu, présence en nous de la Beauté toujours nouvelle, et Dieu créateur, nous introduit en notre propre intimité.

Il est difficile de poser le problème de la Création en l'iso­lant de la présence du Dieu intérieur, car le problème demeurerait sans cette présence une blessure et ne pourrait éclairer la Création qui n'est pas beauté, amour, équilibre et joie et qui n'est pas une création divine. Nous avons à former cet univers sinon toute la Création avortera. Il faut un équilibre digne de Dieu, digne de l'homme, et le Dieu intérieur n'apparaîtra que dans cette Création.

Il faut envisager avec précaution la présence intérieure du Dieu intérieur. Il y a là quelque chose de pathétique : un mal peut être une blessure faite à Dieu, faite à l'Amour.

Le Bien est l'espace d'amour où l'amour se révèle et s'échange. Dans toute cruauté, il y a blessure faite à l'amour, le mal doit s'envisager comme un piétinement de Dieu entraînant une compassion avec Lui (Saint François) fondée sur le mystère de la Croix.

L'amour meurt d'être refusé, il ne peut s'enraciner dans l'autre que dans la générosité, Dieu peut être là sans que nous nous en apercevions. L'amour n'a d'autre ressource que de mourir d'amour pour ceux qui refusent de L'aimer. Cette vie divine ne peut se réaliser que dans un espace d'amour. Il ne s'agit plus de se sauver soi-même, mais de sauver Dieu de soi-même.

Nous parlons du Dieu intérieur. Nous ne pouvons plus envisager le problème du mal sans la Croix, remède du mal. Levier de toute morale mystique, il s'agit de "Sa Vie" et non plus de la nôtre. Le mal inscrit au coeur de la Croix n'est pas encore une expérience commune. Etrange histoire d'un satanisme dans l'univers.

Comment concevoir que nous soyons l'enjeu de Dieu dans cette bataille ? Pourquoi Dieu épargne-t-Il ce Satan ? Il est clair que le dialogue se situe entre Dieu et nous-mêmes. Dieu ne peut entrer dans l'Histoire qu'à travers nous. Le Dieu intérieur est la vie de notre sensibilité, c'est un engagement personnel, sinon tout retourne à l'univers préfabriqué et Dieu ne peut plus subsister que comme une idole.

Se dégager de la Présence Divine, de l'éternelle Beauté, c'est nous couper du soleil de Dieu. Le problème de la Création se re-pose, il faut ajouter à l'univers préfabriqué l'homme trans­figuré. L'Incarnation est la manifestation de la Présence Divine. Le seul Dieu réel est Celui au coeur de notre univers dès que l'on est accordé à l'Amour, on ne peut jamais que se désapproprier pour ne pas blesser Dieu.

Expérience de Job : il ne s'agit pas du Dieu intérieur. Job considère le monde préfabriqué comme seul, il résume ainsi toutes nos révoltes humaines. Quand l'homme assimile Dieu à son regard, Dieu est limité.

Le mal, c'est finalement la mort de Dieu. Dieu est en attente au plus intime de nous, la diffusion de la musique éternelle se sert de nous comme truchement. L'univers peut devenir un sacrement si nous entrons dans le circuit d'amour. En accep­tant d'être l'incarnation de Dieu, l'homme devient la Providence de Dieu au coeur de l'Histoire.

Notre présence dessine un courant procréateur où que nous soyons.

Il est inutile de parler de Dieu. Seule compte la transparence que nous offrons à la Présence de Dieu. Nous devons prendre en mains le destin de Dieu et l'incarner.

Dieu est innocent de la mort, de la douleur, mais Il est en attente d'un autre monde qui ne peut surgir qu'avec notre collaboration. Aucune lumière ne pourra jaillir si nous ne faisons les premiers pas en révélant aux autres un visage de lumière, d'amour.

C'est la pauvreté selon le langage évangélique. Les blessures de Dieu saignent en nous, il faut chercher à créer l'espace où l'Amour respire. Dans cette forme humaine, il y a déjà place pour un héroïsme secret. Cette attention d'amour qui veille à ce que Dieu ne soit jamais défait, mais à apporter à travers nous un espace où chacun puisse prendre conscience que le monde commande aujourd'hui, monde dans lequel nous allons découvrir le vrai Dieu dont chacun est appelé à devenir le berceau. »

Troisième Conférence donnée au Cénacle de Paris le 31 janvier 1965. (D'après des notes trop succintes et elliptiques)

« L'expérience de Dieu de Saint Augustin est une expérience libératrice : il est question de naître à soi-même, expérience que nous pouvons faire si nous le voulons. L'homme qui a fait cette expérience ne peut plus se laisser emprisonner, sa liberté est née, Dieu ne saurait jamais le contraindre, Il lui offre Sa présence divine dans une générosité totale. C'est une découverte où l'on peut engager toute sa vie, il est impossible de concevoir une relation divine qui nous replacerait sous un joug.

Tout ce qui limite l'homme dans la Bible n'est pas l'effet de Dieu mais de l 'homme. Avant sa conversion, saint Augustin était étranger à Dieu, il Le limitait. De la révélation émerge un Visage et saint Augustin dit : "Dieu est là, c'est nous qui ne sommes pas là."

Le monde n'est pas encore créé. Il faut y naître de nouveau pour que le monde soit ce qu'il est appelé à être, il faut que l'homme soit lui-même. Dieu est toujours là, à toutes les pulsations de notre cœur ! si nous ne sommes pas là, nous resterons non-nés, le monde restera un embryon et Dieu ne peut pas être le créateur de ce monde tel qu'il est, de même qu'il n'est pas le créateur de saint Augustin pêcheur, mais de l'Adam innocent.

Si nous sommes esprit, c'est justement pour ne pas subir l'univers, mais pour nous élever, afin que la vie divine devienne accomplie, notre prière exaucée. Dieu accomplit tout, mais notre consentement est indispensable pour que le monde s'accomplisse, notre ouverture doit le permettre.

Il y a un autre monde que celui de la haine, univers chargé de larmes et de sang.

Prenons notre monde tel qu'il est en faisant abstraction de notre consentement : Dieu qui était sensé pouvoir tout devient alors un obstacle. Nous ne connaissons Dieu qu'à la naissance de nous-mêmes. Notre oui conditionne le oui de Dieu. Nous sommes acteurs, le Dieu intérieur ne peut pas se faire jour dans notre univers sans le consentement de notre amour.

Le dogme peut être pris à des niveaux différents. Le jugement dernier réside en nous et décide d'un destin éternel. L'enfer populaire est une image; l'enfer signifie la dimension infinie de notre liberté sous des couleurs différentes. Saint Mathieu met en relief ce jugement qui réside en nous. Cela n'empêche pas de concevoir la conséquence de nos refus comme un enfer; le mystique envisage l'enfer comme la crucifixion de Dieu. Primauté de l'Amour : Il se propose sans s'imposer jamais. Gratuité de l'acte où l'on s'engage tota­lement parce que l'on aime. Le régime de la grâce est éternel. Les mystiques voient dans la vie spirituelle un mariage d'amour avec Dieu (cf. 1 Cor.,13)

Un "Sauveur": mot à purifier et à prendre au niveau suprême. Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Il ne s'agit pas de nous humilier, il s'agit de ressusciter en nous notre vocation divine. L'homme est un créateur avec Dieu, son destin est dans sa main.

"Le Verbe s'est fait chair, pour que la chair devienne Verbe." Transfiguration de tout l'univers, de la "chair" qui désigne l'homme dans ses dépendances. Il s'agit d'être un ferment de liberté et de grandeur. Faire du corps une oraison en refusant de subir le corps pour le recréer en devenant la source de tout, une offrande de nous-mêmes, une vision réconciliée avec la vie terrestre.

Le Christ dans cette perspective accomplit l'unité de l'univers et lui donne toute sa dimension. C'est en refusant de subir tout ce qui nous conditionne pour nous recréer dans notre of­frande à la lumière qui en jaillit, vision qui nous réconcilie avec la vie terrestre et qui nous dégage du mal.

Comme le Christ est une réalité du dedans, on doit le voir dans la transparence d'une chair pénétrée de cette présence divine ! Visage inaccessible, Visage abordé par le respect, affirmation que Jésus est le Sauveur. Il ne s'agit pas de dépendance mais de générosité, de consentement et d'amour. Il s'agit de con­tracter une amitié authentique dans une vie transformée. Toutes les vaccinations contre la chair sont vaines : il s'agit d'ordonner les passions, il faut que la lumière absorbe les ténèbres, il faut que tout notre être passionnel soit aimanté jusqu'à ce que les racines soient atteintes et l'univers à travers nous.

En exhaussant nos passions avec cette dimension spirituelle apparaît alors l'univers, divinisé par la grâce, expérience fondamentale. Il est impossible que nous tournions le dos à cette exigence, que nous admettions tout ce qui pourrait nous priver de la lumière qui nous conduit vers Dieu et vers nous-mêmes .

En glorifiant la vie, il y a une éternité qui doit s'épanouir jusqu'à la victoire sur la mort, expérience terminale qui imprègne tout l'être de la Présence de Dieu. La mort doit être vaincue par la résurrection de Jésus. Pour François, tout est amour dans son cœur, il ne quitte rien, il est libre de tout entendre, de chanter le Cantique et il fait de son corps l'offrande totale. L'Evangile ainsi trouve son accomplissement.

Le monde des hommes, le monde de l'amour, le monde de la joie devient ce centre de plus en plus transparent où se révèle la Présence de Dieu qui nous apparaît comme notre respiration même, la vie de notre vie.

Pourquoi trébuchons-nous ? Parce que nous n'avons pas décollé de notre biologie, nous sommes loin de notre perfection, loin du parfait amour - mais que l'on ne mette pas cela sur le compte de Dieu !

Ne limitons pas le seul Dieu qui est en nous, restons ouverts sans limites. Tout ce qui limite Dieu, l'univers ou l'homme, n'est pas de Dieu. En Dieu, nous avons la plénitude, nous sommes au coeur de l'amour. Dieu est l'ami qui demeure en nous, qui ne cesse de nous aimanter vers une vie créatrice ! Nous avons à construire la cathédrale de nous-mêmes pour accéder à nous-mêmes. L'univers est un véritable ostensoir. Dans un monde axé sur un visage, on ne peut sortir du monde d'amour.

Le génie de l'Evangile et son miracle planté dans la terre va jusqu'aux dernières fibres de la chair, dans cette synthèse créatrice qui révèle le Sauveur comme Quelqu'un, non pas qui limite notre vie, mais qui est le Verbe fait chair. »

Bernard propose qu'on mette sur le site toutes les suites des récollections de Zundel aux cénacles de Paris et de Genève. Beaucoup ont déjà été « sitées ». On tentera de "siter" ce qui manque, quelquefois avec des reprises.

Cénacle de Paris 1965. Les 3 premières conférences n'ont pas été enregistrées et ne figurent que sur des notes sommaires et non revues par M. Zundel. On les transcrit ici.

Samedi 30 Janvier 1965. Première conférence.

Retranscription de notes trop elliptiques qui donc ne développent pas toute la pensée exprimée par Zundel.

« Le monde humain n'existe pas encore, c'est là que Dieu trouve­rait sa place.

Or l'existence de ce monde dépend de nous. Pour trouver le Dieu vivant, il nous faudrait créer ce monde, car notre monde n'est qu'un monde préfabriqué.

En effet, nous en­trons dans l'existence sans l'avoir voulu, toute l'histoire du monde est en nous, car nous en sommes le produit, nous le subissons. Pour vivre, il nous faut nous ajuster à cet engrenage. La connaissance du monde préfabriqué nous est indispensable pour que nous subsistions, mais pour que nous subsistions seulement à l'état de machine. La voie à suivre pour cela : rechercher les conditions du monde afin de pouvoir le reproduire. Mais cela ne nous renseigne pas sur le sens de l'existence.

Dans quelle mesure le vrai monde, qui n'apparaît pas, est-il légitime ou nécessaire ? Tous les chercheurs aboutissent déjà à une loi de la nature, mais faut-il fonder cette recherche sur quelque chose de plus profond ?

Des esprits très intelligents, très avertis, comme Jacques Monod, arrivent à conclure que tout cela n'a pas de sens. Inutile alors de chercher un sens à tout ce qui n'en a pas.

D'autres cherchent un sens dans ce qui apparaît : ils en voient le fondement en Dieu comme source et critère suprême du savoir, le monde qui n'apparaît pas étant la condition dernière de tout ce qui apparaît.

Le problème du mal est là. Si Dieu est le fondement de tout, il est donc l'esprit parfait et possède toutes les qualités. Comment trouver Dieu dans cette affirmation et y trouver en même temps l'explication définitive en face du mal ? De tout, il ne reste rien et tous ces immenses efforts tombent en face de l'absurdité du monde actuel.

En face de ce monde, tout ce que nous pouvons faire, c'est de l'accepter ou de le contredire. Si l'on admet que l'homme est absurde, le dernier mot sera le torrent cosmique. Si l'obscu­rité est notre seule lumière, on se heurte à des phénomènes qui nous bouleversent. Il y a sans doute dans l'expérience humaine une indication vers un monde qui, même peu apparent, fait surgir une présence de générosité, mais cela n'empêche pas le monde préfabriqué d'être infecté par le mal qui nous habite, l'immense mal représenté par l'homme, ce mal étrange.

Jung s'en fait une représentation singulière, il le voit comme inévitable dans les catastrophes de l'Apocalypse; il y voit une vengeance de la bonté et de l'amour de Jean. Tout ce qu'il y avait dans l'homme d'impatience, de colère, etc., Jean l'aurait d'abord refoulé dans son inconscient parce que défoulé dans une sorte de fatalité.

Si vous êtes exemplaire, vous péchez encore à votre insu en ce monde de ténèbres, d'au­tant plus que votre vie est plus exemplaire : c'est un contre­poids entre le conscient et l'inconscient, mais il serait affligeant de penser qu'il y aurait ainsi pour Jung deux principes à l'origine de l'univers : Dieu et le Mal.

Nietzsche fait un effort pour dépasser le monde préfabriqué, pour fonder ses valeurs sur soi-même, mais ce n'est pas la bonne voie ... Elle aboutit d'ailleurs à la folie.

Comment échapper à tout cela, y compris à notre moi qui repré­sente notre identité formée par notre hérédité, par tout le passé du monde ? Dans ce moi, qu'y a-t-il qui soit vraiment de moi ? Presque rien. Comment dégager un être de ce moi ? Est-il possible de changer de moi jusqu'à la racine de l'in­conscient comme du conscient ? C'est une question d'expérience une transmutation.

Saint Augustin nous le dit dans ses Confessions par des mots simples : "Trop tard je t'ai aimée, Beauté ancienne et toujours nouvelle, et pourtant tu étais dedans ! tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi."

Changement du dehors au dedans, initiative créatrice. Saint Augustin sent qu'il avait été un objet, une chose et maintenant il se sent libéré, il respire dans un espace illimité, affranchi de toute contrainte. Le changement de polarité devient possible et devient une offrande d'amour. Présence personnelle, vie-origine, vie-source par don, par offrande, par évacuation de soi par amour. S'il y a une chance, elle est là. Si nous pouvons atteindre jusqu'aux racines de notre être, c'est par notre désappropriation totale. Tout ce que je suis, je le suis en face d'un Autre et pour Lui. Si la générosité ne voulait rien dire, il serait insensé de parler de l'absurde, on en fait l'expérience par soi-même.

Cet univers où l'homme se réalise est un monde qui n'existe pas encore.

Présence qui apparaît comme une rencontre personnelle en se rencontrant soi-même, le moi-origine, le moi-valeur qui nous incline en tout devant les possibilités infinies.

Savoir si le Dieu intérieur peut s'accommoder du mal est une autre question. Ce Dieu est infiniment fragile, il suffit que nous soyons distants (distraits ?) pour qu'il devienne un concept vide. Il ne peut se manifester dans notre vie et dans notre univers que si nous y consentons : nous sommes dans une réciprocité d'amour qui ne fait appel qu'à notre générosité, dialogue nuptial où notre amour répond au Sien.