Août 2009

Textes publiés au Août 2009.

Suite 3 de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 23 janvier 1966.

Reprise du texte : « s'il y a une morale sexuelle, elle ne peut pas consister dans un effort pour satisfaire au maximum l'échange de l'union charnelle en excluant la fécondité par tous les moyens que l'on croit trouver légitimes ; le problème est mal posé, le vrai problème est de savoir si, dans l'homme, le sexe doit s'humaniser, si, dans l'homme, le sexe est appelé à se personnaliser, si, dans l'homme, le sexe doit s'affirmer dans ce nouvel univers qui n'est pas encore, mais que chacun de nous est appelé à créer. »

Suite du texte : « Si l'on reste dans le vieil univers de l'espèce au psychisme informé par une chimie organique, si l'on reste dans cet élan aveu­gle dont l'origine est inconnue et dont l'issue ne dépend pas de nous, nul doute que l'on n'arrivera jamais à trouver cet infini qui était contenu, on le croyait tout du moins, dans les rêves du départ.

Suite 2 de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris le 23 janvier 1966.

« Pourquoi est-ce que le sexe a pris cette importance, depuis toujours d'ailleurs ? Pourquoi est-ce qu'il a donné lieu à tant de drames, à tant de séparations, à tant d'inimitiés, à tant de ressentiments, à tant de corruptions, à tant de promesses extatiques et de déceptions tragiques, pourquoi ?

Evidemment parce que, dans la nature, le chimiotropisme des premiers éléments a gagné le plan psychique. Si vous prenez les premiers éléments détachés, si vous les cultivez en bocal, vous verrez que le comportement du spermatozoïde à l'égard de l'ovule est un comportement commandé par un chimiotropisme, c'est-à-dire une espèce d'attrait, une espèce d'attraction chimique. Le spermatozoïde se met en mouvement vers l'ovule en vertu de cette attraction chimique.

Il est certain que ce premier tropisme, cette première polarité, a gagné l'étage psychique dans tous les règnes de la nature, et très spécialement dans les règnes les plus développés et, plus spécialement encore, chez l'homme. En effet, la chimie de l'être vivant, comme nous l'avons déjà souligné, est associée à l'affectivité qui est un des caractères de l'être vivant.

L'être vivant prend parti pour lui-même, l'être vivant se défend, l'être vivant est complice de son existence, l'être vivant défend sa vie contre toutes les agressions et se livre à toutes les agressions, indispensables d'ailleurs pour assurer sa propre survivance. Or, justement, la connivence et la complicité de l'être vivant, lorsqu'il s'agit de la reproduction consiste en ceci que la nature, pour parler symboliquement, la nature s'est arrangée pour que l'individu confonde les intérêts de l'espèce avec les siens, confonde le bien de l'espèce avec le sien et s'imagine qu'il fait ses propres affaires lorsqu'il fait les affaires de l'espèce, autrement bien entendu aucun animal ne se reproduirait s'il n'avait pas le sentiment, la conscience obscure, que la génération est son propre bien. Cela s'accentue avec le progrès de la complexité humaine. Plus l'animal est complexe, plus il est parfait, plus la génération devient chez lui un acte qui l'intéresse, un acte qu'il veut monopoliser, un acte qu'il se défend de partager avec autrui comme on le voit dans les combats des mâles les uns contre les autres lorsqu'ils se disputent une même femelle ...

L'affectivité, ici donc, a assumé la génération comme le bien de l'individu et la nature s'est arrangée précisément pour que cette iden­tification soit aussi parfaite que possible afin que la génération soit parfaitement assurée malgré les risques que tout vivant encourt dans son milieu, la vie ne dure qu'en vertu même de cette volonté tenace, passion­née, farouche, qui pousse les êtres à se reproduire dans un élan qu'ils confondent avec leur bien propre.

Le psychisme est donc tout imprégné de sexualité, en vue même des intérêts de l'espèce, et l'on peut dire que le chimiotropisme, l'élan du spermatozoïde vers l'ovule, se transpose, à l'échelle psychique, dans l'élan du mâle vers la femelle, ou, à notre échelle, dans l'élan de l'homme vers la femme et réciproquement.

Chez l'homme, c'est au maximum que cette transposition s'est accomplie, et elle est si bien enracinée dans le psychique humain qu'elle survit à l'extinction du pouvoir de se reproduire. Chez la femme lorsqu'elle arrive à l'âge de la ménopause, lorsque la reproduction n'est plus possible, le psychisme demeure tout imprégné de sexualité, avec toutes les requêtes que cela peut impliquer et tous les élans que cela peut produire.

L'obstacle est là, il est immense puisque comment résister à un attrait qui est si pro­fondément enraciné, qui atteint jusqu'aux racines de l'être, qui colore toute l'affectivité, qui implique toute la physiologie, et qui crée dans l'être un appel, un besoin et un vertige. Il semble impossible, illusoire, absurde, d'y échapper, puisque finalement on est ce que l'on est, puisqu'on est tout entier informé, imprégné par cet élan, par cet appel d'un complémen­taire qui trouvera son expression dans l'union charnelle. On peut, en vertu même de la puissance de cet élan, oublier complètement l'élément biologique, le spermatozoïde à tout le moins, puisqu'il est toujours impliqué dans l'affaire. On peut l'oublier puisqu'on ne voit plus que l'autre dans lequel on trouve son accomplissement. Il ne reste pas moins vrai qu'à la base de cet élan il y a le chimiotropisme originel du spermatozoïde et de l'ovule. Aussi psychique que soit cet élan, aussi étendu qu'il soit dans tous les secteurs de l'être, il reste que l'impression première, que l'origine première en est la chimie des éléments complémentaires : le spermatozoïde et l'ovule, et la preuve en est d'ailleurs que, si l'on change l'orientation hormonale, on arrive à changer de sexe ou à changer en tout cas les humeurs du sexe - on peut faire d'une poule un coq ou réciproquement, selon les imprégnations hormonales qu'on leur confère et il n'y a pas de doute que chez l'homme et chez la femme il y ait des possibilités ou de masculinisation chez la femme ou de féminisation du côté de l'homme comme on le voit hélas lorsqu'on est obligé d'administrer des hormones sexuelles en particulier dans le traitement des cancers. Il y a un changement physiologique qui est apparent, il y a un changement de la voix, il y a aussi un changement d'humeurs possible. Si on allait jusqu'au bout, et pourquoi est-ce que l'avenir ne le réaliserait pas ? on arriverait purement et simplement à changer de sexe.

Il n'y a aucun doute que nous sommes là dans un contexte où la chimie se retrouve et où il est impossible d'ignorer la filiation entre l'union sexuelle de l'un vers l'autre et l'élan premier et purement chimique du spermatozoïde vers l'ovule ou réciproquement. Bien entendu, pour des êtres constitués dans leur sexe d'une manière normale, c'est-à-dire avec des différences suffisamment marquées pour qu'il n'y ait pas d'hybridation et de confusion, il restera jusqu'à la fin de leurs jours une sensibilité féminine et une sensibilité masculine, et un attrait sexuel correspondant.

Il n'en reste pas moins vrai que ce psychisme est le reflet d'une chimie et qu'en raison même des origines mécaniques et matérielles, il peut y avoir court-circuit, on n'est pas maître de cet élan puisqu'on l'éprouve en vertu d'un chimiotropisme élémentaire, et, si l'on y va de tout son élan, on n'est pas du tout sûr que chez l'autre, c'est pareil, ni que cela dure aussi longtemps que chez soi. Nous sommes là dans un monde qui nous échappe, nous n'en percevons ni l'origine ni la fin s'il y en a une, et tant que ça va, tant mieux, mais il n'est pas sûr que cela ira toujours. Nous sommes là dans un domaine essentiellement obscur, précisément parce que nous n'en sommes pas l'origine et qu'en cédant à un vertige d'origine chimique, nous nous préparons des mécomptes infinis, parce que si, justement, l'amour implique, dans son élan premier, la promesse de l'infini, en fait, cet infini demeure un rêve que la réalité ne cesse de démentir puisque, pour se donner l'infini, il faudrait l'être devenu ! or précisément, c'est dans ce domaine, parce que la nature y joue un rôle premier, parce que l'espèce aussi, à travers nous, poursuit ses propres affaires, parce que tous nos désirs d'infini sont parfaitement vains si nous ne nous ne transformons pas nous-mêmes en infini, si nous ne devenons pas source et origine ! à cause de tout cela l'amour qui fait un départ extatique, bifurque souvent dans des à-côtés catastrophiques, arrive à se renier parce qu'ayant usé toutes ses possibilités dans une expérience qui n'a pas donné l'infini, il repart avec l'espoir de le découvrir dans une nouvelle aventure.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que, s'il y a une morale sexuelle, elle ne peut pas consister dans un effort pour satisfaire au maximum l'échange de l'union charnelle en excluant la fécondité par tous les moyens que l'on croit trouver légitimes ; le problème est mal posé, le vrai problème est de savoir si dans l'homme le sexe doit s'humaniser, si dans l'homme le sexe est appelé à se personnaliser, si dans l'homme le sexe doit s'affirmer dans ce nouvel univers qui n'est pas encore, mais que chacun de nous est appelé à créer. »

(à suivre)

Fête de Saint Augustin.

Avec hésitation.

Nous sommes peu habitués à parler de la fragilité de Dieu, magnifiquement exposée dans les textes « sités » ces derniers jours. Si on commence à les comprendre autrement qu'intellectuellement, on a déjà commencé à devenir des saints. C'est toujours la même question, celle du niveau où l'on s'est élevé, la question d'un autre niveau où l'on a commencé à devenir semblable à Dieu, et qu'il faut atteindre pour comprendre ces choses autrement qu'intellectuellement, selon notre seul mental.

Pour Zundel « l'amour des hommes ne peut se soutenir finalement qu'à partir de cette racine divine (en nous tous) et ne peut se perpétuer que grâce à une compassion constamment renouvelée en face de cette fragilité divine exposée à tous les coups. »

Le sens de la création, c'est pour Dieu de Se communiquer lui-même, il s'agit de faire rejaillir dans l'autre, humain, créé, le suprême don de son Amour, et ce n'est possible que si l'autre, l'homme, consent à le recevoir, que si l'homme veut bien vivre héroïquement comme en Dieu chaque personne divine, a-t-on envie de dire, vit éternellement héroïquement, dans la désappropriation. Car on peut penser que cette désappropriation, pour être parfaitement vécue, suppose en Dieu le premier un héroïsme éternel infini.

Il faut se rappeler ici de ce qu'on a dit bien des fois : le véritable amour, et Dieu aime véritablement, ne peut supporter que lui demeure inférieur celui qu'il aime. On ne peut donc pas penser que notre Dieu puisse ne pas vouloir « égaliser » sa créature.

Et l'immense difficulté, qui naît alors avec tout l'engrenage du possible péché, ouvre toute l'histoire de la rédemption. Se prêter à cette égalisation est très difficile dans un monde où le mal a fait irruption. Plus difficile encore du fait que l'homme ne peut être sauvé qu'ensemble avec tous les autres. Il s'agit alors beaucoup plus de la qualité de notre relation avec les autres que de la qualité de notre relation avec Dieu. Le second commandement est aussi important que le premier, voire bien davantage quand on voit que l'amour du prochain est aussi amour de Dieu présent réellement en le cœur de tout prochain. La pratique du second commandement est aussi pratique du premier. ...

Début de la 5ème conférence au Cénacle de Paris le 23 janvier 1966.

Envisager la morale du vide sur le plan sexuel.


« Si l'Evangile est la religion du vide, au sens où nous l'avons dit, c'est bien la religion de la pauvreté, selon l'esprit de la désappropriation, qui conditionne d'ailleurs l'avènement d'un personnalisme authentique, puisque l'on devient personne dans l'exacte mesure où l'on se défait de toute limite et de toute opacité, s'il faut cette évacuation pour être vraiment quelqu'un, pour être source et origine, la morale évangélique aussi sera une morale de vide, une morale de la désappropriation qui aboutira d'ailleurs à la personnalisation maximum de l'homme et de l'univers.

Kierkegaard a écrit ce mot qui pourrait être l'exergue de cette méditation : "La proximité absolue est dans la distance infinie." Il faut une distance de respect pour aborder le réel, et c'est dans la mesure où l'on fait de soi-même un espace illimité que l'on atteint à la plénitude de la réalité. Cette morale du vide il faut, naturellement, l'expérimenter puisque nous n'avons pas d'autre source de connaissance que cette lumière qui ne peut s'acquérir que dans le devenir ; c'est en devenant nous-mêmes des hommes, en devenant nous-mêmes source et origine, en devenant nous-mêmes espace illimité, que nous pouvons à la fois connaître Dieu et la création dans son origine authentique et dans son développement intégral, c'est donc uniquement par une démarche expérimentale que nous pourrons redécouvrir la morale évangélique comme une morale du vide. »

Première partie : Morale du Vide et Morale Sexuelle :

« Cette Morale du Vide, nous pouvons d'abord l'envisager sur le plan sexuel, si vous le voulez, puisque c'est un des problèmes qui concerne tous les hommes et qui prend aujourd'hui une importance capitale du fait qu'on a dissocié, de plus en plus, l'amour et la fécondité. Le Concile s'est occupé de ce problème. On a vu des Pères plus qu'octogénaires battre le fer en faveur de l'amour, dissocier la génération ! Je me demande si c'est la bonne voie. De toute manière le problème se pose universellement et nous assistons à une espèce d'immora­lisme de plus en plus répandu, où justement, parce que la dissociation est devenue comme une espèce de conviction générale, parce qu'on pense qu'en effet la fécondité et l'amour sont deux choses différentes, que donc on peut connaître l'union charnelle en excluant, de propos délibéré la fécondité, tout en satisfaisant aux requêtes de l'amour. Il est plus que jamais urgent de poser le problème et de l'éclairer précisément dans cette perspective d'une morale du vide.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant qu'à l'origine du problème de l'amour, tel qu'il se pose dans la vie conjugale ou en-dehors, puisque finalement l'amour ne jaillit pas nécessairement et inévitablement entre des êtres qui sont capables de s'épouser ! l'amour, suppose toujours quand il a ce caractère homme-femme, quand il implique une union sexuelle, l'amour a dans ses soubassements, je veux dire a dans ses origines les plus profondes, certainement cette volonté de la nature de se reproduire et c'est pourquoi d'ailleurs dans l'échange conjugal il y a toujours, au moins du côté de l'homme, il y a toujours cet élément qui est la première cellule de la vie humaine. Nous avons tous été, nous avons tous commencé notre carrière sous la forme d'un spermatozoïde et d'un ovule. Ce sont là les premiers éléments de notre vie et ils demeurent toujours présents aux échanges de l'amour quand ces échanges impliquent précisément l'union charnelle. Il est impossible d'en faire abstraction si l'on veut demeurer dans la réalité simplement biologique.

Que signifie ce spermatozoïde ? Que signifie cet ovule ? Est-ce qu'on peut simplement les passer sous silence ou est-ce qu'il faut prendre position par rapport à eux ? Constituent-ils, pour nous, un appel à une responsabilité universelle ? autrement dit ces éléments premiers que sont le spermatozoïde et l'ovule sont-ils déjà une personne ? Peuvent-ils en tout cas indiquer une personne possible ? Ceci est incontestable. Tous les hommes autant qu'ils sont capables d'engendrer, toutes les femmes tant qu'elles sont capables d'enfanter, portent en elles une promesse de vie, une possibilité de vie humaine et sont confrontés l'un avec l'autre comme des créateurs de l'homme.

C'est là quelque chose de tellement énorme que le premier mouvement d'un être qui est conscient de ce pouvoir serait, devrait être, de se mettre à genoux devant cette puissance créatrice qui s'adresse à l'homme, qui entraîne 1e destin d'une personne, d'une troisième personne qui n'est pas encore là, mais qui est tout de même présente déjà dans cette possibilité actualisée, dans ces germes qui pourront devenir un enfant, un être humain, comme cela a été le cas pour nous quand se sont conjuguées ces deux cellules premières qui ont été le départ de notre existence.

Le premier acte, semble-t-il, d'un être intelligent, devant le pouvoir qu'il a d'enfanter ou d'engendrer, devrait être un acte de respect. S'il est vrai que ces éléments sont à l'origine de la vie, s'il est vrai qu'ils contiennent virtuellement une personne, nous nous trouvons immé­diatement établis dans le domaine le plus sacré. Quoi de plus sacré qu'une troisième personne qui dépend de nous et dont le destin est suspendu à notre décision, et dont la croissance dépendra naturellement de notre propre attitude puisqu'il n'y a qu'une seule éducation possible, c'est celle qui est constituée par le rayonnement des parents.

Il est bien clair que, biologiquement parlant, on ne peut con­cevoir ces éléments premiers qui constituent l'amorce d'une vie humaine, il est bien évident qu'on ne peut les concevoir, si on est conscient, sans respect précisément parce qu'il y a déjà ici la présence de quelqu'un qui a un visage d'enfant, ce quelqu'un qui est en nous un enfant possible et qui justement constitue l'amour comme réalité trinitaire. Il n'y a pas deux personnes, il y en a trois.

Dès qu'on a perçu cette qualité de l'amour d'être trinitaire, dès qu'on a vu s'ouvrir sur un troisième possible, on entre immédiatement dans le domaine sacré. Impossible d'imaginer je ne sais quelle obscurité fangeuse, je ne sais quel vertige malsain et malpropre dès qu'on a entre­vu que l'on se trouve sur le terrain d'une création de l'homme par l'homme.

Et pourtant, en fait, combien peu d'êtres arrivent à dominer cette force, à la garder dans sa virginité, je veux dire dans son ouverture à une troi­sième personne, combien d'êtres arrivent à désapproprier cette fonction, c'est-à-dire à la consacrer, au lieu d'en faire l'objet d'une jouissance propre ? » (à suivre)

Suite 7 et fin de la 3ème conférence donnée à Genève en janvier 1971.

Les hommes n'ont de lien entre eux que dans la mesure où Dieu circule entre eux. ...

« En fait le Seigneur Lui-même a posé cette équation : Dieu égale l'homme. Puisque Jésus donne sa vie pour l'homme, c'est que, aux yeux de Dieu, la vie de l'homme égale la Sienne, égale la Sienne parce que le sens de la Création, c'est de se communiquer Lui-même, et il s'agit de faire rejaillir dans l'autre comme le suprême don de Son Amour, le don parfait de lui-même - ce qui n'est possible que si l'autre consent à Le recevoir. C'est donc cette équation qui fonde la charité, qui fonde l'amour de l'homme, et, comme le Dieu qui se révèle dans l'homme est un Dieu qui peut être constamment recouvert par les limites humaines et défiguré par elles, c'est là un motif constant de nous surmonter nous-mêmes.

C'est difficile ! à chaque instant, nous nous surprenons à juger les autres au moins intérieurement, à les critiquer, à nous comparer à eux, à nous justifier par comparaison avec eux, à chaque instant nous sommes agacés par leurs limites et, si nous pouvons transcender tous ces malaises que nous éprouvons en face de l'homme, comme d'ailleurs l'autre doit les trouver, les éprouver en face de nous, c'est dans la mesure où, en retournant au silence intérieur, nous voyons que finalement il est question de Dieu, de Dieu plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, de Dieu la Vie de notre vie, de Dieu l'espace où notre liberté respire, de Dieu le fondement de notre dignité, de Dieu qui est le bien universel qui fait de chacun de nous une fin.

Alors, "Aime ton prochain comme toi-même", oui ! parce que, si tu t'aimes toi-même pour l'Autre majuscule, tu te trouves toi-même en Lui et, en te trouvant toi-même en Lui, tu trouves l'autre qui est intérieur à toi parce qu'il a les mêmes racines que toi dans le même Dieu Vivant.

Nous voyons par là justement que la prière, dans ce qu'elle a de plus constant, de plus jaillissant, de plus vital, de plus indispensable, c'est cette attention d'amour à la Présence Infinie qui nous est confiée en nous et en chacun. Car rien n'est plus nécessaire que le prière pour prendre contact avec les autres, si notre contact doit être pacifique, s'il doit être à base de respect, s'il ne doit pas dégénérer en conflit, s'il ne doit pas élever des barrières entre les races, les classes, les nations, les traditions et les situations. Ce contact n'est possible, finalement, que si, au coeur du silence, nous retrouvons ce même Visage qui transfigure le visage humain et qui donne à toute vie une possibilité infinie de rayonnement.

Où est le prochain ? C'est donc là, me semble-t-il, la réponse à ce problème si difficile. Car on parle de l'amour des autres, de l'amour de l'homme, et il est facile d'en faire un thème de discours, mais il est impossible d'en faire une réalité de tous les jours et de tous les instants si on ne s'est pas rencontré dans cet Unique qui fait que nous sommes tous un. Et c'est là le grand espace de l'amour humain justement : l'amour humain voudrait pénétrer l'intimité de l'autre, et l'amour humain est tenté de forcer cette intimité en profanant la sienne propre.

Vous vous rappelez comment dans "Le noeud de vipères", cette femme a tout perdu, cette femme qui croyait devoir se raconter, ne rien laisser d'inconnu à son mari et qui a l'imprudence de lui rappeler qu'elle avait été fiancée un jour et que ses fiançailles avaient été rompues, en donnant à penser à cet homme qu'il était "second best" (qu'il était son second amour), quoi ? On l'a donc pris parce qu'on voulait à tout prix la marier pour ne pas déshonorer la famille ! Alors tout est perdu par cette confidence indiscrète qui n'a pas respecté l'intimité de l'autre en croyant s'y loger au contraire de façon définitive.

L'amour humain veut joindre l'intimité d'autrui mais, pour que cette intimité soit rejointe, il faut qu'elle soit d'accord, il faut donc concou­rir à sa naissance dans le respect et dans le silence de soi-même, et alors la communication se fera spontanément.

Une mère ne peut pas connaître son enfant simplement en l'obligeant à se réciter, à se confier lui-même, à dire tout ce qu'il fait ! elle ne pourra pénétrer cette intimité que si elle concourt à la former, si elle la respecte comme le sanctuaire de Dieu et si mère et enfant communient dans la même présence infinie.

Et il en est partout de même : finalement, les hommes n'ont de lien entre eux, de liens proprement humains, que dans la mesure où Dieu circule entre eux, mais c'est un Dieu qu'on ne peut nommer sans Le vivre, c'est un Dieu qu'il faut conquérir chaque jour en se conquérant soi-même ! et c'est un Dieu que l'on perd dès que l'on se perd, dès que l'on renonce à se créer soi-même.

Mais il reste que cet immense espoir de joindre l'homme, et la possibilité de le joindre en effet, c'est dans la mesure où on le prend à ses racines divines. La personne ne pourra jamais empêcher l'amour de pénétrer, une mère pourra toujours ressaisir son enfant qui s'éloigne, fût-il mort, une femme son mari, un ami son ami, et les vivants les défunts. Il y aura toujours une possibilité de communication si elle se fait par ce Centre qui est notre unique origine.

Il est donc bien vrai que le premier prochain, c'est Dieu ! et que c'est en raison de ce premier prochain qu'il y a un prochain humain, d'autant plus proche que nous sommes nous-mêmes plus proche de Dieu. Et voilà ce qui est remis entre nos mains finalement, c'est l'Incarnation de Dieu, c'est Son règne dans l'humanité et dans tout l'univers, c'est Sa Présence derrière chaque visage, c'est Son Amour au fond de chacun, c'est la trans­figuration de tout ce cosmos où toute réalité, comme disait Patmore, où toute réalité est appelée à chanter, car tout chantera, toute réalité chantera et rien d'autre ne chantera.

Mais tout cela commence par le silence et il est certain que c'est dans le recueillement, si nous nous efforçons de le maintenir et de le retrouver, c'est dans le recueillement que nous ferons cette découverte essentielle et que nous joindrons tous les hommes, même les plus distants, même les morts les plus lointains, nous les joindrons parce qu'en Dieu, il n'y a pas d'absence, il n'y a pas d'absent, il n'y a pas de passé ni d'avenir, parce qu'en Dieu nous sommes dans l'éternel présent d'une présence qui est le cadeau infini de l'éternel Amour. Nous sortons là des platitudes de l'humanitarisme, du discours sur l'amour des autres, puisque c'est la Vie de Dieu qui est remise entre nos mains.

Qu'est-ce que nous allons en faire ? C'est là la question qui nous est posée : qu'allons-nous faire de ce Dieu qui nous est confié ? Qu'est-ce qui va Lui arriver dans notre vie ? Quand nous disons : "que ton règne arrive ", eh bien oui !, il ne peut arriver que par nous. Alors qu'est-ce qui va lui arriver en nous ? C'est la question sur laquelle nous allons demeurer. » (fin de la 3ème conférence)