Décembre 2005.

Textes publiés en décembre 2005.


Il ne faudrait jamais lire Onfray (" Traité d'a-théologie ") sans lire inséparablement : Irène Fernandez, " Dieu avec esprit ", Réponse à Michel Onfray.

Le Père Z. a lu Onfray. Probablement, et plus ou moins consciemment, cette lecture a entraîné ou confirmé en lui un doute assez vague quant au fondement de notre foi. Ca ne l'empêchera pas de continuer à exercer fidèlement son ministère sacerdotal, mais peut-être ne prêchera-t-il plus tout à fait de la même façon, selon la place que le doute aura pris dans son esprit. Et c'est sans doute la même chose chez un certain nombre de prêtres, et plus encore de laïcs.

L'ennui, c'est que la lecture de l'abrégé du catéchisme, outil de référence chrétienne absolument fondamental et nécessaire, n'apportera sans doute aucune réponse à ce début de doute, ou à un doute plus confirmé. Il n'est pas impossible que même des évêques soient impressionnés eux aussi par la lecture d'Onfray, sans aucunement l'exprimer, puisque il semble que certains d'entre eux l'ont déjà été par la lecture, plus dangereuse encore, me semble-t-il, de Jacques Duquesne.

Il serait donc urgent que l'Eglise s'en rende davantage compte. A l'époque de Da Brown, de Duquesne et d'Onfray. Il est urgent d'apporter une réponse, non pas apologétique, mais mystique, très claire. Je suis tenté de dire qu'ici Zundel s'impose, pour moi c'est impératif.

Il est urgent de dire que la révélation chrétienne ne se fonde pas sur des écrits, qu'elle n'est pas dans des mots, mais que son seul vrai fondement est une personne, et que cette " spécialité " du christianisme fait qu'il n'est plus une religion, mais une personne, avec tout son infini mystère. Et que cela importe peu que, dans les évangiles, il y ait des inexactitudes et des invraisemblances, Onfray en fait un catalogue délirant impressionnant.

Nous avons là l'immense différence entre le christianisme et tout autre religion : le christianisme n'a la prétention d'aucune supériorité par rapport à quelque religion que ce soit, simplement il n'en est pas une. Mais cela aussi peut être vu comme une prétention outrancière. Ce n'est qu'en pénétrant ou tachant de pénétrer si peu que ce soit en son intériorité qu'on commence à saisir qu'il n'est pas une religion, mais cela n'est possible qu'à un homme lui-même en voie d'intériorisation, en voie de " Spiritualisation ". Alors le livre d'Onfray, après bien d'autres tout au long de l'histoire de l'Eglise, ne présente plus d'intérêt, sinon celui d'une documentation délirante qui peut distraire.

Il y a urgence aujourd'hui dans l'Eglise de faire le possible, et il n'est pas fait, pour éradiquer dans l'esprit et le cœur de beaucoup le doute, de l'éradiquer à sa base même. Il ne faut pas avoir peur de le dire : l'abrégé du catéchisme ne peut pas remplir seul cette fonction. Il a été composé par des rencontres d'évêques mandatés pour ce travail mais qui ne connaissaient pas la mystique zundélienne ou du moins ne voulaient y faire aucune référence. Il ne leur pas été dit que le Pape Paul 6 l'avait senti comme un génie spirituel pour notre époque, une époque où le doute s'insinue, voire se confirme, en l'esprit de chrétiens de plus en plus nombreux.

Jean-Paul II l'a ignoré complètement, ce n'était pas son charisme. Pour beaucoup de gens extérieurs au christianisme hélas il reste principalement un moralisateur plus ou moins heureux, et il y a un risque que Benoit XVI revête la même image.

Il est urgent d'éradiquer le doute en disant et redisant des " choses " tout à fait essentielles et qui n'apparaissent pas clairement dans le récent abrégé.

D'abord, pour le redire encore : L'Humanité infiniment sainte de Jésus-Christ n'est pas Dieu, elle est une créature qui a commencé d'être dans le sein de Marie par l'opération du Saint-Esprit, et comme créature elle est incapable d'être investie de la transcendance divine qui dépasse infiniment toute créature. Et il faut ajouter immédiatement : nous ne connaissons Dieu que par cette Humanité, et en elle. Aucun homme ne peut connaître le seul Dieu véritable par une autre voie que par cette Humanité et en Elle. Et cela peut se faire sans la connaître et reconnaître sous le nom de Jésus-Christ.

Saint Jean, dans l'Evangile (1, 18), dit très clairement : " Personne n'a jamais vu Dieu, c'est le Fils que est dans le sein du Père qui nous l'a fait connaître ", et il nous l'a fait connaître en se faisant homme.

L'humanité de Jésus est infiniment sainte mais, du fait qu'elle est une créature, elle n'est pas, du moins immédiatement et comme telle, divinisable, ce qu'à leur façon ont dit les premiers conciles en précisant qu'en la Personne du Christ il ne peut y avoir aucun mélange entre la divinité et l'humanité.

On objectera immédiatement l'affirmation du credo sans doute mal comprise par l'ensemble des chrétiens : " Il est Dieu ". On est passé trop vite de l'Humanité à la Divinité, et dans l'esprit de beaucoup il y a en Jésus un mélange des deux.

Il s‘ensuit que Dieu ne peut être découvert et reconnu dans l'Humanité du Christ que par la foi. L'Humanité de Jésus-Christ ne devient Dieu qu'après son passage au Père quand elle est assise à la droite du Père, donc en parfaite égalité avec Lui. Quand Ses contemporains ont vu Jésus-Christ, ils n'ont pas vu Dieu puisque " personne n'a jamais vu Dieu ". Nous ne pouvons avoir aucune expérience directe de Dieu sur la terre dans notre condition actuelle (évangile de Jean 1,18).

Il faut ensuite maximaliser à l'infini l'importance du passage de Jésus dans son Humanité jusqu'au Père par Sa Passion-mort-résurrection- Ascension-session à la droite du Père, l'importance extrême de la façon dont s'accomplit ce passage, et l'importance extrême du sacrement, LE sacrement de la foi, qui actualise sans cesse ce passage pour nous entraîner à en effectuer, en et par Lui, un semblable. Il nous donnera d'être divinisé à notre tour comme l'est maintenant cette Humanité " assise à la droite du Père ", avec cette précision nécessaire que notre divinisation ne peut s'accomplir qu'en devenant membre d'un Corps mystique, celui de l'épouse parfaite du Christ, devenue son égale dans le mariage mystique éternel qui l'unit à Lui.

Il y a une banalisation courante de l'Eucharistie qui n'est pas sans risque. Il est urgent de redonner sa place prépondérante à ce sacrement que nous ne devrions recevoir peut-être qu'en tremblant si l'on était davantage attentif aux paroles de Saint Paul.

L'Eucharistie est le sacrement du Passage du Fils au Père en même temps que le sacrement du passage de l'homme au Père par le Fils, en réalité le sacrement du passage du Fils de Dieu et de l'homme au Père, au Fils et à l'Esprit. Ce passage peut seul conférer à l'homme la vie éternelle de Dieu Lui-même.

En réalité il n'y a que Jésus-Christ qui passe au Père de même qu'il n'y a que Lui qui puisse s'identifier à La Vie. Je ne suis vivant de vie éternelle que parce que le Christ est en moi vivant de la vie éternelle.

L'adoration du Saint Sacrement qu'on ne peut que recommander, présente toutefois le danger d'une sorte d'extériorisation de la réalité corporelle du Seigneur par rapport à l'homme : on adore le Saint Sacrement, on adore Jésus-Christ présent réellement mais extérieurement à moi, comme l'est l'ostensoir qui Le porte. Alors qu'en toute vérité Jésus-Christ passé au Père n'est vivant qu'en l'intériorité de l'homme. Et puis il y a, tout aussi important et inséparable pour la meilleure intelligence de l'un et l'autre mystère, le mystère de la Sainte Trinité.

Les développements de Zundel sont inconnus de l'immense majorité des chrétiens, ce qui pose une question car, si comme Zundel l'a dit, cela change tout, il est impossible de penser que cela doive opérer ce changement radical seulement en quelques-uns.

On n'a pas l'habitude de considérer comment le fait que le Dieu unique soit Trinité, ce qui est totalement inconnu de toutes les religions, modèle et imprègne la création toute entière, depuis l'infiniment petit jusqu'à l'infiniment grand : toute créature, l'homme par excellence, porte en elle la marque de la Trinité, bien plus : cette relation à un Dieu trinitaire doit se trouver en tout ce qui constitue la création. C'est, si l'on peut dire, Dieu tout entier qui le crée une première puis une seconde fois plus admirable encore que la première. La Création ne peut qu'en porter la marque.

La Création est opération du Père, du Fils et de l'Esprit, non pas en concurrence l'un de l'autre, mais en parfaite communion. Si l'homme est esprit, comme Dieu est esprit, si l'Esprit est éternellement en opération de l'engendrement-portement-naissance du Fils par le Père, Il ne peut que vouloir opérer la même opération en tout esprit. L'homme est le " lieu " où le Père veut engendrer le Fils par l'opération de l'Esprit. Et c'est l'incarnation divine du Fils de Dieu qui va rendre possible l'effectuation de cette opération. Et les modalités éternelles de cette éternelle opération Spirituelle devront devenir celles de l'homme lui-même.

C'est ce que va permettre la seconde création où se révèle plus encore que dans la première qui est Ce Dieu Trinité. Le Fils de Dieu fait homme va prendre toutes les habitudes éternelles de la Trinité, tout son mode d'être que Zundel caractérise par la désappropriation de soi. Et c'est dans la mesure où une créature sera devenue esprit, même de façon tout à fait inchoative, qu'elle vivra nécessairement cette désappropriation de soi.

Il n'est pas impossible que, aussitôt que la vie émerge sur la terre, émerge en même temps chez le nouveau vivant quelque chose qui ressemble, d'une façon peut-être tout à fait infime, à la désappropriation de soi, ou du moins y invite. Cette désappropriation de soi éclatera de façon merveilleuse en l'Humanité de Jésus-Christ qui ira jusqu'à donner toute sa vie pour ceux qu'Il aime sans que cela lui apporte en éternité le moindre surcroît de bonheur. Et les choses iront toujours de plus en plus mal sur la terre dans la mesure où les hommes seront et resteront appropriés d'eux-mêmes.

La prière qui oriente l'esprit de l'homme vers Dieu est, en même temps que la vraie charité, un exercice de cette désappropriation de soi.

La vie éternelle est donnée seulement quand l'homme devient membre d'un immense corps, le Corps mystique du Christ en lequel on ne peut devenir soi que dans la plus parfaite désappropriation, chacun ne devenant soi qu'en devenant cet autre innombrable qui constitue le Corps mystique du Christ. Il y a autant de façons de vivre l'insertion en Ce Corps qu'il y a d'hommes sur la terre.
(À suivre)

Fin de la conférence donnée à Ballaison par Maurice Zundel.
En Christ humilité n'est pas humiliation.
L'homme peut devenir grand sans limite et sans vertige, mais à la manière de Dieu.
La connaissance ressaisit l'objet connu pour en faire une offrande d'amour.

Saint François a été initié à cette découverte incroyable, que Dieu était Pauvreté, que la pauvreté n'est pas un ascétisme mais une mystique.

(Suite du texte) :
" Celui qui se donne totalement, Celui qui se donne infiniment, éternellement, c'est Dieu. Et par là Jésus-Christ nous a donné le pouvoir, ou plutôt nous a révélé la possibilité, d'une grandeur infinie à poursuivre dans une humilité infinie. C'est la synthèse unique accomplie par le Christ. Il ne nous dit pas de nous humilier, Il nous dit au contraire que l'humilité n'est pas une humiliation. C'est le contraire d'une humiliation. L'humilité, c'est la démission de l'amour, c'est ce vide que l'on fait pour accueillir l'autre et le laisser vivre en soi.

Notre Seigneur nous a donné la possibilité de pouvoir être grand sans limite mais à la manière de Dieu. Cette manière est justement de faire le vide en nous. C'est 1'équilibre incroyable et merveilleux de la grandeur humaine quand elle est authentique, il s'agit d'être sans limites, mais d'être aussi sans vertige parce que cette grandeur est constamment conditionnée par ce vide sacré que l'on fait en soi pour accueillir celui qu'on aime. Et elle est à la limite dans la Trinité où le vide est infini parce que l'amour et la grandeur sont infinis.

Rien n'est plus important. Il ne faut donc pas confondre le monothéisme unitaire avec le monothéisme trinitaire. Dans l'Ancien Testament le monothéisme unitaire était une sorte de dynamisme qui entraînait toute la révélation vers le Christ mais on n'avait pas encore une conception distincte de la Trinité, on ne pouvait pas l'avoir parce qu'elle ne pouvait se révéler que dans Celui qui devait la vivre totalement, comme c'est le cas en Jésus Christ.

L'Islam, comme le Judaïsme en quelque sorte son contemporain, se fait le gardien du monothéisme unitaire. L'Islam, qui a pour Jésus une vénération incontestable, qui lui donne un rang prophétique éminent, qui reconnaît la virginité de Marie, l'Islam est irréductible au monothéisme trinitaire : "Dieu n'enfante pas et n'est pas enfanté". Aussi, pour l'Islam, les chrétiens sont-ils des mouchrakim, des associateurs : ils associent à Dieu quelqu'un qui n'est pas Dieu. Ce sont des coupables, ce sont des renégats. Finalement sous un aspect on les tolère, sous un aspect on leur accorde une certaine considération parce qu'ils sont le peuple du Livre. Parce qu'ils ont un Livre sacré, comme les musulmans, comme les juifs, on leur accorde considération, mais lorsqu'on envisage ce problème de la Trinité, alors là il n'y a pas d'explication ou entente possibles. Le Prophète est absolument irréductible. C'est un outrage que d'attribuer à Dieu un engendrement. C'est finalement supposer qu'il devient vieux, qu'il doit passer la main, qu'il a besoin d'un auxiliaire dans le gouvernement du monde, qu'il ne se suffit plus à lui-même.

C'est évidemment dans cette volonté de donner à la grandeur divine son expression la plus abrupte que le prophète s'exprime parce qu'il n'a pas compris, ce n'est pas sa faute, il a été évidemment informé dans sa vie de chamelier et de voyageur, il a été informé par des chrétiens qui n'avaient rien compris à la Trinité, qui en ont présenté une expression caricaturale, et il n'a pu que s'éloigner de conceptions qui n'apportaient aucune vie, il n'a pas compris que la fécondité de la vie de l'esprit, c'était tout cela.

Toute vie de l'esprit est engendrement. La connaissance est une naissance. La connaissance ressaisit l'objet connu pour en faire une offrande d'amour et cet objet connu se renouvelle totalement dans cette offrande d'amour, il s'intériorise, il se charge de lumière, il entre finalement dans le circuit de l'éternel amour.

Nous ne pouvons nous connaître nous-mêmes que dans ce circuit et pour lui. Et lui-même, l'éternel amour, ne peut se connaître que le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, le Saint-Esprit dans le Père et le Fils : ils s'aiment dans un échange qui constitue les relations du Père et du Fils d'une part, et de l'Esprit-Saint d'une autre part.

C'est tellement profond, tellement délicat, tellement merveilleux, tellement libérateur! Nous sommes délivrés de tous les faux dieux par la Trinité, nous sommes délivrés de ce Moloch épouvantable, de ce pharaon céleste, de cette Cause Première mécaniquement conçue, un rouleau compresseur.

Et nous retrouvons justement le Dieu que nous avions pressenti à travers les mots d'Augustin. Nous comprenons pourquoi Il a ce visage de générosité parce qu'il est l'éternelle Pauvreté. Ce que François a compris, lui le premier, lui qui par bonheur n'était pas clerc, lui qui par bonheur n'était pas théologien, lui qui a été d'abord un simple lecteur de romans de chevalerie, lui qui fut la vanité faite homme, lui qui voulait remplir le monde de sa gloire, lui qui rêvait de champs de bataille et a été couronné par ses succès, il a enfin compris ! Il a été initié par le vide de sa vie, initié par le baiser au lépreux, initié par le crucifix de saint Damien, initié par l'Evangile. Il a été initié à cette découverte incroyable que Dieu, c'était la Pauvreté ! Et la grande passion de François pour la Pauvreté est une passion inexorable, inflexible, jusqu'à la mort à laquelle il a tout subordonné. Ce n'était pas l'adoration d'un mythe: c'était la Rencontre avec Dieu. Le premier parmi les chrétiens, François a compris en Le vivant que Dieu était la Pauvreté. La pauvreté n'est plus un ascétisme que l'on pratique pour se purifier, la pauvreté est une mystique, c'est une voie d'amour où l'on s'unit à Dieu, parce que Dieu est la pauvreté insurpassable, la pauvreté éternelle.

Il ne faut donc pas se faire trop d'illusions : la croyance en des monothéismes non-trinitaires repose sur une profonde équivoque. Ca change absolument tout de voir en Dieu le gouverneur suprême de l'univers dont la grandeur inpartagée s'impose à tous, OU de Le voir dans l'humilité, dans 1a fragilité de la Pauvreté absolue de son Amour.

Que Dieu soit pour nous neuf chaque matin !
(Fin de la conférence)

Suite de la conférence donnée aux oblats bénédictins de Ballaison par Maurice Zundel.

La joie de Dieu...
" Il faut, il faut que nous sentions tout ce que nous apporte la virginité de Dieu. "

(Suite du texte) :
C'est quelque chose de colossal. Cela nous ouvre des perspectives illimitées sur la vie de l'esprit. Nous savons bien que nous ne pouvons pas nous connaître nous-même en nous regardant. Nous regarder, c'est manquer à nous atteindre. Nous ne nous connaissons comme des personnes que latéralement, en regardant un autre.

Quand vous êtes dans l'émerveillement de la connaissance, dans l'émerveillement de la musique, dans l'émerveillement de la nature, le premier signe de l'émerveillement, sa naissance même, son essence, c'est de ne pas se regarder. S'émerveiller c'est se perdre de vue. S'émerveiller c'est se perdre dans un autre. S'émerveiller c'est se rencontrer soi dans un autre et pour lui. S'émerveiller c'est connaître la joie de l'émerveillement comme une offrande faite à un autre. S'émerveiller c'est entrer dans une relation avec un autre où l'on devient soi. Alors, quand les théologiens nous disent :" Dieu se connaît, Dieu se connaît, Dieu s'aime.... Je bondis! Je dis : "non", " non"! Parce que le soi en Dieu n'est pas, justement, un moi unique. Il y a en Dieu un triple foyer d'altruisme. Et parce que le moi en Dieu se réalise comme une relation à un autre : " JE est un Autre " comme le pressentait Rimbaud, la personnalité en Dieu réagit comme une pure référence à l'Autre.

Il n'y a rien, absolument rien en Dieu, il n'y a rien dans la Personnalité divine qui ne soit cette désappropriation objective, cette désappropriation relative où toute la Personne, toute la Personnalité n'est qu'un regard vers l'Autre et un don de soi à l'Autre. La propriété d'une Personne, c'est la désappropriation, en Dieu la propriété des Personnes, c'est leur désappropriation. Et c'est toujours vrai. Nous ne devenons nous-mêmes des personnes que dans notre offrande à Dieu. Nous ne pouvons aimer les autres qu'en faisant de nous-même un espace qui les accueille. Il n'y a jamais relation au niveau de la grandeur, au niveau de la liberté, au niveau de la Personne, au niveau de l'humain, il n'y a jamais relation authentique que dans la désappropriation.

La divinité n'est pas une entité qui se possède, c'est exactement le contraire. C'est une identité qui ne peut jaillir que sous la forme du don. Toute la vie divine sans aucun résidu se personnalise, c'est-à-dire se communique, toute la vie divine est à elle-même consubstantiellement dans cette communion d'Amour qui est l'éternelle charité. C'est le contraire de ce qu'imaginait la petite fille, le contraire de ce qu'imaginait Nietzsche. Dieu n'est pas ce grand propriétaire assis sur ses richesses et qui en laisse tomber quelques miettes sur nous : Il est la Pauvreté Infinie. Il est Dieu parce qu'il est la Pauvreté Infinie. II est le Souverain Bien parce qu'il ne possède rien et ne peut rien posséder. Il est le Souverain Bien parce qu'il se vide éternellement de tout ce qu'il est, dans le concert de relations que constitue la vie trinitaire.

Dans une famille il y a trois personnes. Le père, la mère et l'enfant vivent une seule vie, vivent un seul bonheur, vivent une seule lumière. Dans une famille authentique tout est commun, sauf la distinction qui permet la relation d'amour. Tout est commun. Et si l'un des trois veut s'approprier quelque chose; si le père se fait centre, ou la mère, ou l'enfant, toute cette unité est détruite.

Les biens de l'esprit ne subsistent qu'à l'état de communication. Dès qu'on veut les posséder on les perd. Quand vous avez rencontré une vérité qui vous illumine, qui vous émerveille, dès que vous vous admirez la découvrant, vous perdez contact avec elle, vous faites écran entre elle et votre esprit. Dès qu'un artiste se complaît dans son chef-d'œuvre, il perd contact avec son chef-d'œuvre. Il ne le comprend plus, il est incapable de le vivre.

Verlaine, qui était une brute, un soulard, un sensuel, Verlaine qui avait failli tuer Rimbaud à Mons, Verlaine avait écrit en prison les poèmes de " Sagesse " où il y a des moments de grâce, où il y a une Présence, une Présence Divine qui l'a visité et qu'il exprime dans des mots qui sont les confidences d'une rencontre authentique. Verlaine, lorsqu'il fut revenu à Paris dans un état de misère et de déchéance effroyables, mendiant auprès des étudiants de quoi se payer une absinthe, vivant chez les prostituées - comme il devait mourir chez une prostituée - Verlaine, lorsqu'on lui demandait de lire les poèmes qu'il avait écrit en prison, et devant ses propres poèmes, qui constituent " Sagesse ", refusait de le faire parce qu'il s'en sentait indigne.

Il savait que ce n'était pas de lui, qu'il ne pouvait pas agir comme en étant l'auteur et le propriétaire. Il rendait hommage, par ce refus, à la Source. Et je pense que c'est un des traits les plus admirables de sa vie Où il paraît s'être élevé vraiment au niveau de la pauvreté. Il a compris que ce don merveilleux qui lui avait été fait, il fallait le recevoir dans la virginité de l'esprit et du cœur. Et que, dans le moment, il était indigne de s'attribuer quoi que ce soit. Et nous sommes donc introduits par la Trinité dans cet univers, le seul authentiquement spirituel, qui est l'univers de la pauvreté selon l'esprit, qui est la joie de Dieu.

La joie de Dieu, c'est ce dépouillement. La joie de Dieu, c'est la joie de tout donner. La joie de Dieu, c'est la joie de la pauvreté. La joie de Dieu, c'est la joie de l'Amour. Dieu ne peut rien perdre parce qu'il a tout perdu. Il a tout perdu éternellement, parce qu'il ne possède rien éternellement. Nous, nous avons justement cette terrible faculté de pouvoir, après avoir connu un moment de libération, après avoir perdu de vue notre être propre, nous avons ce pouvoir terrible de retomber sur notre "moi-possessif", de nous prévaloir de cette sortie libératrice, et de retomber plus bas dans l'esclavage de nous-mêmes. En Dieu ce n'est pas possible parce que le vide est fait totalement et éternellement. Il n'y a aucun reste. Tout l'être divin jaillit dans ces lames de fond que constituent les Trois Personnes Divines, où la connaissance et l'amour sont totalement désappropriés. "
(À suivre)

Suite de la conférence donnée aux oblats bénédictins de Ballaison par Maurice Zundel.

Tout cela nous introduit dans un monde absolument nouveau, le monde de la connaissance, de l'amour et de la puissance. Il n'y a pas d'autre puissance que celle de l'Amour et du don.
La Trinité est la source de toute intelligibilité.
Là où la tentation de devenir Dieu change complètement d'orientation Le lavement des pieds opère une transmutation des valeurs...

(Suite du texte) :
" La connaissance et l'amour sont les deux battements de cœur de la vie de l'esprit, la systole et la diastole. Ces deux mouvements, ces deux battements binaires de la vie de l'esprit, radicalement désappropriés en Dieu dans les relations intra-divines, font que la vie divine est toute entière une vie Personnifiée, une vie relative (une vie de relation), une vie donnée, relative (relationnée) au dedans, et une vie donnée est une vie intérieure parce qu'elle n'a pas à emprunter au dehors le pouvoir de se donner. Dieu est spontanément, éternellement, infiniment, un pouvoir de se donner toujours accompli.

C'est bien ce Dieu-là que nous rencontrons à l'intérieur de nous-mêmes et c'est bien ce que nous attendions puisqu'Il nous apparaît comme la générosité infinie qui suscite la nôtre. Nous ne le rencontrons que comme un libérateur, c'est donc qu'il est lui-même entièrement libéré. Il est liberté éternelle précisément parce qu'il ne subit pas son existence : Il la donne.

Tout cela nous introduit dans un monde absolument nouveau, le monde de la connaissance, de l'amour et de la puissance. Et il n'y a d'autre (vraie) puissance que celle de l'amour. Il n'y a d'autre puissance que celle du don. Il n'y a d'autre puissance que celle de cette évacuation éternelle de soi-même où l'on n'adhère plus à soi, parce que le moi que l'on est une pure relation à l'autre.

La vie divine est donc toute animée par cette pluralité relative (relationnelle) qui conditionne l'amour : en Dieu comme en nous, en Dieu exemplairement et éminemment, elle va vers un Autre. Le Père vers le Fils, le Fils vers le Père dans l'embrasement du Saint-Esprit.

C'est donc une absurdité de présenter la Trinité comme un casse-tête chinois qu'il faudrait admettre les yeux fermés, sans comprendre. C'est au contraire la source de toute intelligibilité ! Pourvu qu'on se situe au niveau de la personne, pourvu qu'on vive une vie d'intimité avec Lui, pourvu que l'on comprenne que, précisément, sur le plan de la personne il n'y a d'autre relation possible que des relations de désappropriation.

Comme le dit Bachelard : " Au commencement est la relation". Toute la richesse de l'être vient de la relation. Un atome isolé ne signifie rien ! Il n'y a de phénomène que dans un concert de relations. Il n'y a de musique que dans un concert de relations. Une note isolée ne signifie rien. C'est dans une harmonie de rapports que jaillit la musique.

Dieu est au cœur de cet univers de relations et toute sa Vie est précisément cette respiration d'amour où toute possession est parfaitement inconcevable, toute complaisance en soi et tout retour vers soi totalement exclu en sorte que la tentation de devenir Dieu change complètement d'orientation.

Nietzsche qui s'est placé dans la perspective d'un pharaonisme divin où, selon lui, Dieu est le plus grand à la manière d'un pharaon qui écrase, qui piétine, qui regarde de haut en bas, qui a des sujets, qui s'impose à eux et qui, justement, prend conscience de sa grandeur par toute la distance qui le sépare de ses sujets, Nietzsche a fait un effort qui l'a conduit à la folie pour devenir la source de lui-même en grimpant pardessus sa tête, parce qu'il ne savait pas que la grandeur absolue n'est pas cela : elle est dans la démission infinie.

Notre Seigneur au lavement des pieds, au scandale de ses apôtres qui avaient refusé la croix, et qui refuseront ce lavement des pieds, Notre Seigneur, dans cette révélation brusquée et du dernier moment, accomplit cette transmutation des valeurs parce qu'Il montre que le plus grand est celui qui donne le plus.

L'agenouillement du Christ n'est pas une humiliation mais l'expression d'un don infini. La grandeur n'est pas de dominer, la grandeur n'est pas d'exercer un pouvoir, la grandeur n'est pas d'avoir des sujets, la grandeur n'est pas d'être plus que... La grandeur c'est de se donner, de donner. Et Celui qui se donne totalement, Celui qui se donne infiniment, éternellement, c'est Dieu ! "
(À suivre)

Suite de la conférence donnée à Ballaison par Maurice Zundel. Vous trouverez la première partie de cette conférence dans le fichier d'archives du mois de novembre 2005.

Toute la difficulté de l'Ancien Testament, de l'Islam et du judaïsme est là... La Divinité n'a de prise sur elle-même qu'en se communiquant. Il faut que nous sentions tout ce que nous apporte la virginité de Dieu.
" La révélation trinitaire est la lumière centrale de la foi chrétienne... "

(Suite du texte) :
"...Une petite fille de 9 ans, une petite égyptienne spontanément pieuse parce que vivant dans une famille traditionnellement chrétienne et ayant une mère très "religieuse", une petite fille qui, suivant son catéchisme assidûment, avait entendu exposer les attributs de Dieu à l'échelle de son âge : "Dieu peut tout, rien ne lui résiste, il fait tout ce qu'il veut, il est parfaitement heureux ! Rien ne peut troubler son bonheur, nous sommes dans sa main, nous en dépendons rigoureusement ! Lui, Il ne dépend de personne ! Nous, nous devons lui rendre nos hommages parce qu'il est ce qu'il est, et il nous donne ses grâces mais seulement à condition que nous lui rendions nos hommages ! "

Cette petite fille se disait : "Mais comment est-ce que le Bon Dieu est Dieu ? Comment est-ce qu'il est devenu Dieu ? Mais II ne l'est pas devenu ! Il n'a jamais commencé ! Il est éternel ! Il est toujours dans les mêmes conditions : il en a de la chance ! Il n'a rien fait pour ça, et tout lui est tombé comme ça, tout seul, tout fait, dans sa main ! Il n'a qu'à cueillir la joie sans se donner aucune peine et sans aucun mérite de sa part !" Et elle concluait : "Ce n'est pas juste ! Ce n'est pas juste que ce soit toujours le même ! Ca devrait être chacun son tour I" Et cette petite fille de 9 ans attendait son tour d'être Dieu !

C'est extraordinaire qu'une enfant de 9 ans ait pu pousser à bout ce raisonnement, c'est celui de Nietzsche qui disait : " Si il y avait des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ? Pourquoi Lui plutôt que moi ? S'il est cette richesse accumulée éternellement et qui se suffit à elle-même, pourquoi Lui plutôt que moi ? "

Toute la difficulté de l'Ancien Testament est là, comme celle de l'Islam, comme celle du judaïsme. C'est que leur monothéisme est unitaire et non trinitaire. Un monothéisme unitaire est invivable et impensable parce que nous nous heurtons toujours à ce problème du Souverain Bien. Dieu est le souverain Bien : qu'est-ce que ça veut dire ? Il est le souverain Bien parce qu'il est la Cause première ? Parce qu'il n'est conditionné par rien ? Parce qu'il trouve en lui tout ce qu'il faut pour exister ? Parce qu'il n'emprunte à personne ? Bon !

Et puis : quel rapport cela a-t-il avec la générosité d'un Gandhi ? Avec la générosité d'un homme gui s'est dépouillé ? Avec la générosité d'un homme qui n'est plus qu'amour, qui ne demande rien pour soi, qui n'est préoccupé que du bien des autres ? Quel Rapport ? Aucun.

Dieu se suffit à lui-même ? Il est donc narcisse ? Finalement devant cette perspective Dieu est un narcisse infini I Puisqu'il est seul de son espèce, qu'il ne dépend de personne, qu'il n'a besoin de personne, qu'il se suffit à lui-même, qu'il ne connaît rien qu'à travers sa propre pensée, qu'il n'aime rien qu'à travers l'amour de soi, il est le narcissisme infini ! Dieu n'aurait alors aucun rapport avec ce que nous entendons par le Bien, aucun rapport avec ce que nous admirons et qui nous émerveille dans la grandeur humaine, avec cette générosité du don de soi. Il en est parfaitement incapable. Nos seuls rapports avec lui ne peuvent être que des rapports de soumission. Et le bien par rapport à Lui ne pourrait être qu'un conformisme par rapport aux lois qu'il a arbitrairement établies et qu'il pourrait changer comme, dans l'Ancien Testament, il les a de fait changées... Dieu a établi un ordre arbitraire et le Bien par rapport à lui, c'est la soumission que l'on doit à une autorité capable d prendre des sanctions et de nous écraser par sa puissance. Ca n'a aucun rapport avec la vie des vertus, aucun rapport avec ce que nous admirons dans l'accomplissement du bien humain.

La vertu de l'homme nous apparaîtrait alors infiniment plus attirante que cette espèce d'absolutisme enfermé en soi et qui se savoure lui-même éternellement. Le monothéisme unitaire est impensable, il n'est pas un progrès... Ce monothéisme unitaire peut grandir avec la constitution de monarchies absolues qui totalisent le pouvoir en s'appuyant sur sa projection finalement dans un monde imaginaire.

Le monothéisme chrétien est d'une toute autre essence, c'est un monothéisme trinitaire. Cela change absolument tout parce que le monothéisme trinitaire, immédiatement, se situe sur un plan de charité." La dilection d'amour ne peut être charité que si elle tend vers un autre." nous dit le Pape saint Grégoire. Et c'est cela justement que la Trinité nous propose immédiatement : il y a en Dieu l'Autre. Dieu est Dieu parce qu'Il a l'Autre en Lui. Cela veut dire que la Divinité n'a de prise sur son être qu'en le communiquant, que Dieu ne peut s'atteindre et toucher qu'en se désappropriant de soi, que Dieu n'est finalement Dieu qu'en se désappropriant de soi. Que Dieu ne peut pas Se posséder. Que Dieu est l'anti-possession. Que Dieu est l'éternelle désappropriation. Que Dieu est l'anti-narcissisme à l'échelle infinie. "
Il faut, il faut que nous sentions tout ce que nous apporte cette virginité de Dieu. "
(À suivre)