Novembre 2005

Textes publiés en Novembre 2005.


L'Eglise n'aura rien à dire au monde d'aujourd'hui si elle ne lui communique pas la Présence du Dieu intérieur, du Dieu trinitaire.
M. Zundel s'adresse aux bénédictines de Ballaison en septembre 1965 : Vous trouverez la suite de cette conférence dans le fichier d'archives du mois de décembre 2005.

"...Nous sommes à un tournant, à un tournant ! Et l'Eglise se trouve dans une crise telle qu'elle n'en a jamais connue : tout a été remis en question, absolument tout ! Tout a été repensé à nouveaux frais et il faut reprendre une orientation à partir d'un centre commun à toutes les disciplines, ce qui est avant tout une exigence de grandeur et de libération.

Si l'Eglise ne s'insère pas dans ce courant, si elle ne le vit pas d'une manière concrète telle que personne ne puisse douter que ce soit la seule vie profonde, la seule vie réelle, elle cessera d'être en prise sur l'humanité ! Elle n'aura rien à lui dire si elle ne lui apporte pas, si elle ne lui communique pas, la présence du "Dieu intérieur" : Il est le foyer de notre intimité, Il est la seule caution de notre autonomie et de notre dignité.

Je pense qu'il s'agit ici (d'insuffler au monde) un courant "trinitaire" Jésus est à l'origine de la conscience que l'homme prend de sa dignité, car c'est Lui, finalement qui, par l'agenouillement du lavement des pieds, nous a fait rencontrer le trésor que nous portons en nous, comme c'est Lui qui, par sa Croix, nous a donné la mesure de la grandeur humaine, il ne faut jamais l'oublier.

La Croix veut dire que Dieu apprécie notre vie au prix de la sienne. La Croix veut dire que notre liberté est si inviolable que Dieu, non seulement ne peut rien entreprendre contre elle, puisqu'il en est le ferment et la caution, mais que, pour la conquérir, Il n'hésite pas a encourir la mort de la Croix !

L'homme prend donc une mesure incroyable du fait de l'apparition du Christ, une grandeur incroyable, une grandeur proprement infinie dont Dieu est la mesure et la caution.

Tout est donc à revoir aussi dans ce que nous disons de la signification de la croix et dans les méditations que nous faisons du mystère de la Rédemption, comme aussi dans la conception que nous pouvons avoir du péché originel : il est d'abord, évidemment, le refus de se faire origine, le refus d'être comme Dieu !

Le refus d'être comme Dieu, c'est le paradoxe !
La Genèse concevait Dieu comme en dehors de l'homme, elle voyait l'homme comme le serviteur de Dieu, elle voyait dans la volonté de s'égaler à Dieu le péché par excellence. Or Notre Seigneur nous a apporté de Dieu une vision totalement nouvelle. Et II en a été tout à fait conscient...

Notre Seigneur est parfaitement conscient de l'opposition qui va se créer, et d'une façon toujours plus dramatique, entre Lui et son peuple, entre Lui et les autorités, entre Lui et la Tradition investie dans le grand prêtre et dans les docteurs de la Loi. Il sait très bien que cette opposition est inévitable, justement parce qu'il apporte de Dieu une vision incompatible avec la leur. Il le paiera de sa vie l Et II donnera de Dieu ce Visage de l'Amour crucifié qui ne peut rien d'autre que s'offrir, parce qu'il n'est rien d'autre que l'Amour.

Et, à ce tournant, nous arrivons nécessairement à la révélation trinitaire : la révélation trinitaire est la lumière centrale de la foi chrétienne, l'expression même de notre libération, la révélation suprême du Dieu libérateur qui est éternelle Liberté.

La Trinité, rien n'est plus simple si l'on se place au niveau d'intimités qui s'échangent ! Mais si l'on parle de Dieu comme de la Cause Première au sens de la logique extérieure et externe dont nous connaissons le déroulement tragique, si on reste enfermé dans une telle vision, Dieu est rigoureusement impensable et il devient immédiatement odieux. "
(À suivre - archives décembre 2005)

Mais qui donc dans l'Eglise en 2005 a conscience de l'importance de ces propos, et de ce que nous ne sommes pas encore sortis de la crise dénoncée par Zundel ?

Une relecture qui s'impose. Avec quelques balbutiements qu'il faudra reprendre et développer.

Vous devriez, en prenant le temps, relire le texte qui précède (27 novembre). Aucune prédication dans l'Eglise n'a encore repris ce développement, même si, avec le Père Varillon qui avait à sa disposition beaucoup d'inédits de Zundel, un petit nombre aujourd'hui commence à être habitué à entendre parler de la pauvreté de Dieu, une autre façon, apparemment non-traditionnelle, de parler de Dieu.

Dans cette conférence à relire, les termes sont presque brutaux : Dieu est Dieu parce qu'Il n'a rien. Dieu n'est que la communication de Lui-même. En Jésus-Christ la suprême grandeur est inséparable de la suprême humilité. En Dieu l'Amour est la respiration même de l'existence On ne peut être soi que dans l'offrande comme Dieu l'est Lui-même.

On peut dire qu'aujourd'hui encore la quasi totalité de nos contemporains ne connaît aucunement Dieu sous ce visage, et Il n'en a pourtant pas d'autre : serions-nous alors seulement au début de l'ère proprement chrétienne ? On évitera de le dire simplement parce que d'innombrables saints ont " vécu " selon ce Visage zundélien, mais il y a maintenant urgence, avec les développements inouïes de la science et de la technique contemporaines : il y a urgence de faire émerger du contenu de la foi chrétienne, et de façon claire, cette vision d'un Dieu nouveau, d'un Dieu qui l'a toujours été et le sera toujours.

Ceux qui se croient les plus lucides disent que Zundel est prétentieux et qu'il dérange, et ils l'abandonnent souvent définitivement. Ceux qui le sont moins se contentent de dire que les propos zundéliens sont ceux d'un intellectuel, trop difficiles à comprendre pour eux. Je rencontrais encore avant hier une personne désireuse de fréquenter le site mais me disant qu'on l'en avait dissuadé : " C'est trop calé ! " lui avait-on dit.

La véritable difficulté ne serait-elle pas surtout que ce Dieu, toujours nouveau, est inhabituel et que, pour beaucoup, Il n'est pas fondé sur la tradition chrétienne et l'enseignement courant de l'Eglise. Le récent catéchisme de l'Eglise catholique n'en parle pas.

" ...Avec l'envoi du Fils et le don de l'Esprit-Saint, la révélation est désormais pleinement accomplie, même si la foi de l'Eglise devra en saisir graduellement toute la portée au cours des siècles. " (Abrégé, question 9)

Nous n'avons rien à redire mais, timidement, à donner une précision : l'envoi du Fils n'est pas terminé pas plus que le don de l'Esprit, ils ne le sont qu'historiquement si l'on se réfère à ce qui s'est passé il y a deux mille ans en Palestine. Alors qu'en est-il de l'accomplissement de la révélation ? Saint Paul n'a-t-il pas dit qu'il achevait ce qui manquait aux souffrances du Christ. Les souffrances de Paul sont souffrances du Christ et pas seulement souffrances par compassion aux souffrances du Christ.

On oublie couramment que l'Incarnation divine parfaite en Jésus- Christ n'apporte strictement rien de nouveau ou de plus en Dieu : Il s'incarne pour révéler qui est Dieu, mais pas en apportant la moindre nouveauté dans l'être-Dieu de Dieu. Il Le révèle selon ce qu'i est éternellement.

Zundel finalement n'est pas tant difficile à comprendre que difficile à accepter, et pour de multiples raisons qui, toutes, avec le temps apparaîtront non fondées. Il demande du temps, beaucoup de temps, ne serait-ce que pour commencer à entrer dans le mystère divin et l'on ira jamais guère plus loin. Et puis les gens n'ont plus guère de temps dans le monde moderne.

Mais l'on trouve déjà tout au long de l'histoire de la tradition chrétienne des pierres d'attente de cette nouvelle présentation du Dieu Trinité, elle n'est plus alors si nouvelle que ça ! Simplement elle dérange l'homme pécheur que je suis qui lui préfère un dieu plus confortable et moins déroutant.

Il est certain que les " rêveries " destructrices de la foi chrétienne des Da Brown, J. Duquesne, et autres, et récemment, celles dites philosophiques de Onfrais (?), je n'ai pas encore son livre " a-théologie " - je sais seulement qu'il multiplie actuellement en Normandie ses conférences -, toutes ces divagations ont impérativement besoin de cette nouvelle présentation pour être dénoncées. Ils ne saisissent tous le mystère de Jésus que de l'extérieur et, de cette façon-là, ils n'y peuvent comprendre strictement rien. Il faudra revenir là-dessus, c'est tellement important.
(À suivre et reprendre)


Le moi en Dieu est une relation pure.
La référence à Dieu de l'Humanité de Jésus-Christ est son seul vrai moi. Elle est en chacun de nous le ferment de notre libération.
Cette vision d'un personnalisme divin d'amour est la clé du problème que nous sommes.

« Dieu n'est pas la sphère de Parménide, close, fermée, radicalement repliée sur soi, il y a une circulation d'Amour qui fait que la divinité est entièrement communiquée dans une désappropriation radicale qui constitue justement le moi divin. Le moi divin, c'est toute la divinité, mais dépossédée, mais offerte et donnée dans une éternelle paternité, dans une éternelle naissance, dans une éternelle aspiration et respiration d'amour, mais tout entière ! Dieu subsiste totalement à l'état de don, il n'y a rien en Dieu, autrement dit, qui ne soit désapproprié.

Ce n'est pas une partie de Dieu se donnant à une partie de Dieu, c'est toute la divinité éternellement désappropriée et communiquée, si bien que nous voilà instruits par cette recherche dogmatique, par cette recherche mystique, qui veut précisément ne rien perdre des richesses du Christ, nous sommes instruits de la libération apportée par Jésus qui veut s'exprimer dans le langage le plus pur, le plus capable de nous libérer.

Ce langage arrive à cette trouvaille magnifique qui résulte du témoignage de Jésus-Christ, il arrive à cette admirable découverte à travers toute la décantation qui s'est accomplie lorsque le message a été traduit du sémitique dans le grec : il y a d'abord eu naturellement la fin de Jérusalem, il y a eu la fin du Temple, il y a eu l'extension de l'Eglise aux différentes parties du monde connu, il y a eu l'érection de ce sanctuaire intérieur qui est le seul digne de Dieu, il y a eu la transposition dans un nouveau langage avec les libérations que peut comporter une traduction dans un langage mieux articulé comme était le grec, et il y a eu cette admirable découverte que justement le Moi en Dieu est une relation pure, il est un pur regard vers l'Autre, enfin, comme dira Rimbaud dans une langue magnifique : "Je est un autre".

Et en Jésus-Christ précisément c'est là-dessus que portera le mystère de lumière, le mystère de libération, comme tous les mystères d'amour, c'est là-dessus que portera toute l'attention de la foi en Jésus-Christ, car justement toute la nouveauté de l'événement que nous appelons Incarnation porte en ceci : que cette humanité au lieu d'être référée à soi est référée à Dieu, et c'est cela son vrai moi, elle n'en a pas d'autre.

Elle est donc complètement nettoyée de soi, complètement exempte de toute servitude, et par là-même elle est capable de nous guérir, c'est-à-dire de devenir en nous et en chacun le ferment de cette libération où nous-mêmes deviendrons un moi oblatif, un moi de générosité, un moi d'Amour.

On peut dire que cette vision d'un personnalisme divin d'amour, cette vision d' un moi universel dans la Trinité et dans le Christ, a été pour nous, et demeure pour nous la clé même du problème que nous sommes et que nous avons à résoudre.

Je n'ai trouvé dans aucun philosophe, quels que soient les efforts faits par eux pour atteindre à la liberté, à la dignité, je n'ai trouvé dans aucun cet itinéraire que l'on découvre dans la méditation du cheminement de la foi chrétienne, cherchant justement à donner à ces affirmations transcendantes un sens réaliste, un sens qui s'inscrive dans notre expérience et dans notre histoire. On peut dire que même le problème de notre personnalité ne pouvait se poser, ne pourrait pas se poser si nous n'avions pas pour illuminer notre marche ces définitions dogmatiques qui ne sont pas autre chose que l'expression la plus parfaite dans la conscience de l'Eglise de l'expérience unique qui est celle de l'humanité de Jésus-Christ. L'actualité de Jésus, c'est précisément qu'en Lui tous ces éléments se groupent, s'illuminent et déterminent dans l'humanité cet immense mouvement de libération et de sainteté qui a fleuri chez les meilleurs chrétiens, chez ceux justement qui ont été reconnus par la communauté comme les mystiques les plus dignes d'admiration. Et cela reste infiniment vrai pour nous : si l'humanité contemporaine, comme l'humanité de chacun de nous, veut trouver le chemin de sa divinisation, elle ne peut le trouver que dans cette voie.

L'humanité s'égare en suivant des faux dieux, en s'opposant à des faux dieux, elle est tentée tout simplement de créer un pharaonisme humain aussi détestable que le pharaonisme céleste, elle est tentée de créer une fausse grandeur dans la domination, dans la compétition : il faut qu'on arrive le premier à la lune, où à Mars ou à Vénus ! Dans la compétition, dans la rivalité jusqu'à l'absurde ! On érige les amours-propres individuels ou collectifs les uns contre les autres, on se déchire en se déshonorant dans un sadisme effroyable et monstrueux, parce que justement on veut constituer la grandeur comme quelque chose au-dessus des autres, comme une domination par rapport à eux, par rapport à autrui, au lieu de constituer la grandeur dans la démission, dans l'agenouillement du lavement des pieds, dans la générosité, comme le fait Jésus. »
(À suivre)

Le Lavement des pieds.
Dans cette perspective Jésus est plus actuel que jamais. Jésus-Christ s'incarne pour nous conduire à la suprême grandeur, à l'identification avec Dieu.
La suprême grandeur est jointe à la suprême humilité.

"Car justement au lavement des pieds ,Jésus a exprimé le sens même le plus profond de la divinité : la divinité est à Genoux, la divinité justement est divine parce qu'elle est dépossédée, Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien et ne peut rien avoir, Dieu est Dieu parce qu'il est incapable de rien dominer parce qu'il ne peut que Se donner, Dieu est Dieu parce qu'il est essentiellement l'espace où notre liberté respire, Dieu est libre de Lui-même puisqu'il n'est pas attaché à soi étant uniquement et éternellement communication totale de Lui-même, c'est ce Dieu-là, ce vrai Dieu qui se révèle en Jésus-Christ qui peut seul nous mettre sur le chemin de notre propre divinisation puisqu'il est là pour ça ! Il est là justement, le Christ pour nous conduire à cette identification avec Dieu, à cette suprême grandeur qui est jointe à la suprême humilité.

Et c'est là le chef-d'œuvre justement, le chef-d'œuvre de Jésus- Christ, le chef-d'œuvre qui s'affirme en Jésus-Christ, c'est qu'en Jésus-Christ la suprême grandeur, nous l'avons dit, est inséparable de la suprême humilité. Parce qu'en Dieu la Vie elle-même est toute humilité, parce qu'en Dieu il n'y a pas de regard sur soi, parce qu'en Dieu le regard va toujours vers l'Autre, parce qu'en Dieu l'amour est la respiration même de l'existence.

Dans cette perspective Jésus est plus actuel que jamais parce que rien ne peut être plus catastrophique que cette fausse orientation de l'homme vers une fausse divinisation. Ce qui nous inquiète, ce n'est pas que l'homme veuille se faire Dieu, c'est sa vocation même, mais c'est qu'il fasse de Lui un faux dieu en s'inspirant d'un faux dieu, et Jésus en nous révélant le vrai, peut seul nous conduire à la vraie grandeur qui est de devenir nous dans l'Autre, de tenir tout de nous en nous donnant tout à l'Autre, car l'Aséité, le fait d'être par soi, de tout tenir de soi, exclut toute espèce d'orgueil si on ne peut devenir soi que dans un Autre et pour Lui.

A la racine même de l'être on doit être donné pour être soi, on ne peut être soi que par cette offrande comme Dieu Lui-même dans l'éternelle Trinité. Et je crois que, dans ce circuit, il y a une merveilleuse, une immense lumière et que, si on nous avait dit cela, si les Eglises s'inspiraient, de ce qui est écrit d'ailleurs dans la tradition la plus pure, la plus dogmatique, la plus solennelle, la plus centrale, si elles s'inspiraient de cela, si on avait donné au mystère de Jésus ce sens de libération dans la désappropriation de soi, on se serait épargné ces bibliothèques immenses où on a voulu tirer d'une vie de Jésus mal située de prétendues démonstrations qui aboutissaient finalement à un faux dieu, au lieu de commencer par voir ce que signifiait dans l'expérience de Jésus et dans celle de l'Eglise la divinité qui se révèle en Jésus-Christ, la divinité qui constitue l'unique personnalité de Jésus-Christ : elle se constitue justement par la désappropriation totale de Son humanité devenue le sacrement diaphane de cette lumière, et cette lumière est en nous, mais en nous elle ne passe pas parce que notre moi-fermeture nous emprisonne dans nos ténèbres ! Mais si Jésus est venu, c'est justement pour que nous resurgissions de notre sommeil et que, laissant derrière nous tout ce qui est le passé nous regardions vers ce présent et cet avenir merveilleux qui va surgir de notre rencontre avec Jésus-Christ dans la transparence de Son humanité qui nous enracine dans le Dieu Vivant : ce Dieu n'a rien, Il ne peut rien avoir, Il est tout Amour et on ne Le connaît qu'en s'évacuant de soi pour se déparasiter de tout ce qui entrave sa musique, et pour entendre au fond de soi justement dans le silence et le recueillement cette voix qu'on ne peut entendre que si on cesse de s'écouter soi-même, que si on se livre dans la pauvreté selon l'Esprit à cette emprise de lumière où Dieu nous fait naître à nous-mêmes tandis qu'il se révèle à travers nous, puisque c'est une même chose de nous trouver et de Le trouver, comme c'est une même chose pour Lui de nous faire naître à nous-mêmes et de Se révéler à travers nous.

Car finalement Dieu, et c'est cela qui fait de ce message une responsabilité si brûlante et si urgente, Dieu parce qu'il est un pur dedans ne peut entrer dans l'histoire que par nous. Il ne peut entrer dans l'histoire que par nous, car on ne peut pas Le poser devant nous comme un objet, et les hommes d'aujourd'hui ne pourront Le rencontrer que si, à travers nous, Il est une présence réelle, que si notre visage laisse transparaître celui du Christ, que si nous sommes pour chacun, comme Saint-Augustin le voulait lorsqu'il parlait à son peuple, et il lui disait : "Souvenez-vous ! Souvenez-vous î Rappelez-vous ! Rappelez-vous, vous, le peuple d'Hippone, rappelez-vous, vous, le peuple chrétien ! Rappelez-vous, vous, tout homme, qui que vous soyez nous ne sommes pas seulement chrétiens, nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais nous avons été faits CHRISTS" ! Car c'est cela le christianisme, ce n'est pas un credo que l'on récite, ce n'est pas un système que l'on construit, ce n'est pas une vue du monde dont on se gargarise, c'est une Vie que l'on vit, c'est une Présence que l'on reçoit et que l'on communique, c'est un Visage que l'on révèle puisque pour les homme d'aujourd'hui il n'y a pas d'autre Christ que celui qu'ils peuvent et qu'ils doivent rencontrer à travers nous, s'il est vrai que nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais CHRIST. »
(Fin de la conférence)


Veuillez lire ici sans doute le plus bel exposé jamais fait sur le mystère de la très Sainte Trinité, à partir des trois grands conciles de l'Eglise primitive.

Dieu est Amour, Dieu n'est qu'Amour et il faut L'aimer et Le faire aimer en aimant. Il n'y a pas autre chose dans le credo chrétien.

" Il est évident que cette expérience chrétienne que l'on a décrite dans cette conférence rejoint en plein l'expérience libératrice d'Augustin : Jésus apparaît dans l'expérience chrétienne comme celui qui est apte à nous guérir de nous parce qu'il est entièrement guéri de soi, je me place là au point de vue de Son humanité, parce que Son humanité est entièrement guérie de soi, parce qu'elle n'a plus de moi, parce que son Moi est l'Autre ! Parce qu'elle gravite en Dieu, n'exprime que Dieu et ne témoigne que de Lui, elle est merveilleusement apte à créer en nous un courant de désappropriation, à devenir en nous le ferment de notre libération.

A cause de cela elle atteint justement au vrai problème, au seul problème qui se pose à nous : comment pouvons-nous de quelque chose devenir quelqu'un ? Comment pouvons-nous cesser d'être chose pour devenir source et origine ? Jésus atteint en plein ce seul problème parce que justement en Lui ce problème est résolu, et non seulement pour lui mais aussi pour nous, car évidemment cette situation en Jésus suppose une mission qui s'étende à tous les hommes.

Toute grâce est une mission, quelle qu'elle soit, tout don fait à un homme est fait à tous les hommes, et cette grâce unique faite à l'humanité de Jésus dans le sein de Marie est une grâce faite à tous les hommes : c'est en vue justement de notre libération à tous que Jésus se présente dans cet état de dépossession absolue pour nous mettre justement le doigt sur la plaie, pour guérir cette plaie, pour nous faire accéder à nous-mêmes, à notre véritable dimension humaine dans cette libération qui va jusqu'au fond et au cœur de l'être où nous nous faisons tout entier offrande à l'égard de cette divinité qui apparaît elle-même uniquement comme le don de l'Eternel amour.

A partir de là, à partir de cette expérience chrétienne et des définitions ecclésiales, en particulier des conciles de Nicée, Ephèse et Chalcédoine, on peut reprendre les écrits du Nouveau Testament avec une merveilleuse fécondité, et l'on devient alors apte à mesurer beaucoup plus aisément les différents niveaux des mots qui sont employés par les écrivains du Nouveau Testament, on voit mieux comment la foi peu à peu se dégage des contingences, on voit mieux comment les prudences de Jésus s'imposaient, s'imposaient au nom même des circonstances historiques dans lesquelles sa vie se déployait, on voit mieux comment la foi a pris possession de son objet, comment en effet ce mystère de Jésus s'est situé à l'intérieur, comment la Trinité a fructifié dans l'Amour et comment on est arrivé peu à peu à concevoir que tout ce témoignage de Jésus-Christ n'avait qu'une seule signification : Dieu est Amour, Dieu n'est qu'Amour, il faut L'aimer et Le faire aimer en aimant.

Il n'y a pas autre chose dans le Credo chrétien. Sous tous ses aspects il redit la même pauvreté de Dieu, la même liberté de Dieu, la même dépossession, la même générosité, le même amour. Bien sûr si l'on part de l'expérience chrétienne, on ne demande plus à des textes, scrutés au nom de l'histoire, de nous imposer la croyance à la divinité de Jésus-Christ, on commence par situer Dieu au-dedans comme le ferment de notre libération, on commence par saisir cette présence dans tout l'Univers et en toute humanité, et bien entendu on ne va pas en excepter Jésus de Nazareth ! Mais en Jésus de Nazareth, selon le témoignage qu'il nous donne, il s'agit d'une expérience divine qui est la Vie de sa vie, parce que justement l'union avec Dieu va jusque là, jusqu'à l'éradication totale de ce moi qui est notre prison, le principal obstacle à notre humanisation et l'ombre qui ne cesse d'accompagner toutes nos démarches tant que nous n'avons pas décollé de nous-mêmes dans la rencontre qu'Augustin nous rend sensible.

Ici il n'y a plus aucune difficulté : il ne s'agit pas d'imposer à personne la croyance en l'expérience de Jésus-Christ, il s'agit de la faire, de faire cette expérience, de la vivre, et de connaître ainsi Jésus comme la Présence qui nous aimante vers notre vrai moi, vers notre moi oblatif, par cette démission radicale qui fait de son humanité à Lui, le pur sacrement de l'éternelle divinité.

Il y a davantage : si nous suivons le développement de la foi dans l'Eglise, si nous prenons ces 3 grandes étapes que sont Nicée (325), Ephèse (431), Chalcédoine (451), et ces 3 mots clés qui sont le homoousios, le consubstantiel de Nicée, le Theotokos, Marie est Mère de Dieu, à Ephèse, et le asynkitos de Chalcédoine, à savoir que l'union de la divinité à l'humanité en Jésus-Christ est "sans confusion", asynkitos, sans confusion, sans mélange, les deux natures restant chacune ce qu'elle est, si nous prenons ces trois étapes, nous pouvons nous apercevoir qu'elles gravitent toutes, qu'elles illuminent toutes ce problème essentiel qui est notre problème, à savoir nous faire homme, à savoir de passer de la chose, ou plutôt de quelque chose à quelqu'un, de passer du dehors au dedans, de passer du moi possessif au moi oblatif, de la servitude à la liberté.

En effet, toutes ces définitions, quelles que soient d'ailleurs l'intention des pères qui les ont proférées, ils ont été les instruments des définitions dogmatiques de Nicée, d'Ephèse ou de Chalcédoine mais un certain nombre étaient des brigands caractérisés ! Quelle que soit l'intention de ces hommes, il n'empêche que, puisqu'ils étaient la voix de l'Eglise, et la Voix de l'Esprit-Saint, ils sont arrivés dans ces formules divinement inspirées on peut bien le dire à serrer, tout le temps de plus près et en son centre, cet unique problème : Qu'est-ce que c'est que le moi, qu'est-ce que c'est que la personne en Dieu, en Jésus-Christ ?

Or justement déjà le homoousios (le consubstantiel) de Nicée, en maintenant rigoureusement l'unité divine, ne laissait de possibilité que pour un Moi relatif (un moi de relation) pour ne pas compromettre l'unité divine, et ce monothéisme qui était l'orgueil d'Israël. Pour ne pas compromettre ce monothéisme, il n'y avait qu'une seule possibilité, c'était de voir dans la personnalité, de voir dans la pluralité à l'intérieur de Dieu, de voir dans cet Autre en Dieu sans lequel il n'y a pas de charité et d'amour possibles, d'y voir uniquement une réalité relative (c'est-à-dire de relation).

Autrement dit : en Dieu toute la vie, toute la vie est recueillie, mais tout entière, en chacun de ses termes que l'on appelle Père, Fils et Saint- Esprit, mais uniquement dans une Relation à l'Autre.

Toute la divinité est identiquement Père dans le Père, mais comme un regard vers le Fils, toute la divinité est intégralement et totalement dans le Fils, mais avec cette modalité d'être un regard vers le Père, et tout l'Amour est dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et identiquement, et toute la divinité est dans le Père et le Fils comme une aspiration vers l'Esprit-Saint, et dans l'Esprit-Saint comme une respiration (ou respiration) vers le Père et le Fils. "
(À suivre)