Juin 2009

Textes publiés en Juin 2009.

Suite 4 de la 3ème conférence donnée à Sainte Marie de la paix au Caire en mars 1961.

L'autre Dieu ...

« ... Voilà ce qui empoisonne la vie prétendument religieuse que veulent mener tant d'hommes dont on ne saurait d'ailleurs accuser la bonne volonté : ce dieu pharaon ! N'est-ce pas là le grand obstacle qu'un dieu sous le figure de cet énorme pharaon, de cet impossible Mollah, de ce despote à l'échelle infinie ! Et pour ceux qui sont tentés de penser qu'il est un obstacle, qu'il est une limite, qu'il est une menace, qu'il est un rival, ce serait tellement bien si il n'existait pas ! Et ils ont bien raison de le penser : il n'existe pas, il n'existe pas ! ce faux dieu, mais il en est un autre que l'on ne peut pas contester, pas plus qu'on ne peut Le démontrer car il faut Le vivre, il faut Le rencontrer et on ne peut Le rencontrer qu'en changeant de moi, qu'en transcendant, en dépassant le moi possessif pour aboutir au moi altruiste, qu'en devenant soi-même une vivante relation, une vivante référence à ce centre intérieur à nous-même, à ce seuil caché au plus intime de notre conscience, qu'en devenant cette référence vivante qui en proclame silencieusement et en communique la lumière et la joie.

Jamais nous ne saurons tout ce que nous devons de libération à l'Evangile de Jésus Christ, à l'Evangile éternel qui est Jésus Christ, à la pauvreté infinie de la très sainte Humanité de Jésus Christ ! parce que c'est en elle que luit pour nous cette immense lumière, c'est en elle que nous avons appris à connaître Dieu comme l'éternelle pauvreté.

Nous ne voulons pas d'un maître, nous n'en voulons pas ! parce qu'il est impossible que l'esprit soit le sujet de quiconque.

Vous vous rappelez cette inscription à Munich, cette inscription en 1944, vous vous rappelez cette inscription tracée à la craie sur tous les murs de Munich au soir d'une exécution capitale où sont tombées sous le coup de la hache nazie la tête d'un professeur et de trois étudiants de l'université. Vous vous rappelez cette inscription si émouvante, si magnifique : "Der Geist lebt ! " L'esprit vit ! L'esprit vit ! juste­ment l'esprit vit ! la hache ne peut rien contre l'esprit, elle ne peut rien ! L'esprit ne peut pas se soumettre, il peut se démettre, il peut se donner, il peut consentir et c'est en consentant qu'il devient lui-même, il ne peut jamais être le sujet ni l'esclave de rien ni de personne.

C'est une autre religion que celle à laquelle nous sommes accoutumés. C'est un Dieu tout neuf dont l'humanité n'avait jamais rêvé encore et dont elle avait pourtant la nostalgie. Ah non ! pas des esclaves aplatis devant une puissance qui peut les écraser ! C'est horrible, c'est indigne, ce serait la mort de l'esprit, ce serait le reniement de la dimension humaine !

Et voilà que Jésus a rendu ce rêve possible : nous pouvons entrer jusqu'au fond dans cette révolte qui est la caution de notre dignité parce que le "oui" que nous avons à devenir, c'est le "oui" de la liberté, c'est le "oui" de l'amour, c'est le "oui" de la joie, c'est le "oui" de la générosité sollicitée uniquement par l'amour, par la pauvreté qui ne peut rien posséder et qui ne peut nous atteindre qu'en nous libérant et pour nous libérer.

Enfin, cela va de soi, comment pourrait-on en 1961, lorsque l'humanité est en marche vers les étoiles, comment pourrait-on admettre que cette immense puissance technique corresponde à un esprit d'esclave d'un dieu despote ? C'est impossible, c'est impossible ! Jésus nous a délivrés de ce cauchemar dans cette lecture passionnée qu'il a faite de l'Evangile, inscrite pour jamais au sommet de la sainteté chrétienne, cette adhésion libératrice au Dieu incapable de rien posséder et qui nous guérit, qui nous guérit dans la mesure où nous adhérons à Lui, qui nous guérit de toute possession. »(à suivre)

L'immense révolution accomplie par l'Evangile et dont nous n'avons pas encore commencé à comprendre la portée..

« Car justement cette unicité de Dieu, elle est fondée sur une communication capable de se suffire pour aimer, parce que Dieu n'est que l'Amour, parce qu'en Lui la Vie jaillit sous forme d'Amour, parce qu'en Lui, la prise de conscience n'est pas un regard sur soi-même mais un regard vers l'autre et que c'est cela qui constitue la personnalité divine, cette relation éternelle qui est dans le Père toute sa paternité, dans le Verbe toute sa filiation, et dans l'Esprit toute son aspiration.

Cela est absolument essentiel car un dieu, un dieu propriétaire, un dieu qui se repaîtrait de lui-même, un dieu qui se célébrerait et qui demanderait qu'on le célèbre, c'est quelque chose d'impensable parce que cela ferait d'une humanité telle que la nôtre une humanité éternel­lement esclave, et c'est de cet esclavage que Jésus nous délivre car désormais, il ne s'agit plus d'être l'esclave mais le fils, il ne s'agit plus d'être l'esclave mais l'égal dans la réciprocité de l'amour qui veut justement être un mariage spirituel. Le "oui" de l'homme est absolument indispensable au "oui" de Dieu comme le consentement de notre esprit est indispensable à la Vérité (1) qui n'est qu'un autre nom de Dieu, consentement qui est absolument indispensable au rayonnement de la Vérité en nous.

Qu'est-ce que la vérité si nous ne l'atteignons pas ? Qu'est-ce que la vérité si nous ne la laissons pas transparaître ? Elle est comme morte, elle est comme inexistante parce qu'elle n'a pas d'autre moyen de se proclamer et de se faire jour que de devenir lumière en nous quand nous devenons lumière en Elle.

Le monothéisme chrétien est un monothéisme ouvert. C'est un monothéisme où circulent éternellement le jour de la connaissance divine et le feu de son amour. C'est un concert de relations dans une démission infinie, dans un dépouillement absolu, dans un altruisme indépassable qui constitue et assume toute la vie divine. Car Dieu n'a prise sur son être et sur son acte qu'en le communiquant.

C'est pourquoi, comme nous l'avons vu, comme nous l'avons vu ! comme nous le redécouvrons chaque jour ! la divinité, c'est l'anti-possession, l'anti-possession, parce que Dieu est Dieu justement parce qu'il n'a rien, parce qu'il ne peut rien avoir, parce qu'il ne peut que se donner.

Alors il peut faire éclore cette dimension d'amour, Il en est justement la source et le secret, Il nous introduit dans cet univers qui n'est pas encore et qui doit naître par le consentement et la collaboration de notre amour.

Il n'est pas besoin de retracer ici l'itinéraire de Saint François. Vous savez bien que c'est lui qui, le premier, a fait cette lecture d'une manière concrète, vivante et passionnée, vous savez qu'il s'est identifié avec cette pauvreté de Dieu, vous savez qu'il a voulu la chanter sur toutes les routes de la terre, qu'il a voulu la communiquer à ses disciples comme leur unique héritage parce qu'il savait bien qu'il n'y a pas de Dieu en dehors de cette pauvreté.

Et c'est là l'immense révolution accomplie par l'Evangile, révolu­tion dont nous n'avons pas commencé de comprendre la portée, juste­ment parce que nous avons vu en Dieu le garant de notre biologie, la caution de nos possessions et de notre propriété, le gardien d'un ordre dont nous avons le privilège, admettant que tout va bien quand tout va bien pour nous, laissant en dehors de notre considération tous les crève-la-faim, tous les outlaws, tous ceux qui n'ont pas de situation humaine, ignorant que sur la terre la plupart des hommes sont des parias qui sont incapables de reconnaître l'univers tel qu'il est, un univers qui témoigne de la bonté et de la beauté, et de la grâce et de l'amour, et de la paternité de Dieu.

Mais justement le Vrai Dieu, le Dieu de la nouvelle naissance, le Dieu de l'univers qui doit éclore de notre amour, le Dieu qui se révèle en Jésus Christ à travers la pauvreté unique de son humanité, ce Dieu incapable de rien posséder, ce Dieu qui est l'anti-possession par essence, ce Dieu nous délivre aussi de la pire de toutes les tentations qui est de voir dans la divinité un être rival du nôtre. » (à suivre)

Note (1) L'essence de la vérité n'est pas dans son intellectualisation. L'appel vers nous est dans l'essence même de la vérité, en un sens elle n'est que si nous lui apportons notre consentement. (Que signifierait pour nous une vérité perçue par aucun homme ?) De même que, quant à nous, Dieu n'est que dans la mesure où nous lui répondons. C'est ce qu'on a déjà dit, et même gravé sur des stylos, en énonçant que il n'y a pas de Dieu existant à l'extérieur de l'homme. ... On a peut-être encore à peine commencé à pénétrer la vérité de Zundel ! Je n'ai jamais trouvé quant à moi d'autre « littérature » donnant autant une sorte de résonance particulière à la vérité.

Début de la 3ème conférence donnée par M. Zundel en mars 1961 à sainte Marie de la paix. Mercredi saint.

Quelle est la véritable difficulté pour tant d'esprits à la reconnaissance d'un Dieu ? C'est que nous avons fait de Dieu une explication du monde tel qu'il est en supposant qu'il est voulu par Dieu tel qu'il est, conduit par Lui, et dont Il porte par conséquent la responsabilité.

Le monde tel qu'Il est n'est pas voulu par Dieu. Le Dieu de Jésus-Christ nous appelle à créer un monde qui n'est pas encore, et dans lequel nous ne pouvons entrer, pour le créer, que par la seconde naissance. C'est dans ce monde-là que se situe le vrai Dieu.

« Jésus, nous l'avons vu, Jésus nous ramène, Jésus nous ramène à l'homme. Il nous délivre ainsi de toutes les idoles, de ces idoles que nous entretenons en nous sans le savoir et sans le vouloir parce que, sous le nom de Dieu, la plupart du temps, nous mettons nos ignorances, nos limites et nos partialités.

Aussi bien, quelle est la véritable difficulté qui se pose aujourd'hui pour tant d'esprits à la reconnaissance d'un Dieu? C'est que nous avons fait de Dieu couramment - et l'humanité l'a toujours fait - une explication du monde tel qu'il est, en supposant que le monde tel qu'il est est un monde voulu par Dieu, conduit par Lui et dont Il porte par conséquent la responsabilité.

Jésus justement nous conduit à la rencontre d'un Dieu qui est la clef d'un monde qui n'est pas encore. Et peut-être est-ce là précisément où les débats se situent avec le plus de clarté : Si Dieu est l'explication d'un monde de larmes et de sang, d'un monde de tortures et d'injustice, alors Il participe nécessairement à toutes ces horreurs et à toutes ces injustices. Au contraire le Dieu qui se révèle en Jésus Christ, c'est le cri de l'innocence infinie d'un Dieu qui souffre le mal et qui en est la pre­mière victime, d'un Dieu qui nous appelle à créer un autre monde que celui-ci, un monde qui n'est pas encore, un monde dont la dimension sera humaine, ou du moins serait humaine si nous accom­plissions notre vocation, un monde où l'esprit pourrait s'affirmer, un monde dont l'amour serait la loi, un monde où la dignité de chacun serait réellement inviolable.

Et nous en avons la preuve, la preuve que c'est de ce monde que Jésus Christ entend nous parler, que c'est dans ce monde qu'il veut nous introduire, la preuve nous l'avons dans ces mots dits à Nicodème.

Nicodème, le Docteur, Nicodème qui s'est penché si souvent sur les Ecritures, Nicodème inquiet, Nicodème anxieux d'obtenir la connais­sance des secrets du Royaume, Nicodème prudent qui vient Le trou­ver la nuit, qui Le traite avec respect, qui L'interroge avec humilité, qui Le complimente sur Son action où il veut bien voir une manifesta­tion de la Présence Divine s'incline devant Jésus, mais Jésus lui coupe sa révérence en deux et lui dit simplement, situant le débat là où il faut : "Personne ne peut voir le Royaume de Dieu si il ne naît de nouveau." (Jean, 3,3)

Il faut donc naître de nouveau, il faut naître d'en haut. La première naissance ne suffit pas, c'est une naissance qui doit tellement à la biologie ! qui est enracinée dans l'espèce et qui, à travers l'espèce, est enracinée dans l'univers animal et, plus profondément encore, dans l'univers physico-chimique. Ce n'est pas par cette naissance que l'homme atteindra à lui-même ! Il faut que l'homme naisse de nouveau, qu'il naisse d'en haut, et c'est quand il sera né de nouveau qu'il se connaîtra et qu'il connaîtra Dieu comme il nous arrive de découvrir à travers un visage, jusqu'ici inconnu ou méconnu, le secret d'une âme qui devient proche de la nôtre.

Et nous savons bien que, en dehors de cette connaissance par intimité, de cette connaissance par identification, de cette connaissance par un échange qui dépasse toute parole, il n'y a pas de connaissance de l'homme.

Vous le savez bien, vous tous qui êtes parents, vous toutes qui êtes mères surtout, vous savez comme il est difficile d'atteindre au secret d'un enfant, comme ce secret devient inaccessible à mesure que l'en­fant grandit, et qu'il faut attendre ces heures privilégiées, ces heures étoilées, ces heures aussi rares qu'elles sont précieuses où la communication se fait soudain par l'intérieur, où les âmes circulent l'une dans l'autre, l'âme de l'enfant et l'âme de la mère, parce qu'ensemble ils respirent la même présence Divine.

C'est en ces moments très rares et d'autant plus précieux qu'apparaît ce monde presque inconnu, ce monde lointainement pressenti, ce monde dont nous avons la nostalgie, ce monde auquel doit nous intro­duire la nouvelle naissance, ce monde qui n'est pas encore, ce monde que nous n'avons fait qu'entrevoir par éclair fugitif. C'est dans ce monde-là que se situe le Vrai Dieu. »

Suite 2 de la 3ème conférence donnée par Maurice Zundel au Caire en mars 1961 à Sainte Marie de la paix.

C'est dans la relation que l'existence atteint sa plénitude.

(Reprise du texte): « C'est en ces moments très rares et d'autant plus précieux (où la connaissance se fait par l'intérieur) qu'apparaît ce monde presque inconnu, ce monde lointainement pressenti, ce monde dont nous avons la nostalgie, ce monde auquel doit nous intro­duire la nouvelle naissance, ce monde qui n'est pas encore, ce monde que nous n'avons fait qu'entrevoir par éclair fugitif. C'est dans ce monde-là que se situe le Vrai Dieu. »

(Suite du texte): « Car Il en est justement la source, Il en est le sens, Il en est l'espace, Il en est la porte, Il en est la clef. Tant qu'on demeure dans le monde des larmes et du sang, de la violence et du crime, de l'injustice et de la compétition, on n'a pas encore atteint à la création véritable et on ne saurait y découvrir le vrai visage de Dieu, à moins d'y voir le Visage Crucifié, le visage douloureux, le visage ensanglanté, le visage de la victime puisque c'est tout ce que Dieu peut être dans ce monde caricatural qui est indigne de Lui comme il est indigne de nous.

Il faut donc nous situer dans le vrai monde et, pour nous y situer, il faut le créer et, pour le créer, il faut nous créer et, pour nous créer, il faut cesser de nous regarder, il faut avoir trouvé de quoi nous émerveiller. Car on ne peut cesser de se regarder que lorsqu'on a fait une rencontre qui sollicite, qui aimante toutes les forces de l'esprit et du coeur et qui opère en nous cette délivrance où nous apprenons enfin qui nous pouvons être et quelle est la Présence qui est seule capable de nous combler.

Vous vous rappelez le mot adorable de la petite fille qui, le jour de sa première communion, traduit précisément cette expérience essentielle dans le petit mot : "Il m' efface. " "Il m'efface !" : c'est ainsi qu'elle a rencontré Dieu comme quelqu'un qui l'efface, qui la délivre d'elle-même, qui la dispense de se regarder, qui la comble parce qu'enfin elle peut toute entière s'oublier dans l'élan où elle se donne.

Et c'est là précisément la signature de Dieu sur tous ceux qui en ont fait la rencontre authentique : Il les efface, Il les rend transparents et, en les effaçant, Il efface leurs limites, Il efface leurs déterminismes, Il efface toutes leurs servitudes et Il fait d'eux, dans une transparence à laquelle nous devenons immédiatement sensibles, Il fait d'eux un espace illimité.

Et c'est dans cet espace illimité que nous découvrons, que nous pressentons, que nous retrouvons cette vérité qui a lui dans un éclair dans l'esprit de Rimbaud : "Je est un autre", "Je est un Autre !", c'est-à-dire que c'est dans la relation que l'existence atteint sa plénitude.

Comme deux notes sont nécessaires pour faire de la musique, et plu­sieurs meubles pour constituer un mobilier, comme il faut justement un concert de relations pour faire de la musique et pour constituer la science comme pour engendrer l'amour, nous apprenons que le sommet de l'existence, est dans une relation, dans une référence à un autre, que l'on devient soi quand on cesse de graviter autour de soi, quand on est promu à un autre étage, et qu'on atteint soudain à cette existence qui est un pur jaillissement de générosité.

Car c'est par là que la personne se constitue comme une résonance éternelle, c'est par là que nous devenons origine, que nous devenons source de nos actions, responsables de notre conduite, et qu'en nous créant nous-même dans cet état de don, nous promouvons tout l'uni­vers à une dimension nouvelle qui fait de toute réalité un symbole, un signe et un sacrement.

Mais tout de suite nous voyons poindre le Dieu, le Dieu de cet univers intérieur, le Dieu auquel Jésus veut nous conduire, le Dieu dont Il nous communique le secret, le Dieu justement qu'il nous apprend à connaître comme le Père, le Fils et le Saint Esprit. Et, s'il nous apprend à Le connaître, c'est parce qu'il en vit d'une manière unique, c'est parce que Lui-même ne peut plus graviter autour de soi, c'est parce que Son Humanité est pur sacrement, c'est parce qu'elle est pure transparence, c'est parce qu'elle est essentielle pauvreté qu'elle peut témoigner de ce qu'il faut bien appeler la pauvreté de Dieu.

Et c'est là, justement, que nous obtenons la réponse définitive, la réponse à notre attente, la réponse à notre angoisse, la réponse à notre appel, la réponse à notre révolte, puisque nous ne pouvions pas admettre ce monde de larmes et de sang, de crimes et de rivalités, comme étant le monde créé par un Dieu qui mérite ce nom. C'est là que nous allons obtenir la réponse, dans cette révélation, dans cette confi­dence brûlante, dans cette vérité passionnante, incomparable où nous entrons enfin au coeur de la divinité parce que nous la découvrons comme une éternelle communication.

Il ne faut jamais oublier que le monothéisme chrétien est un mono­théisme ouvert, ouvert et non pas clos, un monothéisme ouvert où justement Dieu n'est pas, bien qu'il soit unique, où Dieu n'est pas solitaire. Et il ne faut jamais oublier qu'unique ne veut pas dire solitaire, unique veut dire précisément le contraire ! car un Dieu solitaire nous apparaît comme impensable.

Qu'est-ce qu'il ferait sinon de tourner autour de soi et d'exister en forme d'égocentrisme infini ? Impossible de Le concevoir sous cette forme puisque ce serait Lui refuser le pouvoir d'aimer ! car un Dieu qui n'aimerait que soi, qui tournerait autour de soi dans une solitude infinie, nous ne pourrions pas reconnaître en Lui Celui que nous rencontrons chez tous les mystiques, Celui qui met sa signature sur tous les génies, sur tous les héros, et sur tous les saints, la signature de l'humilité, de l'effacement et du don total. Car à qui se donnerait-Il puisqu'il n'y a personne ?

Si Dieu devait attendre le monde pour aimer, le monde serait nécessaire à Dieu comme Dieu est nécessaire au monde, c'est-à-dire qu'il serait exactement dans la même situation que nous, incapable de se suffire pour aimer, incapable d'être l'amour-source, l'amour éternel, l'amour qui n'est qu'amour. Et c'est là, justement, que Jésus nous délivre de ce cauchemar, parce que Il va, dans cette unité et dans cette unicité de Dieu, Il va nous découvrir le secret d'un altruisme éternel. » (à suivre)

Le début du credo de demain :

« Je crois en Dieu le Père Tout-Puissant, créateur du ciel et de la terre, Il n'a pas créé le monde dans son état actuel, un monde abîmé par le péché de l'homme et devenu monde de larmes et de sang. Je crois en Jésus-Christ, le Fils unique, Il se fait homme pour nous ouvrir le monde voulu de Dieu, un monde qui n'existe pas encore, et que l'homme peut faire exister. Il est venu nous crier l'innocence infinie d'un Dieu qui souffre le mal jusqu'à en devenir la première victime. »

Suite et fin de la 2ème conférence donnée à sainte Marie de la paix en mars 1961.

« Oh vie, disait Nietzsche, oh vie ! dans tes yeux j'ai plongé mon regard et dans un abîme il m'a semblé pénétrer !

« Nous sentons bien que nous sommes ici, dans l'émerveillement, en pleine vie, en pleine vie ! et c'est là justement que Jésus veut nous conduire : "Je suis venu pour qu'ils aient la vie et que la vie en eux soit débordante."

« Oh vie, disait Nietzsche, Oh vie, dans tes yeux j'ai plongé mon regard et dans un abîme il me semble pénétrer ! " C'est là justement ce que veut le Seigneur, il ne s'agit pas que notre vie se ratatine et se rabougrisse, il s'agit qu'elle prenne toutes ses dimensions ! et le vrai chrétien n'est pas celui qui s'aplatit dans le sentiment d'une perpétuelle mendicité mais celui qui, ne se voyant plus parce qu'il se perd dans l'éternelle beauté, ne pense plus, comme François, qu'à chanter, à chanter la terre, à chanter le soleil, à chanter la lumière, à chanter les étoiles, à chanter les couleurs, à chanter les fleurs ! parce que le monde est devenu infini, parce qu'il apparaît comme le don d'une tendresse incomparable qui s'échange avec nous-même, parce que désormais on n'est plus hors de la maison, on a trouvé enfin son foyer, et dans ce foyer le Coeur qui bat dans le nôtre, le Coeur qui est le Dieu Vivant, le Coeur du premier amour qui est aussi l'origine et la source, et la caution et le phare de notre grandeur et de notre liberté. (1)

Nous voulons donc graver dans notre esprit cet itinéraire de Saint Augustin, nous voulons garder comme des pôles de lumière ces deux mots si simples : dehors, dedans. "Tu étais dedans, et moi j'étais dehors ! Tu étais toujours avec moi mais c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! "

Et nous garderons ce critère de la Présence Divine, c'est le seul critère : quand on est libre, quand on ne se regarde plus, quand on ne tourne plus autour de soi, quand on se débrouille avec soi-même, quand on ne veut contraindre ni soi ni personne, quand on est un espace où la vie respire en soi et autour de soi, quand le monde est plus beau, alors c'est que Dieu est là, c'est qu'il est en train de passer, c'est que toute chose retourne à son origine et se met à chanter.

Il y a une immense poésie dans ce livre que justement Augustin appe­lait - c'est du Verbe qu'il s'agit - appelait l'éternelle poésie du Père, l'éternelle poésie du Père ! oui, cette poésie vivante et vivifiante qui transforme, qui fait de toute réalité un symbole et un sacrement parce que le vrai monde n'est pas encore ! Le monde éternel, il n'est pas encore ! sinon, sinon comme un espoir, sinon comme un appel, sinon comme un signe incomparable dans l'immense procession des oeuvres d'art.

Mais finalement toute cette procession, elle va vers un sanctuaire qui est intérieur à nous-même, elle va vers ce tabernacle que nous avons à devenir ! car « ne savez-vous pas, clame l'apôtre, que vos corps sont les temples de Dieu et que l'Esprit habite en vous, ne savez-vous pas que vos corps sont les membres de Jésus-Christ ? »

Laissons un peu d'espace autour de cet immense poème de la Création qui revient à son origine, laissons un peu d'espace pour que ce poème s'organise en nous et qu'il devienne vraiment le chant de notre vie.

Pourquoi continuer à abîmer la vie ? Pourquoi faire le jeu de la mort ? Pourquoi vous livrer à cette athérosclérose de l'esprit et du coeur qui fait de tant d'êtres des vieillards précoces ? Pourquoi ne pas aller vers le Dieu de l'éternelle jeunesse et de l'éternelle beauté ? Pourquoi ne pas donner à notre existence toutes les dimensions puisque l'Evangile nous en découvre l'immensité, puisque Dieu nous attend au coeur de notre intimité, puisque c'est la gloire de Dieu que notre vie soit immense, puisqu'enfin Jésus est venu pour que la vie soit en nous, et qu'elle soit débordante !

(fin de la 2ème conférence)

(1) Il se s'agit surtout pas de penser que, seuls, les « poètes » seront sauvés ! Ce qui est certain, c'est que, dans l'éternité, nous deviendrons, nous serons devenus tous des poètes, des créateurs, même si apparemment nous ne le sommes pas « ici-bas ». Nietzsche, l'archange de la négation, a connu lui-même des moments d'émerveillement fulgurant devant la vie.